‹ Les rois de la force [electronic resource]Chapitre 98 sur 119 · APOLLON RENTRE EN SCENE · texte numérisé non relu

APOLLON RENTRE EN SCENE

Après une assez longue éclipse, Apollon, le roi des athlètes, est rentré en scène. Il s'exhibe actuellement dans un numéro que le bon géant veut bien qualifier de « nouveau » sur les planches d'un music-hall voisin de l'Arc-de-Triomphe.

Il est à peu près inutile de reparler des exploits et des mensurations de cet athlète incom-

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parable. Chacun sait que personne n'a peut-être jamais atteint de pareilles dimensions. Si Apollon avait voulu s'entraîner avec les procédés rationnels actuellement en usage, il aurait

Apollon et Paul Pons en 1892

assurément haussé les records athlétiques à un point ou personne ne serait plus allé les chercher.

Mais Apollon est resté l'athlète selon la compréhension d'autrefois ; il jongle avec des vrais poids de 20 kilos plus facilement qu'un hercule forain avec des poids faux pesant en réalité 10 ou 12 kilos.

Apollon commence son numéro actuel par sa fameuse entrée de grille, brisant des barreaux et des chaînes. Puis il jongle avec un poids de 50 kilos, le saisit entre le pouce et

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l'index et le promène au-dessus de la figure d'un homme couché à terre, comme il ferait avec un éventail.

C'est ensuite l'exercice de la table romaine, suivi de l'arraché, d'une main, d'un énorme poids de 70 kilos, qu'il arrête ensuite à bras tendu.

Apollon a l'habitude de faire précéder ses exercices d'un discours que les fins connaisseurs apprécient toujours.

« Voici mon poids, déclare-t-il, il pèse 140 livres, c'est-àdire l'arrêter à bras tendu (sic). Si je ne peux pas le faire, je le laisse. »

Ne cherchez pas trop la correction littéraire ni la logique de ces élocutions. N'empêche que, malgré cela, les exploits de cet homme ne sont pas précisément à la portée de tout le monde.

Pour terminer, Apollon supporte, étendu, les pieds sur une chaise et la nuque sur l'autre, pendant la durée de quelques mesures, un piano de 660 livres.

Un peu appesanti par les années, Apollon a conservé sa puissance musculaire de jadis. On dirait de ce vivant une de ces cariatides de pierre qui supportent sans faiblir les corniches des palais. Il donne l'impression d'une force invincible.

Comme j'étais un grand admirateur d'Apollon, j'aurais voulu le voir, grâce à sa force et à ses formes, acquérir rapidement une belle fortune. En conséquence, j'avais, pour lui être agréable, composé pour lui un numéro athlétique où le côté artistique aurait joué le plus grand rôle; je suis convaincu qu'Apollon aurait fait une fortune rapide s'il avait suivi mes conseils et s'il avait adopté mon numéro spécial de poses artistiques, convenant à son type de figure, à sa taille, à sa corpulence, à sa démarche, et, par sa simplicité, à son développement cérébral.

Ici, ouvrons une parenthèse avant d'expliquer le numéro que j'avais imaginé pour Apollon.

Qu'y a-t-il de plus élégant, de plus joli, faisant mieux ressortir la beauté masculine, qu'un costume de toréador porté par un véritable toréador, brun, petit, bien fait,

râblé, leste, vigoureux? Évidemment, il n'y a guère de costumes masculins qui puissent rivaliser avec ce vêtement idéal. Pourquoi nous semble-t-il si beau ? C'est parce qu'il n'est porté que par des toréadors de métier, qui, grâce aux exercices de vitesse, de souplesse, de force, sont tous, ou à peu près tous, très bien faits et que ce costume, qui accuse les formes corporelles, ne souffre pas la médiocrité académique. Or, supposez un instant que ce costume si joli soit porté par un homme blond, grand, maigre, ayant des mollets de coq, des longs bras minces dont les coudes percent sous l'étoffe, que cet homme n'ait jamais fait d'exercices physiques, et vous aurez immédiatement la plus mauvaise impression du costume de toréador. Ceux qui ont vu les colosses de im85, tels que Padoubny, Zaïkine, en costume de Cosaque, ont admiré comme il convient ces deux beaux spécimens de la race slave, aux épaules

larges, à la taille mince, et regretté que ce costume ne soit pas porté en France. Imaginez le même costume porté par un homme petit, mince, sans pectoraux et sans

carrure, et vous avez une impression défavorable pour ce costume qui vous semblait si beau. Pour le costume du Cosaque comme pour celui du toréador, c'est l'homme qui se trouve dedans qui l'avantage, et un numéro athlétique doit se conformer à celui qui le présente. A visage énergique, gestes énergiques; à visage féminin, gestes féminins.

Apollon ayant une tête de Romain, des mensurations et une taille de gladiateur, il fallait à cet homme un décor d'amphithéâtre romain, des costumes de gladiateur et des gestes de bestiaire en liberté, en quête des joies entrevues et réclamées par son cerveau primitif : le combat, le jeu, le vin, le lupanar, la bataille. Voici donc le numéro que j'avais imaginé pour Apollon, avec les décors successifs : La première scène représentait l'École des Gladiateurs à Pompéi ; le Vésuve se profilant au fond du décor et lançant des fumées et des flammes.

Au deuxième plan, la cour de l'École des Gladiateurs et toute la rangée des cellules pour les athlètes, avec différents personnages figurés sur la toile. Au premier plan, la cellule d'un gladiateur; dedans, Apollon s'entraînant pour le prochain combat. Les différentes poses plastiques nous montraient l'entraînement du gladiateur Unicus (Y unique, le seul), le plus beau, le plus fort, l'idole de la plèbe, la folie des courtisanes romaines.

Apollon, en tenue sommaire, armé successivement de deux haltères, du ceste, de l'épée, du bouclier, etc., montre au public les phases différentes de l'entraînement terrible auquel était soumis le gladiateur de profession.

La deuxième scène représentait le Colysée de Rome un jour de fête, ce jour que les Romains réclamaient avidement, au point de demander le fameux Panem et circenses. Le cirque est plein du haut en bas.

Au fond, on distingue la loge de César devant laquelle les gladiateurs qui vont combattre viennent s'incliner avant de mourir, peut-être.

Après une marche triomphale, Unicus fait son entrée en tenue de combat, le corps demi-nu, un bras recouvert par une manche garnie de mailles, un bras nu, protégé par le bouclier, des jambières d'acier aux mollets, un casque sur la tête avec la visière baissée. Arrivé devant la loge impériale, Unicus lève la visière de son casque, s'incline, lève le bras droit tenant l'épée courte du gladiateur et lance à pleine voix le fameux Ave Ccesar, morituri te salutant.

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Un socle tournant permet aux spectateurs de voir complètement l'équipement et les gestes du gladiateur.

Puis Unicus simule le combat avec un adversaire fictif ou réel, selon les besoins du programme.

Après une série de coups, le gladiateur est blessé ; affalé sur le sol, il comprime •d'une main la blessure par où le sang s'échappe avec sa vie; l'autre main, fixée au sol, l'empêche de tomber horizontalement.

Ses yeux éperdus semblent vouloir percer la terre pour y creuser le lit du dernier sommeil. Sa pensée vole vers son pays natal, où ses vieux parents l'attendent désespérément, peut-être aussi vers les plaisirs qui l'attendaient s'il avait été vainqueur.

Enfin, l'agonie nous le montre se raidissant devant la mort et succombant enfin devant la camarde, sans pitié pour sa jeunesse, sa force et sa beauté.

Puis le gladiateur repose dans un geste allongé qui le fait paraître plus grand encore ; ses avant-bras monstrueux qui pendent inertes, ses jambes énormes, sa tête pâlie semblent reprocher à l'humanité entière le crime affreux d'avoir, pour un plaisir barbare offert à des brutes sanguinaires , sacrifié inutilement une belle plante humaine, source de vies précieuses utiles à la race.

La troisième scène représente le lupanar romain. Le gladiateur vainqueur vient dépenser en plaisirs grossiers l'argent gagné par ses muscles. Après des libations sans nombre, le gladiateur cherche à conquérir les faveurs de la servante qui lui a versé l'ivresse. Mais Messaline, en quête de beaux hommes, veillait sur le vainqueur, puisqu'elle le désirait, et réussit à l'entraîner sur sa couche, où, profitant de l'ivresse inconsciente du gladiateur, Messaline se fait passer pour une pensionnaire de la maison close.

Messaline, en l'occurrence, était représentée parla femme d'Apollon qui, avec une figure caractéristique, possédait un port de reine et eût rempli le rôle de la femme de Claude avec maestria.

Et les poses romaines d'Apollon se terminaient là.

Sur un rappel du public, d'autres poses, produites dans un cadre spécial, eussent été faites non sans succès.

C'étaient :

i° Milon de Crotone arrachant l'arbre;

2° L'Hercule Farnèse au repos;

30 Samson et Dalilah;

4° Samson brisant les colonnes du temple des Philistins ; 5° Néron essayant des poisons sur des esclaves ; 6° Caïn et Abel ;

7° La Force protégeant la femme; 8° Mars et Vénus, etc., etc.

Jamais, je crois, un travail athlétique n'aurait pu éveiller des idées artistiques

comme le numéro présenté par Apollon, qui, ne l'oublions pas, avait une tête absolument caractéristique et avait le physique de l'emploi, ce qui ne se trouve pas facilement, surtout si l'on veut représenter un type de Romain qui devient d'une excessive rareté par les croisements différents qui ont noyé le type primitif.

Quoi qu'il en soit, Apollon, malgré son goût pour tout ce qui touche aux jeux du cirque, ne comprit pas tout ce qu'il aurait pu tirer d'un semblable numéro, présenté à Paris, Londres, Rome, Berlin, Naples, Saint-Pétersbourg, puis dans les grandes villes d'Amérique, et enfin en Océanie, où toutes les attractions venant d'Europe rencontrent un succès monstre. Le brave colosse ne pouvait pas comprendre que sans poids, sans haltères, sans fardeaux énormes, rien qu'avec un décor et des toiles peintes, il pouvait réaliser une fortune. Il me demandait toujours si je ne pouvais pas intercaler dans son numéro des exercices avec quatre poids de 20 kilos, son fameux poids rectangulaire de 80 kilos et son piano porté sur le ventre. Inutile de dire que je ne voulus jamais mélanger des exercices acrobatiques avec une telle reconstitution de l'antique; c'eût été un sacrilège, et je ne voulus pas le commettre. Il suffit d'ailleurs de jeter un coup d'œil sur quelques extraits des journaux des différentes villes où Apollon s'est exhibé pour constater, par les louanges qui lui furent décernées, l'intérêt que la presse entière a porté à Apollon, et pourtant la presse, à cette époque, n'était pas sportive et il n'y avait même pas une revue s'occupant uniquement de sport, comme il en existe actuellement.

DE PERIGUEUX

// est bien réellement le premier athlète du monde. Contrairement à tant d'autres, il tient plus qu'il ne promet. La vue seule de ce modèle parfait de force et d'élégance suffirait à stimuler la curiosité des amateurs.

Apollon et Hercule, dieux de la force, devaient avoir cet aspect imposant qui indique la puissance. Les terrasseurs de monstres de l'antiquité devaient lui ressembler. Fort et souple à la fois, ses bras nerveux jouent avec des poids énormes comme un enfant avec sa balle. Apollon s'étend, la tète placée sur le dossier d'une chaise, les talons placés sur le dossier d'une autre chaise? et sur sa poitrine on hisse un piano, puis un monsieur vient s'installer au clavier et joue comme sur un parquet de salon. Apollon se redresse souriant quand on Va débarrassé de ce poids énorme.

Le public amateur de la force voudra certainement voir ce prodige qui pourrait, comme Hercule, s'illustrer par d'incomparables travaux.

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