‹ Les rois en exil: roman parisienChapitre 13 sur 14 · LA FIN D'UNE RACE · texte numérisé non relu

LA FIN D'UNE RACE

n y avait une rude partie ce matin-là au cercle du jeu de paume. Tout autour de la lice immense, sur le terrain battu, piétiné comme une arène, un grand filet enveloppait de ses mailles serrées les évolutions de six joueurs, en vestons blancs, chaussons de salle d'armes, bondissant, hurlant, agitant leurs lourdes raquettes. Ce jour d'hippodrome tombé des hautes vitres, ce filet tendu, les cris rauques, les voltes, les écarts de ces casaques blanches, l'impassible correction des garçons de salle, tous Anglais, arpentant à pas comptés la galerie du pourtour, on se serait cru dans fuelque manège, pendant la répétition des gymnastes et des clowns. Parmi ces clowns, monseigneur le prince d'Axel, à qui l'on avait ordonné le noble exercice de la paume comme hygiénique à son coma, pouvait compter pour un des plus bruyants. Arrivé la veille de Nice où il venait de passer un mois aux pieds de Colette, cette partie était sa rentrée dans la vie parisienne, et

il envoyait la balle avec des c han ! » de garçon boucher, des détentes de bras à faire Fadmiration d'un abattoir, quand on vint l'avertir au plus beau du jeu qu'il y avait là quelqu'un pour lui.

— Zut! répondit le présomptif sans mfime tourner ja tête.

Le domestique msista, ilt un nom à l'oreille de monseigneur, qui se calma, un peu étonné.

— C'est bon... priez d'attendre... J'y vais, sitôt le coup fini...

Rentré dans une de ces cabines de bains froids, qui font le tour de la galerie, meublées de bambou, coquet tement tendues de nattes japonaises, il trouva son ami Rigolo accroupi sur un divan, la tête basse.

— Oh! mon prince, quelle aventure... » fit l'ex-roi d'niyrie, en levant un visage bouleversé.

Il s'arrêta à la vue du garçon chargé de serviettes, gants de laine et de crin pour éponger, étriller monseigneur suant, fumant comme un mecklembourg qui vient de monter une côte. L'opération finie, Christian continua, les lèvres pâles, grelottantes :

— Voici ce qui m'arrive... Vous avez entendu parler là-bas de l'affaire du Family?...

L'Âltessse tourna vers lui son regard morne :

— Pincé?...

Le roi affirma d'un signe, en détournant ses jolis yeox indécis. Puis, après un silence :

— Vous voyez la scène... La police au milieu de la nuit... La fillette aui pleure, se roiile, déchire les

398 LES ROIS EN EXa

agents, s'accroche à mes genoux : c Monseigneur... Monseigneur... Sauvez-moi. > Je veux la faire taire... Trop tard... Quand j'essaie de donner un nom quelconque, le commissaire se met à rire : c C'est inutile... Mes hommes vous ont reconnu... Vous êtes le prince d'Axel...

— Elle est bien bonne!... grogna le prince, dans sa cuvette... et alors?

— Ma foi! mon cher, j'ai été si penaud, si pris de court... D'autres motifs aussi que je vous dirai... Bref j'ai laissé croire à cet homme que j'étais vous, bien convaincu d'ailleurs que l'affaire n'aurait pas de suites... Mais point. Voilà qu'on en reparle, et comme vous pourrez être appelé chez le juge d'instruction, je viens vous supplier...

— De passer en correctionnelle à votre place?...

— Oh! les choses n'iront pas jusque-là... Seulement les journaux parleront, des noms seront prononcés... Et dans ce moment, avec ce qui se prépare en Illyrie, le mouvement royaliste, notre restauration prochaine, ce scandale serait du plus triste effet...

Comme il avait l'air piteux, l'infortuné Rigolo, attendant la décision de son cousin d'Axel qui ramenait silencieusement ses trois cheveux jaunes devant la glace! Enfin le prince royal se décida à parler ;

— Alors, vous croyez que les journaux?... » Et, tout à coup, de sa voix de ventriloque, veule et endormie ; «Chic... très chic... Ça va faire enrager mou oncie... »

Il était habillé, prit son stick, campa son chapeau surToreille : « — Allons déjeuner.., » Bras dessus, bras dessous, par la terrasse des Feuillants, ils rejoignirent le phaéton de Christian attendant à la grille des Tuileries, y montèrent taus les deux engoncée dans leurs fourrures, car il faisait une belle journée d'hiver d'une lumière riose et froide ; et le svelte équipage partit comme le vent, emportant nos insépa rables vers le café «de Londres, Rigolo soulagé, tou épanoui, Queue-de-Poule moins somnolent que d'habitude, émoustillé par sa partie de paume et la pensée de cette frasque dont tout Paris alliit le croire le héros. Gomme ils traversaient la place Vendôme à peu près déserte à cette heure, une femme d'allure élégante et jeune s'arrêtait debout au bord du trottoir, un enfant par la main, et regardant les numéros. L'Altesse, qui du haut' de son siège dévisageait tous les minois avec l'avidité d'un boulevardier à jeun depuis trois semaines, l'aperçut, tressailUt : c Voyez donc, Christian... on dirait... » Mais Christian n'entendit pas, occupé de surveiller sa bête très allumée elle aussi ce matin-là ; et lorsqu'ils se retournèrent sur l'étroite voiture poui' regarder cette belle passante, elle et son enfant venaient d'entrer sous la voûte d'une des mai*sons voisines du ministère de la justice.

Elle marchait vite, le voile baissé, un peu gênée et hésitante, comme pour un premier rendez- vous ; mais si la toilette sombre et trop riche, l'allure mystérieuse, pouvaient faire douter un instant de cette tamme^ le

nom qu'elle demanda au suisse, Paccent de tristesse profonde dont fut prononcé ce nom des plus célèbres dans la science, éloignaient forcément toute idée galante.

— Le docteur Bouchereau?... Au premier, porte en face... Si vous n'avez pas de numéro, c'est inutile de monter...

' Elle ne répondit pas, s'élança dans l'escalier, traînant l'enfant après elle, comme si elle avait peur qu'on les rappelât. Au premier, on lui dit la même chose : Si Madame ne s'était pas fait inscrire la veille...

— J'attendrai... dit-elle.

Le domestique, sans msister, leur fit traverser une {H*emière antichambre où des gens étaient assis sur des coffres à bois, une autre encombrée encore, puis ouvrit avec solennité la porte du grand salon qu'il referma sitôt la mère et l'enfant entrés, de l'air de dire : c Vous avez voulu attendre... attendez. »

C'était une vaste pièce très haute d'étage comme tous les premiers de la place Vendôme, somptueusement décorée avec peintures au plafond, boiseries et panneaux. Là-dedans s'espaçait et détonnait un meuble en velours grenat, provincial de forme, les rideaux et les portières pareils, mêlé avec des chaises, des ^oufs en tapisserie à la main. Le lustre Louis XVI au-dessus d'un guéridon Empire, la pendule à sujet entre ses deux candélabres, l'absence de tout objet d'art révélaient le médecin modeste, travailleur, chez qui la vogue est arrivée à l'improviste, et qui n'a fait aucun

frais pour l'attendre ni la recevoir. Et quelle vogue Comme Paris seul peut la donner quand il s'en mêle, — s'étendant à tous les mondes, du haut en bas de la société, débordant en province, à l'étranger, danc r Europe entière ; et cela depuis dix ans, sans se ralentir, sans diminuer, avec l'approbation unanime des confrères avouant que pour cette fois le succès est allé à un vrai savant, non au charlatanisme déguisé. Ce qui vaut à Bouchereau cette renommée, cette affluence extraordinaires, c'est moins sa poigne merveilleuse d'opérateur, ses admirables leçons d'anatomie, sa connaissance de l'être humain, que la lumière, la divination qui le guide, plus claire, plus solide que l'acier des outils, cet œil génial des grands penseurs et des poètes, qui fait de la magie avec la science, voit au fond et au delà. On le consulte comme la pythonisse, d'une foi aveugle, sans raisonnement. Quand il dit : c Ce n'est rien... » les boiteux marchent et les moribonds s'en vont guéris ; de là cette popularité, pressante, étouffante, tyrannique, qui ne laisse pas a l'homme le loisir de vivre, de respirer. Chef de service dans un grand hôpital, il fait chaque matin sa tournée très longue, très minutieuse, suivie d'une jeunesse attentive qui regarde le maître conmie un dieu, l'escorte, lui tend ses outils, car Bouchereau n'a jamais de trousse, emprunte à quelqu'un près de lui l'instrument dont il a besoin et qu'il oublie réguUèrement de restituer. En sortant, quelques visites. Puis il revient vite à son cabinet, et souvent sans se donner le temps

&02 us MHS EN EXIL

de manger, commeQce ses ocmsultations qui se prolongent très tard dans la soirée.

Ce jour-là, quoiqu'il ne fût guère plus de midi, le salon était déjà plein de figures sombres, inquiètes, alignées tout autour sur les sièges, ou groupées près du guéridon, penchées sur des livres, des journaux illustrés, se détournant à peine pour regarder ceux qui entraient, chacun préoccupé de soi-même, enfermé dans son mal, absorbé par l'anxiété de ce que prononcera le devin. Sinistre, le silence de ces malades aux traits creusés de plis douloureux, aux regards atones, allumés parfois d'un feu cruel. Les femmes encore gar* daient une coquetterie, quelques-unes un masque hautain sur la souffrance, tandis que les hommes, arrachés à leur travail, à l'activité physique de la vie, semblaient plus frappés, plus à l'abandon. Parmi ces détresses égoïstes, la mère et son petit compagnon formaient un groupe touchant; lui si frêle, si pâle, avec cette petite figure éteinte de traits et de teint, où il n'y avait qu'un œil de vivant, — elle immobile, comme figée dans une effroyable inquiétude. Un moment, s'ennuyant d'attendre, l'enfant se leva pour aller chercher des images sur le guéridon, gauche, timide, en infirme; son bras en s'avançant heurta un malade, et il reçut un coup d'oeil si hargneux, si froncé, qu'il revint à sa place les mains vides et y resta sans mouvement, la tète de côté, avec cette attitude inquiète d'oiseau branché qu'ont les jeunes aveugles.

Vraie suspension de vie que ces séances A la porte

liu grand médecin, un hypnotisme rompu seulement pnr quelque soupir, une toux, une jupe qu'on ramène, une plainte étouffée, ou le carillon de la sonnette an* nonçant à ohaque instant un nouveau malade. Parfois celui-ci, en ouvrant la porte et Voyant tout rempli, la referme bien vite avec effroi, puis après un colloque» un court débat, rentre enfin résigné à attendre. C'est que chez Bouchereau, les tours de faveur n'existent pas. Il ne fait d'exception que pour ceux de ses con* frères de Paris ou de la province qui lui amènent ua client. Ceux-là seuls ont le droit de faire passer leur carte, d'être introduits avant leur tour. Ils se distin-» guent par un air familier, autoritaire, marchent à pas nerveux dans le salon, tirent leur montre, s'étonnent de voir qu'il est midi passé, et que rien ne bouge encore dans le cabinet de consultation. Du monde, encore du monde, et de toute sorte» depuis le lourd banquier obèse qui, dès le matin, fait garder sa place sur deux chaises par un domestique, jusqu'au petit employé qui s'est dit : Ça coûtera ce que ça coûtera... Consultons Bouchereau... Toutes les toilettes, toutes les tenues, des chapeaux de visite et des bonnets de linge, de minces petites robes noires a côté de brillants satins ; mais l'igalité reste dans les yeux rougis de larmes, les fronts inquiets, les transes et les tristesses qui hantent un salon de grand consultant à Paris.

Parmi les derniers venus, an paysan^ blond, tanné, large de face et de carrure, accompagne un petit ètro

' rachitique qui s'appuie à lui d'un côté et de l'autre sur une béquille. Le père prend des précautions attendrie santesy incline sous sa blouse neuve son dos voûté par le labour, délie ses gros doigts pour asseoir l'enfant : < Es-tu bien? cale- toi... Attends, que je te mette ce coussin dessous. . . » D parle à haute voix, sans se gêner, dérange tout le monde pour avoir des chaises, un tabouret. L'enfant intimidé, affiné par la sou£&*ance, reste silencieux, le corps déjeté, tenant ses béquilles entre ses jambes. Enfin installés, le paysan se met à rire, les larmes aux yeux : c Hein ! nous y sommes... C'est un fameux, va !... n te guérira bien. » Puis il promène un sourire sur toute l'assemblée, un sourire qui se heurte à la dure froideur des visages. Seule la dame en noir, accompagnée aussi d'un enfant, le regarde avec bonté ; et quoiqu'elle ait l'air un peu fier, il lui parle, lui conte son histoire, qu'il s'appelle Raizou, maraîcher i Valenton, que sa femme est presque toigours malade, et que malheureusement leurs enfants tiennent plus d'elle que de lui, si vaillant, si fort. Les trois aînés sont morts d'une maladie qu'ils avaient dans les os... Le dernier faisait mine de bien s'élever, mais depuis quelques mois, ça le tenait dans la hanche comme les autres. Alors on a jeté un matelas sur les bancs de la carriole^ et ils sont venus voir Bouchereau.

n dit tout cela d'un ton posé, avec le lambinage des gens de campagne, et pendant que sa voisine l'écoute attendrie, les deux petits infirmes s'examinent cuneusement, rapprochés par la maladie qui leur donne à

LES ROIS BN fXSL ^ &05

tous deux, au petit en ttfouse et cache-nez de laine, comme à Fenfieuit couvert de fourrures ânes, une ressemblance mélancolique... Mais un frisson court dans la salle, du rouge monte aux pâleurs, toutes les têtes tournées vers une haute porte derrière laquelle s'entend un bruit de pas, de sièges remués. Il est là, il vient d'arriver. Les pas se rapprochent. Dans l'entre-bâillure de la porte ouverte brusquement, parait un homme de taille moyenne, trapu, carré d'épaules, le front dénudé, les traits durs. D'un regard qui se croise avec tant d'autres regards anxieux, il a fait le tour du salon, scruté ces douleurs anciennes ou récentes. Quelqu'un passe, le battant se referme, c II ne doit pas être commode », dit Raizou à demi-voix, et pour se rassurer il regarde tout ce monde qui passera avant lui à la consultation. Une vraie foule et de longues heures d'attente marquées par le timbre traînard, retentissant, de la vieille pendule provinciale surmontée d'une Polymnie et les rares apparitions du docteur. Â chaque fois une place est gagnée; il y a un mouvement, un peu de vie dans le salon, puis tout redevient morne et immobile. Depuis qu'elle est entrée, la mère n'a pas dit un mot, pas levé son voile, et il se dégage de son silence, peut-être de sa mentale prière quelque chose de « imposant que le paysan n'ose plus lui adresser la parole, reste muet aussi, pousse de gros soupirs. Â un moment on le voit tirer de sa poche, d'une foule de poches, une petite bouteille, un gobelet, un biscuit dans du papier qu'il développe lentement| précieusement,

Page 1