‹ Les rois de la force [electronic resource]Chapitre 55 sur 119 · DUBOIS · texte numérisé non relu

DUBOIS

"m 'athlète Dubois, né à Saint-Denis en 1830, était un grand gaillard très fort

^ ' à\^* qui enlevait 150 livres à la volée. Il s'exhibait sur une baraque foraine

avec sa femme qui faisait la parade. Il eut longtemps comme compère

François Villiers, dit le Rouget, qui venait soi-disant lui tirer la bourre,

au grand bénéfice de leur caisse commune.

La façon dont Dubois et Villiers faisaient le chiqué mérite d'être contée. Or donc Dubois, ayant amassé quelques économies à faire des poids tocs sur les places publiques, s'était résolu à acheter une baraque d'occasion. Il s'adjoignit dès lors, pour faire les poids et la lutte, quelques comparses experts à taquiner le 20 kilos et il engagea, pour chiquer contre, un débardeur à l'aspect herculéen qui était François Villiers.

Quand les athlètes (?) de l'arène Dubois étaient en parade, le rôle de Villiers consistait à se mêler à la foule pour simuler l'amateur qui, désirant se mesurer avec les hommes de la baraque, demande un gant. Un colloque qui dégénérait vite en dispute s'engageait entre Dubois et Villiers. Ce dernier escaladait tumultueusement l'escalier de l'arène et se précipitait sur Dubois, comme s'il eût voulu, suivant sa

propre expression, « en faire de la saucisse ». La comédie étant jouée dans la perfection, le public « suivait la foule », ne doutant pas un instant qu'il allait voir l'amateur faire en un tour de main toucher la sciure aux épaules du lutteur. Après quelques intermèdes sans intérêt, le public réclamait le morceau de résistance, la lutte de Dubois contre 1' « amateur ». Voilà nos deux farceurs aux prises. Ils se portent des attaques avec une énergie farouche, parfaitement imitée. Tout d'un coup, sur une prise, Dubois roule à terre et touche presque le sol des deux épaules, mais au même instant il pousse un cri de douleur et s'échappe de l'étreinte de son adversaire en hurlant. Villiers vient de mordre Dubois à l'épaule et celui-ci prend à témoin les spectateurs du premier rang qui rugissent d'indignation. Tumulte, intervention des lutteurs de la baraque qui empêchent Villiers d'être êcharpê par le public. On décide de conduire au poste l'amateur déloyal. Mais, au bout de quelques instants, arrive Dubois qui intervient en faveur du prisonnier : « Que voulez-vous, monsieur le Commissaire, c'est le métier ! Dans l'ardeur de la lutte, quand elle est sincère, on se laisse entraîner. Cela n'arriverait pas si, comme tant d'autres, on faisait du chiqué. » Bref, le commissaire, touché par ce mouvement de générosité, lâchait Villiers. Aussitôt sortis du poste, Dubois et Villiers recommençaient à s'invectiver, à la grande joie des spectateurs qui attendaient à la porte le dénouement de l'incident. Voyant avec satisfaction la querelle recommencer, le public suivait les deux hommes jusqu'à la baraque, le cortège s'augmentant naturellement en route des badauds, qui voulaient connaître la cause de l'attroupement et la fin de l'histoire. Arrivés au pied de l'arène, Dubois prenait à témoin le public de son courage : « Malgré qu'il m'a mordu,

hurlait-il, je veux l'avoir, vous allez assister à la revanche, mesdames et messieurs, vous verrez comme je vais l'arranger. »

« J'accepte le défi », disait Villiers et, ce disant, il regravissait l'escalier d'un air agressif et terrible. Et les badauds, enthousiasmés, de suivre à nouveau h foule... Et la lutte recommençait implacable, acharnée et surtout savante.

Sur une prise mirobolante, Villiers était embarqué à fond, il allait toucher des deux épaules quand, tout à coup, le « patron » poussait de nouveau son terrible cri de douleur !

Villiers venait encore de mordre le lutteur!

Cris, invectives à l'adresse de l'amateur, puis nouvelle promenade jusqu'au commissariat, pendant que Dubois suivait son déloyal adversaire en l'accablant d'injures et de reproches.

Le commissaire, ennuyé d'être dérangé de nouveau, s'apprêtait à verbaliser, quand Dubois, intervenant comme la première fois, réclamait son brutal adversaire. Le

Mme Dubois Dubois

Né à Saint-Denis en 1830

LES ATHLÈTES MODERNES DES XIXe ET XXe SIECLES

commissaire outré les flanquait tous deux à la porte. Les compères regagnaient une fois de plus leur baraque pendant que Dubois hurlait en s'adressant à Villiers : « Je t'aurai demain ! je te décarcasserai, etc.. »

Cette comédie durait plusieurs jours et la baraque ne désemplissait plus. Quand Dubois et Villiers transportaient leur matériel dans une autre ville, la petite cérémonie recommençait. Bien entendu, les morsures étaient superficielles et le patron, qui voyait tomber les pièces blanches dans son escarcelles, ne s'en plaignait point. Ce jeu de dupes dura plusieurs années avant que la mèche fût éventée. Dubois acquit ainsi une agréable aisance à pratiquer ce qu'il appelait la lutte loyale.

Le professeur Arasse, directeur du gymnase de Ménilmontant, tenait Dubois en grande estime ; il lui vit enlever, au Palais de l'Industrie, douze fois de suite, trois poids de 20 kilos à la volée sans lâcher les poids, c'est un exploit vraiment extraordinaire. Le canon de Dubois pesait 320 livres, il l'enlevait très facilement. Ce canon devint la propriété du professeur Arasse.

Dubois mourut dans les bras de l'athlète Godart, à la fête des Loges à Saint-Germain, il avait environ cinquante ans.

Les Frères ÉMILIEN

Ils s'exhibaient avec un matériel plus ou moins creux, et leur force ne dépassait pas la moyenne. Mais à l'époque des frères Émilien, le public n'était pas exigeant. Pourvu que le matériel fût bien astiqué, les boules des haltères bien grosses, les écrous bien épais, les anneaux des poids de 20 kilos sonnant bien le fer, les spectateurs étaient contents et les athlètes aussi.

Saluons les frères Émilien, admirons leur matériel, mais ne cherchons pas à en connaître le poids exact, nous nous exposerions à de graves désillusions. Les frères Emilien s'exhibaient à Paris vers 1880.

Les Frères Émilien

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