UN HOMME BIEN ENNUYÉ
Un jour Vigneron entrait dans un café, accompagné de cinq de ses amis ; ils prirent place à une table, à côté de laquelle une autre table était occupée par six individus. On :ausait d'exercices et de boxe à la table de Vigneron, et plusieurs fois son nom fut prononcé. A la table à côté on se mit à l'unisson; on parla force, adresse, boxe ; les uns disaient : on dit que Vigneron est un des plus forts boxeurs de France et en môme temps un hercule remarquable ; les autres affirmaient qu'il ne ferait pas bon s'y frotter, lorsqu'un des six qui se trouvait justement au bout de la table, près de Vigneron et sur la même banquette que lui, se mit à dire à ses camarades qui parlaient en bien de Vigneron, qu'ils ne connaissaient que par entendu dire : « Vous me faites mal de vous entendre parler ainsi, car il n'est ni si fort ni si adroit que vous le dites ; c'est une réputation surfaite, puisque moi, tel que vous me voyez, je lui ai cassé la figure, etc. » Ses camarades, assez étonnés, lui dirent : « Eh bien, tu es un rude lapin. » Jusque-là Vigneron et ses amis riaient de bon cœur entre eux, mais
comme le héros cherchait à convaincre ses camarades du haut fait dont il se vantait, Vigneron, qui était à son côté, se tourna vers lui et, lui touchant l'épaule : « Pardon, monsieur, vous avez dit que vous aviez cassé la figure à Vigneron !... alors, comme le disent vos amis, vous êtes un fameux lapin ! Eh bien, moi, je suis un de ses élèves : voulez-vous me la casser à moi aussi, vos succès seront augmentés. »
Notre homme, très surpris de cette proposition à laquelle il était loin de s'attendre, s'excusa de n'avoir aucune raison ni rien à démêler avec lui. Vigneron lui demanda de quel Vigneron il voulait parler et s'il le connaissait bien. Celui-ci sans se troubler : « Monsieur, il n'y en a pas deux, c'est bien de Louis Vigneron, l'homme-canon de l'Hippodrome de Paris, dont j'ai parlé ; il a sa salle cité du Vauxhall. » Il fit même d'une manière exacte la description de l'établissement et celle de la personnalité du célèbre professeur. Pendant ces explications, les amis de Vigneron riaient aux éclats, ainsi que ceux de notre Gascon, qui se doutaient qu'il s'était fourvoyé. Vigneron se leva, se plaça en face de son casseur supposé :
Anatole Leperdriel, dit Vigneron1 fils
Mort à Paris en 1885, à 37 ans
« Puisque vous me connaissez si bien, me recon naissez-vous ? Car c'est bien moi Louis Vigneron, l'homme-canon de l'Hippodrome de Paris, etc. — Ah non, monsieur ! balbutia l'autre, ce n'est pas vous, etc. » Il ne savait plus comment sortir de cette impasse. « Monsieur, vous êtes un farceur, lui dit Vigneron ; à l'avenir, vous ferez bien d'être plus prudent et de ne pas vous vanter d'un fait dont vous" êtes incapable d'être l'auteur, parce que vous pourriez rencontrer d'autres personnes qui n'auraient pas la même indulgence. »
Les amis de notre blagueur le voyant si confus et ne sachant comment se tirer d'affaire, le forcèrent, pour réparer sa vantardise maladroite, à payer à diner à toute la société ; il s'y prêta d'assez bonne grâce, ce qui lui coûta 120 francs.
C'est le patron de l'établissement qui nous raconta cette amusante histoire, nous affirmant que c'était la première fois que Vigneron venait chez lui, et ajoutant qu'il voudrait bien le revoir chaque jour.
Auguste, de Paris, dit le Cocher
LA TABATIERE A VIGNERON
Qui n'a pas connu cette grande boite, de dimensions excentriques, à l'intérieur de laquelle les doigts de son propriétaire paraissaient ne pas pouvoir pénétrer et que les élèves faisaient remplir à tour de rôle? Quand Vigneron se trouvait en tête-à-tête avec un de ses intimes élèves ou un ami et voulait causer, il allait prendre la fameuse tabatière qui était toujours perchée dans quelque endroit connu de lui seul. « Eh bien ! comment allez-vous, monsieur un tel? Savez-vous quelque chose de neuf? » En même temps il faisait sauter le couvercle et lui offrait une prise de tabac ; il en prenait une luimême avec ses gros doigts et la portait à son nez en baissant le haut du corps en avant et en por tant fortement la tête du côté gauche, comme s'il voulait faire entrer tout le tabac dans la même narine, et la conversation commençait. Ah! la bonne pâte d'homme que c'était ! Il ne prisait ni ne fumait par habitude.
Vigneron avait parmi ses élèves deux frères établis marchands bouchers à La Chapelle, jeunes gens très forts, surtout l'un d'eux. Quelque temps après avoir terminé leurs leçons de boxe, ils" installèrent derrière leur étal une salle d'amateurs où se firent des exercices de force, de gymnastique et de la boxe. Ils conviaient, par petites affiches à la main, les amateurs de La Villette, et particulièrement les bouchers de l'abattoir.
Sur une de ces affiches, il était dit qu'un des frères ferait plus fort que Vigneron, qu'il exécuterait le même exercice avec une barre de 110 kilos au lieu de 88 kilos. On vint prévenir Vigneron de ce qui se passait. Furieux, il partit de suite les trouver et leur dit vertement sa façon de penser, ajoutant avec raison : « Vous êtes bouchers, vous vivez de votre commerce et moi de mon métier. Pourquoi donc, par gloriole seulement, sans aucun autre profit, cherchez-vous a me porter préjudice et à me diminuer dans l'esprit
du public? Je vous défends expressément de faire figurer mon nom, surtout sur vos affiches annonçant vos exercices, et comme le mal est fait pour aujourd'hui, je prétends que vous rétablissiez les faits par une nouvelle affiche, et ce soir, devant votre public déjà invité, j'enlèverai votre fameux haltère. » Il le fit ; mais nous devons à la vérité de dire qu'il ne le fit qu'avec peine ; on crut un moment qu'il n'y parviendrait pas. Il s'y prit à trois fois, tandis que le boucher l'enleva du premier coup. Bien râblé, il était d'ailleurs plus jeune que Vigneron qui, croyons-nous, avait déjà pr.ssé l'âge des exercices de grande force. Enfin les bouchers s'excusèrent et rachetèrent leur faute, tout involontaire disaient-ils, en offrant un excellent souper, largement arrosé de vins généreux.
Incontestablement, Vigneron était un hercule coté parmi les plus forts, mais il était aussi de première force à la boxe et à la canne, dont l'enseignement aurait pu être pour lui assez rémunérateur sans se livrer en public aux exercices de force. Mais il ne voulait rien
François Villiers, dit le Rouget Né à Paris en 1839
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entendre, et n'admettait pas que Ton fasse plus fort que lui. Nous disons : il n'admettait pas; c'est une simple réflexion et une opinion personnelle que l'on pouvait avoir de lui, mais ce n'était pas un homme à dire cela.
Quand l'Homme-Canon, Roussel, fit le canon à l'Hippodrome, Vigneron fit tout pour arriver, l'année suivante, à obtenir un engagement, en faisant plus fort ; il réussit. Ensuite il proposa à M. Arnaud, directeur de l'Hippodrome, de faire un engagement avec lui par lequel il devait, dans un temps déterminé, faire le tour de la petite piste, un taureau sur son dos ; il disait qu'il s'entraînerait tous les jours en prenant la bête toute jeune, il en avait la ferme conviction. On peut juger par cela de la confiance qu'il avait dans sa force, car il n'était ni poseur ni blagueur ; il joignait à cela un jeu gracieux, toujours souriant; sa physionomie était des plus sympathiques, ses mouvements étaient sans affectation et donnaient de suite le sentiment de sa force et de son adresse.
Voici ce qu'on peut lire dans un programme du mardi 9 octobre 1866, à un assaut donné à la salle du Vauxhall :
Cet .assaut est spécialement donné à l'occasion suivante: M. Harrison, l'homme le plus fort de l'Angleterre, désirant venir à Paris donner quelques séances d'exercices de force, s'est adressé à M. Vigneron et lui a offert, ainsi qu'à tous les hercules de Paris, un haltère en cristal qu'il lui a expédié, du poids de 130 livres anglaises, s'il peut l'enlever à la volée de chaque main et tenir en même temps à bras tendu, de l'autre main, un poids de 50 livres anglaises. M. Vigneron a accepté l'offre, et il essaiera, dans cette soirée, d'enlever l'haltère dont il s'agit. Il invite tous les professeurs de gymnastique à concourir comme lui. L'haltère est visible au café Vigneron, cité du Vauxhall, 6. Les personnes qui désirent concourir sont priées de se faire inscrire chez M. Vigneron.
Vigneron gagna l'haltère et, le 17 septembre 1868, il l'enleva pour la dernière lois dans un assaut à la salle du Vauxhall.
Un soir, Vigneron, accompagné d'un Anglais avec qui il était en pourparlers pour un engagement, fut attaqué par huit rôdeurs de nuit, sur le boulevard Saint-Martin. Vigneron se défendit courageusement avec les poings et les pieds et jeta un de ses agresseurs par-dessus la rampe du boulevard; les autres, ef- m* ,&.
frayés de ce tour de force, filèrent sans demander leur reste, wj&r"~7~ffi' 'mm et Vigneron descendit l'escalier pour retrouver l'individu qu'il avait précipité sur la chaussée ; il était encore à la place que Vigneron lui avait donnée un peu brusquement, il est vrai qu'il avait une excellente raison de ne pas la quitter, il était mort. Des agents survinrent, qui conduisirent Vigneron au poste; mais tout s'expliqua le lendemain, et ils remirent l'athlète en liberté. On voit par là que la force physique avait bien servi notre héros.
Il y a vingt ans, on montrait chez le père Clauze, aux Batignolles, rue Brochant, un canon qu'on disait être celui de Vigneron. Était-ce bien celui du célèbre athlète ?
Vigneron était un grand admirateur de Triât, le fameux créa- teur du gymnase des Champs-Elysées. S'il n'eût tenu qu'à lui, Triât eût été décoré de la Légion d'honneur (ce sont ses propres paroles).
Voici, enfin, la reproduction d'une carte distribuée à tous ceux qui souscrivirent pour élever une tombe à Vigneron.
LES ATHLETES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE IO7
Cette carte était destinée à faire revivre dans la mémoire de ses amis et admirateurs le parfait honnête homme qui s'appela Vigneron.
1827 Louis VIGNERON
l'homme-canon de l'hippodrome de paris
Tué le 22 août 1871, sur la plage de Boulogne-sur-Mer, en faisant l'exercice de son canon sur l'épaule (poids de la pièce : 305 kilos).