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BIOGRAPHIE D'APOLLON

Louis Uni, dit Apollon, est né à Marsillargues (Hérault) en 1862, le 21 janvier. Ses ancêtres, qui tous étaient grands et forts, ont toujours habité la localité, et la tradition

rapporte que Louis Uni descend du fondateur de Marsillargues, un gladiateur nommé Unicus, c'est-à-dire Y Unique, remarquable pour sa beauté, sa taille et sa vigueur et qui, devant être jeté aux bêtes quelques jours plus tard à l'occasion d'une fête exceptionnelle, s'enfuit un jour de Rome à la tête d'une troupe de gladiateurs pour échapper aux jeux du cirque. Peu désireux d'essayer sa force contre celle d'un lion ou autre bête féroce, Unicus, le gladiateur jamais vaincu, arrivé sur le rivage, s'empara par la force d'une grande barque de pêche et s'en fut sur la Méditerranée au gré des vents qui le poussèrent à la côte gauloise où la barque échoua à l'embouchure du Vidourle. Les fugitifs remontèrent le cours de ce fleuve côtier du Gard et de l'Hérault, arrivèrent à un endroit qui leur parut propice, s'y arrêtèrent, plantèrent leurs tentes et Marsillargues fut fondée. Unicus fut le chef de cette colonie et plus tard ses descendants s'appelèrent tout simplement Uni et ils furent, toujours d'après la tradition, les ancêtres du fameux Louis Uni, dit Apollon. D'ailleurs, que l'histoire soit plus ou moins juste, il est incontestable que Louis Uni offre le plus beau masque de gladiateur romain que l'on puisse voir. L'antique n'a rien produit de plus beau. Si vous êtes antiquaire ou simplement curieux, rappelez-vous l'effigie de l'empereur Justinien; vous aurez le portrait de l'athlète Apollon. Quant à son corps, figurez-vous, pour vous en faire une idée juste, quelqu'un de ces gladiateurs fameux qui, dans la Rome du Bas-Empire, devenaient la folie des patriciennes et l'idole des foules, au point de l'emporter en popularité sur le César lui-même.

Louis Uni est en pleine maturité, et ceux qui l'ont vu, drapé dans son péplum rouge, laissant à nu ses bras noueux comme des troncs de chênes, des bras effrayants de puissance, ne sauraient l'oublier. Cet homme eût personnifié la force il y a seize ou dix-huit siècles ; il aurait marqué dans l'histoire d'une époque où Godefroy de Bouillon fendait les guerriers sarrasins, du crâne à l'arçon de la selle, d'un seul coup de sa large épée.

Les premiers débuts d'Apollon firent sensation dans le rôle d'un gladiateur brisant les barreaux de sa prison et les chaînes qui le retenaient. Sans entraînement, il accomplit facilement les exercices que les plus forts athlètes ne parviennent à faire qu'après un travail assidu de plusieurs années. Il est encore le seul qui puisse prendre d'une seule main quatre poids de 20 kilos chacun, et les enlever à la volée ou à l'arraché sans l'ombre d'un efîort.

De fait, il est superbe, ce demi-dieu, irréprochablement taillé comme l'Hercule Farnèse, déployant sa force dans ce gigantesque effort qui met en jeu tous ses muscles.

Un athlète est déjà remarquable quand il mesure 40 centimètres au biceps et au mollet; Apollon mesure 51 centimètres au bras et à la jambe. Près de cet homme de im 90, les autres semblent minuscules, aplatis. Il est incomparable dans l'arraché d'une main. Le fardeau monte en l'air par la seule force du bras, sans dérober le corps en dessous, contrairement à nombre d'athlètes qui fléchissent

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sur les jambes et ne font parcourir à l'haltère que la moitié du chemin. Le 30 dé-

L'Athlète Apollon en 1892

dans la pose du gladiateur romain

cembre 1896, à Lille, à mon école de culture physique, il a arraché une barre à sphères de iéo livres avec la main droite, puis, attachant quatre poids pesant ensemble 172

Le Frère d'Apollon

mort d'un accident au régiment

livres, il répéta le même exercice à l'arraché, puis deux fois à la volée, sans remettre le fardeau à terre. Tous ces exercices furent faits à la perfection, le bras seul entrant

en jeu. Si Apollon voulait truquer, il enlèverait non plus quatre poids de 20 kilos, mais cinq au moins.

Apollon voyage peu en France, il trouve toujours à l'étranger de bons engagements. Ah ! s'il était Allemand, Anglais ou Russe, nos directeurs de music-halls se le disputeraient à prix d'or. En Angleterre on lui élèverait une statue.

Mais qu'y faire ? Les Français seront toujours les Français, amoureux d'exotisme, disposés à fêter les étrangers et à méconnaître les leurs. Nous avons pourtant chez nous un exemplaire unique de la force humaine dans tout ce qu'elle a de beau et d'harmonieux. Rendons justice aux athlètes étrangers, admirons-les, mais sachons aussi admirer les nôtres.

Voici les mensurations d'Apollon prises en 1896 : hauteur im90, tour de poitrine im28 (état normal), tour de poitrine dilatée im 36, tour de ceinture 1 mètre, bras contracté 49 centimètres, avant-bras allongé 42,5, avant-bras replié 46, mollet 50. Poids du corps 120 kilos. Ses jambes et ses bras ont été moulés à différentes époques et figurent dans ma collection. Voici les mensurations d'Apollon prises au moment où il était au summum de sa force, en 1900. Hauteur im9o, tour de poitrine im 285 (état normal), tour de poitrine en inspiration im 38, tour, de ceinture im02, bras droit replié 51 centimètres, avant-bras allongé 44,5, avant-bras replié 48,5, mollet 52. Poids du corps 127 kilos.

Voici d'ailleurs un historique complet d'Apollon.

Le grand-père d'Apollon avait 2m03; le père d'Apollon était très fort, il avait im92 de hauteur. On cite de lui des tours de force absolument prodigieux, il mourut à soixantequinze ans d'un accident. La mère d'Apollon était petite mais très forte, elle mourut à quatrevingt-cinq ans en 1906. Apollon a une sœur de im84 de hauteur, elle habite Nîmes. Apollon eut un frère qui mesurait im 83, il mourut d'une chute de cheval au 11e cuirassiers, à Lyon, il était âgé de vingt-deux ans. Le jeune Louis Uni, sans doute par atavisme, ne rêvait que torce, mise en scène,

Félix Bernard

Oui lança Apollon

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arène, cirque, etc., aussi à quatorze ans il s'échappe de la maison paternelle et s'engage dans un cirque italien de passage à Lunel, près de Marsillargues. C'est au cirque Caramagne que, pendant une représentation, les gendarmes viennent cueillir le jeune Uni au milieu de son numéro acrobatique pour le reconduire vers son père.

Enfin, ses parents le laissent partir, bien à contrecœur, et il travaille avec Félix Bernard et Pietro Dalmasso qui veulent le mettre à la lutte, mais ça ne rentre pas dans ses goûts, il n'a pas le tempérament assez batailleur, il préfère les exercices de poids.

Mais tout n'est pas rose dans le métier d'athlète et le jeune Uni connut des jours où on va se coucher le ventre creux, car il se trouvait quelquefois avec une troupe qui vivait au jour le jour.

Quand le jeune Uni vit tirer par quelques athlètes fameux trois poids de 20 kilos à l'arraché ou à la volée, il en tira quatre de suite ; s'il en avait vu tirer quatre, il en aurait tiré cinq, tout simplement. Jamais personne ne vint le talonner pour le faire enlever plus lourd. Pietro le faisait arracher un haltère de 77 kilos de la façon suivante :

Il posait l'haltère devant les pieds d'Apollon, à 10 centimètres de la pointe des pieds, et lui faisait tirer ainsi ce poids à l'arraché d'une main sous le prétexte de correction. Le jeune Apollon tirait tout ce que Pietro voulait et ne se rendait pas compte qu'il augmentait de 20 °/0 la difficulté de l'exercice.

Apollon travailla avec Victor Sosson, à qui il gagna son haltère de 77 kilos en l'enlevant à l'arraché. Il voyagea aussi avec les cirques Ossud et Coradi, il revint même d'Italie à pied jusqu'à Menton faute d'argent pour prendre le chemin de fer.

Il travailla également avec Henri Péchon et Auguste le Boucher. A Toulouse,

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Apollon a 16 ans et demi lorsqu'il alla à Toulouse

Apollon a 17 ans A ses pieds l'haltère de 77 kilos qu'il arracha et gagna à l'athlète Victor Sosson

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un amateur, M. Valinot, fait mouler les bras d'Apollon, moulages qui figurent dans ma collection. Apollon avait seize ans et demi à cette époque.

A Coursant, on lui fit arracher un gros essieu de 78 kilos que peu d'athlètes pouvaient soulever de terre à cause de la grosseur : Baby de l'Ariège était parmi les spectateurs.

Il va à Bordeaux, à l'arène foraine Jeantien, où il fait courir tout Bordeaux qui vient applaudir le jeune colosse, des prêtres viennent le voir et l'invitent à diner chez eux. Des maris emmènent leur femme enceinte voir travailler Apollon et leur font toucher le bras du jeune Uni dans l'espoir que la vued'unsibelhomme sera favorable au développement physique de leur future progéniture.

Lacaisse, le lutteur imprésario, vient à cette époque à Bordeaux faire un match avec Pietro, voit Apollon et juge de suite le parti qu'il en peut tirer; il remmène à Paris où il le fait débuter aux Folies-Bergère avec son

numéro de la grille. Louis Uni y obtient un succès fantastique. De là il passe à l'Hippodrome où il soulève quatre chevaux en étant suspendu au trapèze. Il s'exhibe aussi au Grand-Orient, rue Cadet. On le voit s'entraîner ensuite à l'arène Paris, l'homme à la chaloupe; là, il arrache 87 kilos que Sandow n'avait pas su dévisser. Il s'exhibe .aussi au Cirque d'Hiver.

Comme il n'y avait pas ou peu, à cette époque déjà lointaine, de barres à sphères

Apollon ex 1892 lorsqu'il se produisait avec Paul Pons a Lille

à chargement, on se servait ordinairement de poids de 20 kilos. Un jour, Lacaisse, San Marin, Bernard et Pietro, voulant connaître la force d'Apollon, firent remplir de plomb quatre faux poids de 20 kilos pour arriver au chiffre de 90 kilos, les firent porter au gymnase Joigneret, rue des Tilleuls, à Montmartre, et, après avoir fait la leçon à Joigneret, y conduisirent Apollon et parièrent une bouteille de Champagne que celui-ci n'enlèverait pas du premier coup quatre poids de 20 kilos à l'arraché d'une main. Apollon, convaincu que ses amis voulaient rire de lui, puisqu'ils lui avaient vu faire cinquante fois au moins l'arraché de 80 kilos, ne voulait pas parier craignant une farce, mais voyant que c'était sérieux, il paria et du premier coup tira les 90 kilos sans s'apercevoir un seul instant de la présence insolite des 10 kilos additionnels.

Apollon s'exhiba ensuite à Londres, à l'Aquarium, avec Félix Bernard, Pietro, Limousin et Bazin Y Artilleur.

L'arrivée du jeune Uni à Londres fut un événement pour les Anglais qui n'avaient jamais vu un colosse pareil.

Un jour Apollon installa à la fête de Neuilly une 'superbe loge foraine qui fit une concurrence terrible à la baraque de Marseille. Voici d'ailleurs un extrait de journal relatant cette exhibition sensationnelle.

Lutteurs jaloux du métier, envenimés de colère et d'envie et prêts à tout pour écraser, supprimer de leur route, du public surtout, l'athlète concurrent ! Ni plus ni moins que la troupe de Marseille et la troupe d'Apollon, hercules de profession, dont la course au clocher..., homérique cette fois, est cette année la grande joie et la mirobolante attraction de la fête de Neuilly, la fête par excellence du Parisien viveur et des fines Parisiennes avides d'exhibitions.

Marseille ou Apollon .

Marseille ou la vieille lutte et ses plus vieux PlETRO Dalmasso

utteurs, essouffles avachis des masses crou- qui flt arracher kilos , ApoLLON

lantes de chair mal etayees dans des caleçons de

bandagistes, mais connus du public, un bon enfant qui veut bien se souvenir, et par générosité daigne encore applaudir et payer.

Apollon ou la lutte nouvelle, l'Apollon des débuts de cet hiver aux Folies-Bergère et des séances du Grand-Orient, Apollon et les lutteurs du Midi : Boyer de Nîmes, Boyer de Marseille, Lagneau de Paris et Robinet de Toulouse.

La loge d'Apollon ne désemplit pas pendant toute la durée de la fête de Neuilly, la beauté plastique des hommes composant la troupe d'Apollon l'emporta sur la laideur des lutteurs obèses composant la troupe de Marseille.

Il passe a Lille, Anvers, Bruxelles où il dompte des lions à la ménagerie Pezon, Louvain, Liège où il bat Lhonneux, l'homme le plus fort du pays liégeois ; chez

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Wulff, à Bruxelles, il bat l'Allemand Cari Abs qui ne put soulever de terre à la coiffe le poids de 50 livres qu'Apollon faisait à la coiffe à bras tendu, ni amener d'une main à l'épaule la barre de 88 kilos qu'Apollon arrachait chaque soir du bras droit.

Apollon part ensuite avec Paul Pons faire une tournée à travers l'Europe, Pons luttant contre tous, Apollon acceptant tous les enjeux pour les exercices de force.

En 1889, pendant l'Exposition, Apollon fut le champion des Arènes athlétiques du quai Debilly où, dominant d'une tête les hercules les plus réputés, il est couvert d'applaudissements dès son arrivée en piste, sans avoir besoin de faire aucun exercice pour justifier cet enthousiasme. La vue seule de ce demi-dieu suffisait à contenter la foule, et, malgré la vaillance des lutteurs Bernard, Pietro, Crest, Fournier, etc., les regards allaient vers Apollon, vers la beauté masculine dans toute sa splendeur.

Ce qu'on a toujours admiré chez Apollon c'est la simplicité de ses attitudes. Jamais de poses excentriques ou forcées, jamais cet athlète ne bombait la poitrine en rentrant le ventre pour faire paraître plus formidable encore sa formidable carrure, jamais on ne voyait son biceps se contracter pour en imposer au public; Apollon se contentait d'être lui-même, sans forfanterie, sans contraction aucune, il n'avait que des attitudes naturelles, sa démarche était majestueuse comme celle d'un empereur, mais sans arrogance, aussi toutes les sympathies allaient vers lui et c'était justice.

Apollon avait gagné beaucoup d'argent dans ses engagements, et à la suite de conseils d'amis peu éclairés, le bon géant s'était mis en tête de devenir directeur d'un établissement où il pourrait s'exhiber chaque soir. Il espérait ainsi faire prospérer son pécule. Il reprit donc la brasserie Fontaine, 6, rue Fontaine, à Paris, la remit à neuf, et, sous le nom de « Concert Apollon », il y donna des soirées artistiques avec programmes athlétiques. Il eut des démêlés avec des entrepreneurs, des ennuis de toutes sortes, et il dut abandonner ce concert après avoir perdu une somme rondelette. Il partit ensuite à Tours, y dirigea un autre concert, ne fut pas plus heureux et revint en 1906 à Paris, où il dut s'exhiber de nouveau. Nous allâmes le voir, mon ami Albert Surier et moi, à l'Étoile-Palace, où il s'exhibait, et voici ce que les Sports firent paraître sur lui, le 4 octobre 1906, sous la signature d'Albert Surier.

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