‹ Les rois en exil: roman parisienChapitre 14 sur 14 · I^ ROI» KM BOL · texte numérisé non relu

I^ ROI» KM BOL

pour faire une c trempette » à son garçon. L'en&nt mouille ses lèvres, puis repousse le verre et le biscuit: « Non... non... je n'ai pas faim,.. » Et devant cette pauvre figure tirée, si lasse, Raizou pense A ses trois al* nés qui n'avaient jamais faim non plus. Ses yeux se gonflent, ses joues tremblent à cette idée, et tout à coup c « Bouge pas, m'ami... Je vas voir si la carriole est en bas. » Voilà bien des fois qu'il descend pour s'assurer que la carriole stationne toujours au ras du trottoir, sur la place ; et quand il remonte, souriant, épanoui, il s'imagine qu'on ne voit pas ses yeux rougis, ses joues violettes à force d'être essuyées, tamponnées à gro€ coups de poing pour rentrer des larmes<

Les heures passent, lentes et tristes. Dans le salon qui s'assombrit les figures paraissent plus pâles, plus nerveuses, se tournent suppliantes vers l'impassible Bouchereau faisant son apparition régulière. L'homme de Valenton se désole en songeant qu'ils rentreront en pleine nuit, que sa femme sera inquiète, que le petit aura froid. Son chagrin est si vif, s'exprime tout haut avec une naïveté si touchante que, lorsque après cinq mortelles heures la mère et son enfant voient venir leur tour de passer, ils cèdent leur place au brave Raizou.c Oh! merci, madame... » Son effusion n'a pas le temps d'être gênante, car la porte vient de s'ouvrir. Vite, il prend son fils, le soulève, lui donne sa bé* quille, si troublé, si ému qu'il ne voit pas ce que la dame glisse dans la main du pauvre estropié : € Pour vous... pour vous.., >

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Oh I que la mère et l'enfant la trouvent longue cette dernière attente, augmentée de la nuit qui vient, de rappréhensioa qui les glace. Enfin leur tour arrive ; ils entrent dans un cabinet très vaste, tout en longueur, iéclairé par une large et haute fenâtre qui ouvre sur h place et garde encore du jour, maigre l'heure avancée. La table de Bouchereau est là devant, très simple, un bureau de médecin de campagne ou de receveur de Tenregistrement. 11 s'y assied, le dos tourné à la lumière qui frappe les nouveaux venus, cette femme dont le voile relevé montre un visage énergique et jeune, au teint éclatant, aux yeux fatigués de veilles doulou* reuses, le petit baissant la tête comme si le jour en face le blessait.

— Qu'est-ce qu'il a ? dit Bouchereau l'attirant à lui avec un accent de bonté, un geste paternel, car sous la dureté de son visage se cache une sensibilité exquise que quarante ans de métier n'ont pas émoussée encore. La mère avant de répondre fait signe à l'enfant de s'éloigner, puis d'une belle voix grave, à l'accent étranger, raconte que son fils a perdu l'œil droit, l'an dernier, par accident. Maintenant des troubles surviennent au côté gauche, des brumes, des éblouissements, une altération sensible de la vue. Pour éviter la cécité complète, on conseille l'extraction de l'œil mort. Est elle possible ? L'enfant est-il en état de la supporter ?

Bouchereau écoute avec attention, penché au bord de son fanteuil, ses deux petits yeux vifs de Touran* geau axés sur cette bouche dédaigneuse, aux lèvres

rouges, d'un sang pur, que le fard n'a jamais touchées. Puis, quand la mère a fini :

— L'énucléation qu'on vous conseille, madame, se fait journellement et sans aucun danger, à moins de circonstances tout à fait exceptionnelles... Une fois, une seule, en vingt ans, j'ai eu dans mon service à Lariboisière un pauvre diable qui n'a pas pu la supporter... Il est vrai que c'était un vieillard, un triste ramasseur de chiffons, alcoolisé, mal nourri... Ici le cas n'est pas le même... Votre fils n'a pas l'air fort; mais i}. vient d'une belle et solide maman qui lui a mis dans les veines... Nous allons voir ça, du reste...

Il appelle l'enfant, le prend entre ses jambes, et pour le distraire, l'occuper pendant son examen, lui demande avec un bon sourire :

— Comment t'appelles-tu ?

— Léopold, monsieur.

— Léopold qui ?

Le petit regarde sa mère sans répondre.

— Eh bien, Léopold, ilfautquitter ta veste, tongilet... Que j'inspecte, que j'écoute partout.

L'enfant se défait longuement, maladroitement, aidé de sa mère dont les mains tremblent, et du bon père Bouchereau plus habile qu'eux deux. Oh! le pauvre petit corps grêle, rachitique, aux épaules rentrées vers l'étroite poitrine comme des ailes d'oiseau repliées avant le vol, — et d'une chair si blême que le scapulaire, les médailles s'y détachent, dans le jour triste, ainsi que sur le plâti'e d'un ex-voto. La mère baisse

la tête, presque honteuse de son œuvre, tandis que le médecin ausculte, percute, s*interrompant pour faire quelques questions.

— Le père est âgé, n'est-ce pas?

— Mais non. Monsieur... Trente-cinq ans à peine.

— Souvent malade?

— Non, presque jamais.

— C'est bie:^... rhabille-toi, mon petit homme.

Il s'enfonce dans son grand fauteuil, tout pensif, tandis que l'enfant, après avoir remis son velours bleu et ses fourrures, va reprendre sa place tout au fond sans qu'on le lui dise. Depuis un an il est tellement habitué à ces mystères, à ces chuchotements autour de son mal qu'il ne s'en inquiète même plus, n'essaye pas de comprendre, s'abandonne. Mais la mère, quelle angoisse, quel regard au médecin!

— Eh bien?

— Madame, dit Bouchereau tout bas, scandant chaque mot, votre enfant est en effet menacé de perdre la vue. Et pourtant... si c'était mon fils je ne l'opérerais pas... Sans bien m' expliquer encore cette petite nature, j'y constate d'étranges désordres, un ébranlement de tout l'être, surtout le sang le plus vicié, le plus épuisé, le plus pauvre...

— Du sang de roi! gronde Frédérique, brusquement levée avec un éclat de révolte. Elle vient de se rappeler, de voir tout à coup dans son petit cercueil chargé de roses la pâle figure de son premier-né. Bouchereaui debout aussi, subitement éclairé par ces trois motâi

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reconnaît la reine dlUyrie qu'il n'a jamais vue, puisqu'elle ne va nulle part, mais dont les portraits sont partout.

— Oh! Madame... Si j'avais su...

— Ne vous excusez pas, dit Frédérique déjà plus •aime, je suis venue ici pour entendre la vérité, cette vérité que nous n'avons jamais, nous autres, même en exil... Ah! Monsieur Bouûhereau, que les reines sont malheureuses. Dire qu'ils sont là tous à me persécuter pour que je fasse opérer mon enfant! Ils savent pourtant bien qu'il y va de sa vie... Mais la raison d'Etat !.•■ Dans un mois, quinze jours, peut-être plus tôt, les Diètes d'Illyrie vont envoyer vers nous... On veut avoir un roi à leur montrer... Tel qu'il est là, passe encore; mais aveugle! Personne n'en voudrait... Alors, au risque de le tuer, l'opération l.<. Règne ou meurs... Et j'allais me faire complice de ce crime... Pauvre petit Zara!... Qu'importe qu'il règne, mon Dieu!... Qu'il vive, qu'il vive !... »

Cinq heures. Le soir tombe. Dans la rue de Rivoli encombrée par le retour du Bois, l'heure des dîners,' les voitures vont au pas, suivant la grille des Tuilenés qui semble, frappée par le couchant hâtif, s'étendre sur les passants en longues barres. Tout le côté de l'Arc de Triomphe est encore inondé d'une fouge lumière boréale, l'autre déjà d'un violet de deuil épaissi d'ombre vers les bords. C'est par là que roule la lourde voiture aux armes d'Illyrie. Au tournant de

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la rue de Castiglione, la reine retrouve soudain le bal- . con de l'hôtel des Pyramides et les illusions de son arrivée à Paris, chantantes et planantes comme la musique des cuivres qui sonnait ce jour-là dans les masses de feuillage. Que de déceptions depuis, que de combats! Maintenant c'est fini, fini. La race est éteinte... Un froid de mort lui tombe aux épaules, tandis que le landau avance vers Tombre, toujours vers Tombre. Aussi ne voit-elle pas le regard tendre, craintif, implorant, que Tenfant tourne de son côté.

— Maman, si je ne suis plus roi, est-ce que vous m'aimerez tout de même ? .

— mon chéri !...

Elle serre passionnément la petite main tendue vers les siennes... Allons, le sacrifice est fait. Réchauffée, réconfortée par cette étreinte, Frédérique n'est plus que mère, rien que mère; et quand les Tuileries, dorées sur leurs cendres solides d'un rayon au déclin, se dressent tout à coup devant elle pour lui rappeler le passé, elle les regarde sans émotion, sans mémoire, croyant voir quelque ruine ancienne d'Assyrie ou d'Egypte, témoin de mœurs et de peuples disparus, une grande vieille chose — morte.

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