UES HOIS EN BOL
orgueil de femme. Hélas ! le cœur des peuples n'esi pas plus fidèle que celui des rois. Un jour, sans qu'on sût pourquoi^ cette Illyrie qui leur avait fait tant de fêtes, se désaffectionnait de ses princes. VeMôent les malentendus, les entêtements, les méfiances, enfin la haine, cette horrible haine de tout un pays, cette haine qu'elle sentait dans Tair, dans le silence des rues^ Fi* renie des regards, le frémissement des fronts courbés, qui lui faisaient craindre de se montrer à une fenêtre, la rejetaient au fond de son carrosse pendant ses courtes promenades. Oh ! ces cris de mort sous les ten^sses de son château de Leybaçh, en regardant le grandi palais des rois de France, elle croysût les entendre encore. Elle voyait la dernière séance du oonsaU, les ministres blêmes, fous de peur, suppliant le roi d'ab-* diquer... puis la fuite, en paysans, la nuit, à travers la montagne... les villages soulevés et hurlants, ivres de liberté comme les villes... des feux de joie partout, sur les cimes... et l'explosion de larmes tendres qu'elle avait eue au milieu de ce grand désastre, en trouvant dans une cabane du lait pour le souper de son fils... enfin la subite résolution qu'elle inspirait au roi de s'enfermer dans Raguse encore fidèle, et là, deux mois de privations et d'angoisses, la ville investie, hombar* dée, l'enfant royal malade, mourant presque de faim^ la honte de la reddition pour finir, l'embarquemeati sinistre au milieu d'une foule silencieuse et lasse» et 19^ navire français les emportant vers d'autres misères, vers le froid» l'inconnu de l'exil» tandis que derrière
LES A019 W SXIL
eux le drapeau de la République illyrienae flûtiait tout
neuf et vainqueur sur le château royal effocidrë... Les
Tuileries eu ruine lui rappelaient tout cela.
' — C'est beau Paris, n'est-ce pas? dit tout à coup
près d'elle une voix joyeuse et jeune, malgré son •
nasillement.
Le roi venait de paraître sur le balcon, tenant entre ses bras le petit prince et lui montrant cet horizon de verdure, de toits, de coupoles, et le mouvement de la rue dans sa belle lumière de fin du jour.
— - Oh! oui, bien beau!... disait l'enfant, un pauvre petit de cinq à six ans, aux traits tirés et marqués, les cheveux trop blonds, coupés ras oonmie après une maladie, et qui regardait autour de lui avec un bon petit sourire souffreteux, étonné de ne phis entendre les canons du siège et tout égayé de la joie d'alentour. Pour celui-là, l'exil s'annonçait d'une façon heureuse. Le roi non {dus n'avait pas l'air bien triste; il apportait du dehors, de deux heures de boulevard, une physionomie brillante, émoustillée, qui fidsait ooi^rastô au chagrin de la reine. C'étaient, du reste, deux types absolumatit distincts : lui, mince, frôle, le teint mat, des cheveux noirs et frisés, sa moustadhe dave qu'il effilait perpétuellement d'une main pâle el trop souple de jolis yeux un peu troubles et dans le regard qodque chose d'irrésolu, d'mifantin, qui faisait dire en le voyant et bien qu'il eût passé la trentaine : c Comme U est jeune! i lia reine, au contraire, ime robuste Dahnate rair jériaux, le geste rare, le vrai mtie des denx
malgré la splendeur transparente de son teint et ses magnifiques cheveux de ce blond de Venise où TOrient semble mêler les tons rouges et fauves du henné. Christian, vis-à-vis d'elle, avait l'attitude contrainte, • un peu gênée, d'un mari qui a accepté trop de dévouements, de sacrifices. U s'informait doucement de sa santé, si elle avait dormi, comment elle se trouvait du voyage. Elle répondait avec une douceur voulue, pleine de condescendance, mais en réalité ne s'occu-* pait que de son fils, dont elle tâtait le nez, les joues, dont elle épiait tous les mouvements avec une anxiété de couveuse.
— Il va d^à mieux que là-bas, disait Christian à demi-voix.
— Oui, les couleurs lui reviennent, répondait-elle sur le même ton intime qu'ils ne prenaient que pour parler de l'enfant.
Lui riait à l'un et à l'autre, rapprochait leurs fronts dans sa jolie caresse, comme s'il eût compris que ses deux petits bras formaient le seul vrai lien entre ces deux êtres dissemblables. En bas, sur le trottoir, quelques curieux, avertis de l'arrivée des princes, s'étaient arrêtés depuis un moment, les yeux levés vers ce roi et cette reine d'IUyrie que leur héroïque défense dans Raguse avait rendus célèbres et dont les portraits figuraient à la première page des journaux illustrés. Peu à peu, comme on regarde un pigeon au bord d'un toit ou une perruche évadée, les badauds s'amassaient, le nez en l'air, sans savoir de quoi il s'agissait. Un
rassemblement se formait en face de rhôtel, et tous ces regards tendus attiraient d'autres regards vers ce jeune couple en costume de voyage, que l'enfant dominait de sa tête blonde, comme soulevé par l'espérance des vaincus et la joie qu'ils sentaient dé le tenir encore vivant après une si effroyable tempête.
— Venez-vous, Frédérique? demanda le roi, gêné par l'attention de tout ce monde.
Mais elle, la tête haute, en reine habituée à braver Tantipathie des foules :
— Pourquoi ? Von est très bien sur ce balcon.
— C'est que... j'avais oublié... Rosen est là avec son fils et sa bru... Il demande à vous voir.
A ce nom de Rosen qui lui rappelait tant de bons, de loyaux services, les yeux de la reine s'allumèrent :
— Mon brave duc! Je l'attendais... dit-elle, et comme avant de rentrer elle jetait un regard hautain dans la rue, un homme, en face d'elle, s'élança sur le soubassement de la grille des Tuileries, dominant pendant une minute l'attroupement de toute sa hauteur. C'était comme à Leybach quand on avait tiré sur leur fenêtre. Frédérique eut vaguement l'idée d'un attentat de ce genre et se rejeta en arrière. Un grand front, un chapeau levé, des cheveux au vent s'éparpiliant dans le soleil, tandis qu'une voix calme et forte criait : « Vive le roi ! » par-dessus les bruits de la foule, c'est tout ce qu'elle avait pu voir de cet ami inconnu qui osait en plein Paris républicain, devant les Tuileries écroulées, souhaiter la bienvenue à des souverains sans couronne.
10 UCI ROIS m IXIL
Ce salut sympathique dont ell» était privée (iepuis si loDgtempa ftt sur la reine l'impressiiOQ d'uo feu flai&' bant clair apràs une marche au graod froid. £Ue ea fut réchauffée du oûbut à Tépiderme, et la vue du vieux Rosen compléta cette vive et bieafaisante réaotioQ»
Le général duo de Rosen, Tanoieû chef de la maison militaire avait quitté llUyrie depuis trois ans, depuis que le roi lui avait retiré son poste de oooQanoe pour le donner à un libéral, favorisant ainsi les idées nouvelles au détriment de ce qu'on appelait alors à Leybach le parti de la reine. Certes, il pouvait en vouloir à Christian qui Favait sacrifié froidement, laissé partir sans un regret, sans un adieu, lui le vainqueur de Hostar, de Livno, le héros des grandes guerres monténégrines. Après avoir vendu châteaux, terres et biens, caractérisé son départ de tout Téclat d'une protestation, le vieux général s'était fixé à Paris, y maiiait son fils, et pendant trois longues- années d'attente vaine sentait sa colère contre l'ingratitude royale s'accroître des tristesses de l'émigration, des mélancolies d'une vie inoccupée. Et pourtant à la première nouvelle de l'arrivée de ses princes, il accourait à eux sans hésiter ; et maintenant raide et debout au milieu du salon, . dressant jusqu'au lustre sa taille colossale, il attendait avec tant d'émotion la grâce d'un accueil favorable qu'on pouvait voir trembler ses longues jambes de pandour, haleter sous le grand cordon de l'ordre son buste large et court revêtu d'un frac bleu collant et militairement coupé. La tâte seule, une petite tête
us ROIS «M BUL 11
d'émouchet, regard d'acier et bec de proie, restait impassible avec ses trois cheveux blancs hérissés et les mille petites rides de son cair racorni au feu. Le roi qui n'umait pas les scènes et que cette entrevue gênait un peu, s'en tira par un ton d'enjouement, de cordialité cavalière :
— Eh bien! général, dit-il en venant vers lui les mains tendues, c'est vous qui aviez raison... J'ai trop rendu la lM*ide... Je me suis fait secouer, et raide.
Puis, voyant que le vieux serviteur inclinait le genou, il le releva d'un mouvement plein de noblesse et rétreignit contre sa poitrine longuement. Personne, par exemple, n'aurait pu empêcher le duc de s'agenouiller devant sa reine, à qui la caresse respectueusement passionnée de cette antique moustache sur sa main causa une émotion singulière.
— Ah! mon pauvre Rosen!... mon pauvre Rosen!... murmura-t-elle.
Et doucement elle fermait les yeux pour qu'on ne vit pas ses larmes. Mais toutes celles qu'elle versait depuis des années avaient laissé leur trace sur la soie délicate et froissée de ses paupières de blonde, avec 'les veilles, les angoisses, les inquiétudes, ces meurtrissures que les femmes croient garder au plus pro fond de l'être et qui remontent à la surface, comme les moindres agitations de l'eau la sillonnent de plis visibles. L'espace d'une seconde, ce beau visage aux lignes pu/es eut une expression fatiguée, douloureuse, qui n'échappa point au vieux soldat, c Gomme elle a
souffert! i pensait-il en la regardant; et pour cacher son émotion, lui aussi, il se releva brusquement, se tourna vers son fils et sa bru restés à l'autre bout du salon, et, du même air farouche qu'il criait dans les rues de Leybach : < Sabre haut!... Chargez la ca« naillel... » commanda :
— Colette, Herbert, venez saluer votre reine.
Le prince Herbert de Rosen, presque aussi grand que 30Q père, avec une mâchoire de cheval, des joues innocentes et poupines, s'approcha, suivi de sa jeune femme. (1 marchait péniblement, appuyé sur une canne. Huit mois auparavant, aux courses de Chantilly, il s'était cassé la jambe, défoncé quelques côtes; et le générai ne manqua pas de faire remarquer que, sans cet accident qui avait mis la vie de son fils en danger, tous deux auraient couru s'enfermer dans Raguse.
— J'y serais allée avec vous, mon père! interrompit la princesse d'un ton héroïque qui jurait avec son nom de Colette et son petit nez de chatte spirituel et gai sous un ébouhffement de boucles légères.
La reine ne put s'empêcher de sourire et lui tendit la main cordialement. Christian, tortillant sa moustache, dévisageait, avec un intérêt d'amateur, une curiosité avide, cette Parisienne frétillante, ce joli oiseau de la mode au long et chatoyant plumage, tout en jupes et tout en volants, et dont la gentillesse parée le changeait des grands traits et du type majestueux de là-bas. < Diable d'Herbert! oîi a-t-ilpuse procurer un. bijou pareil? » se disait-il en enviant son ancien cama^
rade d'enfance, ce grand dadais aux yeux à fleur de tète, aux cheveux divisés et plaqués à la russe sûr un front court et trop étroit; puis l'idée lui vint que si ce type de femme manquait en Olyrie, à Paris il courait les rues, et l'exil lui parut définitivement supportable. Du reste, cet exil ne pouvait pas durer longtemps. Les lUyriens en auraient vite assez de leur République. C'était une affaire de deux ou trois mois à passer loin du pays, des vacances royales qu'il fallait employer aussi gaiement que possible.
— Comprenez- vous cela, général, disait-il en riant... on a déjà voulu me faire acheter une maison... C'est un monsieur, un Anglais qui est venu ce matin... Q s'engageait à me livrer un hôtel magnifique, meublé, tapissé, chevaux à l'écurie, voitures dans la remise, linge, argenterie, service, personnel, le tout en quarante-huit heures et dans le quartier qui me plairait le mieux.
— Je connais votre Anglais, Monseigneur... c'est Tom Lévis, l'agent des étrangers...
— Oui, il me semble bien... un nom dans ce goûtlà... Vous avez eu affaire à lui?
— Oh! tous les étrangers en arrivant à Paris reçoivent la visite de Tom et de son cab... Mais je souhaite à Votre Majesté que la eonnaissanoe en reste là...
L'attention particulière avec laquelle le prince Herbert, dès qu'on parla de Tom Lévis, se mit à considérer les rubans de ses souliers découverts sur la rayure de ses bas de soie, le regard furtif que la princesse jetait
Ik tes ROIS EN EXIL
à son mari avertirent Christian que s'il a^eaii besoin de renseignements sur l'illustre faiseur de la nie Royale, les jeunes gens pourraient lui en fournir. Mais en qpoi les services de l'agence Lévis pouvaient-ils lui ètlro utiles? Il ne désirait ni maison, ni voiture et comptait bien passer à l'hôtel les quelques mois de leur séjour à Paris.
— N'est-ce pas votre avis, Frédériqueî
— Oh! certainement, c'est plus sage... répondit la reine, quoique au fond du cœur elle ne partageât pas les illusions de son mari ni son goût pour les installations provisoires.
A son tour le vieux Rosen hasarda quelques obser* valions. Cette vie d'auberge ne lui semblait guère convenir à la dignité de la maison d'Illyrie. Paris, en ce moment, était plein de souverains en exil. Tous y figuraient de façon somptueuse. Le roi de Westphalie occupait rue de Neubourg une magnifique résidence, avec un pavillon annexe pour les services administratifs. Aux Champs-Elysées, l'hôtel de la reine de Galice était un véritable palais d'un luxe, d'un train royal. Le roi de Palerme avait maison montée à Saint-Mandé, nombreux chevaux à l'écurie, tout un bataillon d'aides de camp. Il n'y avait pas jusqu'au duc de Palma qui, dans sa petite maison de Passy, n'eût un semblant de cour et toujours cinq ou six généraux à sa table.
— Sans doute, sans doute, disait Christian impatienté... mais ce n'est pas la même chose... Ceux-là ne cmitteront plus Paris... C'est. entendu, définitif, ianAi»
LES BOIS BU niL i^
îfae nous... D'tiUeurs il 7 a une boDiie rais<m pour que nous n'achetions pas de palais, ami Rosea. On nous * tout prîs, là-bas... Quelques cent mille francs chei les- Rothschild de Naples et notre pauvre diadème que M"^ de Silvis a sauvé dans un carton à chapeau, voilà tout ce qu'il nous reste... Dire que la marquise a fait ce grand voyage de Texil, à pied, sur mer, en wagon, en voiture, avec son précieux carton à la main. C'était si drôle, si drôle!...
Et Tenfantillage reprenant le dessus, il se mit à rir» de leur détresse comme de la chose la plus plaisante du monde.
Le duc ne riait pas, lui.
— Sire, dit-il si ému que toutes ses vieilles rides en tremblaient, vous me faisiez Thonneur de m'assurer tout à l'heure que vous regrettiez de m'avoir laissé s» longtemps loin de vos conseils et de votre cœur... Eh lÂen! Je vous demande une faveur en retour... Tant que votre exil durera, rende&moi les fonctions que j'occupais à Leybach, près de Vos Majestés.., chef de la maison civile et militaire.
— yoye.wous l'ambitieux! fit le roi gaiement Puis avec amitié :
— Mais il n'y a plus de maison, mon pauvre général^ pas plus civile que mihtaire... La reine a son chape» lain et deux femmes... Zara, sa gouvernante... Moi j'ai emmené Boscovich pour la correspondance et maître Lebeau mmr me raaer le m^atoa... Et c'esi tout*..
16 tES ROIS EN EXIL
— En ce cas, je vais encore solliciter... Votre Majesté voudra-t-elle bien prendre mon fils Herbert pour aide de camp et donner à la reine comme lectricj et dame d*honneur la princesse ici présente?...
— C'est accordé pour ma part, duo, dit la reine en tournant son beau sourire vers Colette, tout éblouie de sa nouvelle dignité.
Quant au prince, il eut pour remercier son souverain, qui lui octroyait un brevet d'aide de camp avec la même bonne grâce, un gracieux hennissement dont il avait pris l'habitude à force de vivre au Tattershal.
— Je présenterai les trois nominations demain matin à la signature, ^ajouta le général d'un ton respectueux mais bref, indiquant qu'il se considérait déjà comme entré en fonctions.
En eiitendant cette voix , cette formule qui l'avaient si longtemps et si solennellement poursuivi, le jeune roi laissa voir sur sa figure une expression de découragement et d'ennui, puis il se consola en regardant la princesse que le bonheur embellissait, transfigurait, comme il arrive à ces mignons visages sans traits qui sont tous dans le voile piquant et déplacé sans cesse de leur physionomie. Songez ! dame d'honneur de la reine Frédérique, elle, Colette Sauvadon, la nièce à Sauvadon le gros marchand de vins de Bercy ! Qu'est-ce qu'on dirait rue de Varennes, rue Saint-Dominique, dans ces salons si exclusifs oii son mariage avec Herbert de Rosen l'avait fait admettre aux grands jours,
mais jamais dans rintimité! Déjà sa petite imagination mondaine voyageait dans une cour de fantaisie. Elle «ongeait aux cartes de visite qu'elle se ferait faire, à tout un renouveau dô toilettes, une robe aux couleurs d'niyrie, avec des cocardes pareilles pour les têtières des chevaux... Mais le roi parlait auprès d'elle :
— C'est notre premier repas sur la terre d'exil, disaitil à Rosen d'un ton demi- sérieux, à dessein emphatique... Je veux que la table soit gaie et entourée de tors nos amis.
Et voyant l'air effaré du général devant cette brusque invitation :
— Ah ! oui, c'est vrai, l'étiquette, la tenue... Dame ! nous nous sommes déshabitués de tout cela depuis le siège, et le chef de notre maison va trouver bien dea réformes à faire... Seulement je demande qu'elles ne commencent que demain.
A ce moment, entre les deux battants largement écartés de la porte, le maître d'hôtel annonça le dîner de Leurs Majestés. La princesse se dressait déjà toute glorieuse pour prendre le bras de Christian; mais il alla l'offrir à la reine et, sans s'inquiéter des autres eonvives, la conduisit dans la salle à manger. Tout le cérémonial de la cour n'était pas resté, quoi qu'il en dît, au fond des casemates de Raguse.
La transition du soleil aux lumières saisit les invités en entrant. Malgré le lustre, les candélabres, deux grosses lampes posées sur les buffets, on y voyait à peine, comme si le jour, brutalement chassé avant
l'iieiffe, avait laissé sur les choses l'hésitation d*un crépuscule. Ce qui ajoutait à cette tristesse d'apparence, c'était la longueur et la disproportion de la table avec le petit nombre des convives, une table que Ton avait cherchée dans tout l'hôtel, conforme aux exigences de l'étiquette, et où le roi et la reine prirent place ensemble à l'un des bouts, sans personne à leurs côtés ni en face. Ceci remplit d'étonnement et d'admiration la petite princesse de Rosen. Dans les derniers temps de l'empire, admise à un dîner aux Tuileries, elle se souvenait bien d'avoir vu l'empereur et l'impératrice bourgeoisement assis en face l'un de l'autre, comme les premiers mariés venus à leur repas de noces. « Ah ! voilà, se dit la petite cooodette, fermant son éventail d'un geste résolu et le posant près d'elle, à côté de ses gants. La légitimité !... n n'y a que ça. » Cette pensée transformait, à ses yeux, cette espèce de table d'hôte dépeuplée dont Taspect rappelait les splendides auberbies de la Corniche Itali jnne, entre Monaco et San- Remo, au commencement de la saison, quand le gros des touristes n'est pas encore arrivé. Le même bariolage de monde et de toilettes : Christian en veston, la reine dans son amazone de voyage, Herbert et sa femme en watteau des boulevards, la robe de franciscain du Père Alphée, le chapelain de la reine, frôlant le semi-uniforme chamarré du général. Rien de moins imposant en somme. Une seule chose eut de la grandeur, la prière du chapelain appelant la bénédiction divine sur ce premier repas de l'exil :
lES aois ER Exn. 19
Qaœ sttmus sumpturi prima die in exilio...
disait le moine, les mains étendues; et ces mots lentement récités semblèrent prolonger bien loin dan» l'avenir les courtes vacances du roi Christian.
— Amen! répondit d'une voix grave le souverain dépossédé, comme si, dans le latin de TEglise, il venait enfin de sentir les mille liens brisés, encore animés et frémissants, que traînent — comme des arbres arrachés leurs racines vivantes — les bannis de tous les temps.
Mais sur cette -nature de Slave , caressante et polie, les impressions les plus fortes ne tenaient pas. A peine assis, il reprit sa gaieté, son air absent, et se mit à causer beaucoup, s'appliquant, par égard pour la Parisienne qui était là, à parler français, très purement, çiais avec un léger zézaiement italien qui allait bien à son rire. Sur un ton héroï-comique, il raconta certainsépisodes du siège : Tinstallation de la cour dans les casemates et la singulière figure qu^y faisait, avec sa toque à plume verte et son plaid, la marquise gouvernante Eléonore de Silvis. Heureusement que l'innocente dame dînait dans la chambre de son élève et ne pouvait entendre les rires provoqués par les plaisanteries du roi. Boscovich et son herbier lui servirent ensuite de cible. On eût dit vraiment qu'il voulait, à force de gaminerie, se venger de la gravité des cir^ constances. Le conseiller aulique Boscovich, petit homme sans âge, peureux et doux, aveo des yeux delapin qui regardaient toijuours de côté, était un juri9-
20 U8 IDI8 m EXIL
consulte savant, fort passionné pour la botanique. A Raguse, les tribunaux étant fermés, il passait son temps à herboriser, sous les bombes, dans les fossés des fortifications; héroïsme bien inconscient d'un esprit tout à sa manie, et qui se préoccupait uniquement, dans rimmense désarroi de son pays, d'un herbier magnifique resté aux mains des libéraux.
— Tu penses, mon pauvre Boscovich, disait Christian pour l'effrayer, quel beau feu de joie ils ont dû faire de ces entassements de fleurs séchées... à moins .que la République, étant trop pauvre,* n'ait imaginé de tailler dans tes gros buvards gris des capotes de rechange pour ses miliciens.
Le conseiller riait comme tout le monde, mais avec des mines effarées, des c Ma cbe,.. ma. cbe » qui trahissaient ses peurs enfantines.
— Que le roi est charmant !... qu'il a de l'esprit !... et quels yeux !... pensait la petite princesse vers qui Christian se penchait à chaque instant, cherchant à diminuer la distance que le cérémonial mettait entre eux.
C'était plaisir de la voir s'épanouir sous la complaisance évidente de cet auguste regard, jouer avec son éventail, pousser de petits cris, renverser sa taille souple oii palpitait le rire en ondes sonores et visibles. La reine, par son attitude, la conversation intime qu'elle avait avec le vieux duc son voisin, semblait s'isoler de cette gaieté débordante. A deux ou trois reprises, quand on parla du siège, elle dit quelques mots, et chaque fois pour mettre en lumière la bra-
voure du roi, sa science stratégique, puis elle reprenait son aparté. A demi-voix le général s'informait des gens de la cour, de ses anciens compagnons qui, plus heureux que lui, avaient suivi leurs princes à Raguse. Beaucoup y étaient restés, et à chaque nom que prononçait Rosen , on entendait la reine répondre de sa voix sérieuse un : c Mort!... mort !... » note funèbre sonnant le glas de ces pertes si récentes. Pourtant, après le diner, quand on fut rentré dans le salon, Frédérique s'égaya un peu ; elle fit asseoir Colette de Rosen sur un divan à côté d'elle, et lui parla avec cette familiarité affectueuse dont elle se servait pour attirer les sympathies et qui ressemblait à la pression de sa belle main tendue, fine aux doigts mais forte de paume, et vous communiquant sa bienfaisante énergie. Puis tout à coup :
— Allons voir coucher Zara, princesse.
Au bout d'un long corridor encombré, comme le reste de l'appartement, de caisses empilées, de malles ouvertes, d'où débordaient le linge, les effets, dans le grand désordre de l'arrivée, s'ouvrait la chambre du petit prince, éclairée par une lampe à l'abat-jour surbaissé dont la clarté s'arrêtait juste au niveau des rideaux bleuâtres du lit. Une servante dormait assise sur une malle, la tête enveloppée dans sa coiffe blanche et ce grand fichu bordé de rose qui complète la coiffure des femmes dalmates. Près de la table, U gouvernante, légèrement appuyée sur son coude, m livre ouvert sur les genoux, subissait, elle aussi« ]'in<
S2 us ROIS IN Kza
fluence soporifique de sa lecture et gardait même dans le sommeil cet air romanesque et sentimental que le roi raillait si fort. L'entrée de la reine ne la réveilla pas; mais le petit prince, au premier mouvement de la moustiquaire de gaze dont sa couchette était voilée, étendit ses petits poings et fit l'effort de se redresser, les yeux ouverts, le regard perdu. Depuis quelques mois, il était tellement liabitué à être levé en pleine nuit, précipitamment habillé, pour des fuites ou des départs, à voir autour de lui au réveil des endroits nouveaux et de nouveaux visages, que son sommeil avait perdu sa bonno unité, n'était plus ce voyage de 1 dix heures au pays des rêves que les enfants accomplissent au souffle continu, réguUer, presque insaisis- ^ sable de leur petite bouche entr'ouverte. i
— Bonsoir, maman, dit-il tout bas... Est-ce qu'il faut nous sauver encore?
On sentait, dans cette exclamation résignée et touchante, l'enfant qui a beaucoup souffert, et d'un mal- ^ heur trop grand pour lui.
— Non, non, mon chéri, nous sommes en sûreté^ cette fois... Dormez, il faut dormir.
— Ohl tant mieux alors... Je vais retourner avec ie géant Robistor dans la montagne de verre... J'étais si bien.
— Ce sont les histoires de M"» Bléonore qui lui troublent les idées, dit la reine doucement... Pauvre petit! la vie est si noire pour lui... Il n'y a que les contes qui l'amusent... U faudra pourtant bien
66 décider à lui mettre autre chose dans la tète. Tout en parlant, elle redressait Toreiller de l'enfant, rinstallait dans son repos avec des gestes de caresse* comme aurait fait une simple bourgeoise, ce qui renversait toutes les idées grandioses de Colette de Rosen sur la royauté. Puis, comme elle se penchait pour embrasser son fils, il lui demanda à Toreille si c'était le canon ou la mer qu'on entendait gronder au loin. La reine écouta une seconde un roulement confus, perpétuel, qui par instant faisait craquer les cloisons et trembler les vitres, enveloppait la maison du sol au faite, diminuait pour se renouveler, augmentait tout à coup pour fuir dans des étendues de bruit sem* blable.
— Ce n'est rien... C'est Paris, mon fils... Dormez. Et ce petit tombé du trône, à qui l'on avait parlé de Paris comme du refuge, se rendormit avec confiance, bercé par la ville des révolutions.
Quand la reine et la princesse revinrent au salon, elles y trouvèrent une femme jeune et de fort grand air causant debout avec le roi. Le ton familier de l'entretien, la distance respectueuse où se tenait le reste de l'auditoire indiquaient que c'était là un personnage l'importance. La reine eut un cri ému *
— Maria!
— Frédérique !
Et le même élan de tendresse les jeta dans leurg bras ouverts. A une muette interrogation de sa femme, Herbert de Rosen nomma la visiteuse. C'était la reme
de Païenne. Un peu plus grande et plus mince que sa cousine d'Illyrie, elle semblait avoir quelques années de plus. Ses yeux noirs, ses cheveux noirs relevés à plat sur le front, son teint 'mat, lui donnaient l'aspect d'une Italienne, bien qu'elle fût née à la cour de Ba* vière. Il n'y avait d'allemand en elle que la raideur de la taille longue et platep<J|expressionJiautain^^ sourire et je ne sais quoi de fagoté, de discord dans la toilette qui distingue les femmes d'outre-Rhin. Frédérique, orpheline de bonne heure, avait été élevée à Munich avec cette cousine; et séparées par la vie, elles s'étaient gardé l'une à l'autre une vive affection.
— Vois-tu, je n'ai pas pu attendre, disait la reine de Paleime en lui tenant les mains. Gecco ne rentrait pas... je suis venue sans lui... Il me tardait tant... J'ai si souvent pensé à toi, à vous... Oh! ce canon de Raguse, de Vincennes, la nuit, je croyais l'entendre...
— Il n'était que l'écho de celui de Caserte, interrompit Christian, faisant allusion à l'héroïque attitude qu'avait eue, quelques années auparavant, cette reine exilée et déchue comme eux.
Elle soupira :
— Ah! oui, Caserte... on nous a laissés bien seuls, nous aussi... Quelle pitié! Gomme si toutes les couronnes ne devaient pas être solidaires... Mais maii^ tenant, c'est fini. Le monde est fou...
Puis, se tournant vers Christian :
^ C'est égsd! mon compliment, cousin... vous êtes tombé en roi.
— Oh ! dit-il en montrant Frédériqup, le vrai roi de nous deux...
Un geste de sa femme lui ferma la bouche... Il s'in* dina en souriant, fit une pirouette :
— Allons fumer, Herbert! dit-il à son aide de camp.
Et tous deux passèrent sur le balcon.
La soirée était chaude et splendide, le jour à peine éteint dans Téblouissement du gaz où il mourait en lueurs bleues. La masse noire des marronniers des Tuileries entretenait un souffle d'éventail autour d'elle et dans le ciel au-dessus avivait l'éclat des étoiles. • Avec ce fond de fraîcheur, cet espace pour les bruits de la foule, la rue de Rivoli perdait l'aspect étouffant des rues de Paris l'été; mais on sentait pourtant l'immense circulation de la ville vers les Champs- Elysées, leurs concerts en plein air sous des girandoles de feu. Le plaisir que l'hiver enferme derrière les chaudes tentures des croisées closes chantait librement, riait, courait le plaisir, en chapeaux de fleurs, en mantilles flottantes, en robes de toile dont an réverbère au passage éclairait l'échancrure sur un cou blanc serré d'un ruban noir. Les cafés, les glaciers, débordaient sur les trottoirs avec des bruits de monnaie, des appels, des tintements de verres.
— Ce Paris est inouï, disait Christian d'Illyrie en poussant sa fumée devant lui dans l'ombre... L'air n'y
26 LES ROIS Df EXIL
est pas le même qu'ailleurs... il a quelque chose de capiteux, de montant... Quand je pense qu*à Leybach, A cette heu^e-ci tout est fermé, couché, éteint»** Puis sur un ton joyeux :
— Ah çà ! mon aide de camp, j*espère qa*oii va m'initier aux plaisirs parisiens... tu me parais an courant toute fait lancé...
— Ça, oui, Monseigneur, dit Herbert hennissant 4'orgueil satisfait... Au cercle, à TOpéra, partout, ils m'appellent le roi de la Gomme.
Et pendant que Christian se faisait expliquer le sens -de ce nouveau mot, les deux reines qui, pour causer plus librement, étaient entrées dans la chambre de Frédérique, s'épanchaient en longs récits, en tristes •confidences dont on entendait le chuchotement derrière ta persienne entr'ouverte. Dans le salon, le Père Alphée «et le vieux duc causaient à voix basse, eux aussi.
•—Il a bien raison, disait le chapelain, c'est elle qui est le roi... Le vrai roi... Si vous l'aviez vue à cheval, courant nuit et jour les avant-postes... Au fort Saint-Ange, quand il pleuvait du fer, pour donner du cœur aux soldats, elle a fait deux fois le tour des talus, droite et flère, l'amazone relevée sur le bras et la cravache au poing, comme dans son parc de la résidence... Il fallait voir nos marins, quand elle est descendue... Lui, pendant ce temps-là, couraillait Dieu sait oii!... Brave, parbleu! aussi brave qu'elle... mais pas d'étoile, pas de foi... Et pour gagner le ciel, comme pour sauver sa couronne, monsieur le duc, il faut la foi !
LES ROIS m EXIL. 27
Le moinô s'exaltait, grandi dans sa iong^ue robe, et- Rosen était obligé de le calmer :
— Doucement, Père Alphée... Père Alphée, allons,
allons... car il avait peur que Colette les entendît.
Celle-ci restait abandonnée au conseiller Boscovich- 'j[m l'entretenait de ses plantes, mêlant les termes scientifiques aux détails minutieux de ses courses d& botaniste. Sa conversation sentait Therbe fanée et la poussière remuée d'une vieille bibliothèque de campagne. Eh bien! il y a dans les grandeurs un si puissant attrait, l'atmosphère qu'elles répandent grise si fort et si délicieusement certaines petites natures avides à l'aspirer, que la jeune princesse, cette princesse Colette des bals du hig-life, des courses et des premières représentations, toujours à l'avant-garde du Paris qui s'amuse, gardait son plus joli sourire en écoutant les arides nomenclatures du conseiller. H lui suffisait de savoir qu'un roi C'Uusait^ à cette fenêtre, que deux reines échangeaient leurs confidences dans la pièce à côté, pour que ce banal salon d'hôtel où son* élégance s'étalait toute dépaysée, s'emplit de la gran* deur, de la majesté triste qui rend si mélancoliques les vastes salles de Versailles aux parquets cirés, luisants comme leurs glaces. Elle serait restée là, en extase, jusqu'à minuit, sans bouger, sans s'ennuyer, un peu intriguée seulement de la longue conversation qu'avait Christian avec son mari. Quelles graves questions agitaient-ils? quels vastes projets de restaiu*atioa monarchiaue? Sa curiosité redoubla, quand elle les vil
28 IXS B0I8 EN niL
reparaître tous deux, la figure animée, les yeux décifiés et brillants.
— Je sors avec Monseigneur, lui dit Herbert à voi:c basse... mon père vous reconduira.
Le roi s'approcha à son tour : ^- Vous ne m'en voudrez pas trop, princesse... C'est son service qui commence.
— Tous les instants de notre vie appartiennent à Vos Majestés, répondit la jeune femme, persuadée qu'il s'agissait de quelque démarche importante et mystérieuse, peut-être d'un premier rendez-vous de conjurés. Oh! si elle avait pu en être, elle aussi!...
Christian s'était avancé vers la chambre de la reine; mais, près de la porte, il s'arrêta :
— On pleuré, dit-il à Herbert en s'en retournant... Bonsoir, je n'entre pas.
Dans la rue, il eut une explosion de joie, de soulagement, passa son bras sous celui de l'aide de camp, après avoir allumé un nouveau cigare dans le vestibule de l'hôtel :
— Vois-tu, c'est bon de s'en aller seul, en pleine foule, de marcher dans le rang comme les autres, d'être maître de ses paroles, de ses gestes, et, quand une jolie fille passe, de pouvoir retourner la tête sans que l'Europe en soit ébranlée... C'est le bénéfice de l'exil... Quand je suis venu il y a huit ans, je n'ai vu Paris que des fenêtres des Tuileries, du haut des carrosses de gala... Cette fois, je veux tout connaître, aller partout... Sapristi! mais j'y pense.,, je te fais
marcher, marcher, et tu boîtes, mon pauvre Herbert... Attends, nous allons arrêter une voiture.
Le prince voulut protester. Sa jambe ne lui faisait aucun mal. Il se sentait de force à aller jusque là-bas. Mais Christian tint bon :
— Non, non, je ne veux pas que mon guide soit fourbu dès le premier soir.
D bêla un maraudeur qui roulait vers la place de la Concorde avec un bruit de ressorts faussés et des ^claquements de fouet sur Téchine osseuse de sa bête, sauta légèrement, s'installa, en se frottant les mains avec une joie d'enfant, sur le vieux drap bleu des coussins.
— Où allons nous, mon prince? dit le cocher sans se douter qu'il avait parlé si juste.
Et Christian d'Illyrie répondit d'une voix triomphante de collégien émancipé :
— A Mabille I
01 lOTALlSTE
La tête rase et nae soos une petite pline acârée de déeembre, qui givrait de pointes d'aiguille la laine brune de leur froc, deux moines portant la cordelière et la capuce arrondie de l'ordre de Saint-François, descendaient à grands pas la pente de la rue Monsieurle-Prince. Au milieu des transformations da quartier Latin, de ces larges trouées par lesquelles s'en vont en poudre de démolitions l'originalité, les souvenirs du vieux Paris, la rue Monsieur-le-Prince garde sa physionomie de rue écolière. Les étalages de libraires, les crémeries, les rôtisseries, les marehands firipiers, € achat et vente d'or et d'argent », y alternent jusqu'à la colline Sainte-Geneviève, et les étudiants l'arpentent à toute heure du jour, non plus les étudiants de Gavami aux longs cheveux s'échappant d'un oéret de laine, mais de futurs avoués, serrés du haut en bas de leurs ulsters, soignés et gantés, avec d'âiormes serviettes en maroquin sous le bras, et déjà des airs futés
tES ROIS Elf RXIL 8t
et froids d'agents d'affaires; ou bien les médecins de Tavenir, un peu plus libres d'allures, gardant du côté matériel, humain, de leurs études, une expansion de vie physique, comme xa revanche de leur perpétuelle préoccupation de la mort«
 cette heure matinale, des filles en peignoir et en pantoufles, les yeux bouffis de veilles, les cheveux déroulés dans un filet ballant, traversaient la rue pour chercher le lait de leur déjeuner chez la crémière, les unes riant et galopant sous le grésil, les autres très dignes au contraire, balançant leur boite en fer-blanc, et traînant leurs savates, leurs nippes fanées avec la majestueuse indifférence de reines de féerie; et oonune en dépit des ulsters et des serviettes en maroquin, les cœurs de vingt ans ont toujours leur âge, les étudiants souriaient aux belles. « Tiens, Léa. — Bonjour, Clémence. » Ou s'appelait d'un trottoir à l'autre, des rendez-vous se donnaient pour le soir : « A Médicis », ou bien « à Louis Xm » ; et tout à coup, sur un madrigal trop vif ou pris de travers, une de ces indignations de fille stupéfiantes éclatait dans la formule invaiûable : € Passez donc irotre chemin, espèce d'insolent! 9 Peu-» sez que les daix frocs devaient se hérisser au contact de toute cette jeunesse, retournée et riant sur leur passage, mais riant en dessous, car l'un des franciscains, maigre, noir et sec comme une caroube, avait une terrible physionomie de pirate sous ses sourcils embroussaillés, et sa robe que la cordelière serrait à gros pUs bourrus lui dessinait des reins et des muscles
d'athlète. Ni lui, ni son compagnon ne semblaient d'ailleurs s'occuper de la rue dont ils secouaient l'atmosphère à grands pas, l'œil fixe, absorbés, uniquement tendus au but de leur course. Avant d'arriver au large escalier qui descend vers l'Ecole de médecine, le plus âgé fît signe à l'autre :
— C'est ici.
Ici, c'était un hôtel meublé, de piètre apparence, dont l'allée précédée d'une barrière verte à sonnette s'ouvrait entre une boutique de journaux feuilletée de brochures, de chansons à deux sous, d'images coloriées oii le chapeau grotesque de Basile se répétais dans une foule d'attitudes, et une brasserie en soussol portant sur son enseigne : « Brasserie du Rialto », sans doute parce que le service était fait par des demoiselles en coiffures vénitiennes.
— M. Elysée est-il sorti? demanda l'un des Pères en passant au premier étage devant le bureau de l'hôtel.
Une grosse femme, qui avait dû rouler dans bien des garnis avant d'en tenir un pour son compte, répondit paresseusement de sa chaise et sans même consulter la rangée de clefs tristement alignées au casier :
— Sorti, à o'te heure!... Vous feriez ben mieux de demander s'il est rentré ! . . .
Puis un coup d'œil aux robes de bure la faisait changer de ton, et elle indiquait, dans le plus grand trouble, la chamjbre d'Elysée Méraut :
— N« 86, au cinquième, au fond du couloir.
Les franciscains montaient, erraient parmi d'étroits corridors encombrés de bottes crottées et de bottines à hauts talons, grises, mordorées, fantaisistes, luxueuses ou misérables et qui en racontaient long sur les mœurs de « rhabitant » ; mais il n'y prenaient pas garde, les balayaient au passage avec leurs jupes rudes et la croix de leurs grands chapelets, et s'émurent à peine ouand une belle fille, vêtue d'un jupon rouge, la gorge et les bras nus dans un pardessus d'homme, traversa le palier du troisième étage, se pencha sur la rampe pour crier quelque chose au garçon, la voix et le rire éraillés dans une bouche singulièrement canaille. Pourtant ils échangèrent un regard significatif.
— Si c'est l'homme que vous dites, murmura le corsaire avec un accent étranger, il s'est choisi un singulier milieu.
L'autre, le plus vieux, visage intelligent et fin, eut un sourire veloucé de mahce et d'indulgence sacerdotales :
— Saint Paul chez les Gentils ! murmura-t-il. Arrivés au cinquième, les moines eurent encore un
moment d'embarras, la voûte de l'escalier abaissée et très sombre laissant à peine distinguer les numéros et quelques portes ornées de cartes comme celle-ci : € M"* Alice », sans autre signalement de profession, signalement bien inutile du reste, car elles étaient plusieurs concurrentes du même métier dans la maison; et voyez-vous les bons Pères allant frapper chez l'une d'elles à l'improvistel
3i IÇS ROIS EN EXIL
— Il faut rappeler, parbleu! dit le moine aux sourcils noirs, qui fit retentir Thàtel d'un c Monsieur Méraut! 9 militairement accentué.
Non moins vigoureuse, non moins vibrante que 80Q appel, fut la réponse partie de la chambre tout au foad du couloir. Et quand ils eurent (flivert la porte, la voix continua joyeusement :
— C'est donc vous,Père Melchior?.. Pas de veine !... 7/«ti cru qu'on m'apportait une lettre chargée... Entrez tout de même, mes révérends, et soyez les bienvenus.. « vous vous assiérez si vous pouvez.
C'était en efTet, sur tous les meubles, des écroule^ ments de livres, de journaux, de revues, habiUaat et cachantla sordide convention d'un garni de dix-huitiôme ordre, son carreau dérougi, son divan crevé, l'étemel secrétaire empire et les trois chaises en velours mort. Sur le lit, des papiers d'imprimerie confondus avec des vêtements et la mince couverture brune, des liasses d'épreuves que le maitre du logis, encore couché, sabrait à grands coups de crayon de couloir. Ce misérable intérieur de travail, la cheminée sans feu, la nudité poudreuse des murs, étaient éclairés par le jour des toits voisins, le reflet d'un ciel pluvieux sur des ardoises lavées; et le grand front de Méraut, sa face bilieuse et puissante en recevaient l'éolat intelligent et triste qui distingue certains visages qu'on ne rencontre qu'à Part&
— Toiyours roon taudis, voua voyez» Père Melthior> .. Que voulez-vous? Je suia descendu ici à mon
tBS ROIS Klf EXIL B5
arrivée, il y a dix-huit and. Depuis, je n'en ai plus bougé... Tant de rêves, d'espoirs enterrés dans tous les coing... des idées que je retrouve sous de vieilles poussières... Je suis sûr que si je quittais cette pauvre chambre, j'y laisserais le meilleur de moi-même... C'est si vrai que je l'avais gardée en partant là-bas...
— Eh bienl au fait, votre voyage? dit le Père Melchior avec un petit clignement d'œil vers son compagnon... Je vous croyais parti pour longtemps... Qu'est-il donc arrivé? L'emploi ne vous a donc pas convenu?
— Oh ! si nous parlons de l'emploi, répondit Méraut en secouant sa crinière, on n'en pouvait trouver de plus beau... Des appointements de ministre plénipotentiaire, logé au palais, chevaux, caiTosses, domestiques... Tout le monde charmant pour moi, l'empereur, l'impératrice, les archiducs... Malgré tout, je m'ennuyais. Paris me manquait, le Quartier surtout, l'air qu'on y respire, léger, vibrant et jeune... Les galeries de l'Odéon, le livre, frais, feuilleté debout avec deux doigts... ou la chasse aux bouquins, ces bouquins entassés sur la ligne des quais, comme un rempart irritant le Paris studieux contre la futilité et l'égoïsme
de l'autre... Et puis, ce n'est pas encore tout ça — ici ga voix devint plus sérieuse -^ vous connaissez mes idées. Père Melchior. Vous savez ce que j'ambitionnais en acceptant cette place de subalterne.. . Je voulais faire un roi de ce petit homme, un roi vraiment roi, ce qu'on ne voit plus ; l'élever, le pétrir, le tailler pour ce l^and rôle qui les dépasse, les écrase tous, comme ces
36 htS ROIS EN EXIL
armures moyen âge restées dans les vieilles salles d*armes pour humilier nos épaules et nos poitrines étriquées... Ah! ben oui... des libéraux, mon cher, des réformateurs, des hommes de progrès et d'idées nou- "velles, voilà ce que j'ai trouvé à la cour de X... D'afireux bourgeois qui ne comprennent pas que si la monarchie est condamnée, il vaut mieux qu'elle meure en combattant, roulée dans son drapeau, plutôt que de finir dans un fauteuil de ga-ga poussé par quelque Parlement... Dès ma première leçon, ça été une clameur dans le palais... D'où sort-il donc? Que nous veut ce barbare? Alors on m'a prié avec toute sorte de mamours de m*en tenir aux simples questions de pédagogie... Un pion, quoi! Quand j'ai vu ça, j'ai pris mon chapeau et bonsoir les Majestés !...
Il parlait d'une voix forte et pleine dont l'accent méridional frappait toutes les cordes métalliques, et à mesure sa physionomie se transfigurait. La tête, au repos énorme et laide, bossuée d'un grand front audessus duquel se tordait dans un désordre invincible une chevelure noire aigrettée d'un large épi blanc, au nez épais et cassé, à la bouche violente sans un poil de barbe pour la cacher, car son teint avait les ardeurs, les crevasses, les stérilités d'un sol volcanique, la têtes'ani* mait merveilleusement dans la passion. Figurez-vous le déchirement d'un voile, le rideau noir d'un foyer, qu'on relève sur la flambée joyeuse et réchauffante, le déploiement d'une éloquence attachée aux angles des ^euX| du nez et des lèvres, répandue avec le sangr
monté du cœur sur cette face ternie par tous les excès et les veilles. Les paysages du Languedoc, du pays natal de Méraut, pelés, stériles, d'un gris d'oliviers poussiéreux, ont, sous les couchers irisés de leur soleil implacable, de ces splendides flamboiements traversés d'ombres féeriques qui semblent la décomposition d'un rayon, la mort lente et graduée d'un arc-en-ciel.
— Alors, vous voilà dégoûté des grandeurs ? reprit le vieux moine, dont la voix insinueuse, sans résonnance, formait un si grand contraste avec cette explo sidn d'éloquence.
— Certes!... répondit l'autre énergiquement.
— Pourtant, tous les rois ne se ressemblent pas... J'en connais à qui vos idées...
— Non, non. Père Melchior... C'est fini. Je ne. voudrais pas tenter l'épreuve une. seconde fois... A voii les souverains de près, j'aurais trop peur de perdre mon loyalisme.
Après un silence, le malin prêtre fit un détour et ramena sa pensée par une autre porte :
— Cet éloignement de six mois a dû vous faire du tort, Méraut ?
— Mais non, pas trop... D'abord, l'oncle Sauvadon m'est resté fidèle... vous savez, Sauvadoa,mon richard de Bercy... Comme il rencontre beaucoup de monde chez sa nièce la princesse de Rosen et qu'il veuf pouvoir se mêler aux conversations, c'est moi qu'il a chargé de lui donner, trois fois la semaine, ce qu'il appelle « des idées sur les choses ». D est charmant de naïveté, dt
confiance, ce brave homme. « Monsieur Méraut, qu'estce qu'il faut que jiJ' pense de ce livre? — Exécrable. — Pourtant il me semblait... j'entendais dire l'autre soir chez la princesse... — Si vous avez une opinion, ma présence ici est inutile. — Mais non, mais non, mon cher ami... vous savez bien que je n'en ai pas, d'opinion. > Le fait est qu'il en manque absolument et prend les yeux fermés tout ce que je lui donne... Je suis sa matière pensante... Depuis mon départ, il ne parlait plus, faute d'idée... Et quand je suis revenu, il s'est jeté sur moi, faut voir ! J'ai encore deux Valaqiies auxquels je donne des leçons de droit politique... Puis toujours quelque bricole en train... Ainsi je termine en ce moment un Mémorial du siège de Raguse d'après des documents authentiques... Il n'y a pas beaucoup de mon écriture là-dedans... excepté lin dernier chapitre, dont je suis assez content... J'ai les épreuves là. Voulez-vous que je vous le lise î... J'intitule ça V Europe sans rois!
Pendant qu'il lisait son factum royaliste, s'animant, s' émouvant jusqu'aux larmes, le réveil de Thôtel garni mettait, tout autour, des rires de jeunesse, des gaietés de partie fine mêlées au choc des assiettes et des verres, aux notes cassées, sonnant le bois, d'un vieux piano qui jouait un air de bastringue. Contraste étonnant que les franciscains saisissaient à peine, tout à la ,)oie d'entendre cette puissante et brutale apologie de royauté; le grand, surtout, frémissant, piétinant, retenant des exclamations d'enthousiasme, avec un geste
ISS ROIS m ein. 39
d'énergie qui lui serrait les bras sur la poitrine à la fracasser. La lecture finie, il se dressait, marchait à grands pas, débordant de gestes, de paroles :
— Oui ! c'est bien cela... voilà le vrai... le droit di* vin, légitime, absolu. — Il disait lézitixne et assola... — Plus de Parlements... plus d'avocats!... au feu toute la séquelle!
Et son regard pétillait et flambait comme un fagot de la Sainte-Hermandad. Plus calme, le Père Melchior félicitait Méraut sur son livre.
— J'espère que vous le signerez, celui-là.
— Pas plus que le$ autres... Vous savez bien. Père Melchior, que je n'ai d'ambition que pour mes idées... Le livre me sera payé, — c'est l'oncle Sauvadon qui m'a procuré cette aubaine; — mais je l'aurais écrit pour rien, d'aussi grand goût. C'est si beau de noter les annales de cette royauté à l'agonie, d'écouter le souffle décroissant.du vieux monde battre et mourir dans les monarchies épuisées... Du moins, voilà un roi tombé qui leur a donné une fière leçon à tous... Un héros, ce Christian... Il y a dans ces notes au jour le jour le récit d'une promenade faite par lui sous les bombes, au fort Saint-Ange... C'est d'un crâne I...
L'un des Pères baissa la tète. Mieux que personne il savait à quoi s'en tenir sur cette manifestation héroïque, et ce mensonge plus héroïque encore... Mais une volonté au-dessus de la sienne lui commandait la discrétion. U se contenta de faire un signe à son cornpagnoni qui dit tout à coup à Méraut en se levant :
&d LES ROIS EN EXIL
— Eh bien! c*est pour le fils de ce héros que je viens vous trouver... avec le Père Alphée, aumônier de la cour d'IUyrie... Voulez-vous vous charger d'élever Tenfant royal?
— Vous n'aurez chez nous ni palais, ni grands carrosses, continua le Père Alphée avec mélancolie... ni les générosités impériales de la cour de X... Vous servirez des princes déchus, autour desquels un exil déjà vieux de plus d'un an, et qui menace de se prolonger encore, a fait le deuil et la solitude... Vos idées sont les nôtres... Le roi a bien eu quelques velléités libérales, mais il en a reconnu le néant après sa chute. La reine... la reine est sublime... vous la verrez.
— Quand? demanda l'illuminé, subitement repris par sa chimère de faire un roi de son génie, comme un écrivain fait son œuvre.
Et sur l'heure même, on convint d'un prochain readez-vous.
Lorsque Elysée Méraut pensait à son enfance, — il y pensait souvent, car toutes les impressions fortes de sa vie étaient là, — voici régulièrement ce qu'il voyait : une grande chambre à trois fenêtres, inondées de jouf et remplies chacune par un métier Jacquart à tisser la soie,, tendant comme un store actif ses hauts montants, ses mailles entre-croisées, sur la lumière et la perspective du dehors, un fouillis de toits, de maisons ea escalade, toutes les fenêtres également garnies de métiers où travaillaient assis deux hommes en bras de
chemise alternant leurs gestes sur la trame, comme des pianistes devant un morceau à quatre mains. Entre ces maisons, de petits jardins en ruelle grimpaient la côte, jardinets du Midi brûlés et pâles, arides et privés d'air, pleins de plantes grasses, de cougourdiers montants et que de grands tournesols large épanouis vers le couchant, avec l'attitude penchée des corolles cherchant le soleil, remplissaient de Todeur fade de leurs graines mûrissantes, odeur qu'après plus de trente ans Elysée croyait sentir encore quand il pensait à son fau^ bourg. Ce qui dominait cette vue dur quartier ouvriei bourdonnant et serré comme une ruche, c'était la butte pierreuse sur laquelle on l'avait bâti et quelques vieux moulins à vent abandonnés, anciens nourriciers de la ville, que l'on conservait pour leurs longs services, dressant là-haut le squelette de leurs ailes comme de gigantesques antennes brisées, et laissant se détacher et fuir leurs pierres dans le vent, le soleil et ï'âcre poussière du midi. Sous la protection de ces moulins ancêtres s'étaient gardées là des mœurs et des traditions d'un autre temps. Toute la bourgade, on appelle aussi ce coin de faubourg VencJos de Rey, était, elle est encore ardemment royaliste, et dans chaque atelier on trouvait pendu à la muraille, bouffi, rose et blond, les cheveux longs bouclés et pommadés avec de jolies lumières sur leurs boucles, le portrait — à la mode de 1840 — de celui que les bourgadiers nommaient familièrement entre eux lou Goï (le boiteux). Chez le père d'Elysée, au-dessous de ce cadre il y en avait un autre
ii LES M>IB
plus petit où se détachait sur le bien d*une feuille de papier à lettres un grand cachet de cire ronge avec ces deux mots c Fides^ Spes » en exergue autour d'une croix de Saint-André. De sa place, en faisait aller sa naTCtte, maitre Méraut voyait le portrait et lisait la devise foL,. espérance.». Et sa large face aux lignes sculpturales, vieille médaille frappée sous Antonin, qui avait elle-même le nez aquilin et les contours arrondis de ces Bourbons qu'il aimait tant, se gonflait, s'empourprait d'une fo/;te émotion.
C'était, ce mau* p Méraut, un terrible homme , violent et despote, à qui l'habitude de dominer le bruit des battants et de la masse avait mis dans la voix des éclats et des roulements d'orage. Sa femme, au contraire, effacée et timide, imbue de ces traditions soumises qui font des Méridionales de la vieille roche de véritables esclaves d'Orient, avait pris le parti de no plus prononcer une parole. C'est dans cet intérieur qu'Elysée avait grandi, mené moins durement que ses deux frères, parce qu'il était le dernier venu, le plus chétif. Au lieu de le mettre dès huit ans à la navette, on lui laissait un peu de cette bonne liberté si nécessaire à l'enfance, liberté qu'il employait à courir Tenclos tout le jour et à batailler sur la butte des moulins à vent, blancs contre rouges, catholiques contre huguenots. Ils en sont encore à ces haines, dans cette partie du Languedoc! Les enfants se divisaient en deux camps, choisissaient chacun un moulin dont la pierraille croulante leur servait de projec-
LES R0I9 m fXB. hi
tiies ; aioi*8 les invectives se croisaient, aimaient les frondes, et pendant des heures on se livrait des assauts homériques, termioés toujours tragiquement par quelque fente saignante sur un front de dix ans ou dans le fouillis d'une chevekire soyeuse, une de ces blessures d'enfance qui marquent pour toute la vie sur répiderme tendre, et comme Elysée, devenu homme, en montrait encore à la tempe et au coin des lèvres.
Oh! ces moulins à vent, la mèro^es maudissait^ quand son petit lui revenait au jour^ tombant, tout en sang et en loques. Le père, lui, grondait pour la forme, par habitude, pour ne pas laisser rouiller son tonnerre ; mais à table, il se faisait raconter les péripéties de la bataille et le nom des combattants :
— Tholozan 1... Tholozan 1... il y en a donc encore de cette race !... Ah ! le gueusard. J'ai tenu le père au bout de mon fusil en 1815, j'aurais bien mieux fait de le coucher.
Et alors une longue histoire racontée dans le patois languedocien, imagé et brutal, et qui ne fait grâce ni d'une phrase ni d'une syllabe, du temps où il était allé s'enrôler dans les verdeta du duc d'Ângoulême, un grand général, un saint...
Ces récits entendus cent fois, mais variés par la verve paternelle, restaient dans l'âme d'Elysée aussi profondément que les coups de pierre des moulins sui 6on yisage. Il vivait dans une légende royaUste dont la Bain/ -Henri, le 21 janvier, étaient les dates eonunémorft-
4& LES ROIS Klf eXTL
tives, dans la vénération de princes martyrs bénissant la foule avec des doigts d'évêques, de princesses in* trépides montant à cheval pour la bonne cause, persécutées, trahies, surprises sous la trappe noire d'une cheminée dans quelque vieil hôtel breton. Et pour égayer ce que cette suite de deuils et d'exils aurait eu de trop triste dans une tète d'enfant, l'histoire de la Poule au pot et la chanson du t Vert-Galant » venaient y mêler des souvenirs glorieux et tout l'entrain de la vieille France. Elle était la Marseillaise de l'enclos de Rey , cette chanson du Vert-Galant ! Quand le dimanche, après vêpres, la table calée à grand'peine sur la pente du petit jardin, les Méraut dînaient au bon de ïair^ comme on dit là-bas, dans l'atmosphère étouffante qui suit la journée d'été où la chaleur amassée au sol, au crépi des murs, se dégage plus forte, plus insalubre que de l'éclat du soleil plein, quand le vieux bourgadier entonnait d'une voix célèbre parmi les voisins : « Vive Henri Quatre, vive ce roi vaillani... », tout se taisait alentour, dans l'enclos. On n'entendait que le déchirement sec des roseaux de clôture se fendant sous la chaleur, les élytres criards de quelque cigale attardée, et l'antique chant royaliste se déroulant majestueusement sur sa mesure de pavane avec des raideurs de chausses bouffantes et de jupes en vertugadin. Le refrain se chantait en chœur : A la santé de notre roi, — c'est un Henri de bon aloi, — qui fera le bien de toi^ de moi. 9 Ce « c?e toi, de moi », hythmé et fugué, amusait beaucoup Elysée et ses frères, qui
le chantaient en se poussant, en se bousculant, ce qui leur valait toujours quelque bourrade du père ; mais la chanson n'était pas interrompue pour si peu et se continuait au milieu des coups, des rires, des sanglots, comme un cantique de possédés sur la tombe du iiacre Paris.
Toujours mêlé aux fêtes de famille, ce nom de roi prenait pour Elysée, en dehors du prestige qu'il garde dans les contes de fées et « l'histoire racontée pour les enfants », quelque chose d'intime et de familial. Ce qui ajoutait à ce sentiment, c'était les lettres mystérieuses sur papier-pelurç qui arrivaient de Frohsdorf deux ou trois fois par an pour tous les habitants de Tenclos, des autographes d'une fine écriture à gros doigts, où le roi parlait à son peuple pour lui faire prendre patience... Ces jours-là, maître Méraut lançait sa navette plus gravement que d'ordinaire, et le soir venu, les portes bien closes, il commençait la lecture de la circulaire, toujours la même proclamation douceâtre aux mots vagues comme l'espoir : « Français, on se trompe et on vous trompe... » Et toujours le cachet immuable : Fides, spës. Ah ! les pauvres gens, ce n'était . pas la foi ni l'espérance qui leur manquaient.
— Quand le roi reviendra, disait maître Méraut, je m'achèterai un bon fauteuil... Quand le roi reviendra, nous changerons le papier de la chambre.
Plus tard, après son voyage à Frohsdorf, la formule fut changée :