CRÉATION DU GYMNASE PAZ
En 1866, les exercices de force et la lutte émigraient tout en haut de la rue des Martyrs, dans un nouveau gymnase que M. Paz venait d'installer au n° 34.
Dans le but de faire connaître son établissement, Paz organisa des assauts qui attirèrent une foule considérable.
Plus de 3.000 personnes assistaient à chaque séance, et les grands cercles de Paris s'y faisaient représenter. Il est vrai que les choses avaient été bien faites et que rien n'avait été négligé pour intéresser le public.
Paz, très compétent en matière de sports et très amateur de lutte, avait engagé les sujets les plus cotés de Bordeaux, Toulouse, Montpellier et Marseille. Certains virtuoses du tapis étaient payés par lui jusqu'à 1 50 francs par soirée, rémunération tout h fait extraordinaire à cette époque, et qui semblerait cependant parfois bien maigre à quelques étoiles d'aujourd'hui. Les représentations étaient organisées avec un soin minutieux et présentaient un air tout à fait imposant ; de plus, chose rare à cette époque, la tenue des lutteurs était réellement correcte.
Eugène Paz
Pour appairer les combattants, on procédait comme autrefois pour les gladiateurs : les lutteurs étaient accouplés par paire d'égale force. Aussitôt que les trois coups avaient résonné, ils entraient, au nombre d'une trentaine, deux par deux, dans le costume de lutte, c'est-à-dire en simple caleçon de bain, mais ce caleçon était d'une propreté irréprochable ; il est vrai que Paz passait une véritable revue de ses artistes
Le Gymnase Paz (34, rue des Martyrs) Qui fut copié sur les plans du Gymnase Triât
et n'hésitait pas/ quand il le fallait, à les envoyer à la douche avant de les laisser entrer dans l'arène. Après avoir fait leur entrée, les athlètes exécutaient le tour de l'arène, saluaient le jury et rentraient dans les coulisses, où ils se tenaient jusqu'à l'appel de leur nom.
Le jury était le plus souvent composé de membres du Jockey- Club, et, dans tous les cas, ne comprenait que des sportsmen connus. La présidence était presque toujours dévolue à Paz, dont la compétence forçait les lutteurs à faire des assauts sérieux. Il savait, en effet, s'acquitter de sa tâche avec une autorité particulière et montrait au besoin la sévérité nécessaire à la direction de gaillards de cette espèce, naturellement peu habitués à l'obéissance.
Le règlement défendait formellement aux combattants de s'interpeller pendant la lutte, ainsi qu'ils en ont la fâcheuse habitude. Les lutteurs ne devaient jamais adresser la parole aux spectateurs ni discuter les arrêts du jury. Lorsque le président levait le petit pavillon tricolore qu'il tenait à la main, l'homme tombé devait quitter l'arène sans récriminer et sans faire entendre la moindre protestation.
Ces assauts étaient si intéressants que Paz dut en donner une vingtaine qui
LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIÈCLE 45
eurent un succès extraordinaire, grâce surtout à Tordre et à la correction qui présidaient à ces séances.
En dépit de l'engouement du public, Paz renonça bientôt à ce genre de spectacles ; il ne voulait pas, en effet, dénaturer le caractère de son établissement, qui était, avant tout, un établissement de gymnastique médicale. En organisant des luttes, il avait cherché seulement à faire connaître au public le chemin de son gymnase ; son but une fois atteint, il abandonnait des procédés de réclame qui s'écartaient par trop de sa spécialité.
C'est au gymnase Paz que le célèbre Rossignol-Rollin, de Lyon, tenait ses assises. Il serait curieux de relire aujourd'hui les annonces truculentes qu'il rédigeait avec un réel talent. Rossignol avait d'ailleurs un véritable don d'orateur, et Ton s'offrait souvent le plaisir de le « remonter » pour jouir de son éloquence toute spéciale. On a vu au gymnase Paz défiler des types superbes : Richoux, le plus fort ; Béranger, le plus beau et le plus aimable des lutteurs; Alfred, le Joli Modèle parisien, doublé comme un taureau de race; le Pâtre Etienne, un marbre antique... un peu gros; le nègre James, une statue de bronze; Deligne, Creste, Vigneron, Lacaisse, Grange, Charpentier, Blondin, Faouët l'Invincible, surnommé le Fauve des jungles; Rivoire l' Homme de marbre; Pujol, dit Pile de Pont (le marin célèbre de la Belle- Poule), modèle d'académie, étaient des combattants de premier ordre, tous des hommes d'une vigueur et d'une adresse exceptionnelles, qui faisaient les beaux jours des arènes de l'époque.
On sait combien était musculeux et râblé ce doux Rabasson, le Taureau de la Gironde; solide et merveilleux de formes, Rivoire, le Rempart du Midi. On sait combien était beau le jeune Blas et quel désastre fut pour la lutte la mort de ce fier Espagnol au corps d'acier. Il y avait aussi Arpin, le Terrible Savoyard, mais le vieux lion, usé par la boisson, avait déjà perdu une partie de ses forces, tandis que son ancien vainqueur, Marseille aîné, souple et fort comme une panthère, en dépit de ses cinquante ans, et, de plus, rusé comme un vieux renard, restait encore le désespoir des jeunes gens.
Tous ces athlètes et quelques autres encore, choisis parmi les meilleurs ou les plus célèbres, enthousiasmèrent longtemps les amateurs au cours des luttes si passionnantes données au gymnase Paz et aux Grandes Arènes nationales.