‹ Les rois en exil: roman parisienChapitre 11 sur 14 · LA CHAMBRE NOIRE · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE NOIRE

j « H y avait une fois, au pays d^Oldenbourg, une dame comtesse de Ponikau, à qui les nains avaient donné, le jour de ses noces, trois petits pains d'or... »

C'est M"** de Silvis qui raconte, dans Tobscurité d'une chambre noire, les fenêtres hermétiquemen| closes, les rideaux tombant jusqu'à terre. Le petit roi est étendu dans sa couchette, la reine près de lui comme un blanc fantôme, appliquant de la glace sur ce front couvert d'un bandeau, de la glace qu'elle renouvelle toutes les deux minutes, nuit et jour, depuis une longue semaine. Gomment a-t-elle vécu, sans dormir, presque sans manger, assise à ce chevei étroit, ses mains tenant celles de son fils aux intervalles des pansements, et passant de la fraîcheur de la glace à la fièvre qu'elle épie, qu'elle redoute dans ce faible pouls de malade?

Le petit roi veut sa mère là, toujours là. Cette nuit de la grande chambre se peuple pour lui d'ombres si*

iistres, d'apparitions terrifiantes. Puis Fimpossibilité ie lire, de toucher au moindre jouet, le tient dans une torpeur dont Frédérique s'inquiète.

— Souffres-tu?... lui demande-t-elle à chaque instant.

— Non... Je m'ennuie... répond l'enfant d'une voix molle ; et c'est pour chasser cet ennui, peupler les limbes tristes de la chambre de visions brillantes, que M"'* de Silvis. a rouvert le fabliau fantastique plein de vieux châteaux allemands, de lutins dansant au pied du donjon oii la princesse attend l'oiâ^au bleu et file sa quenouille de verre.

En écoutant ces interminables histoires, la reine se désole; il lui semble qu'on dévide l'ouvrage qu'elle a fait si péniblement, qu'elle assiste à l'effritement pierre à pierre d'une droite colonne triomphale. C'est cela qu'elle regarde dans la nuit devant elle, pendant ses longues heures de réclusion, bien plus préocccupée de sentir son enfant repris par des mains de femme, ramené aux faiblesses du petit Zara, que de la blessure elle-même dont elle ne sait pas encore toute la gravité. Quand le docteur, une lampe à la n:jdn, déchire un moment les voiles accumulés de l'ombre, lève le bandeau, essaie de réveiller d'une goutte d'atropine la sensibilité de l'œil atteint, la mère se rassure de voir que le petit malade n'a pas un cri, ne porte pas ses bras en avant pour se défendre. Personne n'ose lui dire que c'est au contraire la mort de l'organe, cette insensibilité, ce silence de tous les nerfs. La

balle, en ricochant, bien qu'elle eût perdu de sa force, a pu atteindre encore et décoller la rétine. L'œil droit est irrévocablement condamné. Toutes les précautions que Ton prend ne tendent qu'à préserver l'autre, menacé par cette corrélation organique qui fait de la vue un seul outil à branche double; Ah ! si la reine connaissait rétendue de son malheur, elle qui croit fermement que grâce à ses soins, à sa tendresse vigilante, l'accident ne laissera pas de trace, et qui déjà parle à l'enfant de leur première sortie.

— Léopold, serez-vous content de faire une belle promenade dans la forêt?

Oui, Léopold sera bien heureux. Il veut qu'on le conduise là-bas, à cette fête oii il est allé une fois avec sa mère et le précepteur. Et tout à coup s'interrompant :

— Oii est-il donc, M. Elysée ?... Pourquoi ne vientil jamais ?

On lui répond que son maître est en voyage, et pour longtemps. Cette explication lui suffit. Penser le fatigue, parler aussi ; et il retombe dans sa morne indifférence, retourne au pays flottant qu'évoquent les malades, en mêlant leurs rêves aux lieux qui les entourent, aux fixes apparences des choses dont on craint pour eux le mouvement et le bruit. On entre, on sort; des chuchotements, des pas discrets se croisent et se répondent. La reine n'entend rien, ne s'occupe de rien que de ses pansements. Parfois Christian pousse la porte toujours entre-bâillée à cause de la chaleur de

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cette olauetration , el d'une yoix qu'il s'efforce rendre joyeuse, insouciante, vient dire à son fils quel* que drôlerie aimable, pour Je faire rire ou parler. Mais sa voix sonne faux dans la catastrophe récente, et le père intimide Tenfant. Cette petite mémoire engloutie, que le coup de feu a remplie de la confusion de sa h-* mée, garde quelque trait surnageant des scènes passées, les attentes désespérées de la reine, ses révoltes le soir où elle a failli F entraîner dans une chute de trois étages. Il répond tout bas, les dents serrées. Alors Christian s'adresse à sa femme : c Vous devriez vous reposer un peu, Frédérique, vous vous tuerez... Dans l'intérêt marne de l'enfant... » Pressante, implorante, la main du petit prince serre celle de sa mère qui le rassure de la même façon éloquente et muette : c Non, non, n'ayez pas peur... je ne vous quitterai pas... » Elle échange quelques mots froidement avec son mari, puis l'abandonne à ses réflexions sinistres. L'accident arrivé à son fils complète pour Christian une vraie série à la noire. Il se sent seul au monde, désespéré, abasourdi. Ah ! si sa femme voulait le re* prendre... Il éprouve ce besoin des faibles dans le malheur de se serrer contre quelqu'un, de poser la tète contre une poitrine amie pour se soulager par des larmes, par des aveux, et retourner ensmie plus légè* rement à de nouvelles fêtes, h de nouvelles trahisons. Mais le cœur de Frédérique est à jamais perdu pour lui; et voici que l'enfant à son tour se détourne de ses caresses. Il se dit tout cela, debout au pied di^ lit, dans

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la nuit de la chambre noire, pendant que la reine, attentive aux minutes, prend la glace dans une coupe, Fappuie sur le bandeau mouillé, relève et baise le petit front malade pour en tâter la tiédeur, et que M*^' de Silvis raconte gravement Fhistoire des trois petit? pains d'or au légitime souverain des royaumes d'Illyrie et de Dalmatie.

Sans qu'on remarque plus sa sortie que son entrée, Christian sort de la chambre, erre mélancoliquement à travers la maison silencieuse et ordonnée, tenue dans son cérémonial ordinaire par le vieux Hosen que Ton voit aller et venir de Thôtel aux communs et à Tinten* dance, la taille droite et le chef branlant. La serre, le jardin continuent à fleurir, les ouistitis ranimés par la chaleur emplissent leur cage de petits cris et de gam-» bades. Le poney du prince, promené à la main par le palefrenier, £ait les cent pas dans la cour assourdie d'une litière de paille, s'arrête au perron, tourne tris^ tement ses yeux de noisette du côté où descendait jadis le petit roi. L'aspect de l'hôtel est toujours élégant et confortable; mais on attend, on espère, il y a un suspens dans la vie ambiante, un silence pareil à ceux qui suivent un grand coup d'orage. Le plus saisissant, ce sont ces trois persiennes là-haut, hermétiquemen rejointes, même quand tout s'ouvre à l'air, à la lumière, enfermant le mystère de la douleur et de la maladie.

Méraut qui, chassé de la maison royale, s'est logé tout auprès et ne cesse de rôder autour, Méraut regarda désespérément ces fenêtres fermées. C'est son tour-

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ment, sa condamnation. Il y revient chaque jour avec la peur de les trouver un matin toutes ouvertes, laissant évaporer la fumée d'un cierge éteint. Les habitués de cette partie de Saint^Mandé commencent à le connaître. La marchande de plaisirs qui lâche ses cliquettes quand passe ce grand garçon à l'air si malheureux, les joueurs de boules, et l'employé de la station du tramway enfermé dans sa petite baraque de bois, le tiennent pour un peu fou ; et vraiment son désespoir tourne la manie. Ce n'est pas l'amoureux qui souffre en lui. La reine a bien fait de le chasser, il ne méritait que cela, et la passion disparaît devant le grand désastre de ses espérances. Avoir rêvé de faire un roi, s'être donné cette superbe tâche, et tout anéantir, tout briser de ses propres mains ! Le père et la mère, plus atteints dans leur tendresse, n'étaient pas plus désespérés que lui. Il n'avait même pas cette consolation des soins donnés, de la sollicitude à toute heure, pouvait à peine se procurer quelques nouvelles, les domestiques lui gardant une noire rancune de l'accident. Pourtant un brigadier de la forêt, ayant accès dans la maison, lui racontait les bruits de l'ofSce, grossis par ce besoin du sinistre qu'ont les gens du peuple. Tantôt le' petit roi était aveugle, tantôt atteint d'un transport au cerveau, on disait la reine décidée à se laisser mourir de faim ; et le triste Elysée vivait une journée sur ces rumeurs désolantes, errait par le bois, tant que ses jambes pouvaient le porter, puis revenait guetter vers la lisière, dans une herbe haute et fleurie, ravagée le

dimanche de promeneurs, mais déserte en semaine, un vrai coin champêtre.

Une fois, au jour tombant, il s'était allongé à même cette fraîcheur du pré, les yeux vers la maison là-bas, où s'éteignaient des rayons dans l'entrelacement des branches. Les joueurs de boules s'en allaient, les gardes commençaient leur ronde du soir, les hirondelles naviguaient en grands cercles au-dessus des plus hautes herbes, à la poursuite des moucherons descendus avec le soleil. L'heure était mélancolique. Elysée s'y abîmait, las d'esprit et de corps, laissant parler en lui tous ses souvenirs, toutes ses inquiétudes, comme il arrive dans ces silences de la nature où nos luttes intérieures peuvent espérer se faire entendre. Tout à coup, son regard, qui ne cherchait rien, rencontra devant lui la démarche mal équilibrée, le chapeau de quaker, le gilet blanc et les guêtres de Boscovich. M. le conseiller s'en allait rapidement, à tous petits pas de femme, très agité et tenant précieusement à la main un objet entortillé de son mouchoir. 11 ne parut pas surpris en voyant Elysée, l'aborda comme si rien ne g' était passé, de Fair et du ton le plus naturels du monde.

— Mon cher Méraut, vous voyez un homme bien content.

— Âh ! mon Dieu!... Quoi donc!... Est-ce que l'état de Monseigneur...

Le botaniste prit une figure de. circonstance pour , répondre que Monseigneur allait toi;yours de même;

ti.

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toujours le repos, la chambre noire, une incertitude douloureuse, oh! bien douloureuse. Puis brusquement :

— Devinez ce que j'apporte la... Prenez ^rde. C'est fragile, vous allez détacher la terre... Un pied de clématite, mais pas la clématite vulgaire de vos jardins... Clematis Dalmatica,.. une espèce naine toute spéciale qu'on ne trouve que chez nous, là-bas ,. Je doutais d'abord, j'hésitais... Je la guette depuis le printemps... Mais voyez la tige, les corolles... ce parfum d'amandes pilées...

Et dépliant son mouchoir avec des précautions infinies, il dégageait une plante frêle, contournée, la fleur d'un blanc laiteux, pâlissant jusqu'au vert des feuilles, se confondant presque avec elles. Méraut essaya de le questionner, de lui arracher d'autres nouvelles; mais le maniaque restait tout à sa passion, à sa découverte C'était en effet un hasard bien étrange que cette petite plante eût poussé, seule de sa race, à six cents lieues de sa patrie. Les fleurs ont leur histoire, mais elles ont aussi leur roman ; et c'est ce roman probable que le bonhomme se répétait à lui-même en croyant le racontei à Méraut.

€ Par quelle bizarrerie de terrain, quel mystère (géologique, cette petite graine voyageuse a-t-elle pu (germer au pied d'un chêne de SaintrMandé ? Le cas so présente quelquefois. Ainsi un botaniste de mes amis a trouvé dans les Pyrénées une fleur de Laponie. Gela tient à des courants d'atmosphère, à des

filons de sol égarés à certaines places... Mais le miracle ici, c*est que ce bout de plante ait poussé précisément dans le voisinage de ses compatriotes, exilés aussi... Et voyez comme elle se porte bien... A peine un peu pâlie par Fexil, mais ses vrilles toutes prêtes pour grimper... »

Il était làj dans la jour baissant, sa clématite à la main, immobile de contemplation heureuse. Et tout à coup :

— Diable! U se fait tard... U faut rentrer... Adieu.

— Je viens avec vous, dit Elysée.

Boscovich resta stupéfait. U avait assisté à la scène, savait de quelle façon le précepteur était parti, n'at- .tribuant d'ailleurs son renvoi qu*à Faccident... Que penserait-on? Que dirait la reine?

— Personne ne me verra, Monsieur le conseiller... Vous m'introduirez par l'avenue, et je me glisserai furtivement jusqu'à la chambre...

— Comment! vous voulez?...

— M' approcher de Monseigneur, l'entendre parler une minute, sans qu'il se doute que je suis là...

Le faible Boscovich s'exclamait, se défendait, mais il marchait tout de même en avant poussé par le désir d'Elysée qui le suivait sans s'occuper de ses protestations.

Oh! quelle émotion, lorsque la petite porte de l'avenue tourna dans ses lierres et que Méraut se retrouva à cette place du iardhi oh sa vie restait foudroyée.

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) — Âttendez-moi, dit le conseiller tout tremblant, je viendrai vous prévenir quand les domestiques seront à table... De cette façon vous ne rencontrerez personne dans l'escalier...

On n'était plus revenu vers le tir depuis la journée fatale. Dans les bordures écrasées, dans le sable piétiné par des courses folles, la scène se mouvementait encore. Les mêmes cartons mouchetés pendaient aux palissades, Feau coulait du bassin comme une source' de larmes jaillissantes, grises sous l'heure triste du crépuscule, et il semblait à Elysée entendre la voix de la reine sanglotante aussi, et ce c va-t-en... va-ten... 9 qui lui donnait à l'écouter en souvenir la sensation d'une blessure et d'une caresse. Boscovich re* venu, ils se glissèrent le long des massifs jusqu'à la maison. Dans la galerie vitrée ouvrant sur le jardin, qui servait de salle d'étude, les livres rangés sur la table, les deux chaises du maître et de l'élève préparées, attendaient la leçon prochaine avec l'inertie cruelle des choses. C'était poignant ainsi que le silence des endroits où l'enfant manque, chantonnant, courant, traçant dix fois par jour son orbe étroit en rires et en chansons.

De l'escalier largement éclairé, Boscovich qui marchait en avant l'introduisit dans la chambre précédant eelle du roi, obscure comme elle pour empêcher le moindre filet liunineux. Une veilleuse brûlait seulement dans un retrait d'alcôve, à travers des fioles, des potions.

— Ija reine et !!"• de Silvis sont auprès de lui... Surtout ne parlez pas... Et revenez vite... •

Elysée ne l'entendait plus, le pied déjà sur le seuil, le cœur battant et recueilli. Ses regards inexercés ne pouvaient percer l'ombre épaisse ; il ne distinguait rien, mais entendait venant du fond une voix enfantine récitant, psalmodiant les prières du soir, et bien difficile à reconnaître pour celle du petit roi, tellement elle était lasse, morne, ennuyée. Arrivé à l'un des nombreux c amen », l'enfant s'interrompit :

— Mère, faut-il que je dise aussi la prière des rois?

— Mais oui, mon chéri, fît la belle voix grave, dont le timbre avait changé aussi, ondulant un peu sur les bords, comme un métal usé par une eau mordante distillée goutte à goutte.

Le prince hésita pour répondre :

— C'est que je croyais... Il me semblait que maintenant ce n'était plus la peine...

La reine demanda vivement :

— Et pourquoi?

— Oh ! dit l'enfaht-roi d'un ton vieillot et entendu, je pense que j'aurais bien d'autres choses à demander à Dieu que ce qu'il y a dans cette prière...

Mais se reprenant avec un élan de sa bonne petite nature :

— Tout de suite, maman, tout de suite, puisque vous le voulez...

Et il commença lentement, d'une voix résignée et chevrotante :

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t -^ Seignear^ qui êtes mon DieUy vous avez mis sur le trône votre serviteur; mais je suis un enfant qui ne saisi pas me conduire et qui suis chargé da peuple que vous avez choisi.,. »

On entendit au bout de la chambre un sanglot étouffé La reine tressaillit :

— Qui est là?... Est-ce vous, Christian? ajouta-t-elle au bruit de la porte qui se refermait.

A la fin de la semaine, le médecin déclara qu'oft ne pouvait condamner plus longtemps le petit malade au supplice de la chambre noire, qu'il était temps de laisser entrer un peu de lumière.

— Déjà! dit Frédérique... On m'avait assuré pourtant que cela durerait plus d*un mois '

Le médecin ne pouvait lui répondre que l'œil étant mort, complètement mort, sans espoir de revié, cette claustration devenait inutile. Il s'en tira par une des phrases vagues dont la pitié de ces gens a le secret. La reine ne comprit pas et personne auprès d'elle n'eut la force de lui apprendre la vérité. On attendait le Père Alphée, la religion ayant le privilège de toutes los blessures, même de celles qu'elle ne peut guérir. Avec sa brutalité, ses rudesses d'accent, le moine, qui 60 servait de la parole de Dieu comme d'un gourdin, dirigea ce coup terrible sous lequel devaient fléchir tous les orgueils de Frédérique. La mère avait souffert le jour de l'accident, atteinte dans ses fibres tendres par les criS| l'évanouissement, le sang du pauvre petit

qui ooulait. Cette seconde douleur s'adressait plus di« rectement à la reine. Son fils estropié, défiguré! Ello qui le voulait si beau pour le triomphe, amener aux Illyriens cet infirme ! Elle ne pardonnait pas au médecin de ravoir trompée. Ainsi, mèine en exil, les rois seraient toujours victimes de leur grandeur et de la lâcheté humaine !

Afin d'éviter le passage trop brusque de Tobscurité à la lumière, on avait tendu sur les croisées des serges vertes ; puis les fenêtres se rouvrirent franchement, et quand les acteurs de ce triste drame purent se regarder au plein jour, ca fut pour apprécier les changements survenus pendant la réclusion. Frédérique avait vieilli, obligée de changer sa coiffure, de rabattre ses cheveux vers les tempes pour cacher des ondes blanches. Le petit prince, tout pâle, abiutait sous un bandeau son œil droit; et tout son visage, effleuré de petites grimaces, de rides précoces, semblait porter le poids de ce bandeau. Quelle vie nouvelle pour lui que cette ^vie de blessé ! A table, il dut rapprendre à manger, sa cuiller, sa fourchette mal dirigées allant cogner son front ou son oreille par cette gaucherie d'un sens entraînant toutes les autres. Il riait de son petit rire d'enfant malade, et la reine à tout instant se détournait pour cacher des larmes. Dès qu'il put descendre au jardin, ce furent d'autres angoisses. Il hésitait, butait à chaque pas, prenait l'oblique pour le droit, tombait même, ou bien, tout craintif , reculait au moindre obstacle, s'accrochant aux mains, aux jupes de sa mère.

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tournant les angles connus du parc comme autant d'embûches dressées. La reine essayait de réveiller au moins son esprit, mais la secousse avait été trop forte sans doute ; avec le rayon visuel on eût dit qu'elle avait éteint un rayon d'intelligence^ Il comprimait bien, le pauvre petit, la peine que son état causait à sa mère ; en lui parlant il relevait la tète avec effort, lui adressait un regard timide' et gauche comme pour demander grâce de sa faiblesse. Mais il ne pouvait vaincre certains effrois physiques mal raisonnes. Ainsi le bruit d'une détonation à la lisière du bois, la première entendue depuis l'accident, lui causait presque une attaque d'épilepsie. La première fois aussi où on lui parla de monter sur le poney, il se mit à trembler de tout son corps.

— Non... non... Je vous en prie, disait-il en se serrant contre Frédérique... Prenez-moi dans le landau avec vous... J'ai trop peur...

— Peur de quoi?

— J'ai peur... bien peur...

Ni raisonnements, ni prières, rien n'y faisait

— Allons, commanda la reine avec un mouvement de sourde colère, attelez le landau.

C'était un beau dimanche de la fin de l'automne, rappelant ce dimanche de mai où ils étaient allés à Vincennes. Au contraire de ce jour-là, Frédérique était excédée de la foule roturière répatidue par les allées et les pelouses. Cette gaieté en plein air, ces odeurs de victuailles l'écœiu'aient. Maintenant la mi-«

sère, la tristesse sortaient pour elle de tous ces groupes, malgré les rires et les vêtements de fête. L'enfant, essayant de dérider le beau visage dont il s'attribuait l'expression désenchantée, entourait sa mère de câlineries passionnées et timides.

— Vous m'en voulez, maman, de n'avoir pas pris le poney ?

Non, elle ne lui en voulait pas. Mais comment feraitil le jour du couronnement, quand ses sujets le rappelleraient ? Un roi devait savoir monter à cheval.

La petite tète ridée se tourna pour regarder la reine de son œil unique, interrogeant :

— Vous croyez, bien vrai, qu'ils voudront de moi encore, comme je suis là?

n avait l'air bien chétif, bien vieux. Frédérique pourtant s'indigna de ce doute, parla du roi de Westphalie, tout à fait aveugle, lui.

— Oh ! un roi pour rire... On l'a renvoyé.

Elle lui raconta alors l'histoire de Jean de Bohème à la bataille de Crécy, requérant ses chevaliers de le conduire assez avaot pour qu'il pût férir un coup d'épée, et si avant l'avaient mené qu'on les retrouva tous morts le lendemain, leurs corps étendus, leurs chevaux liés ensemble.

— C'est terrible... terrible... disait Léopold.

Et il restait là, frissonnant, plongé dans ce conte héroïque comme dans une féerie .de M"** de Silvis, si petit, si faible, si peu roi. A ce moment, la voiture quitta les abords du lac pour une allée étroite où il

368 LES ROIS m exil

ment, sa condamnation. H y revient chaque jour avec la peur de les trouver un matin toutes ouvertes, laissant évaporer la fumée d'un cierge éteint. Les habitués de cette partie de Saint-Mandé commencent à le connaître. La marchande de plaisirs qui lâche ses cliquettes quand passe ce grand garçon à l'air si malheureux, les joueurs de boules, et l'employé de la station du tramway enfermé dans sa petite baraque de bois, le tiennent pour un peu fou ; et vraimemt son désespoir tourne la manie. Ce n'est pas l'amoureux qui souffre en lui. La reine a bien fait de le chasser, il ne méritait que cela, et la passion disparait devant le grand désastre de ses espérances. Avoir rêvé de faire un roi, s'être donné cette superbe tâche, et tout anéantir, tout briser de ses propres mains! Le père et la mère, plus atteints dans leur tendresse, n'étaient pas plus désespérés que lui. Il n'avait même pas cette consolation des soins donnés, de la sollicitude à toute heure, pouvait à peine se procurer quelques nouvelles, les domestiques lui gardant une noire rancune de l'accident. Pourtant un brigadier de la forêt, ayant accès dans la maison, lui racontait les bruits de l'office, grossis par ce besoin du sinistre qu'ont les gens du peuple. Tantôt le'petit roi était aveugle, tantôt atteint d'un transport au cerveau, on disait la reine décidée à se laisser mourir de faim ; et le triste Elysée vivait une journée sur ces rumeurs désolantes, errait par le bois, tant que ses jambes pouvaient le porter, puis revenait guetter vers la lisièrOi dans une herbe haute et fleurie, ravagée le

dimanche de promeneurs, mais déserte en semaine, mi vrai coin champêtre.

Une fois, au Jour tombant, il s'était allongé à même cette fraîcheur du pré, les yeux vers la maison là-bas, où s'éteignaient des rayons dans Tentrelacement des branches. Les joueurs de boules s'en allaient, les gardes commençaient leur ronde du soir, les hirondelles naviguaient en grands cercles au-dessus des plus hautes herbes, à la poursuite des moucherons descendus avec le soleil. L'heure était mélancolique. Elysée s'y abîmait, las d'esprit et de corps, laissant parler en lui tous ses souvenirs, toutes ses inquiétudes, comme il arrive dans ces silences de la nature où nos luttes intérieures peuvent espérer se faire entendre. Tout à coup, son regard, qui ne cherchait rien, rencontra devant lui la démarche mai équilibrée, le chapeau de quaker, le gilet blanc et les guêtres de Boscovich. M. le conseiller s'en allait rapidement, à tous petits pas de femme, très agité et tenant précieusement à la main un objet entortillé de son mouchoir. Il ne parut pas surpris en voyant Elysée, l'aborda comme si rien ne s'était passé, de l'air et du ton le plus naturels du monde.

— Mon cher Méraut, vous voyez un homme bien content.

— Âh ! mon Dieu!... Quoi donc!... Est-ce que l'état de Monseigneur...

Le botaniste prit une figure de. circonstance pour ' répondre que Monseigneur allait toi;gours de même;

ti.

se voyait à travers le jardiû encombré de feuilles mortes, sur lequel Thiver avait passé, puis un printemps sans culture, riche en folles herbes envahissantes. Par une de ces bizarreries de la douleur qui veut qu'autour d'elle tout aouffre et se stérilise, le duc n'avait pas permis qu'on y touchât, pas plus qu'il ne consentait à habiter son magnifique appartement.

Depuis l'affaire de Gravosa, comme Colette, très souffrante des suites de ses couches, était allée se remettre à Nice avec son petit W, il avait renoncé à ses retours solitaires au quai d'Anjou et se faisait dresser un lit dans l'intendance. Evidemment il vendrait l'hôtel un jour ou l'autre et commençait à se défaire des somptueuses antiquailles qui l'encombraient. C'est pour cela que les glaces de Venise endormies en reflétant les couples amoureux des mazourkes hongroises, l'étincellement des prunelles et des lustres, miraient aujourd'hui, dans la lumière grise et froide d'un ciel parisien, les silhouettes falottes, les yeux de lucre, les lèvres allumées du père Leemans et du sieur Pichery, son acolyte, tout blême, avec ses accroche- cœur, ses moustaches raides de cosmétique.

Vraiment il fallait l'habitude du brocanteur, sa. pratique du marchandage et de ces comédies qui mettent en jeu toutes les grimaces du masque humain, pour que le bonhomme ne laissât pas échapper un cri de joie, d'admiration, quand le domestique du général^ aussi vieux, aussi droit que son maître, eut ouvert et fait claquer bruyamment sur les murailles du côté

I — AttendezHnoi, dit le conseUler tout tremblant, je viendrai vous prévenir quand les domestiques seront à table... De cette &çon vous ne rencontrerez personne dans l'escalier...

On n'était plus revenu vers le tir depuis la journée fatale. Dans les bordures écrasées, daas le sable piétiné par des courses folles, la scène se mouvemen* tait encore. Les mêmes cartons mouchetés pendaient aux palissades, l'eau coulait du bassin comme une source* de larmes jaillissantes, grises sous l'heure triste du crépuscule, et il semblait à Elysée entendre la voix de la reine sanglotante aussi, et ce c va-t-en... va-t* en... » qui lui donnait à l'écouter en souvenir la sensation d'une blessure et d'une caresse. Boscovich revenu, ils se glissèrent le long des massifs jusqu'à la maison. Dans la galerie vitrée ouvrant sur le jardin, qui servait de salle d'étude, les livres rangés sur la table, les deux chaises du maître et de l'élève préparées, attendaient la leçon prochaine avec l'inertie cruelle des choses. C'était poignant ainsi que le silence des endroits où l'enfant manque, chantonnant, courant, traçant dix fois par jour son orbe étroit en rires et en chansons.

De l'escalier largement éclairé, Boscovich qui marchait en avant l'introduisit dans la chambre précédant eelle du roi, obscure comme elle pour empêcher le moindre filet lumineux. Une veilleuse brûlait seulement dans un retrait d'alcôve» à travers des fioles, des potions.

— Ija reine et !!"*• de Silvis sont auprès de lui... Surtout ne parlez pas... Et revenez vite... *

Elysée ne l'entendait plus, le pied déjà sur le seuil, le cœur battant et recueilli. Ses regards inexercés ne pouvaient percer Tombre épaisse ; il ne distinguait rien, mais entendait venant du fond une voix enfantine récitant, psalmodiant les prières du soir, et bien difficile à reconnaître pour celle du petit roi, tellement elle était lasse, morne, ennuyée. Arrivé à l'un des nombreux c amen », l'enfant s'interrompit :

— Mère, faut-il que je dise aussi la prière des rois?

— Mais oui, mon chéri, fit la belle voix grave, dont le timbre avait changé aussi, ondulant un peu sur les bords, comme un métal usé par une eau mordante distillée goutte à goutte.

Le prince hésita pour répondre :

— C'est que je croyais... Il me semblait que maintenant ce n'était plus la peine...

La reine demanda vivement :

— Et pourquoi?

— Oh! dit l'enfaht-roi d'un ton vieillot et entendu, je pense que j'aurais bien d'autres choses à demander à Dieu que ce qu'il y a dans cette prière...

Mais se reprenant avec un élan de sa bonne petite nature :

— Tout de suite, maman, tout de suite, puisque vous le voulez...

Et il commença lentement, d'une voix résignée et chevrotante :

t -^ Seigneur^ qui êtes mon Dieu, vous avez mis sur le trône votre serviteur; mais Je suis un enfant qui ne sais pas me conduire et qui suis chargé du peuple que vous avez choisi,,, »

On entendit au bout de la chambre un sanglot étouffé La reine tressaillit :

— Qui est là?.. /Est-ce vous, Christian? ajouta-t-e lie au bruit de la porte qui se refermait.

A la fin de la semaine, le médecin déclara qu'où ne pouvait condamner plus longtemps le petit malade au supplice dô la chambre noire, qu'il était temps de laisser entrer un peu de lumière.

— Déjà! ditFrédérique... On m'avait assuré pourtant que cela durerait plus d'un mois '

Le médecin ne pouvait lui répondre que l'œil étant mort, complètement mort, sans espoir de revié, cette claustration devenait inutile. Il s'en tira par une des phrases vagues dont la pitié de ces gens a le secret. La reine ne comprit pas et personne auprès d'elle n'eut la force de lui apprendre la vérité. On attendait le Père Alphée, la religion ayant le privilège de toutes les blessures, même de celles qu'elle ne peut guérir. Avec sa brutalité, ses rudesses d'accent, le moine, qui se servait de la parole de Dieu comme d'un gourdin, dirigea ce coup terrible sous lequel devaient fléchir tous les orgueils de Frédérique. La mère avait souffert le jour de l'accident, atteinte dans ses fibres tendres par les cris, l'évanouissement, le sang du pauvre petit

qui coulait. Cette seconde douleur s'adressait plus directement à la reine. Son fils estropié, défiguré! EUo qui le voulait si beau pour le triomphe, amener aux niyriens cet infirme ! Elle ne pardonnait pas au médecin de ravoir trompée. Ainsi, môme en exil, les rois seraient toujours victimes dô leur grandeur et de la

lâcheté humaine !

Afin d'éviter le passage trop brusque de Tobscurit^ à la lumière, on avait tendu sur les croisées des serges vertes ; puis les fenêtres se rouvrirent franchement, et quand les acteurs de ce triste drame purent se regarder au plein jour, ce. fut pour apprécier les changements survenus pendant la réclusion. Frédérique avait vieilli, obligée de changer sa coiffure, de rabattre ses cheveux vers les tempes pour cacher des ondes blanches. Le petit prince, tout pâle, abritait sous un bandeau son œil droit; et tout son visage, effleuré de petites grimaces, de rides précoces, semblait porter le poids de ce bandeau. Quelle vie nouvelle pour lui que cette, vie de blessé! A table, il dut rapprendre à manger, sa cuiller, sa fourchette mal dirigées allant cogner son front ou son oreille par cette gaucherie d'un sens entraînant toutes les autres. Il riait de son petit rire d'enfant malade, et la reine à tout instant se détournait pour cacher des larmes. Dès qu'il put descendre au jardin, ce furent d'autres angoisses. Il hésitait, butait à chaque pas, prenait l'obUque pour le droit, tombait même, ou bien, tout craintif, reculait au moindre obstacle, «'accrochant aux mains, aux jupes de sa mère.

tournant les angles connus du parc comme autant d'embûches dressées. La reine essayait de réveiller au moins son esprit, mais la secousse avait été trop forte sans doute ; avec le rayon visuel on eût dit qu'elle avait éteint un rayon d'intelligence^ D comprimait bien, le pauvre petit, la peine que son état causait a sa mère ; en lui parlant il relevait la tête avec effort, lui adressait un regard timide' et gauche comme pour demander grâce de sa faiblesse. Mais il ne pouvait vaincre certains effrois physiques mal raisonnes. Ainsi le bruit d'une détonation à la lisière du bois, la première entendue depuis l'accident, lui causait presque une attaque d'épilepsie. La première fois aus$i où on lui parla de monter sur le poney, il se mit à trembler de tout son corps.

— Non... non... Je vous en prie, disait-il en se serrant contre Frédérique... Prenez-moi dans le landau avec vous... J'ai trop peur...

— Peur de quoi?

— J'ai peur... bien peur...

Ni raisonnements, ni prières, rien n'y faisait

— Allons, commanda la reine avec un mouvement de sourde colère, attelez le landau.

C'était un beau dimanche de la fin de l'automne, rappelant ce dimanche de mai où ils étaient allés à Vincennes. Au contraire de ce jour-là, Frédérique était excédée de la foule roturière répatidue par les allées et les pelouses. Cette gaieté en plein air, ces odeurs de victuailles l'écoeiucaient. Maintenant la mi^

«ère, la tristesse sortaient pour elle de tous ces groupes, malgré les rires et les vêtements de fête. L'enfant, essayant de dérider le beau visage dont il s'attribuait l'expression désenchantée, entourait sa mère de câlineries passionnées et timides.

— Vous m'en voulez, maman, de n'avoir pas pris le poney ?

Non, elle ne lui en voulait pas. Mais comment feraitil le jour du couronnement, quand ses sujets le rappelleraient ? Un roi devait savoir monter à cheval.

La petite tête ridée se tourna pour regarder la reine de son œil unique, interrogeant :

- Vous croyez, bien vrai, qu'ils voudront de moi encore, comme je suis là ?

Il avait l'air bien chétif, bien vieux. Frédérique pourtant s'indigna de ce doute, parla du roi de Westphalie, tout à fait aveugle, lui.

— Oh ! un roi pour rire... On l'a renvoyé.

Elle lui raconta alors l'histoire de Jean de Bohême à la bataille de Crécy, requérant ses chevaliers de le conduire assez ava»t pour qu'il pût férir un coup d'épée, et si avant l'avaient mené qu'on les retrouva tous morts le lendemain, leurs corps étendus, leurs chevaux liés ensemble.

— C'est terrible... terrible... disait Léopold.

Et il restait là, frissonnant, plongé dans ce conte héroïque comme dans une féerie .de M"»« de Silvis, si petit, si faible, si peu roi. A ce moment, la voiture quitta les abords du lac pour une allée étroite où il

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mélancolique horizon de ses vitres ternes, — des toits, des cours carrées monastiques, TEcole de médecine, l'amphithéâtre, monuments froids,dégageantla tristesse de leur destination, et sur la droite, vers la rue Racine, les deux grandes prises d'eau de la Ville, luisant dans leurs réservoirs de pierre, mirant le ciel blafard et les cheminées fumeuses. Rien n'était changé, mais « lui n'avait plus ces belles ardeurs de la jeunesse qui colorent et réchauffent tout autour d'elles, s'exaltent même de& difficultés et des tristesses. U essaya de s'attabler, de lire, secoua la poussière "des travaux inachevés. Entre ses pensées et la page glissait le regard de reproche de la reine, et il lui semblait que son élève, assis à l'autre bout de la table, attendait sa leçon et l'écoutait. Il se sentit trop navré, trop seul, descendit remettre précipitamment sa clé au clou ; et dès lors on le revit comme autrefois, avec sa grande taille déhanchée, son chapeau en arrière, un pacpiet de livres et de revues sous le bras, errer par le Quartier, sous les galeries de l'Odéon, au quai Voltaire, penché sur l'odeur des imprimés neufs et les cases grossières de la littérature au rebut^ lisant dans la rue, dans les allées du Luxembourg, ou gesticulant appuyé à quelque statue du jardin par un froid terrible, en face du bassin gelé. Dans ce milieu d'étude et de jeunesse intelligente que les démolisseurs n'ont pu atteindre ni tout à fait chasser, il retrouvait sa verve et sa fougue. Seulement ce n'étaient plus les mêmes auditeurs, car le flot d'étudiants change et se renouvelle en ce

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quartier de passage. Les réunions s'étaient déplacées aussi, les cafés politiques désertés pour ces brasseries dont le service est fait par des filles en costumes ; Suiss esses, Italiennes, Suédoises, aux pimpants oripeaux que drape quelque dessinateur en vogue. Des anciens rivaux d'Elysée, des beaux orateurs de son temps, et duPesquidoux du Voltaire ^ei du Larminat du Procope^ il ne restait plus qu'un vague souvenir dans la mémoire des garçons, comme d'acteurs disparus de la rampe. Quelques-uns étaient montés très haut, au pouvoir, dans la vie publique ; et parfois quand Elysée s'en allait lisant le long des boutiques, les cheveux au vent, d'une voiture qui le dépassait quelque illustre de la Chambre ou du Sénat l'appelait : c Méraut,Méraut. » On causait... t Que fais-tu ?,.. travailles-tu ?... » Méraut, le front plissé, parlait vaguement d'une grande entreprise c qui n'avait pas marché ». Pas un mot de plus. On voulait le tirer de là, utiliser cette force perdue. Mais il restait fidèle à ses idées monarchiques, à sa haine contre la Révolution. Il ne demandait rien, n'avait besoin de personne ; presque tout l'argent de sa place lui restant encore, il ne cherchait pas même de leçons, s'enfermait dans une douleur dédaigneuse, trop grande, trop profonde pour être comprise, sans autre distraction que quelques visites au couvent des Franciscains, non seulement pour avoir des nouvelles de SaintrMandé, mais parce qu'il aimait cette chapelle bizarre, son caveau de Jérusalem au Jésus sanglant et coloBÎé. Cette mythologie naïve, ces représentations

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presque païennes ravissaient le chrétien des premiei-a siècles, c Les philosophes mettent Dieu trop haut, disait-il quelquefois... On ne le voit plus. » Lui le royait dans la nuit de la crypte, et parmi toutes ces images aux supplices barbares, à côté de la Marguerite d*Ossuna châtiant le marbre de ses épaules, il se figurait cette vision d*un soir de Noël, la reine d*niyrie les bras tendus, implorants et protégeants à la fois, refermés sur son fils, les mains jointes, devant la crèche...

Une nuit, Elysée fut réveillé en sursaut par la sensation singulière d'une chaleur qui lui montait de la poitrine, lentement, comme une crue, et sans douleur, sans secousse, avec Fimpression de l'anéantissement final, lui remplissait la bouche d'une fadeur rouge. C'était mystérieux et sinistre, le mal arrivant à la façon d'un assassin qui ouvre les portes sans bruit, dans l'ombre. Il ne s'effraya pas, consulta des carabins de sa table d'hôte. On lui dit qu'il était très atteint, t Qu'estce que j'ai? — Tout. » Il était à ces quarante ans climatériques de la bohème, oii Tinfirmité s'embusque, guette l'homme, lui fait payer cher les excès ou les privations de sa jeunesse; âge terrible, surtout quand le ressort moral est brisé, que la volonté de vivre n^existe plus. Elysée mena sa même existence, toujours dehors à If pluie, au vent; passant des salles surchauffées, embra* sées de gaz, au froid de la rue en plein hiver, conti« nuant — quand tout s'éteignait — à discourir au bord du trottoir, marchant la moitié des nvits. Les hémo-

ptysies devinrent plus fréquentes ; d'effroyables lassi* tudes les suivaient. Pour ne pas s'aliter, car la mélancolie déserte de sa chambre lui pesait, il s'installait au RialiOy une brasserie à côté de l'hôtel, lisait ses journaux, rêvait dans un coin. L'endroit était tranquille jusqu'au soir, gai de son mobilier de chêne clair, de ses murs barbouillés de fresques et représentant Venise, des ponts, des coupoles en trompe-l'œil sur un liquide aro-en ciel. Les Vénitiennes elles-mêmes, le soir si allumées, faisant voltiger leurs aumônières de cuir entre les bancs, mirant dans les chopes leurs colliers rouges, dormaient la tête sur la table froissant les toits de dentelles et les manches bouffantes de batiste, ou bien travaillaient autour du poêle à un ouvrage de couture qu'elles quittaient pour venir boire en face de quelque étudiant. Une d'elles, grande forte fiUô, avait une épaisse chevelure fauve torsadée, des gestes graves et lents, suspendus par moments sur la broderie pour écouter... Celle-là, Méraut la regardait pendant des heures jusqu'à ce qu'elle parlât et qu'une voix éraillée et vulgaire fît prendre la fuite à son rêve. Mais bientôt les forces lui manquèrent même pour ces stations derrière un rideau de brasserie qu'il faisait glisseï sur sa tringle. D ne put plus descendre, fut obligé d( rester au lit, entouré de livres, de journaux, laissan' sa porte entr'ouverte pour que la vie, le grouillemen' de l'hôtel vînt jusqu'à lui. Surtout défense de parler. Alors le méridional se résigna à écrire, reprit son livre, son fameux livre sur la monarchie, le continua avec

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