LE FAUX NAPOLI
Un des premiers athlètes qui me stupéfia fut un nommé Papillon, un petit homme brun, sec, chevelu comme Absalon, qui s'était affublé du nom de Napoli (rien du vrai Napoli né à Naples en 1821, mort à Londres en 1887).
Chaque année, la foire de Lille, qui se tenait sur la place de la République, amenait une ou plusieurs baraques de lutteurs où les athlètes étaient exhibés sous des noms ronflants. Arpin, Alexandre, Clovis, étaient les surnoms de plusieurs forains qui troublaient mon sommeil par leurs exercices athlétiques.
Ce fut sur la baraque de Henri Stiernon (un Lillois qui jouissait à cette époque d'une juste célébrité) que je vis le faux Napoli pour la première fois vers 1882. Devant cet homme qui n'avait pourtant rien d'athlétique, je me sentais bien faible et bien petit et j'avalais toutes les bourdes que l'imprésario voulait bien nous débiter sur Napoli.
« Napoli, disait l'imprésario, un homme vêtu avec la dernière élégance, a étonné le monde des hercules, Napoli m'étonne, Napoli vous étonnera. Napoli n'est pas comme ces athlètes ordinaires qui travaillent avec un poids de 20 kilos à bras tendu. Non, Messieurs, Napoli travaille avec deux poids de 20 kilos à bras tendu horizontalement et avec trois et quatre poids, le bras tendu verticalement, etc., etc. »
Le boniment terminé, je fus le premier au contrôle et m'offris une modeste place de 30 centimes, car c'était assez mon habitude, à cette époque, de consacrer à la visite des baraques de lutteurs les quelques sous que ma mère me donnait pour acheter des gâteaux.
En montant sur la parade, je jetais des regards de convoitise sur le costume de l'athlète, ses poignées en cuir, ses bracelets en poil de lapin, sa trousse en faux léopard et son maillot en coton couleur chair.
Napoli, fier de son succès, contractait négligemment des bras de 3 3 centimètres de tour. Je me disais : « Voilà donc un homme fort, » et mes idées changeaient sur la bâtisse de l'athlète que je m'imaginais toujours grand, gros, énorme. Après quelques exercices préliminaires faits par d'autres athlètes, Napoli arrivait et faisait son travail sur une petite scène assez éloignée du public, ce qui permettait d'exécuter quelques tours de passe-passe bien combinés.
Napoli arrachait d'une main un gros tube de fer, le mettait au port d'armes, puis en joue, comme il l'aurait fait avec un fusil, le tout accompagné de grimaces et de contorsions, pour bien prouver le poids de l'engin qu'on appelait barre de fer, sans
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doute parce que ledit tuyau était remplacé immédiatement et très adroitement par une véritable barre de fer qui pesait 70 kilos environ et qu'on passait au public après le travail.
Après avoir manié" quelques poids, en forme de ceux de 20 kilos, qui pesaient à peine 6 kilos, Napoli, suspendu par les jarrets à un trapèze, portait un canon avec les dents; ce canon était un simple tube imitant parfaitement le véritable engin qu'on faisait circuler devant le public, porté par six hommes armés de barres de fer. La pièce était placée sur la parade extérieure où tous les badauds pouvaient l'admirer et la toucher, convaincus qu'ils avaient vu tenir ce formidable canon de siège par la seule force des muscles de la mâchoire du fameux Napoli (je confesse humblement que j'étais du nombre de ces badauds).
Plus tard, j'entendis à plusieurs reprises de braves gens dire : « L'homme le plus fort que j'aie vu, c'était un petit homme maigre nommé Napoli », et on me racontait la scène du tube de fer, des poids creux et du tuyau de poêle imitant le canon.
Napoli pesait 65 kilos environ, mesurait im 63 de hauteur, 33 centimètres de biceps, 29 centimètres d'avant-bras, 35 centimètres de mollet, 52 centimètres de cuisse et 1 mètre de poitrine, au grand maximum.
Heureuses illusions du temps jadis, où êtes-vous ?
Napoli a quitté l'arène pour essayer de faire des effigies de rois sur pièces d'argent ; il y fut moins heureux que dans ses imitations de travail athlétique, car, découvert et sur le point d'être arrêté, il ne dut son salut qu'à la vitesse de ses jambes.
Le faux Napoli et son faux Canon
BAZIN et CERTEAUX
Bazin est né à Reims en 1841. C'était un lutteur d'allure et de visage très sympathiques ; au contraire de beaucoup de ses collègues, il montrait une grande courtoisie dans ses paroles ; la mauvaise fortune même ne lui faisait pas perdre ses habitudes polies. Son langage était presque académique et même ses boniments avaient une certaine tenue littéraire.
Ses bras étaient remarquablement robustes, ses jambes étaient un peu grêles ; il pesait 200 livres et mesurait im77 de taille. Il faisait proprement 35 kilos à bras tendu, dévissait quatre poids de 20 kilos et enlevait en deux temps, à la claque, un gros haltère à forte poignée.
Il s'exhibait souvent à Reims sa ville natale. Je le vis également à Lille. Il eut avec lui un partenaire nommé Certeaux, iutteur rémois, commissionnaire et porteur à la gare de son métier, homme doué d'une grande résistance et qui accomplit un jour le tour de force suivant :
Il porta de Paris à Reims un sac de 100 kilos sur ses épaules et accomplit cette promenade en six jours vingt-deux heures, si mes souvenirs sont exacts.
Certeaux finit bien misérablement :
assailli un soir, il fut jeté à l'eau vers 1899 et s'y noya.
Certeaux est représenté avec Julius, un autre athlète rémois, dont nous donnons par ailleurs une biographie.
Bazin mourut en 1888, âgé de quarante-sept ans, à l'asile d'aliénés de Chalon-sur-Saône. Sa folie était probablement due en partie aux fortes coiiimotions que son cerveau devait subir au cours d'un de ses exercices, qui consistait à recevoir sur le cou un gros boulet qu'on lui lançait de quelques mètres.
Bazin a laissé un fils qui s'exhibe avec un partenaire dans un numéro de clowns musicaux sous le nom de La et Do.
Adonis Bazin, à 35 ans
Julius Cochard
Certeaux
dit le Porteur de sacs
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JOIGNERET
« Les morts vont vite », dit un adage populaire. Qui donc parmi les jeunes a entendu parler de l'hercule Joigneret ? il a pourtant brillé à son heure, et entre 1865 et 1885, tous ceux qui s'intéressaient à la force avaient sur les lèvres le nom de Joigneret.
Eh bien, puisqu'on ne doit aux morts que la vérité, je n'hésiterai pas à dire que Joigneret n'avait rien d'extraordinaire comme force. C'était surtout un truqueur, et il avait dû sa réputation à un truc sensationnel que je vais décrire. A part cela, il n'a établi aucun record en poids, et les haltères dont il se servait à la scène étaient plus
volumineux que lourds. D'ailleurs, il n'avait même pas cette musculature savamment travaillée qui inspire au premier coup d'œil l'idée de la force, quoiqu'elle n'en soit pas toujours l'expression adéquate. De taille moyenne, il n'avait même pas de très beaux biceps, et il dissimulait sous un maillot à manches la médiocrité de ses formes plastiques. Mais il avait imaginé une de ces figures qui, reproduites sur des affiches murales, ont le don d'attirer les badauds. Pendu par les chevilles à des staffes aériennes, il se faisait accrocher aux poignets un cavalier et un cheval de dimensions ordinaires. C'est là un exercice de force passive, si je puis ainsi m'exprimer, et qui n'est intéressant que par le danger de l'écartèlement. Il variait aussi ce truc par une barre de fer portée dans les mêmes conditions et à laquelle s'accrochaient huit ou dix hommes.
Je vis Joigneret pour la première fois en 1880 au cirque Ciotti à Lille, où il enlevait un cheval au trapèze.
Dans le même programme figuraient Dubin et Diérickx, deux athlètes lillois. Joigneret travailla à l'ancien hippodrome de Passy, celui qui fut brûlé en 1868, aux Folies-Bergère en 1873, et au magnifique hall de l'avenue de l'Aima en 1878, pendant l'Exposition. Il eut toujours un brillant succès, qu'il lui serait plus malaisé d'obtenir aujourd'hui, avec les moyens médiocres dont il disposait.
Joigneret
Né à Paris en 1834
Sa femme fut une des premières femmes athlètes qui s'exhibèrent (1875). Elle était son élève.
Joigneret fut un joli boxeur, à la Charlemont père. Même âgé, en 1885, il dessi-
Sallê Joigneret, qui fut plus tard Salle Pons Gymnase Saunois, avenue des Tilleuls
nait des coups de pied avec une vigueur et une élégance que lui enviaient bien des jeunes gens.
Ayant quitté la scène, il monta un cabaret athlétique, avenue des Tilleuls, où je le vis en 1889. Pons lui reprit son gymnase quelques années après. Mais la fortune, qui est femme, n'aime pas les vieillards. Joigneret vit son établissement décliner, et de décadence en décadence, acculé à la faillite et aux prises avec la misère, il mit fin à ses jours par la pendaison, vers 1896. Hélas ! combien en est-il parmi ces artistes que nous envions à l'époque de leur célébrité, qui sont guettés par un sombre avenir...
Sic transit gloria tnundi !
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RAULIN, dit Sans-Dents
Raulin naquit aux environs de Lyon. Il fut surnommé Sans-Dents parce qu'un jour, au début de son métier d'athlète, il se brisa presque toutes les dents en exécutant un tour de force. Ce ne fut jamais un lutteur, de marque, mais ce fut un athlète d'une puissance extraordinaire. Il ne s'entraînait jamais et malgré cela accomplissait des prodiges. Il vécut toujours dans la misère la plus noire, vêtu de haillons et portant un chapeau à larges bords, de forme inédite, qui devint légendaire; ce même chapeau devait lui attirer une aventure fort désagréable, qui tourna même au tragique.
Un jour, après une séance en plein vent devant les abattoirs de La Villette, il était en train d'ingurgiter chez un marchand de vin un de ces « demi-setiers » qui faisaient toute la joie de son existence, lorsqu'un garçon boucher entra dans l'établissement. A
la vue de ce colosse coiffé d'une façon aussi originale, il ne put résister à l'envie de lui appliquer un coup de poing sur son chapeau qu'il lui enfonça jusqu'au cou. Raulin retira son chapeau avec beaucoup de peine et, furieux de voir son couvre-chef en si piteux état, il asséna à son tour sur la tête du garçon boucher un si formidable coup de poing qu'il l'étendit raide mort à ses pieds. Ce drame eut son dénouement devant le tribunal qui infligea six mois de prison au malheureux hercule.
Raulin ne travailla pas toujours sur les places publiques. Il y a environ trente ans, il eut un superbe engagement à Bruxelles et obtint un énorme succès. Il disait avec beaucoup de fierté que le roi des Belges l'avait fort applaudi. Le lendemain du jour où se termina son engagement, il apprit que dans le même établissement où il travaillait, une représentation était donnée au bénéfice d'une chanteuse de ses amies. Sans-Dents se promit de prêter son concours gracieux à cette généreuse entreprise. En effet, le soir même, il se rendit au concert, légèrement émèché par de copieuses libations, vêtu d'une longue blouse
Raulin jeune, dit Sans-Dents Né en 1848
bleue et ayant sur son épaule un petit canon pesant 5 5 livres. Il monta sur la scène, au grand ahurissement du public qui n'était pas prévenu; le régisseur voulut le faire sortir, lui faisant remarquer qu'il n'était pas dans un état, ni dans une tenue à faire des tours de force, mais il ne voulut rien entendre. — « La bénéficiaire est mon amie, dit-il, et pour lui prouver que je suis un bon camarade, je viens travailler
gracieusement pour elle. » Puis, coupant court à cet entretien, Raylin saisit le régisseur par les épaules et l'envoya dans les coulisses. Ce scandale avait mis toute la salle en émoi; deux artistes qui se trouvaient en scène durent s'interrompre; tout le public était debout, se demandant avec anxiété ce que cet homme allait faire. Alors Raulin, relevant les manches de sa blouse, saisit son canon consciencieusement chargé de plusieurs paquets de poudre, le mit à bras tendu et, appelant un pompier qui se trouvait dans les coulisses : « Feu, » commanda-t-il d'une voix de stentor. Une épouvantable détonation retentit ; le pompier tomba à la renverse, toutes les vitres de rétablissement volèrent en éclats et une panique générale se produisit parmi les spectateurs. Sans- Dents voulut les rassurer : « Ne vous effrayez pas, braves gens, ne vous en allez pas, ce n'est pas fini, je vais faire le même exercice du bras gauche. » On ne lui laissa pas le temps de terminer sa harangue, une douzaine d'agents s'élancèrent sur lui et l'emmenèrent au poste malgré ses protestations. Deux jours après, le bourgmestre de Bruxelles le faisait reconduire à la frontière française, sous bonne escorte, sans avoir oublié toutefois de lui faire payer les dégâts.
Quelque temps plus tard, Milhomme (dit Sans-Pitié), de Bordeaux, qui avait beaucoup entendu parler de Raulin, lui écrivit une lettre Jdans laquelle il lui offrait 30 francs par jour s'il voulait faire les poids dans sa baraque, pendant la foire de Bordeaux. Sans-Dents répondit qu'il acceptait : Envoyez-moi 100 francs de suite, écrivait-il à Milhomme, pour expédier mon matériel en grande vitesse.
Deux jours après, il débarquait à Bordeaux, n'ayant pour tout bagage qu'un petit paquet, enveloppé d'un mouchoir d'une couleur douteuse. Sa première visite fut pour son directeur, qui le considéra pendant un instant avec inquiétude, en voyant la tenue plus que négligée et le léger bag:tge qu'il avait à la main. Après les politesses d'usage Milhomme lui dit : « Je vais envoyer à la gare un camion pour rapporter vos poids et haltères sur la place des Quinconces qui est notre champ de foire. — C'est inutile, lui répondit Raulin, je n'ai jamais eu de matériel, c'est trop gênant pour voyager.
Raulin faisant
Raulin en postiche
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Dans toutes les villes où je travaille, j'emprunte des poids aux bouchers. » Le même
jour il alla chercher des poids et fit l'admiration de toute la ville par ses surprenants exercices.
La direction avait mis à sa disposition un poids de 25 kilos auquel il manquait l'anneau.
A chaque séance, il le prenait à la coiffe, et ainsi maintenu, il faisait deux fois le tour de l'arène. Un jour il se présenta un amateur qui prétendait que ce n'était pas un tour de force bien extraordinaire. « Il y a 50 francs pour vous, si vous le faites, lui dit Sans-Dents, j'en prends le public à témoin. »
L'amateur prit le poids à la coiffe, mais engagea un doigt dans le trou de l'anneau absent et se mit en devoir de faire ainsi le tour de la société. La supercherie fut vite découverte, et Sans-Dents lui fit remarquer qu'il fallait que les cinq doigts fussent posés sur les bords du poids... Celui-ci recommença, mais en « truquant » comme la première fois. Impatienté, Raulin donna un coup de pied sur le poids, qu'il fit tomber de la main de l'amateur, saisit ce dernier par la nuque et le fond de son pantalon, l'enleva à bout de bras et le lança par-dessus la balustrade qui séparait les premières. Le public se fâcha; le directeur dut faire cacher son athlète dans une voiture pour le soustraire à la fureur de la foule ; le soir même, il lui fit prendre le train pour Paris.
Sans-Dents était bien l'hercule le plus extraordinaire que l'on puisse voir. En voici un exemple :
Il y a une quinzaine d'années, il était en « postiche » à l'entrée de la fête de
Neuilly. Il avait avec lui sa femme et son cheval, sorte de Rossinante aveugle. Comme matériel, quatre poids de 20 kilos, un bloc de fonte pesant 14e livres, qu'il arrachait chaque fois que le public se montrait généreux, et enfin une roue de voiture qu'il mettait à bras tendu.
Au milieu du cercle se trouvait un tapis, ou plutôt une vieille loque lamentable qu'il appelait pompeusement son bureau de recettes. C'était sur cette guenille qu'il invitait l'assistance à lui verser des sommes qu'il fixait à l'avance, variant de if 50 à 75 centimes; lorsque le versement était exécuté, il commençait seulement ses exercices. Or, un jour, il ne manquait plus que 25 centimes et, malgré les promesses les plus alléchantes et ses demandes réitérées, les cinq sous ne tombaient pas. Aussi adressa-t-il au public cette éloquente
Raulin arrachant 70 kilos
apostrophe : « Je crois, mes braves gens, que vous êtes tous comme moi, c'est-à-dire dans une immense « purée ». — Un spectateur, peut-être piqué au vif dans son amourpropre, ou plus certainement un grand personnage, amateur d'exercices de force, lança une pièce de 5 francs. — « N'en jetez plus, dit Sans-Dents, il y a le compte. Je vois qu'une aimable personne de la société qui m'environne m'a jugé à ma valeur :
je vais lui faire voir que, quand même elle m'aurait donné des pièces d'or, je suis capable de les gagner. Je vais vous montrer ce que vous n'avez jamais vu faire et que vous ne verrez jamais exécuter que par moi. » — Après cette allocution, il amena son cheval au milieu du cercle, lui lia les quatre pieds, prit délicatement sa femme par la taille, la posa sur le cheval, attacha les poids de 20 kilos par deux, ainsi que le bloc de fonte sur la croupe de la pauvre haridelle qui ployait sous le fardeau. — « Maintenant, dit-il, je vais vous faire voir comment Raulin se promène sur les boulevards, mais pour cela il me manque quelque chose, car jamais je ne me promène sans fumer un londrès. »
Le généreux donateur de la pièce de 5 francs sortit de sa poche un porte-cigares remplis de havanes et le tendit à Sans-Dents qui ôta cérémonieusement son chapeau et en prit trois. Il en alluma un, mit les deux autres en sûreté, se mit sous le cheval, lui saisit les quatre pieds, l'enleva sans aucun effort apparent et fit deux fois le tour du cercle formé par les spectateurs. Le malheureux cheval, écrasé par la charge qu'il portait sur le dos et serré sous le ventre par les larges épaules de l'hercule, était fort mal à l'aise. Aussi s'oublia-t-il à ce point de déposer sur le bras de son maître les résidus de ses maigres pitances.
Sans-Dents montra alors son bras au public avec orgueil et dit : « Ceci vous prouve, braves gens, que mon tour de force n'était pas truqué, que le cheval n'est pas en carton et enfin que je ne le nourris pas avec des briques, comme vous en voyez la preuve palpabb sur mon bras. »
On lui fit une véritable ovation, les sous tombèrent de tous côtés, drus comme la grêle, et le généreux personnage à la pièce de cent sous lança à nouveau une pièce d'or de 10 francs, que Sans-Dents noua dans sa ceinture avec une joie non dissi-
Raulin, dit Sans-Dents
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mulée. Ce tour de force était vraiment stupéfiant, si Ton considère que le cheval pouvait peser environ 500 livres, sa femm* 130 livres, les quatre poids de 20 kilos, usés et écornés, ne devaient guère peser plus de 150 livres, le bloc de fonte 146, ce qui donne un poids total de 926 livres. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'athlètes de nos jours qui arriveraient à parcourir, à bonne allure, une distance de 75 mètres avec un tel fardeau.
Sans-Dents n'arrachait pas, comme on le lui a attribué, quatre poids de 20 kilos; ses poids étaient très usés, dépourvus de plombs et ne pesaient que 150 livres. Son exercice favori était la « coiffe ». De cette façon il lançait toujours un vrai poids de 20 kilos à 6 mètres de longueur et à 4 mètres de hauteur; ses bras tendus étaient superbes, il faisait une croix de fer avec deux véritables 20 kilos et gardait les bras tendus pendant une minute, sans le moindre tressaillement des triceps.
Quelques mois avant de mourir — il avait cinquante-deux ans — il alla au gymnase Arasse à Ménilmontant et, voulant prouver aux jeunes gens qui se trouvaient présents que, malgré son âge, il était aussi fort qu'à trente ans, il prit par l'anneau un poids pesant 25 kilos, le leva le bras tendu jusqu'à la hauteur du menton, et, le lâchant subitement, il l'arrêta à la coiffe à la hauteur des genoux et fit ainsi trois fois le tour du gymnase. Un détail très important à noter, c'est que Sans- Dents avait les mains très ordinaires, plutôt petites que grandes, ce qui donne une grande valeur à cet exercice. Ses mensurations prises à l'âge de cinquante-deux ans sont les suivantes : Taille im74, poitrine im22, cou 46 centimètres, biceps 42 centimètres 1/2, avant-bras 38 centimètres, mollet 47 centimètres. Depuis l'âge de vingtcinq ans il était un peu obèse; ses attaches'étaient très fines.
Sans-Dents était un hercule doublé d'un philosophe.
Cet athlète à la figure rébarbative et aux allures de butor possédait un excellent cœur; il avait avec lui une petite-nièce pour laquelle il avait une vive affection. Lorsque le temps était trop mauvais et qu'il se trouvait dans l'impossibilité de sortir pour travailler et par conséquent d'apporter l'argent nécessaire à la nourriture quotidienne, cqs jours-là il ne se mettait pas à table sous prétexte qu'il n'était pas bien, ou qu'il n'avait pas faim, et cela pour laisser sa part à sa femme et à sa nièce. Lui qui était toujours vêtu de vieilles défroques voulait que sa nièce fût toujours très propre et habillée comme une demoiselle de bonne maison.
Gravier, dans son livre : Mémoires d'un Lutteur, nous parle de Sans-Dents dans les termes suivants :
Tout Paris a connu l'extraordinaire Raulin « Sans-Dents ». Chacun l'a vu autrefois soit dans sa baraque, soit sur les places publiques, voire dans les cours, vêtu de la même façon, hiver comme été : une chemise rouge sans manches, avec un pantalon dont le fond lui descend jusqu'au jarret. Toujours invariablement escorté de sa femme, de son chien et de son cheval.
Au demeurant, un des hommes les plus forts de Paris; mais aussi quel philosophe que
cet hercule ! Et sa brave compagne, donc ! Autrefois très belle fille, une de nos meilleures lutteuses, courageuse et ne regardant pas à la peine ; avec un autre homme, elle aurait aujourd'hui une belle boutique et de l'argent, tandis qu'elle mourra le collier au cou. Malgré cela, elle aime bien « son gros », comme elle l'appelle.
Lui a la passion du théâtre. Je suis sûr qu'il s'est assis à toutes les places de l'amphithéâtre du Château-d'Eau et de l'Ambigu.
L'arène de Sans-Dents, comme il l'app elle pompeusement, se compose d'un tour de vieilles toiles cousues les unes aux autres, chacune ayant sa couleur, son origine et son histoire.
Pour piste une botte de foin.
Comme troupe, sa femme, moi, un nègre : Bamboula. Oh ! rien du fameux lutteur ! Un pauvre diable ramassé je ne sais où et dont la seule originalité consiste dans l'ignorance la plus absolue de toutes les règles de la lutte. Comme parade, Sans-Dents ne se creuse pas la tête ; c'est toujours la même.
Mme Raulin va et vient devant la baraque, montée sur le cheval pie que nous avons surnommé le « Cheval du Tonnelier », â cause de sa maigreur.
Lorsque la cavalcade a ramassé assez de public, il y va de sa petite annonce :
« A cette séance, mesdames et messieurs, pour la première fois, enlèvement du cheval. » Heureusement, les jambes de la patronne cachent les cerceaux de la rosse, sans quoi un loustic pourrait bien suggérer que le cheval va s'enlever tout seul.
« A cette séance, mesdames et messieurs, le fameux nègre Bamboula ! Bamboula! le roi de la lutte à New-York ! Vous le savez, je ne recule devant rien pour engager des hommes de valeur. Aussi ai-je payé son voyage — et cela m'a coûté les yeux de la tête — dans le seul but de vous présenter cet homme admirable. »
Ah ! les séances que nous servons au public ! J'en rirai toute ma vie. Elles ont lieu de façon si vertigineuse que les derniers entrés arrivent juste pour donner leurs deux sous sans avoir rien vu. Voici comment on les bâcle : A peine y a-t-il quelques personnes dans l'intérieur que Sans-Dents s'avance vers les deux poids uniques bien en vue sur une [chaise ; chez lui, il n'y a ni barres, ni haltères.
A mi-chemin, il s'arrête ... et toise le public : /
— Ah ! je vois ce que c'est ... (notez que personne n'a pipé...) Vous vous dites : le
travail des poids, nous en voyons tous les jours. Vous voulez les luttes de suite. Allons-y.
Il offre deux luttes qui ne traînent pas.
Avant celle du noir, Raulin s'asseoit et, gravement :
— Mesdames et messieurs, je vous supplie de bien suivre le jeu de l'Américain... J'ai mis en lui toutes mes espérances.
La lutté est à peine engagée que Bamboula va sur les deux épaules, sans avoir essayé une parade. Raulin, alors, avec un sang-froid comique :
— Moi qui ai tant dépensé d'argent pour le faire voir... se coucher comme une vache ! (Explosions de
f5^ rires.) Cette dernière lutte pour vous remercier. =s==- Quelquefois, des grincheux réclament l'enlève-
ment du cheval. Raulin prend alors un air inspiré. Il leur montre l'animal en train de brouter de ses dents d'Anglaises quelques misérables brins de foin.
— Ayez un peu de compassion pour cette pauvre bête. . . |En ce moment, d'ailleurs, pourriez- vous me dire la valeur qu'aurait l'expérience?... mais à la prochaine séance, il aura le ventre plus plein, il sera plus lourd.
Et jusqu'à minuit, c'est toujours le même boniment.
Sans-Dents mourut à Paris en novembre 1899, à l'hôpital Lariboisière, dans sa
LES ATHLÈTES MODERNES DES XIXe ET XXe SIÈCLES
cinquante-deuxième année, des suites d'un empoisonnement du sang produit par des varices ulcéreuses.
Sans-Dents était très estimé de tous les forains; aussi lui fit-on des obsèques dignes de lui; le corbillard disparaissait entièrement sous les couronnes que ses nombreux amis avaient apportées. Derrière le convoi suivait une foule énorme, les vieux athlètes de passage ou demeurant à Paris avaient tous tenu à le conduire à sa dernière demeure. L'on remarquait principalement : Brocart, Lagneau, Treuvé dit Bibus le boucher lyonnais, tous trois de la troupe Rossignol - Rollin ; le célèbre champion Pietro Dalmasso; Auguste le Boucher, le frère de celui qui fut tué par le nègre Abdullah ; Trillat le Terrible Savoyard; Hautier le Breton; Emmanuel, Chorel, Bouvier, Cron, etc. Son corps repose au cimetière de Pantin.
LOUIS, de Lyon
Notre ami G. Strehly, qui connut beaucoup Louis de Lyon, nous a donné cette biographie que nous reproduisons intégralement.
Quand j'étais normalien, c'est-à-dire vers 1871-1873, une de mes distractions favorites, les jours de sortie, était d'aller sur la place de l'Observatoire, voir un magnifique athlète
qui enlevait ses haltères à l'endroit même où se dresse aujourd'hui la statue du héros de la Moskowa, récemment exproprié par les travaux du chemin de fer de Sceaux. Cet athlète s'appelait Louis Thomassin, dit Louis de Lyon. Notre connaissance s'était faite au gymnase Fournier, établissement aujourd'hui disparu et qui fut une pépinière d'athlètes amateurs, dont plus d'un, hélas ! n'est plus de ce monde. Quelques pièces blanches jetées de temps à autre au cours de son travail, un litre de petit bleu auquel je feignais d'humecter mes lèvres en sa compagnie, avaient établi entre
Louis de Lyon
Né en i8?8
Le Petit Victor
Né à Paris en 1846
nous des rapports amicaux que la mort seule a tranchés : c'est au point qu'il m'autorisait à toucher ses poids de 20 kilos (qui en pesaient 15 ou 16) et à faire un bras tendu devant le public ébahi de voir un bourgeois manœuvrer la ferraille en société d'un hercule de place publique.
Louis de Lyon était né en 1838, dans la ville dont il avait pris le nom. D'abord employé comme mécanicien à la Compagnie du P.-L.-M., il y avait acquis une réputation de force colossale. Il eût pu y terminer avantageusement sa carrière. Mais la vanité de l'athlète, les goûts de bohème, et ce poil dans la main qui est particulier à tant de gens, le déterminèrent à se faire saltimbanque.
Avec la force dont disposait Louis de Lyon, il ne tenait qu'à lui d'avoir des engage-
Louis Thomassin, dit Louis de Lyon
LES ATHLETES MODERNES DES XIXe ET XXe SIECLES
ments réguliers et de faire une carrière artistique. Mais bien qu'il ait eu un engagement à l'ancien Hippodrome de Passy (brûlé en 1868) et dans quelques établissements secondaires, il préféra toujours la situation de postiche qui convenait mieux à son humeur indépendante. J'ai dans mes archives un brevet d'homme canon qui lui fut décerné vers 1877 et qu'il m'a légué avec son portrait et quelques photographies. Toutefois, je ne saurais dire quelle était la valeur réelle de sa force. Car il y a vingt ans encore, nul ne songeait à établir des records authentiques, et l'haltère qu'il enlevait à la volée ne pesait à coup sûr pas plus de 120 à 125 livres. En tout cas, Louis était beau, d'une stature élevée (im 85) et, quoique je ne puisse fournir ses mensurations exactes, je me rappelle toutefois qu'il avait plus de 40 centimètres de biceps et que sa vaste carrure ne mesurait pas moins de 52 ou 53 centimètres, ce qui est prodigieux.
Le grand Louis, comme on l'appelait, était un bon garçon, un brave et honnête homme et, malgré son existence de bohème, d'une conduite honorable. Malheureusement, il avait un petit défaut (qui n'a pas le sien ?), — je laisse à mes lecteurs le soin de deviner lequel, — et le résultat de son mépris pour les lois de l'hygitne et de la sobriété fut que, vers l'âge de cinquantedeux ans, cet athlète tomba tout à coup. Une maladie qui le tint plusieurs mois dans l'impossibilité de se coucher et de manger ruina complètement les forces du ci-devant hercule. Alors commença pour lui une période de misère noire supportée avec une résignation stoïque et allégée, quoique insuffisamment, par les contributions de quelques amis et admirateurs restés fidèles à la grandeur déchue. Dans sa soixante-deuxième année, en 1900, cet homme, qui semblait bâti pour vivre un siècle, expirait à l'hôpital Tenon, d'une cirrhose du foie compliquée d'ascite.
Paix à la cendre de ce bon et jovial colosse qui, dans toute son existence, ne fit de mal qu'à une personne : à lui-même.
Louis de Lyon faisait 148 livres en volée et deux vrais poids de 20 kilos à la coiffe.