‹ Les Rois De Syrie D’arménie Et De CommagèneChapitre 53 sur 419 · XLVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XLVI INTRODUCTION

de bronze. Les graveurs de coins monétaires ont souvent, il est vrai, usé de la plus grande liberté dans la reproduction des œuvres sculpturales, mais, dans le cas présent, cette liberté serait si étrange qu’elle rendrait l’œuvre méconnaissable, Que Pon compare le type delphien et le type syrien, on verra qu’ils n’ont rien de commun, ni dans la pose et les gestes, ni dans le costume, ni dans les attributs; lomphalos luimême est différent, car sur la monnaie de Delphes il est reruwvtwmuévos. Bref, il est plus rationnel d'admettre que le type delphien reproduit la statue du temple de lApollon delphique, et de chercher au type syrien une autre origine.

Impuissant à conquérir les parties européennes de l’empire d'Alexandre, et par conséquent, à régner sur le sanctuaire principal d’Apollon, l’ancêtre de sa race, Antiochus I Soter prit le parti d’introduire le culte d’Apollon à Antioche même, sa capitale, d’y établir des jeux apollinaires et d’y installer un nouvel omphalos, rival de celui de Delphes. Antioche prétendit être au centre du monde, tout comme Delphes; ce ne sont pas, d’ailleurs, les deux seules villes de lantiquité qui aient eu cette naïve ambition : Phlius, au centre du Péloponèse, Paphos, Alexandrie, Jérusalem, et plus tard Constantinople et Nicée, eurent leur omphalos dont les monnaies ont parfois aussi conservé le souvenir. D’après Malala', Antioche était partagée en quatre quartiers, séparés les uns des autres par deux grandes voies ornées de portiques qui se coupaient à angles droits, au centre même de la ville ; au point d’intersection émergeait l’omphalos ou wmbilicus en pierre, imité de celui de Delphes, et sur lequel était une statue d’Apollon assis.

On ne saurait douter que les monnaies des rois de Syrie ne reproduisent l’omphalos d’Antioche et la statue assise sur ce siège mystique. Une curieuse légende, spéciale à la ville d’Antioche, vient, d’ailleurs, à l’appui de cette assertion. On racontait qu'Apollon avait poursuivi longtemps la nymphe Daphné qui, pour échapper aux obsessions du dieu, fut changée en laurier, et l’on montrait ce laurier dans le temple de Daphné près d’Antioche. C'était là qu’Apollon avait jeté, de désespoir, toutes ses flèches à terre, et enfoui sous le sol la pointe en or de l’une d’elles, celle que le dieu tient à la main, quand il est représenté assis sur l’omphalos. Un jour, le cheval de Séleucus Nicator, grattant la terre de son pied, déterra la flèche sur laquelle on lut l'inscription DOIBOY qui attestait que larme était bien celle du dieu de la lumière. C’est donc un mythe local, spécial à Antioche, qu’exprime à nos yeux le type monétaire que nous cherchons à expliquer.

Il n’en est pas moins vrai, toutefois, qu’on doive rattacher le mythe syrien à celui de Delphes dont il est inspiré, à limitation duquel il a pris naissance et s’est développé. Aussi, d’où vient que la statue d’Apollon assis sur ’omphalos d’Antioche ne ressemble pas à celle de Delphes, et que le type monétaire séleucide paraisse traduire une œuvre de sculpture plus ancienne et d’un tout autre type que celui des Amphictyons ? C’est une monnaie cypriote qui va nous aider à résoudre ce problème.

1, Malala, p. 265 ; Ott. Muller, Antig. Antioch., p. 57. 2. O. Muller, Antig. Antioch., p. 43:

Un tétradrachme du roi Nicoclès (320-310 av. J.-C.), frappé à Paphos, longtemps avant le règne d’Antiochus Soter, a pour type Apollon nu, assis sur l’omphalos, tenant une flèche et appuyé sur son arc : ce type est presque identique à celui qui devait être, plus tard, adopté par les Séleucides'. M. Six, le dernier des savants qui se soient occupés de cette rare pièce, à la légende NIKOKAEOYZ TA®ION, donne à cet Apollon le nom d’Apollon Hylatès, et il pense que Nicoclès ne fit frapper ce tétradrachme attique qu’en 310, c’est-à-dire l’année même de sa mort:. Quoi qu’il en soit, cette pièce est de trente ans, au moins, antérieure à l’avénement d’Antiochus, et comme nous savons que la ville de Paphos où elle fut frappée, avait son omphalos à l’instar de Delphess, il n’est pas douteux que le type monétaire ne soit l’image de la statue d’Apollon assis sur l’ombilic de la ville cypriote.

Il nous reste maintenant à rechercher la raison qui a fait adopter le type paphien par les rois de Syrie. Le rhéteur byzantin Libanius nous a conservé, sous la forme d’une anecdote, une tradition précieuse qui pourrait peut-être autoriser à croire que c’est la statue même de Paphos qui fut transportée à Antiochet. Le roi de Syrie, inspiré par Apollon, avait résolu de transférer dans sa capitale des statues des divinités cypriotes, et d’en orner l’oracle du dieu auteur de sa race. Il envoya dans une ville de Cypre des émissaires chargés de l’exécution de son dessein, mais la chose n'était pas facile, car les Cypriotes, bien qu’accusés de tiédeur religieuse, devaient naturellement chercher à défendre leur bien. Les envoyés du roi de Syrie dirent aux Cypriotes que leur intention était d'introduire à Antioche le culte des divinités de l’île, et qu’ils demandaient, en conséquence, la permission de sculpter sur place des statues divines pareilles à celles que les insulaires adoraient eux-mêmes. Les Cypriotes accèdent à ce désir, et les sculpteurs syriens introduits dans le sanctuaire, se mettent à l’œuvre jour et nuit, sous l’œil peu vigilant des prêtres. Au bout de peu de jours, grâce surtout à l’intervention miraculeuse d’Apollon, ils avaient fabriqué des statues qu’ils laissèrent pour compte aux Cypriotes inattentifs, et ils embarquèrent subrepticement sur leurs vaisseaux, les statues anciennes et plus vénérables qui furent ainsi, peu après, établies à Antioche.

Sans doute, le rhéteur byzantin ne nous dit point expressément de quelles statues il s’agit, ni dans quelle ville de Pile de Cypre les Syriens sont allés commettre leur larcin. Mais les rapprochements archéologiques que nous avons indiqués plus haut ne viennent-ils pas éclairer le récit obscur et embrouillé du chroniqueur contemporain de l’empereur Julien ? La fable qu’il nous a transmise n’a-t-elle point été imaginée après coup, pour expliquer la parenté du type de l’Apollon de Paphos avec l’Apollon d’Antioche ? Ce n’est là, sans doute, qu’une hypothèse, mais elle était inté-

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