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L'ACADÉMIE DE DESSIN DE DOUAI A L'HERCULE DU NORD

LES ÉLÈVES DE L* ACADÉMIE DE PEINTURE DE LYON A M. ROUSSELLE DIT L'HERCULE DU NORD

Charles Roussette possédait une partie de la beauté des formes que vingt siècles ont fait admirer dans l'Hercule Farnèse, et il n'a trouvé personne qui fut digne de lutter avec lui dans toute la France et V Angleterre.

Le ciseau de nos statuaires Aux amis des arts l'a rendu Mais il est à jamais perdu Pour la tendresse de ses frères.

LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE

y ^ L'Hercule du Nord! J'en avais ouï parler bien des lois dans ma prime jeunesse, des vieux avaient souvent raconté devant moi ses prouesses merveilleuses, mais tout cela était

Charles Rousselle dans la pose de l'Hercule terrassant l'Hydre (de Bosio) au Jardin des Tuileries

bien vague dans ma mémoire. J'aurais voulu dissiper cette brume qui me cachait son histoire ; malheureusement il n'était guère facile de trouver des contemporains du célèbre athlète, car il y a longtemps qu'on joue à cliquettes (i) avec les os de la plupart des braves gens qui ont admiré les biceps de Charles Rousselle.

(i) Jeu lillois.

Etienne Durand lui-même, ce Mathusalem lillois, dont la mémoire fertile a conservé de si lointains souvenirs, ne parait pas avoir vécu du temps de notre héros qu'il a présenté à ses lecteurs dans une de ses plus charmantes « histoires du pays flamand ». Il relate bien quelques-uns de ses tours de force ; toutefois, il ne les a pas vus ailleurs que dans le

mirage de la tradition, tous les détails sont comme enveloppés d'une auréole glorieuse, à la vérité, mais qui éblouit plutôt que d'éclairer. C'est un mythe qu'il semble raconter, c'est d'un demi-dieu qu'il parle, ou bien encore d'un émule moderne de Pantagruel ou de Gargantua. Et pourtant, quelque merveilleux qu'ils soient, les faits et gestes de notre héros sont des plus véridiques, comme vous pourrez en juger d'après ceux que j'ai recueillis, soit parmi de vieilles gazettes poudreuses, soit encore de la bouche édentée de quelque vieillard du temps passé.

Il y avait à Lille, dans la rue des Bouchers, à la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre, une censé à vaches (i) ; c'est là que naquit, vers 1781, Charles Rousselle, l'Hercule du Nord. Petit de taille, mais parfaitement proportionné, notre fils de censier (2) avait une force musculaire sans limites. Doué d'un visage régulier encadré de cheveux blonds et bouclés, il était d'humeur pacifique; loin de faire le matamore, il ne semblait se souvenir de sa force prodigieuse que lorsqu'il s'agissait de tirer quelqu'un d'embarras.

Chacharles, comme on l'appelait familièrement à cause d'un léger défaut de prononciation, avait deux frères et une sœur. Le premier, Henri, était comme lui très fort, et joignait à sa force une agilité surprenante; il fut pendant quelque temps maître de danse à Lille et partagea avec son frère le surnom d'Hercule du Nord.

Quant au troisième fils, il était un peu innocent, comme on dit chez nous, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir en partage la force extraordinaire de ses frères. Comme on l'envoyait parfois vider au fumier les paillasses de colza de la ferme, pour lui faire une farce, des galopins, ses camarades, ajoutaient à la paille quelques pavés bien lourds, et le gars emportait le tout sur son dos, sans s'apercevoir le moins du monde de ce poids supplémentaire.

La sœur n'était pas jolie, c'était une sorte de virago, fortement musclée et d'allure cavalière, ce qui ne l'empêchait pas du reste d'aller danser le dimanche au cabaret du coin de la cour du Beau-Bouquet, à telles enseignes qu'un jour elle en vint aux mains, dans la salle de bal, avec des militaires qui avaient été un peu trop entreprenants sans doute. Serrée de prés par ses adversaires, elle empoigne un banc et les tient à distance en faisant le moulinet avec cette arme improvisée. On court prévenir Chacharles que sa sœur avait fort à faire. « Bon, bon, répond-il, laissez-la se débrouiller, elle en sortira bien toute seule, elle

[ Tombe des Frères Rousselle a Lille (au cimetière de l'Est)

C'est grâce aux bons soins de M. le docteur De Ryckère que la tombe des frères Rousselle fut restaurée et que nous pouvons en donner une si belle reproduction.

(1) Ferme.

(2) Fermier.

LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIÈCLE

Un Exercice impossible a exécuter

imité de Charles Rousselle

n'a mie besoin de moi. » En effet, quelques instants après, les assaillants, de grands gaillards de cuirassiers, passaient l'un après l'autre par la fenêtre, lancés sur la rue ni plus ni moins que des marionnettes, par cette rude commère.

Fils de censier, Chacharles commença d'abord par ouvrer (i) à la terre comme ses parents, il n'avait pas son pareil pour manier le fléau dans la grange, pour labourer, herser, brondeler et s'acquitter de toutes les autres besognes de la ferme, il en faisait à lui seul autant que deux ou trois valets.

Vous raconterai-je comment un jour, aux champs, pour indiquer le chemin à un passant, il saisit sa charrue par le manche et la souleva en l'air, au bout du bras, comme il eût fait de son fouet ou d'un simple fétu ? (Voir gravure.)

Vous dirai-je qu'une fois, passant dans la rue des Cabochus, il rencontra un malheureux charretier jurant, sacrant, tirant à hue et à dia sur les quatre chevaux attelés à son hacquet chargé de tonneaux d'huile. La roue avait glissé dans le ruisseau et impossible d'avancer d'un pas. Chacharles ne fait ni une ni deux et, sans même tirer sa pipe de la bouche, en trois coups d'épaule il remet la voiture dans la bonne voie et s'en retourne tranquillement chez lui.

On n'accomplit pas de telles merveilles sans que cela fasse du bruit ; la réputation de

Rousselle se répandit partout, chacun voulut le voir, être témoin de ses exploits, si bien qu'il se décida à donner avec son frère Henri quelques représentations au théâtre de Lille. Entre autres exercices, il y franchissait d'un bond toute une file de grenadiers de sept hommes, la baïonnette au bout du fusil.

Voici d'ailleurs comment la Galette de Santé du n février 1812 s'exprime au sujet de notre concitoyen, qui donnait des représentations à Paris à cette époque :

« Au spectacle du sieur Olivier, à l'hôtel des Fermes, rue de Grenelle-Saint-Honoré, on peut voir un homme de 5 pieds 2 pouces, mais ayant en petit toutes les formes de l'Hercule Farnése, si on en excepte la tête qui est petite, maigre et couverte de cheveux blonds et crépus; ce petit homme porte le long des épaules un poids de 2.000 livres réparti sur une longue table inclinée qu'il soulève à volonté. Chaque main armée d'un poids de 100 livres, il franchit avec un peu d'élan un cercle à la hauteur de 6 pieds et sans élan il saute à pieds joints sur une table. Doué d'un jarret bondissant, assis à terre, il se relève sans appui et portant deux hommes dans ses bras. J'ai vu cet homme étendre une jambe en arrière et suspendu sur une seule enlever un poids de 100 livres. Non moins étonnant par la force des reins, il enlève 200 livres qu'il prend en se baissant à la renverse de dessus une chaise (2). En sautant et en écartant les pieds, il jette par terre deux chapeaux tenus à 6 pieds d'élévation et, s'élançant contre une cloison perpendiculaire, il atteint et jette avec le pied un chapeau accroché à la hauteur de 10 pieds. Il fait un écart complet au point que son tronc touche ras à terre et il bondit en arrière tenant à la main un poids de 100 livres. L'homme doué de cette prodigieuse force musculaire et de cette agilité se nomme Rousselle, il était né et demeurait à Lille où déjà, deux ans auparavant, il avait accompli les tours de force relatés plus haut (3). »

(1) Travailler, en patois du Nord.

(2) Les muscles lombaires ne travaillent pas dans cet exercice, ce sont les muscles abdominaux. {Note de l'auteur.

(3) Nous avons vu autrefois le portrait de Rousselle en pied, en costume d'exercices. Il appartenait, pensons-nous, aux derniers descendants de sa famille. Il serait à désirer que ceux qui le possèdent aujourd'hui l'offrissent à la ville pour le musée lillois.

Chacharles ajoutait à tous ces exercices la lutte, pour laquelle il n'a trouvé aucun rival pendant le cours de ses pérégrinations à travers la France et l'Angleterre. Ce qu'on admirait surtout chez lui, c'était la perfection des formes, la saillie des muscles et l'admirable proportion de son corps : il fut choisi maintes fois pour modèle par les grands artistes

Le Docteur De RycKtRE

près de la tombe des frères Rousseîle

de son temps. C'est lui qui posa devant Bosio, quand ce statuaire exécuta son Hercule terrassant V Hydre, groupe placé dans le jardin des Tuileries et connu sous le nom d'Hercule combattant Achèloûs changé en serpent. Rousseîle posa également à Londres devant toute l'Académie de sculpture, et il en obtint pour récompense une magnifique médaille d'or. Il posa aussi aux Académies de Lyon, d'Anvers et de Douai.

Il lui arriva, dans ce pays, l'aventure suivante : Un jour qu'il luttait contre un adversaire peu scrupuleux, ce dernier, furieux d'avoir le dessous, lui lança un coup de poing en pleine poitrine, à la mode d'Albion.

Chacharles vomit un flot de sang et perdit connaissance, mais, se remettant au bout de quelques instants, il voulut recommencer la lutte. Sentant que tous les spectateurs lui étaient sympathiques, et exaspéré de la traîtrise de l'Anglais, il saisit celui-ci par le dos et par une cuisse et le promena à bras tendu autour de l'arène en demandant ce qu'il fallait en faire. L'assemblée stupéfaite gardait le silence; alors, tout à coup Rousseîle ploya l'homme sur son genou, lui brisant les reins, et le jeta pantelant dans la poussière.

LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE 35

Mais, dès ce jour, sa santé commença à décliner ; atteint en outre d'une hernie et usé par les nombreux efforts qu'il avait faits pendant le cours de ses exercices, il ne porta plus verte feuille et alla s'éteindre jeune encore dans sa ville natale.

Je me suis laissé dire que la dépouille mortelle de l'Hercule du Nord ne reposait pas tout entière sous sa tombe du cimetière et que son squelette était conservé au Musée d'histoire naturelle de la ville de Lille. S'il s'y cache, c'est sous le voile de l'anonymat, car le seul squelette humain que j'aie pu voir rue des Fleurs ne porte aucune mention de cette particularité. Il serait même à souhaiter, si la chose est exacte, qu'une étiquette indiquât aux visiteurs qu'ils ont devant eux les ossements d'un homme extraordinaire.

En outre, ne serait-il pas intéressant pour la ville de Lille d'avoir au moins, comme souvenir d'un de ses enfants à qui la beauté de ses formes a valu de servir de modèle à d'éminents artistes, une reproduction d'une œuvre pour laquelle il a posé. La chose pourrait sans doute être obtenue facilement de l'État, et un moulage du groupe de Bosio, par exemple, serait tout à fait à sa place au musée de sculpture de Lille.

Napoléon Ier ' ayant entendu parler de la force de Rousselle voulut se rendre compte par lui-même s'il n'y avait pas d'exagération dans le récit des travaux de l'Hercule lillois; il fît venir Rousselle, qui exécuta devant l'Empereur et son état-major les exercices décrits plus hauts.

Rousselle fut présenté à Napoléon qui, après l'avoir questionné, apprenant de la bouche de l'Hercule que celui-ci possédait une sœur aussi forte que lui, voulut faire marier le frère avec la sœur dans l'espoir d'une descendance d'hercules; mais les médecins dissuadèrent Napoléon, en lui faisant entrevoir les dangers de la consanguinité, et Napoléon abandonna son projet bien à regret, car il espérait tout de même une race exempte des tares prédites par les docteurs.

La tombe des frères Rousselle était bien délabrée, et on pouvait à peine lire l'inscription citée plus haut, quand un de nos amis, M. le docteur de Ryckère, 33, rue Basse, à Lille, voulut bien se charger de faire remettre en état la tombe des célèbres hercules; il la fit nettoyer, repeindre et photographier. C'est grâce à son amabilité que nos lecteurs peuvent admirer cette belle reproduction de la tombe des frères Rousselfe.

Nous l'en remercions sincèrement.

Carl RAPPO

Carl Rappo

arl Rappo, né à Innsbruck le 14 mai 1800, était un homme doué d'une grande force musculaire. Il eut dans tous les pays de langue allemande un succès colossal; sa force est restte légendaire. On raconte sur lui les anecdotes les plus invraisemblables.

Il mourut du typhus, à Moscou, en 1854.

LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIÈCLE

Jean DUPUIS

Simon Meisinger

âgé de 28 ans

Jean Dupuis

âgé de 38 ans

lorsqu'il lutta à Munich

Anton Feucht

âgé de 22 ans

É en 1791 à Marseille, mort en 1888 à Gross-Sùssen (Wurtemberg), cet athlète qui eut un grand renom fit les campagnes de Napoléon de 181 3 à 18 15. A Paris, Dupuis travailla au Tivoli, et Paul Ginisty, dans les Mémoires d'une danseuse de corde, Mme Saqui (1786-1866), dit que « Dupuis, bien que vieilli, avait fait encore admirer ses forces d'Hercule » . Au cours de ses pérégrinations, il fit la connaissance d'une Allemande avec laquelle il se maria après s'être fixé en Allemagne.

C'est à l'obligeance de son fils résidant en Allemagne que nous avons pu avoir une reproduction d'une lithographie de cet athlète, faite à Munich lorsque Jean Dupuis alla défier les Bavarois pour les exercices de force et la lutte. Il s'y rencontra avec Simon Meisinger et Anton Feucht, les champions de Munich à cette époque.

Lord SEYMOUR, dit Milord l'Arsouille

ilord l'Arsouille, né en 1803, était un grand seigneur anglais, Lord Henry Seymour, frère de Lord Richard Seymour, marquis d'Hertford, possédant, dit-on, 300.000 livres de rentes. Bien que de petite taille, il était d'une vigueur stupéfiante et d'une surprenante adresse ; il était excellent cavalier, de première force à l'escrime, à la boxe et aux poids, et il avait acquis un développement musculaire qui n'était plus en rapport avec sa taille.

Deux traits compléteront le personnage : afin d'être sans rival en quelque chose, il avait exercé pendant des années le petit doigt de sa main droite, au point de lever avec ce seul doigt un poids de cent livres à la hauteur de son épaule, de telle sorte que sa main entière eût porté à peine davantage ; dans le même but, il avait étudié à fond les difficultés grammaticales de la langue française et proposait à tout venant des paris sur l'orthographe de certains mots.

Voici le portrait que nous en donne le vicomte d'Alton-Shée, dans les Mémoires du vicomte d'Aulnis, parus en 1868 :

Mélange d'Anglais et de Français : son chapeau, ridiculement penché, tenait par miracle sur le coin de l'oreille ; une redingote noire, très courte un gilet voyant, une cravate de couleur attachée avec une épingle de prix, un pantalon bleu de ciel avec une bande en velours noir, composaient sa mise, d'un goût excentrique et douteux; sa tournure était dégingandée ; ses longs cheveux, d'un roux doré, se réunissaient en épaisse touffe bouclée sur le côté droit ; il avait les yeux gris et de petites moustaches rouges ; de temps en temps, un tic canaille dégradait ses traits, nobles et réguliers...

Il fut le premier président du Jockey-Club qui occupa, tout d'abord, le premier étage de la maison qui fait l'angle du boulevard et de la rue du Helder.

Lord Henry Seymour y avait ses appartements que M. d'Alton-Shée nous décrit ainsi :

«... Partout de riches tapis, des tentures de soie et de satin; mais le luxe du mobilier, comme la mise de notre hôte, manquait de distinction ; il nous le fit visiter pièce à pièce, croyant sans doute gagner par là en considération. Ce qui me surprit le plus fut son boudoir secret. Derrière la salle d'armes, où Ton s'exerçait également à la canne, au bâton, à la savate, à la boxe, aux haltères, au sabre et au fleuret, on pénétrait par une porte basse dans une pièce entourée de glaces et de divans; outre une fenêtre double, à vitraux gothiques, une lampe d'albâtre et des bougies de couleur y répandaient la clarté ; en poussant un ressort, la porte, matelassée, se fermait de telle sorte que les cris les plus aigus n'auraient pu se faire entendre au dehors ; un second ressort faisait disparaître le tapis, et l'on marchait alors sur une glace. Ce repaire de séduction et de violence indiquait une prétention à la perversité, d'autant plus inconcevable chez un homme qui ne recevait et ne connaissait que des filles... »

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La salle d'armes de Lord Seymour était célèbre; c'était un centre de camaraderie où s'élaboraient ces bacchanales qui l'ont rendu célèbre sous le nom de Milord l'Arsouille. Il adorait faire des farces à ses meilleurs amis, leur administrer des boissons purgatives ou leur faire fumer des cigares explosifs.

Le populaire l'avait surnommé Milord l'Arsouille, en raison, sans doute, de la fête crapuleuse qu'il menait sans vergogne. Sa descente de la Courtille surtout est restée à jamais mémorable.

Or donc, un matin, au sortir d'une débauche qui s'était prolongée jusqu'à l'aurore, Milord l'Arsouille paria avec son camarade habituel, le duc de Grammont-Caderousse, qu'il offrirait des pièces de cent sous toutes neuves, à l'effigie du roi Louis-Philippe, alors régnant, à tous les passants qu'il pourrait aborder, et, prétendait-il, pas un seul d'entre eux n'accepterait. Une somme importante avait été fixée comme enjeu par une dizaine de membres du cercle, pris comme arbitres.

Sans perdre de temps, Henry Seymour se déguisa en ouvrier; et, muni d'environ 1. 000 francs de pièces d'argent de la valeur désignée, il les aligna sur un banc du boulevard, non sans en avoir aspergé quelques-unes avec le sang d'un lapin.

Intrigués par son manège, les gens s'assemblèrent, écoutant, amusés, le boniment hoqueteux que, d'une voix avinée, Milord l'Arsouille débitait avec emphase. Il offrait ses pièces ensanglantées à tout venant, essayant de les introduire de force dans la poche de ses auditeurs, qui s'insurgeaient.

Personne, en effet, ne se souciait d'accepter, et, rejetant au suspect individu ses écus de mauvais aloi, certains ouvriers matineux entreprenaient déjà de lui faire un mauvais parti, lorsque les sergents de ville, le saisissant par le bras, l'emmenèrent au poste, sans négliger les fameuses pièces de cent sous.

Tout s'expliqua : Lord Seymour avait gagné son pari, et fort quinauds demeurèrent ceux qu'il avait voulu enrichir malgré eux.

Parmi quelques faits notoires qu'on lui impute, nous en retiendrons deux : ils peignent un caractère et un tempérament.

Le premier arriva au bal de l'Opéra. Lord Seymour se promenait parmi la cohue, accompagnant une dame en domino. Passe un chicard qui apostrophe le couple. Seymour répond, doux et flegmatique. La magnanimité du lord enhardit l'individu qui insiste...

L'Anglais hausse les épaules, lui disant qu'il est ivre.

— Ivre, s'écrie le chicard... Va donc, hé ! tu ne le diras pas dehors ! etc. Aux éclats de voix, un cercle se formait...

— Ecoute, mon ami, fit Lord Seymour sans s'émouvoir, tu es grand, n'est-ce pas? tu es fort?... Eh bien ! je parie avec toi devant tous ces messieurs, que je fais une chose que tu ne pourras pas faire !...

— Ah ! là, là, faudrait voir !...

— Voici, dit Lord Seymour.

Il défit placidement une de ses bottes, enleva un bas, et, exhibant son pied nu sur un degré de marbre, dit :

— Fais-en autant !

L'homme avait sans doute le pied hydrophobe, car il se sauva, au milieu des huées de l'assistance, sans demander son reste.

Et voici l'autre, plus profond — et dont Octave Feuillet s'est souvenu dans Monsieur de Camors.

Sur le boulevard, un jour de pluie et de boue, un loqueteux aborde Lord Seymour :

— Faites-moi l'aumône, mon prince; je n'ai pas mangé depuis deux jours !... Lord Seymour était ivre. Une idée lui vint. Il sortit un louis de sa poche.

— Tiens, fit-il en le montrant à l'homme, cette pièce est à toi, mais il faut la gagner!...

Il la jeta dans une flaque de boue.

— Va la chercher avec tes dents, ordonna-t-il.

L'indigent regarda alternativement Lord Seymour et la flaque... Le besoin l'emporta sur la honte, et, les yeux fermés, il enfouit la moitié de sa face dans la boue... Au bout d'un instant, il se releva, la pièce d'or aux dents — ignoble !...

Son aspect dégrisa subitement le lord. Il eut la conscience de sa mauvaise action ; il comprit l'infamie de son exigence.

Il tira à nouveau deux louis de sa poche, et, les tendant au pauvre diable :

— Maintenant, camarade, veux-tu gagner le double ?

— Oh! oui!...

— Eh bien ! f...-moi ton poing sur la g ! •

— Oh! oui!...

Et, sans tarder, le poing boueux du misérable s'aplatit sur la face du noble président du Jockey-Club.

En 1845, la casaque orange de son jockey disparut des champs de courses français. Lord Seymour, on ne sait pour quelle raison, abandonna Paris, où il avait été élevé, qu'il n'avait jamais quitté, pour aller se fixer en Angleterre.

Il y mourut en 1860, léguant, dit-on, la totalité de son immense fortune aux hôpitaux de Londres, ne laissant pas un sou à ses nombreux domestiques.

On prétend que, les voyant assemblés autour de son lit d'agonie, il leur fit savoir ses dispositions testamentaires en les accompagnant de ces paroles simples :

« Une chose me console de mourir, c'est de savoir que ceux qui ont vécu de moi crèveront de faim après ma mort... »

D'aucuns assurent que ce mot cruel est de son frère, Lord Hertford, qui fut une manière de misanthrope, et aussi d'excentrique — et nous le croyons aussi.

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