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— Quand j'ai eu rhonneur de voir le roi... disait-il à tout propos.
Le bonhomme avait ea effet accompli son pèleri« nage, vrai sacrifice de temps et d'argent pour ces o\h vriers de la bourgade, et jamais Hadji revenant de U Mecque n'en rapporta un pareil éblouissement. L'entrevue avait été pourtant bien courte. Aux fidèles introduits en sa présence, le prétendant avait dit : « Ah ! vous voilà... » sans que personne pût trouver rien à répondre à cet accueil affable, Méraut encore moins que les autres, suffoqué par Témotion et les yeux tellement brouillés de larmes qu'il ne put pas même voir les traits de l'idole. Seulement, au départ, le duc d'Athis, secrétaire des commandements, l'avait longuement interrogé sur l'état des esprits en France; et l'on se figure ce que dut répondre l'exalté tisserand qui n'était jamais sorti de l'enclos de Rey :
— Mais qu'il vienne, coquin de bon sort ! qu'il vienne vite notre Henri... on se languit tant de le voir...
Là-dessus, le duc d'Athis , enchanté du renseignement, le remerciait beaucoup et brusquement lui demandait :
— Avez-vous des enfants, maître Méraut ?
— J'en ai trois, monsieur le duc.
— Des garçons ?
— Oui... trois enfants... répétait le vieux bourgadier (car dans le peuple là-bas , les filles ne comptent pas pour des enfants).
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— Bien... J'en prends bonne note... Monseigneur s'en souviendra le jour venu.
Alors M. le duc avait tiré son calepin, et cra... cr«... Ce era... cra... avec lequel le brave homme exprimait le geste du protecteur écrivant le nom des trois fil» Méraut, faisait invariablement partie du récit coUec* tienne dans ces annales de famille attendrissantes par l'immuabilité de leurs moindres détails. Désormais, aux temps de chômage, quand la mère s'effraya do voir son mari vieillir, et s'épuiser la petite réserve du ménage, ce cra,.. cra... répondit à ses inquiétudes timidement exprimées pour l'avenir des enfants :
— Sois donc tranquille, va !... le duo d'Athis a pris bonne note.
Et devenu subitement ambitieux pour ses fils, lo vieux tisserand, qui voyait les aînés déjà partis et enserrés dans l'étroite route paternelle, reporta sur Elysée toutes ses espérances et ses désirs de grandeur. On l'envoya à l'institution Papel, tenue par un de ces réfugiés espagnols qui remplirent les villes du Midi après la capitulation de Marotte. C'était au fond du qfiartier des Boucheries, dans une maison délabrée, moisie, à l'ombre de la cathédrale, comme le témoignaient ses petites vitres verdies et les lézardes saipêtrées de ses murs. Pour y arriver, on suivait la file des boutiques hérissées de grilles et de fers de lance, d'oîi pendaient d'énormes quartiers de viande entourés d'un bourdonnement malsain, un lacis de rues étroites aux pavés toujours gluants et rouges de quelque dé-
tritus. En y songeant, plus tard, il semblait à Elysée avoir Vécu son enfance en plein moyen âge, sous la férule et la corde à nœuds d'un terrible fanatique dont le latin en ous alternait dans sa classe sordide et noire avec les bénédictions ou les colères dos cloches voisines tombant sur le chevet de la vieille église, sur ses assises, ses rinceaux de pierre et les têtes bizarres de ses gargouilles. Ce petit Papel — face énorme et hui- 'leuse, ombragée d'un crasseux béret blanc enfoncé jusqu'aux yeux pour cacher une grosse veine bleue et gonflée qui lui partageait le front des sourcils à la naissance des cheveux, — ressemblait à un nain des tableaux de Velasquez, moins les tuniques éclatantes et le sévère bronzage du temps. Brutal avec cela et cruel, mais gardant sous son large crâne un prodigieux emmagasinement d'idées, une encyclopédie vivante et lumineuse, fermée, aurait-on dit, par un royalisme entêté comme une barre au milieu du front, et que figurait bien le gonflement anormal de l'étrange veine.
Le bruit courait dans la ville que ce nom de Papel en cachait un autre plus fameux, celui d'un cabecilla de don Carlos, célèbre par sa fénoce façon de faire la guerre et de varier la mort. Si près de la frontière espagnole, sa honteuse gloire le gênait et le forçait*à vivre anonyme. Qu'y avait-il de vrai dans cette histoire? Pendant les nombreuses années qu'il passa près de son maître, Elysée , bien qu'il fût l'élève favori de M. Papel, n'entendit jamais le terrible nain prononoer
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une parole, ne le vit jamais recevoir une visite ou une lettre qui pût confirmer ses soupçons. Seulement; lorsque Tenfant devint homme et que, ses études finies, l'enclos de Rey se trouvan irop étroit pour ses lauriers, ses diplômes et les ambitions paternelles, il fut question de l'envoyer à Paris, M. Papel lui donna plusieurs lettres d'introduction pour les chefs du parti légitimiste, lourdes lettres- scellées d'armoiries mystérieuses qui semblaient donner raison à la légende du cabecilla masqué.
Maître Méraut avait exigé ce voyage, car il commençait à trouver que le retour de son roi tardait trop. Il se saigna aux quatre veines, vendit avec sa montre d'or et le clavier d'argent de la mère, la vigne que possède tout bourgadier, et cela simplement, héroïquement, pour le parti.
— Va-1ren voir un peu ce qu'ils font, dit-il à son cadet... qu'est-ce qu'ils attendent? l'enclos se fatigue a la fin des fins.
A vingt ans, Elysée Méraut arriva à Paris, tout bouillonnant de convictions exaltées où l'aveugle dévouement de son père se fortifiait du fanatisme armé de l'Espagnol. Il fut accueilli dans le parti comme un voyageur montant à mi-route, la nuit, dans un wagon de première classe, oii chacun a fait son coin pour dormir. L'intrus vient du dehors, le sang activé par 'air vif et la marche, êvoc un désir communicatif de s'agiter, de causer, de p.'olonger l'insomnie du voyage ; il se heurteà la mauvaise bumeur renfrognée et som-
nolente de gens pelotonnés dans leur fourrure, bercés par le mouyement du train, le petit rideau bleu tiré «ur la lampe, et dont la moiteur alourdie ne craint rien tant que les vents coulis et les invasions dérangeantes. G^était cela Taspect du clan légitimiste sous TempirOy dans son wagon en détresse sur une voie abandonnée. Ce forcené aux yeux noirs, avec sa tête de lion maigre, découpant chaque syllabe à Temporte-pièce, chaque {)ériode à coups de geste, possédant en lui, prête à tout, la verve d'un Suleau, Taudace d'un Cadoudal, <;ausa dans le parti un étonnement mêlé d'effroi. On le trouva dangereux, inquiétant. Sous l'excessive politesse, les marques d'intérêt factice de la bonne éducation, Elysée, avec cette lucidité que garde le Midi français au fond de ses emportements, sentit vite ce qu'il y avait d'égoïste, de maté chez ces gens-là. Selon eux, rien à faire pour le moment; attendre, se calmer surtout, se garder des entraînements et des inconséquences juvéniles. «Voyez Monseigneur... quel exemple il nous donne ! 9 Et ces conseils de sagesse, de modération, allaient bien avec les vieux hôtels du Faubourg, ouatés de lierre, sourds au train de la rue, capitonnés de confort et de paresse derrière leurs portes massives lourdes du poids des siècles et des traditions. On l'invita par politesse à deux ou trois réu* nions poUtiques qui se tenaient en grand mystère, avec toutes sortes de peurs et de précautions, au fond d'un de ces anciens nids à rancunes. Il vit là les grands noms des guerres vendéennes et des fusillades de Qui-
beron, tout le vocable funèbre inscrit au champ de& martyrs^ portés par de bons vieux messieurs près rasés, veloutés de drap fin comme des prélats, la parole douce, toujours empoissée de quelque jujube. Ils arrivaient avec des airs de conspirateurs, ayant tous la prétention d'être filés par la police, laquelle en vérité s'amusait beaucoup de ces rendez-vous platoniques. Le whist installé sous la lumière discrète des hautes bougies à abat-jour, les crânes penchés, luisant comme les jetons, quelqu'un donnait des nouvelles de Frohsdorf, on admirait Tinaltéràble patience des exilés, en s' encourageant à l'imiter. Tout bas, chut ! on se répétait le dernier calembour de M. de Barentin sur l'impératrice, on fredonnait une chansonnette sous le manteau : « Quand Napoléon — vous donnant les étrivières — aura tout de bon — endommagé vos derrières... 9 Pui& effarés de leur audace, les conspirateurs se défilaient un par un, rasant les murs de la rue de Varenne, large et déserte, qui leur renvoyait le bruit inquiétant de leurs pas.
Elysée vit bien qu'il était trop jeune, trop actif pour ces revenants de l'ancienne France. D'ailleurs on nageait alors en pleine épopée impériale, le retour des guerres d'Italie promenait par les boulevards des volées d'aigles victorieuses sous les fenêtres pavoisées. Le fils du bourgadier ne fut pas long à comprendre que l'opinion de l'enclos de Rey n'était pas universellement partagée et que le retour du roi légitime serait plus tardif qu'on ne le &upiv>aait là-bas. Son royalisme n'en
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fut pas entamé, mais il s*éleva, s'élargit dans Tidée, puisque Faction n'était plus possible. Il rêva d'en écrire un livre, de jeter ses convictions, ses croyances, ce qu'il avait besoin de dire et de répandre, au grand Paris qu'il eût voulu convaincre. Son plan fut tout de suite fait : gagner la vie de tous les jours en donnant des leçons, et celles-ci furent vite trouvées ; écrire son livre dans les intervalles, ce qui demanda beaucoup plus de temps.
Comme tous ceux de son pays, Elysée Méraut était surtout un homme de parole et de geste. L'idée ne lui venait que debout, au son de sa voix, comme la foudre attirée aux vibrations des cloches. Nourrie de lectures, de faits, de constantes méditations, sa pensée, qui s'échappait de ses lèvres à flots bouillonnants, les mots entraînant les mots dans une sonore éloquence, sortait lentement, goutte à goutte, de sa plume, venue d'un réservoir trop vaste pour cette filtration mesurée et toutes les finesses de l'écriture. Parler ses convictions le soulageait, puisqu'il ne leur trouvait pas d'autre moyen d'écoulement. Il parla donc aux popoUes^ aux conférences, il parla surtout dans les cafés, ces cafés du quartier Latin qui, dans le Paris accroupi du second empire, quand le livre et le journal se taisaient muselés, faisaient seuls de l'opposition. Chaque buvette alors avait son orateur, son grand homme. On disait « Pesquidoux du Voltaire est très fort, mais Larminat du Procope est bien plus fort que lui. » De fait, il venait là toute une jeunesse instruite, éloquente, l'es-
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nrîi oocapé de choses élevées, renouvelant avec plus de verve les belles discussions politiques et philosophiques des brasseries de Bonn et d'Heidelberg.
Dans ces forges d'idées, fumeuses et bruyantes, où l'or criait ferme, oii Ton buvait plus ferme encore, la verve singulière de ce grand gascon, toujours montée qui ne fumait pas, se grisait sans boire, cette parolo imagée et brutale s*exerçant sur des convictions aussi démodées que les paniers et la poudre, aussi discordantes dans le cadre où elles s'exprimaient que le goût d'un antiquaire au milieu d'articles de Paris, tout cela conquit très vite à Elysée la renommée et un auditoire. A l'heure où le gaz flambe dans les cafés bourrés et ronflants, quand on le voyait paraître sur le seuil avec s i longue taille déhanchée, ses yeux de myope un peu hagards dont l'effort de vision semblait rejeter ses cheveux au vent, son chapeau en arrière, et toujours sous le bras quelque bouquin ou revue d'où sortait un énorme coupe-papier, on se levait, on criait : c Voilà Méraut ! » Et l'on se serrait pour lui faire une grande place où il pût jouer des coudes et gesticuler à son aise. Dès en entrant, ces cris, cet accueil de jeunesse l'exaltaient, puis la chaleur, la lumière, cette lumière du gaz, congestionnante et grisante. Et sur un sujet, unautre-, le journal du jour, le livre ouvert sous rOdéon en passant, il partait, s'échappait, assis, debout, tenant le café avec sa voix, ramenant, groupant les auditeurs du geste. Les parties de dominos s'arrêtaient, les joueurs de billard de l'entresol se penchaient
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«ur l'escalier, la pipe aux dents, la langue queue •d'ivoire à la main. Les vitres, les chopes, les soucou* pes tremblaient comme au passage d'une voiture de poste, et la dame du comptoif disait avec orgueil à tous ceux qui entraient: c Arrivez vite... nous avons M. Méraut. » Ah ! Pesquidoux^ Larminat pouvaient être forts, il les enfonçait tous. 11 devint l'orateur du quartier Oette gloire qu'il n'avait pas cherchée lui suffit, si bien •qu'il s'y attarda fatalement. Tel fut le sort de plus d'un Larminat à cette époque, — belles forces perdues, moteurs ou leviers laissant partir à grand bruit leur vapeur inutile, par désordre, incurie ou direction mauvaise du volant conducteur. Chez Elysée, il y. eut •encore autre chose : sans intrigue, sans ambition, ce Méridional, qui n'avait pris à son pays que la fougue, se considérait comme le missionnaire de sa foi, et il «aontrait bien en effet du missionnaire le prosélytisme infatigable, la nature indépendante et vigoureuse, le désintéressement qui fait bon marché du oasuel, des prébendes, d'une vie même livrée aux plus durs hasards de la vocation.
Certes, depuis dix-huit ans qu'il jetait ses idées en rsemaille dans le Paris de la jeunesse, plus d'un maintenant arrivé très haut et qui disait avec dédain : 4L Ah! oui, Méraut... un vieil étudiant » avait fait le •meilleur de sa gloire des bribes insouciamment dispersées à tous les coins de table où ce singulier garçon -s'asseyait. Ellysée le savait, et quand il retrouvait sous l'habit vert à palmes d'un grand seigneur lettré quel-
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qu'une de ses chimères réduite à la raison dans une belle phrase académique, il était heureux, du bonheur désintéressé d'un père qui voit mariées et riches les filles de son cœur, sans avoir aucun droit à leur tendresse. C'était l'abnégation chevaleresque du vieux tisseur de Fenclos de Rey , avec quelque chose de plus large encore, puisque la confiance au succès manquait, cette confiance inébranlable que le brave père Méraut garda jusqu'à son dernier souffle. La veille même de sa mort, — car il mourut presque subitement d'une insolation, après un de ses dîners au boa de l'air, — ► le vieux chantait à pleine voix : c Vive Henri IV! » Près de passer, les yeux brouillés, la langue lourde, il disait encore à sa femme : « Tranquille pour les enfants... duc d'Athis... pris bonne note... >.Et de ses mains mourantes, il essayait de faire « cra... cra... » sur le drap du lit.
Quand Elysée, prévenu trop tard de ce malheur foudroyant, arriva le matin de Paris, son père était étendu, les mains en croix, immobile et blême, le chevet à la muraille attendant toujours sa tenture neuve. Par la porte de l'atelier laissée ouverte pour le passage de la mort qui écarte, délie, élargit tout autour d'elle, on apercevait les métiers au repos, celui du père, abandonné, pareil à la mâture échouée d'un navire où ne soufflera plus le vent; puis le portrait du roi et le cachet rouge qui avaient présidé à cette vie de travail et de fidélité, et là-haut, tout en haut de l'enclos de Rey, étages et bourdonnant sur sa côte, les vieux moulins
toujours debout, levant leurs bras, au clair du ciel, en des signaux désespérés. Jamais Elysée n'oublia le spectacle de cette mort sereine prenant le travailleui au gîte et lui fermant le regard sur Fhorizon accoutumé. Il en demeura frappé d*envie, lui qui se sentait saisi par le rêve et Taventure, et qui incarnait toutes les illusions chimériques du beau vieillard endormi là.
C'est au retour de ce triste voyage qu'on lui proposa la place de précepteur à la cour de X Sa déconvenue fut si vive, les petitesses, les compétitions, les calomnies envieuses auxquelles il s'était trouvé mêlé, le grand décor de la monarchie regardé de trop près, du côté des coulisses, l'avaient si fort attristé que, malgré son admiration pour le roi d'Ulyrie, une fois les moines partis, la première lièvre d'entraînement tombée, il regretta de s'être décidé aussi vite. Toutes ses tracasseries de là-bas lui revenaient, le sacrifice à faire de sa liberté, de ses habitudes; puis son livre, ce fameux livre toujours en rumeur dans sa tête... Bref, après de longs débats avec lui-même, il se résolut à dire non, et la veille de Noël, l'entrevue toute proche, il écrivit au père Melchiof pour le prévenir de sa décision. Le moine ne protesta pas. Il se contenta de répondre :
c Ce soir, rue des Fourneaux, à l'oflice de nuit... J'espère encore vous convaincre. »
Le couvent des franciscains de la rue des Fourneaux, oit le père Melchior avait les fonctions d'économe, est un des coins les plus curieux, les plus inconnus du
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Paris catholique. Cette maison mère d'un ordre célèbre, cachée mystérieusement dans le faubourg sordide qui grouille derrière la gare Montparnasse, s'intitule aussi : c Commissariat du Saint-Sépulcre. » C'est là que dea moines à tournure exotique, mêlant leur bure voyageuse aux noires misères du quartier, apportent — pour le commerce des reliques — les morceaux de la vraie croix, les chapelets en noyaux d'olives du jardin des Oliviers, les roses de Jéricho, arides et ligneo^es, attendant une goutte d'eau bénite, toute une pacotille miraculeuse ciiangée dans les larges poches invisibles des cagoules en bel argent muet et lourd qu'on dirige ensuite sur Jérusaleui pour l'entretien du tombeau sacré. Elysée avait été conduit rue des Fourneaux par un sculpteur de ses amis, un pauvre artiste en chambre nommé Dreux, qui venait de faire pour le couvent une sainte Marguerite d'Ossuna et simenait le plus de monde possible devant sa statue. L'endroit était si* curieux, si pittoresque, flattait si bien les convictions du Méridional en les rattachant — pour les sauver de la lucidité moderne — au plus lointain des siècles et des pays de tradition, qu'il y revint souvent depuis, à la grande joie de l'ami Dreux, tout fier du succès de sa Marguerite.
Le soir du rendez-vous, il était près de minuit, lorsque Elysée Méraut quitta les rues grondantes du quartier Latin, où les chaudes rôtisseries, les charcuteries enrubannées, les boutiques de victuailles ouvertes, les brasseries à femmes, les garnis d'étudiants.
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fous les débits de prunes de la rue Raciûe et du c Boul Mich B mettaient pour jusqu'au matin l'odeur et le flamboiement d'une ripaille universelle. Sans transition, il tombait dans la tristesse des avenues désertes où le passant, rapetissé par le reflet du gaz, semble ramper plus qu'il ne marche. Le carillon grêle des communautés tintait par-dessus leurs murs dépassés de squelettes d'arbres; des bruits et des chaleurs de paille remuée, d'étables en sommeil, venaient des grandes cours fermées des nourrisseurs; et pendant que la rue large gardait de la neige tombée durant le jour, des blancheurs vagues et piétinées, là-haut, dans les étoiles aiguisées par le froid, le fils du bpurgadier marchant en plein rêve d'ardeur croyante, s'imaginait reconnaître celle qui guida les rois à Bethléem. En la regardant, cette étoile, il se rappelait les Noêls d'autrefois, les blancs Noëls de son enfance céleorés à la -cathédrale, et le retour par les rues fantastiques du quartier des Boucheries, découpées de toits et de lune, vers la table familiale de l'enclos de Rey où les attendait le réveillon : les trois bougies traditionnelles dans la verdure du houx piqué d'écarlate, les eslevenons (petits pains de Noël) sentant bon la pâte chaude et les lardons frits. Il s'enveloppait si bien de ces souve* nirs de famille, que la lanterne d'un chiffonnier longeant le trottoir lui semblait celle que balançait le père Méraut, marchant en tête de la troupe, à ces retours de messe de minuit. .
Ah! pauvre père qu'on ne reverra plus!»».
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Et tandis qu'il causait du passé tout bas avec des ombres chères, Elysée arrivait à la rue des Fourneaux, un faubourg à peine bâti, éclairé d'un réverbère, avec de longs bâtiments d'usine surmontés de leurs cheminées droites, des palissades en planches, des mur& faits de matériaux de démolitions. Le vent soufflait avec violence des grandes plaines de la banlieue. D'ua abattoir voisin venaient des hurlements lamentables^ des coups sourds, un goût fade de sang et de graisse ; c'est là qu'on égorge les porcs sacrifiés à Noël, comm& . aux fêtes de quelque Teutatès.
Le couvent qui tient le milieu de la rue avait son portail large ouvert, et dans sa cour deux ou trois équipages dont les somptueux harnais étonnèrent Méraut. L'ofiîce était commencé; des bouffées d'orgues^ des chants sortaient de l'église^ déserte pourtant et tout éteinte, avec la seule lueur des petites lampesd'autel et les pâles reflets d'une nuit de neige sur la fantasmagorie des vitrauj;. C'était une nef presque ronde, parée des grands étendards de Jérusalem à croix rouge qui pendaient le long des murailles, de statues coloriées un peu barbares, au milieu desquelles la Marguerite d'Ossuna en marbre pur flagellait sans pitié ses épaules blanches, car — ainsi que vous le disaient les moines avec une certaine coquetterie: « Marguerite fut une. grande pécheresse de notre ordre. » Le plafond de bois peint, croisillé de petites poutres, le maître-autel sous une sorte de dais soutenu par des colonnes, le chœur en rotonde boisé de stalles
vides avec un rayon de lune sur la page ouverte du plain-chant, tout se devinait, rien n'était distinct; mais par un large escalier caché sous le chœur, on descendait à réglise souterraine, où — peut-être en souvenir des catacombes — roffice religieux se célébrait.
Tout au bout du caveau, dans la maçonnerie blanche soutenue d'énormes piliers romans, était reproduit le tombeau du Christ à Jérusalem, sa porte basse, sa crypte étroite éclairée d'une quantité d^ petites lampes sépulcrales clignotant — au fond do leurs alvéoles de pierre — sur un Christ en cire teintée, de grandeur naturelle, ses jplaies saignant d'un rose vif dans l'écartement du linceul. A l'autre bout du caveau, oomme une singulière antithèse résumant toute l'épopée chrétienne, s'étalait une de ces reproductions enfantines de la Nativité dont la crèche, les animaux, le bambin, enguirlandés de couleurs tendres, de verdures en papier frisé, sont tirés tous les ans de la boîte aux légendes, tels qu'ils sortirent jadis — plus mal taillés, sans doute, mais bien plus grands — du cerveau d'un illuminé. Comme alors, un troupeau d'enfants et de vieilles femmes avides de tendresse et de merveilleux, de cea pauvres qu'aimait Jésus, se serraient autour de la crèche, et parmi eux, ce qui surprit Elysée, au premier rang de ces humbles fidèles, deux hommes de tenue mondaine, deux femmes élégantes en toilette sombre agenouillées profondément sur les dalles, l'une d'elles tenant un petit garçon qu'elle enveloppait de ses deux bras croisés dans un gr^ta de protection et de prière*
— G*est des reines ! lui dit tout bas une vieille, haletante d'admiration.
Elysée tressaillit, puis s'étant rapproché, reconnut le profil fin, Tallure aristocratique de Christian dlUyrie, et près de lui, la tête brune, osseuse, le front encore jeune et dépouillé du roi de Palerme. Des deux femmes on ne voyait que des cheveux noirs, des cheveux fauves^ et cette attitude de mère passionnée. Âh ! qu'il connaissait bien Méraut, le rusé prêtre qui avait pour ainsi dire mis en scène l'entrevue du jeune prince et de son futur gouverneur. Ces rois dépossédés venant rendre leur hommage au Dieu qui pour le recevoir semblait se cacher, lui aussi, dans cette crypte, cet assemblage de la royauté tombée et d'un culte en détresse, la triste étoile de l'exil guidant vers un Bethléem de faubourg ces pauvres mages déchus, sans cortège et les mains vides, tout cela lui gonflait le cœur. L'enfant, l'enfant surtout, si attendrissant avec sa petite tête penchée vers les animaux de la crèche, la curiosité de son âge tempérée d'une réserve souffrante... Et devant ce front de six ans où l'avenir tenait déjà comme le papillon dans sa coque blonde, Elysée songeait combien de science, de soins tendres il faudrait pour le faire éclore splendidement.
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A COUR A SAIRT-MAROf
Le provisoire de V Hôtel des Pyramides avait duré trois mois, six mois, avec les malles â peine défaites, les sacs bouclés, le désordre et l'incertitude d*un campement. Tous les jours d'excellentes nouvelles arrivaient d'Illyrie. Dépourvue de racines, sur un sol neuf où elle n'avait ni passé, ni héros, la République ne prenait pas. Le peuple se lassait, regrettait ses princes; et des calculs d'une certitude infaillible venaient dire aux exilés : c Tenez-vous prêts... C'est pour demain. » On ne plantait pas un clou dans les appartements, on ne déplaçait pas un seul meuble, sans cette exclamation d'espoir : « Ce n'est plus la peine. » Pourtant l'exil se prolongeait, et la reine ne tardait pas à >;omprendre que ce séjour à l'hôtel dans un tourbilloa d'étrangers» un passage d'oiseaux voyageurs de toute plume, deviendrait contraire à la dignité de leur rang. On leva la tente, on acheta une maison, on s'installa, fie nomade l'exil se fit sédentaire
U8 ROIS en EXIL 6S
C'était à Saiat-Maodë, sur TaveDue Daumosoil, à la hauteur de la rue Herbillon, dans cette partie qui longe le bois, bordée de constructions élégantes, de grilles coquettes laissant voir des jardins sablés, des perrons arrondis, des pelouses anglaises qui donnent Tillusion d'un coin de Tavenue du Bois de Boulogne. Dans ua de ces hôtels s'étaient déjà réfugiés le roi et la reine de Palerme, sans grande fortune, fuyant Teatraine* ment et les quartiers luxueux du hi^-life. La duchesse de Malines, sœur de la reine de Palerme, était venue la rejoindre à Saint-Mandé, et toutes deux attiraient sans peine leur cousine dans ce quartier. En dehors des questions d'amitié, Frédérique désirait se mettre à part de Tentrain joyeux de Paris, protester contre le monde moderne et les prospérités de la République^ éviter cette curiosité qui s'attache aux gens connus et qui lui semblait une injure à sa déchéance. Le roi s'était d'abord récrié sur le lointain de l'habitation, mais il devait y trouver bientôt un prétexte aux longues absences et aux rentrées tardives. Enfin, ce qui primait tout, la vie était moins chère là que partout ailleurs t et l'on y pouvait soutenir son luxe à peu de frais.
L'installation fut confortable. La maison blanche^ haute de trois étages, flanquée de deux tourelles, regardait le bois à travers les arbres de son petit parc, tandis que sur la rue Herbillon, entre les communs et les serres se faisant face, s'arrondissait une grande cour sablée jusqu'au perron que surmontait une marquise supportée en forme de tente par deux longues.
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lances inclinées. Dix chevaux à l'écurie : chevaux de trait, chevaux de selle — la reine montait tous les jours, — la livrée aux couleurs d*niyrie, coiffée en marteaux et poudrée, avec un suisse dont la hallebarde et le baudrier d'or vert étaient aussi légendaires à Saint-Mandé et à Vincennes que la jambe de bois du vieux Daumesnil, tout cela constituait un luxe convenable et presque neuf. Il n'y avait guère en effet plus d'un an que Tom Lévis avait improvisé, avec tous ses décors et accessoires, la scène princière où va se jouer le drame historique que nous racontons.
Eh! mon Dieu, oui, Tom Lévis... En dépit des méfiances, des répugnances, il avait fallu recourli* :à lui* Ce tout petit gros homme était d'une ténaci{é| d'une élasticité surprenantes. Et tant de malices plein son sac, tant de clefs, de pinces-monseigneur, pour ouvrir ou forcer les serrures résistantes, sans compter des façons à lui de gagner le cœur des fournisseurs, des valets, des chambrières, c Surtout pas de Tom Lévis! i On disait toujours cela pour commencer. Mais alors rien n'avançait. Les fournisseurs ne livraient pas à temps leurs marchandises, les domestiques s'insurgeaient, jusqu'au jour où l'homme au cab, apparaissant avec ses lunettes d'or et ses breloques, les tentures descendaient d'elles-mêmes des plafonds, s'allongeaient aux parquets, se nouaient, se compliquaient en portières, rideaux, tapis décoratifs et ouatés. Les calorifères s'allumaient, les camélias montaient dans la serre, et les propriétaires, vite ins-
tallés, n'avaient plus qu'à jouir et à attendre sur les sièges commodes des salons le paquet de factures arrivant de tous lés coins de Paris. Rue Herbillon, c'était le vieux Rosen, le chef de la maison civile et militaire, qui recevait les comptes, payait la livrée, gérait la petite fortune du roi, et si adroitement que, ce 3adre doré donné à leur malheur, Christian et Frédérique vivaient encore largement. Tous deux rois, enfants de rois, ne savaient d'ailleurs le prix d'aucune chose, habitués à se voir en effigie sur toutes les {Hèces d'or, à battre monnaie selon leur bon plaisir; et loin de s'étonner de ce bien-être, ils sentaient au c.on-> traire tout ce qui manquait à leur existence nouvelle, sans parler du vide refroidissant que laisse autour des fronts une couronne tombée. La maison de Saint- Mandé, si simple au dehors, avait beau s'orner en petit palais à l'intérieur, la chambre de la reine rappelant exactement par. ses lampas bleus couverts de vieux Bruges celle du château de Leybach, le cabinet du prince identique à celui qu'il quittait, dans l'escalier les reproductions des statues de la résidence royale, et dans la serre une singerie tiède, garnie de glycines grimpantes 'pour les ouistitis favoris. Qu'était-ce que tous ces petits détails de déUcate flatterie, tau possesseurs de quatre châteaux historiques et de 1 ces résidences d'été entre le ciel et l'eau, les pelouses mourant sous les vagues, dans les îles vertes qu'on appelle « les jardins de l'Adriatique ! i A Saint-Mandé, l'Adriatique c'était le petit lac du
bois, que la reine avait en face de ses fenêtres et qu'elle regardait tristement comme Ândromaque exilée regardait son faux Simoïs. Si restreinte pourtant que fût leur vie, il arrivait à Christian, plus expérimenté que Frédérique , de s'étonner de cette aisance relative :
— Ce Rosen est incroyable... Je ne sais vraiment comment il s'arrange pour suffire à tout avec le peu que nous avons.
Puis il ajoutait en riant :
— On peut être sûr toujours qu'il n'y met pas du sien.
Le fait est qu'en Illyrie, Rosen . était synonyme d'Harpagon. A Paris même, ce renom de ladrerie avait suivi le duc et se trouvait confirmé par le mariage de son fils, mariage conclu dans les agences spéciales, et que toute la gentillesse de la petite Sauvadon n'empêchait pas d'être une sordide mésalliance. Cependant Rosen était riche. Le vieux pandour, qui portait tous ses instincts rapaces et pillaixis écrits dans son profil d'oiseau de proie, n'avait pas fait la guerre LUX Turcs et aux Monténégrins, uniquement pour la gloire. A chaque campagne, ses 'fourgons revenaient l,leins, et le magnifique hôtel qu'il occupait à la pointe de l'île Saint-Louis, tout auprès de l'hôtel Lambert, regorgeait de choses précieuses, tentures d'Orient, meubles du moyen âge et de la chevalerie, tryptiques d'or massif, sculptures, reliquaires, étoffes brodées et lamées, butin de couvents ou de harems entassé dans
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une suite d'immenses salons de réception ouverts seulement une fois lors du mariage d'Herbert et de là fête féerique payée par l'oncle Sauvadon, mais qui depuis, mornes et vérouillés, conservaient leurs richesses derrière les rideaux rejoints, les volets clos, sans craindre nième l'indiscrétion d'un rayon de soleil. Le bonhomme menait là une véritable existence de maniaque, confiné à un seul étage de l'immense hôtel, se contentant de deux domestiques pour tout service, d'un régime de provincial avare, tandis que les vastes cuisines du sous-sol, avec leurs tournebroches immobiles et leurs fourneaux refroidis, restaient aussi fermées* que les appartements de gala.
L'arrivée de ses souverains, la nomination de tous les Rosen aux charges de la petite cour avaient un peu changé les habitudes du vieux duc. D'abord les jeimes gens étaient venus vivre avec lui, leur installation du parc Monceaux — une vraie cage moderne aux barreaux dorés — se trouvant trop loin de Vincennes. Tous les matins à neuf heures, par n'importe quel temps, la princesse Colette était prête pour le lever de la reine et montait en voiture à côté du général, dans ce brouillard riverain que les matins d'hiver et d'été laissent traîner Jusqu'à midi à la pointe de l'ile comme un voile sur le décor magique de la Seine. A cette heure le prince Herbert essayait de reprendre un peu de son sommeil perdu dans un rude service de nuit, le roi Christian ayant dix années de vie de province et de couvre-feu conjugal à rattraper, et pou-
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vant si peu se passer du Paris nocturne que, les théâtres et les cafés fermés, il trouvait en sortant du club un charme à arpenter les boulevards déserts, : secs et sonores ou luisants d*eau, avec la ligne des réverbères comme une garde de feu tout au bord de la longue perspective.
A peine arrivée à Saint-Mandé, Colette montait près de la reine. Le duc, lui, s'installait dans un pavillonchalet attenant aux communs, à la portée du service et des fournisseurs. On appelait cela Tintendance ; et c'était touchant de voir ce grand vieux assis sur son fauteuil de moleskine parmi la paperasse, les classemenU, les cartons verts, recevant et réglant de petites factures bourgeoises, lui qui avait eu sous ses ordres à la résidence tout un peuple d'huissiers galonné.s. Son avarice était telle que, même en ne payant pas pour son compte, chaque fois qu'il devait donner de l'argent, il y avait sur sa figure une contraction de tous les traits, un froncement nerveux des rides, comme si on les lui eût serrées avec le cordon d'un sac; son corps raide et droit protestait, et jusqu'au geste automatique dont il ouvrait la caisse incrustée au mur. Malgré tout, il s'arrangeait pour être : toujours prêt, et subvenir, avec les ressources modestes des princes d'Illyrie, au gaspillage inévitable dans une grande maison, aux charités de la reine, aux largesses du roi, même à ses plaisirs qui comptaient dans le budget; car Christian II s'était tenu parole et passait joyeusement son temps d'exil. Assidu
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aut fêtes parisiennes, accueilli des grands cercles, recherché dans les salons, son profil narquois et fin entrevu dans la confusion animée des premières loges ou l'élan tumultueux d'un retour de courses, avait pris place désormais dans les médaillons connus du « tout Paris », entre la chevelure hardie d'une actrice en vogue et la figure décomposée de ce prince royal en disgrâce qui roule les cafés du boulevard en attendant que sonne pour lui Theure du règne. Christian menait la vie oisive et si remplie de la jeune Gomme. L'après-midi au jeu de paume ou au skating^ puis le Bois, une visite au jour tombant dans certain boudoir chic dont il aimait la tenue luxueuse et l'excessive liberté de paroles ; le soir, les petits théâtres, le foyer de la danse, le cercle et surtout le jeu, un maniement de cartes où l'on eût i «^trouvé son origine bohème, la passion du hasard et de tous ses pressentiments. Il ne sortait presque jamais avec la reine, excepté le di-* manche pour la mener à l'église de Saint-Mandé, et ne la voyait guère qu'aux repas. Il craignait cette nature raisonnable et droite, toujours préoccupée de devoir, et dont la méprisante froideur le gênait comme une conscience visible. C'était le rappel à ses charges de roi, aux ambitions qu'il voulait oublier; et trop faible pour se révolter en face contre cette domination muette, il aimait mieux fuir, mentir, se dérober. De son côté, Frédérique connaissait si bien ce tempérament de Slave ardent et mou, vibrant et fragile ; elle avait eu tant de fois à pardonner les écarts de cet
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homme enfant^ ((«i gardait tout de Tenfaaee, la grâce, le rire, jusqu'à la cruauté de caprice; elle Tavait vu si souvent à genoux devant elle après une de ces fautes où il jouait son boaheur et sa dignité, qu'elle s'était complètement découragée du mari. et ,d^ Thomme» s'il lui restait encore des égards pour le roi.r.Et çe^débat durait pres(|ue depuis dix ans, bien qu'en appap^nç«Jle ménage fût très uni. A ces hauteurs d'existence, avec les appartements vastes, la domesticité nombreuse, le cérémonial qui écarte les distances et comprime les sentiments, ces sortes de mensonges sont possibles. Mais l'exil allait les trahir.
Frédérique avait d'abord espéré que cette , dure épreuve mûrirait la raison du roi, éveillerait en lui x^s belles révoltes qui font les héros et les vainqueurs. Au contraire, elle voyait grandir dans ses yeux une ivresse de fête et de vertige allumée par le séjour de Paris, son phosphore diabolique, l'incognito, les tentations et la facilité du plaisir. Ah ! si elle avait voulu le suivra, partager cette course folle dans le tourbillon parisien, faire citer sa beauté, ses chevaux, ses toilettes, se prêter de toutes ses coquetteries de femme à la vaniteuse légèreté du mari, un rapprochement aurait été possible. Mais elle restait plus reine que jamais, n'abdiquait rien ie ses ambitions, de ses espérances, et de loin acharnée à la lutte, envoyant lettre sur lettre aux amis de là-bas, protestant, conspirant, elle entretenait* tçutes les cours d'Europe de l'iniquité de leur infortune. Le eonseiller Boscovich écrivait spus sa dictée ; et 4 midi.
quand le roi descendait, elle présentait elle-môme le courrier à la signature. Il signait, parbleu ! il signai/ tout ce qu'elle voulait, mais avec un frisson d*ironi€ au coin des lèvres. Le scepticisme de son milieu rail« leur et l'roid l'avait gagné ; aux illusions du début, par un revirement propre à ces natures extrêmes, avait succédé la conviction formelle que Texil se prolongerait indéfiniment. Aussi quel air d'ennui, quelle fatigue il apportait dans ces conversations où Frédérique essayait de le monter jusqu'à sa fièvre, cherchait au fond de ses yeux cette attention qu'elle ne pouvait y fixer. Distrait, poursuivi de quelque refrain bête, il avait toujours dans la tête sa vision de la dernière nuit, le tournoiement ivre et langoureux du plaisir. Et quel « ouf! » de soulagement quand il était enfin dehors, quelle reprise de jeunesse et de vie qui, chaque fois, laissait la reine plus triste et plus seule.
Après ce travail d'écritures dans la matinée, l'envoi de quelques-uns de ces billets éloquents et courts oii elle ravivait les courages, les dévouements près de faiblir, les seules distractions de Frédérique étaient la lecture de sa bibliothèque de souveraine, composée de mémoires, de correspondances, de chroniques du tempa passé ou de haute philosophie religieuse, puis les jeux de l'enfant dans le jardin et quelques promenades à cheval dans le b'^is de Vincennes, promenades rarement prolongées jusqu'à la lisière où venaient aboutir les derniers échos du bruit parisien, échouer les dernières misères du grand i^ubourg ; car Paris lui eau-
sait une antipathie, un effroi insurmontables. A peine, une fois par mois, la livrée en grande tenue, allait-elle faire sa tournée de visites chez les princes exilés. Partie sans plaisir, elle revenait découragée. Sous ces infortunes royales, décemment, noblement supportées, elle sentait Tabandon, le renoncement complets, Texil accepté, pris en patience, en habitude, trompé par des manies,, des enfantillages, ou même pis.
La plus digne, la plus fière de ces majestés tombées, le roi de Westphalie, pauvre vieil aveugle si touchant avec sa fille, sa blonde Antigène, gardait la pompe et les dehors de son rang, mais ne s'occupait plus que de collectionner des tabatières, d'établir des vitrines de curiosités dans ses salons, raillerie singulière à Tinfirmité qui Tempêchait de jouir de ses trésors. Chez le roi de. Palerme, même renoncement apathique, compliqué de deuils, de tristesse, de manque d'argent, le ménage désuni, l'ambition tuée par la perte de l'unique enfant. Le roi, presque toujours absent, laissait sa femme à son foyer de veuvage et d'exil ; tandis que la reine de Galice, fastueuse, passionnée de plaisir, ne changeait rien à ses mœurs turbulentes de souveraine exotique, et que le duc de Palma décrochait de temps en temps son escopette pour essayer de franchir la frontière qui chaque fois et durement, le rejetait à l'oisivité misérable de sa vie. Au fond, contrebandiei bien plus que prétendant, faisant la. guerre pour avoif de l'argent et des filles, et donnant à sa pauvre duchesse toutes les émotions d'une malheureuse mariée
à l'un de ces bandits des Pyrénées que Ton rapporte i
sur une civière s'ils s'attardent au petit jour. Tous ces 'i
dépossédés n'avaient qu'un mot aux lèvres, une devise i
remplaçant les sonores devises de leurs maisons '
royales : c Pourquoi faire?... A quoi bon? w Aux élans, aux ferveurs actives de Frédérique, les plus polis répondaient par un sourire, les femmes répliquaient théâtre, religion, galanterie ou modes; et peu à peu ce tacite abaissement d'un principe, ce désagrègement de forces gagnait la fière Dalmate elle-même. Entre ce roi qui ne voulait plus l'être, le pauvre petit Zara si lent à grandir, tout la frappait de défaillance. Le vieux Rosen ne parlait guère, enfermé tout le jour dans son bureau.^ La princesse n'était qu'un oiseau, sans cesse occupé de lisser ses plumes, Boscovich un enfant, la marquise une folle. Il y avait encore le Père Alphée, mais ce moine farouche et rugueux n'aurait pu comprendre à nû-mOt les frissons intimes de la reine, les doutes, les peurs qui commençaient à l'envahir. La saison s'en mêlait aussi. Ce bois de Saint-Mandé, l'été tout en verdure et en fleurs, désert et cahne comme un parc pendant la semaine, le dimanche grouillant de joie populaire, prenait sous l'hiver approchant, dans le deuil des horizons mouillés, dans la brume flottante de son lac, l'aspect désolé, sans grandeur^ des heux de plaisir abandonnés. De» tourbillons de corbeaux volaient au-dessus des buissons noirs, au-dessus des grands arbres tordus balançant des nids de pies, des guis chevelus à leurs sommets décourçmnés. C'était le
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second hiver que Frédérique passait à Paris. Pourquoi lui semblait-il plus long, plus Itigubfe que l'autre? Était-ce le tapage de Thôtel qui lui manquait, le mouf ement de la ville tumultueuse et riche ? Non. Mais â mesure que* la reine décroissait en elle, la femme reprenait ses faiblesses, ses peines d'épouse délaissée, ses nostalgies d'étrangère arrachée du sol natal.
Dans la galerie vitrée annexe du grand salon, dont elle avait fait un petit jardin d'hiver, un coin frileux loin du bruit domestique, orné de claires tenture», de plantes vertes à tous ses angles, elle se tenait maintenant des jours entiers, inactive, devant le jardin raviné et son fouillis de branchés grêles hachant Thorizon gris, comme une plaque d'eau-forte, avec un mélange de verdures foncées et résistantes que les houx, les buis conservaient même sour la neige dont leurs bran* ches aiguës perçaient la blancheur. Sur les trois vasques superposées de la fontaine, les nappes d'eau retombantes prenaient un ton d'argent froid; et au-delà de la haute grille qui longeait l'avenue Daumesnil, de temps en temps rompant le silence et la solitude de deux lieues de bois, les tramways à vapeur passaient en sifflant, leur longue fumée rejetée en arrière, si lourde à se disperser dans l'air jaune, que Prédérique pouvait la suivre longtemps, la voir se perdre peu à peu, lente et sans but comme sa vie.
Ôe fut par un matin pluvieux d'hiver qu'Elysée Méraut donna sa première leçon à l'enfant royal, dans
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ce petit abri de la tristesse et des songeries de la reine, qui prenait ce jour-là Taspect d'un cabinet d'études ; des livres, des cartons étalés sur la table, une lumière répandue d'atelier ou de classe, la mère toute simple dans la robe de drap noir qui serrait sa haute taille, une petite travailleuse en laque roulée en face d'elle, et le maître et l'élève aussi hésitants, aussi omus l'un que l'autre de leur première entrevue. Le petit prince reconnaissait vaguement cette tête énorme et fulgurante qu'on lui avait montrée la nuit de Noël dans le crépuscule religieux de la chapelle, et que son imagination, tout encombrée des contes bleus de m™* de Silvis, avait assimilée à quelque apparition du géant Robistor ou de l'enchanteur Merlin. Et l'impression d'Elysée était bien aussi chimérique, lui qui dans ce frêle petit garçon, vieillot et maladif, au front déjà plissé comme s'il eût porté les six cents ans de sa race, croyait voir un chef prédestiné, un conducteur d'hommes et de peuples, et lui disait gravement, la voix tremblante :
— Monseigneur, vous serez roi un jour... il faut que 70US appreniez ce que c'est qu'un roi... Ecoutez*-moi bien, regardez-moi bien, et ce que ma bouche n'exprimera pas assez clairement, le redpect de mes yeux vous le fera comprendre.*.
Alors, penché sur cette petite intelligence au ras du col, avec des mots et des images pour elle, il lui expliquait le dogme du droit divin, les rois en mission sur la terrei entre les peuples et Dieu, chargés de devoirs.
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de responsabilités que les autres hommes n'oat pas, et qui leur sont imposés depuis Tenfance... Que lé petit prince comprît parfaitement ce qu'on lui disait, ce n'est guère probable ; peut-être se sentait-il enveloppé de cette tiédeur vivifiante dont les jardiniers, qui soignent une plante rare, entourent la fibre délicate, le bourgeon chétif. Quant à la reine, courbée sur sa tapisserie, elle écoutait venir à elle avec une surprise délicieuse cette parole qu'elle attendait désespérément depuis des années, qui répondait à ses pensées les plus seprètes, les appelait, les secouait... Si longtemps elle avait rêvé seule! Tant de choses qu'elle n'aurait su dire, et dont Elysée lui donnait la formule! Devant lui, dès le premier jour, elle se sentit comme un mu- , sicien inconnu, un artiste inexprimé, devant l'exécutant prestigieux de son œuvre. Ses plus vagues sentiments sur cette grande idée de royauté prenaient corps et se résumaient magnifiquement, très simplement aussi, puisqu'un enfant, un tout petit enfant, pouvait presque les comprendre. Tandis qu'elle regardait cet homme, ses grands traits animés de croyance et d'éloquence, , elle voyait en opposition la jolie figure indolente, le sourire indécis de Christian, elle entendait l'éternel : € A quoi bon? » de tous ces rois découronnés, les caquetages des boudoirs princiers. Et c'était ce plébéien, ce fils de tisserand — dont elle connaissait l'histoire — qui avait recueilli la tradition perdue, conservé les reUques et la châsse, le feu sacré dont la flamme était visible en ce moment sur son front, conununica-
ûve dans Fardeur de son discours. Ah ! si Christian eût été comme cela, ils seraieat encore sur le trône ou disparus tous deux, ensevelis sous ses décombres... Chose singulière! dans cette attention dont elle ne pouvait se défendre, la voix, le visage d'Elysée lui donnaient une impression de ressouvenir. De quelle ombre de sa mémoire se levaient ce front de génie, ces accents qui lui résonnaient au plus profond de l'être, dans quelque cavité secrète du cœur?...
Maintenant le maître s'était mis à interroger son élève, non sur ce qu'il savait — rien ou si peu de chose, hélas! — mais en cherchant ce qu'on pourrait lui apprendre. « Oui,monsieur... Non, monsieur...» Le petit prince n'avait que ces deux mots aux lèvres et mettait toute sa force à les prononcer, avec cette gentillesse timide des garçons élevés par des femmes dans, la perpétuité de leurs premiers enfantillages. Il essayait pourtant, le pauvre mignon, sous l'amas de connaissances variées que lui avait données M"*^' de Silvis, de démêler quelques notions d'histoire générale parmi les aventures de nains et de fées qui pailletaient sa petite imagination machinée comme un théâtre de féerie. De sa place la reine le soutenait, l'encourageait, le soule^ vait sur son âme à elle. Au départ des hirondelles, si la plus petite du nid ne vole pas encore, la mère lui donne ainsi l'essor sur ses propres ailes. Quand l'enfant hésitait à répondre, le regard de Frédérique, doré dans ses yeux d'aiguë marine, se fonçait comme le flot sous le grain qui passe; mais lorsqu'il avait dit juste,
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quel sourire de triomphe elle tournait vers le maîtrel Depuis Inea des mois elle n^avait éprouvé une pareille ' plénitude de bien-être, de joie. Le teint de cire du petitZara, sa physionomie affaissée d'enfant débile semblaient infusés d'un sang nouveau ; jusqu'au paysage dont les plans tristes s'écartaient à la magie de cette parole, ne laissant plus voir que ce qu'avait d'imposant et de grandiose ce dénuement vaste de l'hiver. Et pendant que la reine restait attentive, le coude appuyé, le buste en avant, penchée tout entière vers cet avenir où l'enfant-roi lui apparaissait dans le triomphe du retour à Leybach, Elysée frissonnant, émerveillé d'une transfiguration dont il ne savait pas être la cause, voyait sur ce beau front au ton d'agate se tordre et s'enrouler en diadème royal les reflets croisés des nattes lourdes.
Midi sonnait partout que la leçon durait encore. D^ns le salon principal oii la petite cour se réunissait chaque matin à l'heure du déjeuner, on commençait à chuchoter, à s'étonner de ne "^oir paraître ni le roi ni la reine. L'appétit et le vide de cet instant où le repas se feit attendre mêlaient une certaine mauvaise humeur à ces entretiens à voix basse. Boscovich, pâle de froid et de faim, et qui venait de battre les taillis pendant deux heures pour trouver quelque fleurette d'arrière-saison, se dégelait les doigts debout devant la haute cheminée de marbre blanc en forme d'autel, sur laquelle le Père Alphée disait parfois, le dimanche, une messe particulière. La marquise, majestueuse et raide au bord
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d'ua divan, dans i^ robe dd vôIoufs vert, hoehàit la tête d'un air tragique sur son long cou maigre entortillé d'un boa, tout en faisant ses oonfldenoes à la princesse Colette. La pauvre femme était désespérée qu'on lui eu repris son élàve pour le confier à une espèce... une vétU table espèce,., elle l'avait vu le matin traverser la oour«
«-^Ha mie, il vous aurait fait peur... des cheveux longs comme ça, Tair d'un fou... H faut le Père Alphée pour de pareilles trouvailles.
— On le dit très savant... fit la princesse, distpaite, envolée,..
L'autre bondit là-^dessus... Très savant... très sa-» vant!.^. Estrce. qu'un fils de roi avait besoin d'être bourré de grec et de latin comme un dictionnaire?... « Non, non, voyez^vous, ma petite, ces éducations^là exigent des connaissances spéciales... moi je les avais* J'étais prête. J'ai travaillé le traité de l'abbé Diguet sur VIuBtitution dan prince. Je sais par cœur les dif<» férents moyens qu'il indique pour connaître les hommes, ceux pour écarter les flatteurs. Les premiers sont au nombre de six, on en compte sept des seconds. Les voici dans l'ordre... »
Et elle se mit à les réciter à la princesse qui np l'écoutait pas, tout énervée, maussade, assise sur un pouf de coussins que dépassait d'une longueur de trains sa robe d'un bleu très pâle, à la mode de cette année4à; et regardant la porte qui conduisait aux appartements du roi, des brins d'aimant au bout des cils, avec la mine fâchée d'une jolie femme qui a com-
posé sa toilette pour quelqu'un qui n'arrive pas. Raide dans son habit croisé, le vieux duc de Rosen se promenait de long en large d'un pas automatique, régulier comme un balancier d'horloge, s'arrêtait à l'une ou l'autre des fenêtres donnant sur le jardin ou la cour, et là, le regard levé sous les plis du front, semblait l'officier de quart chargé de la marche et de la responsabilité du bord. Et vraiment l'aspect du navire lui faisait honneur. La brique rouge des communs, la. pavillon de l'intendance luisaient, lavés par la pluie qui bondissait sur la netteté des perrons et d'un sable fin caillouté. Dans le jour sombre, une clarté venait positivement de l'ordre des choses et se reflétait jusque dans le grand salon, égayé par la chaleur répandue des tapis et des calorifères, le mobilier Louis XVI blanc et or, aux classiques ornements reproduits sur les boiseries des panneaux et des glaces, celles-ci très grandes, un petit cartel doré retenu sur l'une d'elles par des attaches enrubannées. Â l'un des angles de la vaste pièce, une encoignure du même temps soutenait dans une boîte transparente le diadème sauvé du naufrage. Frédérique avait voulu qu'il fût là : « pour qu'on se souvienne ! » disait-elle. Et malgré les railleries de Christian, qui trouvait cela rococo, musée ^des souverains en diable, le splendide joyau du moyen fige aux pierreries étincelantes dans le vieil or gaufré et repercé, jetait une note d'antique chevalerie au milieu de la coquetterie du dix-huitième giècle et du goût multiple du nôtre.
Le roulement sur le sable d'une voiture familière annonça l'arrivée de l'aide de camp. Enfin, c'était toujours quelqu'un.
— Gomme vous venez tard aux ordres, Herbert, fit le duc avec gravité.
Le prince, quoique grand garçon, toujours trem-* blant devant son père, rougit, bégaya quelques excuses... Désolé... pas sa faute... service toute la nuit.
— C'est donc pour cela que le roi n'est pas encore descendu ? dit la princesse approchant son petit nez fin du dialogue des deux hommes.
Un regard sévère du duc lui ferma la bouche. La conduite du roi ne regardait personne.
— Montez vite, monsieur. Sa Majesté doit vous at* tendre.
Herbert obéit après avoir essayé d'obtenir un sourire de sa bien-aimée Colette, dont la mauvaise humeur, loin d'être calmée par sa venue, alla bouder sur le divan, les jolies boucles en déroute, et la robe bleue froissée par les crispations d'une main d'enfant. H s'était fait pourtant bel homme, le prince Herbert, depuis quelques mois. Sa femme avait exigé qu'en sa qualité d'aide de camp il laissât pousser ses moustaches, ce qui donnait une expression formidablement martiale à sa bonne face amaigrie et pâlie par les veilles, les fa^ tigues de son service auprès du roi... Eu outre, il boitait encore un peu, marchait appuyé sur sa canne comme un véritable héros de ce siège de Raguse dont ù venait d'écrire le mémorial, mémorial déjà fameux
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avant de paraître, et qui lu par l'auteur uu soir ehez la reine de Palerme, lui avait valu, avec une brillante ovation mondaine, la promesse formelle d'un prix a l'Académie. Pensez quelle situation, quelle autorité tout cela donnait au mari de Colette ! Mais il n'en gardait pas moins son air bon enfant, dadais, timide, surtout devant la princesse qui continuait à le traiter avec le plus gracieux mépris. Ce qui prouve bien qu'il n'est pas de grand homme pour sa femme.
— Eh bien! qu'y a-t-il encore? fit-elle d'un petit ton impertinent en le voyant reparaître, la figure stupéfaite et bouleversée.
— Le roi n'est pas rentré !
Ces quelques mots d'Herbert produisirent l'effet d'une décharge électrique dans le salon. Colette, très pâle, les larmes aux yeux, retrouva la première la parole :
— Est-ce possible?
Et le duc d'une voix brève :
— Pas rentré!... Comment ne m'a-t-on pas averti? Le boa de M"** de Silvis se dressait, se tordait con-
rulsivement.
— Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!... dit la princesse dans un état d'exaltation extraordinaire.
Mais Herbert la tranquillisa. Lebeau, le valet de chambre, était parti depuis une heure avec la valise. Bien sûr il devait avoir des nouvelles.
Dans le silence qui suivit, planait pour tous la même pensée inquiétante que le duo de Rouen résuma subite» ment :
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'— Que va dire la reine?
Et Bbscovieh, tout tremblait :
— Sa Majesté Tavait peut-être prévenue...
— Je suis sûre que non, affirma Colette... c^r la reine disait tout à rheure qu'au déjeuner elle présenterait eu roi le nouveau précepteur.
Et, frémissante, elle ajouta entre ses dents, assez haut pour être entendue :
— A sa place, je sais bien ce que je ferais.
Le due, indigné, se tourna — les yeux flambants — vers cette petite bourgeoise qu'il ne pouvait pas parvenir à décrasser, et probablement allait lui donner une verte leçon de respect monarchique, quand la reine parut, suivie d'Elysée, qui conduisait son royal élève par la main. Tous se levèrent. Frédérique, avec un beau sourire de femme heureuse qu'on ne lui avait pas vu depuis longtemps, présenta M. Méràut... Oh! le salut de la marquise, railleur et haut perché, voilà huit jours qu'elle le répétait. La princesse, elle, ne trouva même pas la force d'un geste... De pâle, elle devenait pourpre, en reconnaissant dans le nouveau maître l'étrange grand garçon à côté de qui elle avait déjeuné chez son oncle et qui avait écrit le hvre d'Herbert. Était-il là par l'effet du hasard ou de quelque machina tion diabolique? Quelle honte pour son mari, quel ridicule nouveau si l'on apprenait sa supercherie littéraire ! Elle se rassura un peu devant le salut froid d'Elysée, qui devait pourtant bien l'avoir reconnue, c C'est un homme d'esprit, j» pensa^t-elld. Malheureusement,
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tout fut compromis par la naïveté d'Herbert, sa stupéfaction à rentrée du précepteur, et la poignée de main qu'il lui donna familièrement avec un : c Bon-* jour, comment ça va? »
— Vous connaissez donc monsieur? lui demanda la reine, qui savait par son chapelain Thistoire du Mémo* tial et souriait non sans quelque malice.
Mais elle était bien trop bonne pour s'amuser longtemps d'un jeu cruel.
— Décidément, le roi nous oublie, dit-elle... montez donc le prévenir, monsieur de Rosen.
Il fallut lui avouer la vérité, que le roi n'était pas i rhàtel, qu'il avait passé la nuit dehors, et donner le renseignement de la valise. C'était la première fois que pareille chose arrivait, et l'on s'attendait bien à un éclat de cette nature ardente et fière, d'autant que la présence d'un étranger aggravait encore le délit. Non. Elle resta calme. Â peine quelques mots à l'aide de camp pour s'informer de la dernière minute où il avait vu Christian.
Vers trois heures du matin... Sa Majesté descendait le boulevard à pied avec M** le prince d'Axel,
— Ahl oui, c'est vrai..* j'oubliais... Ils avaient à causer ensemble.
Dans ces intonations tranquilles elle achevait de reprendre sa sérénité. Mais personne ne s'y trompa. Chacun connaissait le prince d'Axel, savait à quel genre de conversation prévue cette Altesse dégradée, ce sinistre viveur était bon.
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— Allons, à table, ditFrédérique, ralliant d'un geste souverain tout son petit entourage au calme qu'elle s'efîbrçait de montrer.
n lui fallait un bras pour passer dans la salle. Elle hésitait, le roi n'étant pas là. Et tout à coup, se tournant vers le comte de Zara qui suivait de ses grands yeux, de son air entendu d'enfant malade et précoce toute cette scènej elle lui dit avec une tendresse profonde, presque respectueusOi un sourire sérieux qu'il ne lui connaissait pas :
-— Venez, sire.
LE ROI FAIT LA ffTI
Ttois heures de nuit à l'église de Saint-Louis-enrile.
Enveloppé de silence et d'ombre, Thôtel de Rosen dort de tout lé poids de ses vieilles pierres lourdes tassées par le temps, de ses portes massives et cintrées, à l'antique heurtoir; et derrière les volets clos, les glaces éteintes ne reflètent plus que le sommeil des siècles, un sommeil dont les légères peintures des plafonds semblent les rêves, et le murmure de Teau voisine la respiration inégale et fuyante. Mais ce qui dort encore le mieux dans tout l'hôtel, c'est le prince Herbert, rentré du cercle depuis à peine un quart d'heure, exténué, rompu, maudissant son existence harassante de viveur malgré lui, qui le prive de ce qu'il aime le plus au monde, les chevaux et sa femme : les chevaux, parce que le roi ne prend aucun plaisir à la vie active, en plein air, du sportman; sa femme, parce que le roi
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et la reine vivant très loiarua d9 Tautre, ne se voyant qu'atu: heures des repas, l'aide de camp et la dame d'honneur les suivent chacun dans cet écart du ménage, séparés comme deux confidents de tragédie. La princesse part à Saint-^Mandé, bien avant le réveil de son mari; la nuit, quand il rentre, elle dort déjà, sa porte fermée à double tour. Et s'il se plaint, Colette lui répond majestueusement, avec un petit sourire au coin de toutes ses fossettes : « Nous devons bien ce sacrifice à nos princes. » Une belle défaite pour Famoureux Herbert tout seul dans sa grande chambre du premier, quatre mètres de hauteur dé plafond sur la tête, des dessus de porte peints par Boucher, de hautes glaces encastrées dans le mur et qui lui renvoient son image en d'interminables perspectives.
Parfois, pourtant, quand il est éreinté comme ce soir, le mari de Colette éprouve un certain bien-être égoïste à s'étendre dans son lit sans explications con<^ jugales, à reprendre ses habitudes douillettes de gar* çon, la tête enveloppée d'un immense foulard de soie dont il n'oéerait jamais s'affubler devant sa Parisienne aux yeux railleurs. A peine au lit, dans l'oreiller brodé, blasonné, une chausse-trappe s'ouvre, ou tombe en des profondeurs d'oubli, de repos, l'aide de camp noctambule et fourbu ; mais il en est tiré tout à ooup par la sensation douloureuse d'une lumière qui passe <3t repasse devant ses yeux, d'une petHe voix aiguë, en vrille, à son oreille :
^ Herbert»., H^rbert.M
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' — Hein î quoi?... qui est là?
— Mais taisez-vous donc, mon Dieu!... G^estmoii c'est Colette.
C'est Colette, en effet, debout devant le lit, son peignoir de dentelles ouvert au cou, fendu aux manches, les cheveux relevés et tordus, la nuque un nid de frisures blondes, tout cela dans la lueur laiteuse d'une petite lanterne qui fait ressortir le regard, agrandi par une expression solennelle et subitement égayé à la vue d'Herbert effaré, stupide avec son foulard déplacé en pointes menaçantes, sa tête aux moustaches hérissées sortant de son vêtement de nuit en robe d'archange, comme la tête d'un matamore bourgeois surpris dans un mauvais rêve. Mais l'hilarité de la princesse ne dure pas. Sérieuse, elle a posé sa veilleuse sur une table, de l'air décidé de la femme qui vient chercher une scène ; et, sans avoir égard à ce qu'il y a encore dé vague dans le réveil du prince, elle commence, les bras croisés, ses deux petites mains rejoignant les fossettes de ses coudes :
— Et vous croyez que c'est une vie, ça!... Rentrer tous les jours à des quatre heures du matin !... Est-ce convenable?... im homme marié !...
— Mais, ma bonne amie (il s'interrompt brusquement pour retirer son foulard de soie qu'il jette à l'aventure), ce n'est pas ma faute... Je ne demanderais pas mieux que de rentrer plus tôt auprès de ma petite Colette, de ma femme chérie que je...
Il essaie, en disant cela, d'attirer un peu à lui ce
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peignoir neigeux dont la blancheur le tente ; mais il est sèchement repoussé.
— n s'agit bien de vous, vraiment!... Eh! sans doute. On vous connaît, vous, on vous sait un grand innocent incapable de la moindre... Je voudrais bien voir gu*il en fût autrement... Mais c'est le roi, dans set position!... Songez donc au scandale d'une tenue pareille!... Encore s'il était libre, garçon... 11 faut que les garçons s'amusent... quoique ici la hauteur du rang, la dignité de l'exil... (Oh! la petite Colette dressée sur les hauts talons de ses mules pour parler de la dignité de l'exil.) Mais enfin il est marié. Et je ne comprends pas que la reine... Elle n'a donc rien dans les veines, cette femme-là !
— Colette...
— Oui, oui, je sais... vous êtes comtne votre père... Tout ce que fait la reine!... Eh ! bien, pour moi, elle est aussi coupable que lui... C'est elle qui l'a amené là par sa froideur, son indifférence....
— I^ reine n'est pas froide. Elle est fière.
— Allons donc! est-ce qu'on est flère quand on aime?... Si elle l'aimait, la première nuit qu'il a passée dehors eût été la dernière. On parle, on menace, on se montre. On n'a pas cette lâcheté du silence devant des fautes qui vous tuent... Aussi, maintenant le roi fait toutes ses nuits au boulevard, au cercle, chez le prince d'Axel, Dieu sait en quelle compagnie !
— Colette. . . Colette. . .
liais arrêtez donc Colette quand elle est partie, la
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parole t'acila comme touta bourgeoise élevée dann ce Paris excitant, où les poupées eUes-mâmes parlent,
— Cette femme u'aime rien, je vou« di«, pas même gon flls,,. Sans cela, est-ce qu'elle l'aurait çpndé à ce sauvage?... Ils re^ténuent d© travail, le pauvre petit!.., Il paraît que la nuit, en dormant, il récite du latin, un tas de choses... c'est la marquise qui me Ta dit... La reine ne manque pas une leçont.. Ils sont à deux sur cet enfant.,. Pour qu'il règne !,., mais il Tau^ ront tué auparavant., r Oh ! tene:?, votre Méraut, je te déteste.
— C'est pourtant un bon garçon,, • H aurait pu m'ôlr# fort désagréable avec l'histoire de ce livra.,. Il n'en a pas soufïïé mot.
— Vraiment ?... Eh ! bien, je vous assura que quand on vous félicite devant la reine, elle a un singulier sourire en vous regardant. Mais vous dt^s si simplet mon pauvre Herbert !
A k mine fâchée de son marii devenu subitement tout rouge, la bouche gonflée d'une bouderie d'enfant, la princesse craint d'être allée trop loin et de ne pouvoir obtenir ce qu'elle est venue chercher. Mais le moyen de garder rigueur è cette jolie femme assise au bord du lit, la tête h demi tournée d'un mouvement plein de coquetterie, qui fait valoir la taille jeune el libre sous les dentelles, la rondeur lisse du oou, l'oil provoquant et malin entre les cils ! La bonne physio-r nomie du prince redevient vite aimable, commence
môme h ^'animer d'une façon extraordinaire au frdlo-
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ment tiède 4o petta petite main qu*oa lui abandonne, à cette fine odenr de femme aimée.,, Ahl ça, que veutelle donc savoir, la petite Golette?....Bien peude ehose, un simple renseignement.,. La roi a*t*il, oui ou non, des maitrçases?... Ë)6t-ce la passioQ du jeu qui l'entraîne, ou seulement le goût du plaisir, des distraction^i violentes?*.* L'aide de camp hésite avant de. répondre. Compagnon de tous les champs de bataille, il craint en racootant pe qu'il sait, de Irahir le seoret professionneL Pourtant cette petite main est si oâline, si près* santé et si curieuse, que Faide de camp de Christian II ne résiste plus :
— Ebl bien, oui, le roi a ua^ maaresse en ce moment.
Dans sa mçdn, la petite main de Colette devient moite et froide.
-r- Et quelle est cette maîtresse? demande la jeune femme, la voix brève, haletante. .
-4- Une actrice des Bouffe^.., Amy Férat.
Colette Gonnait bien cette Amy Férat ; elle la trouve môme atrocement laide.
-^ Oh! dit Herbert en manière d- excuse, Sa Majesté n'ea ^ plus pour longtemps.
Et Colette, avep une satisfaction évidente :
-r- Vraiment ?
Lià^essus Herbert, eaobanté de son sucoès, se ha^ sarde jusqu'à froisser un nc^ud de satin voltigeant à réchanorure du peignoir et oontiaue d'un petit ton l%èr ;
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— Oui, je crains bien cpi'un jour ou Pautre, la pauvre Ainy Férat ne reçoive son ouistiti.
— Uti ouistiti?... Comment cela?...
— Mais oui, j'ai remarqué, tous ceux qui voient le roi de près savent comme moi que lorsqu'une liaison commence à le fatiguer, il envoie un de ses ouistitis P. P. C... Une façon à lui de faire la grimace à ce qu'il n'aime plus...
— Oh ! par exemple, s'écrie la princesse indignée.
— La vérité pure!... Au grand club on ne dit plus lâcher une maîtresse, mais lui envoyer son ouistiti...
Il s'arrête interloqué en voyant la princesse se lever brusquement, prendre sa lanterne et s'éloigner de l'alcôve, toute droite.
— Eh bien! mais... Colette!... Colette!...
Elle se retourne, méprisante, suffoquée :
— Oh! j'en ai assez de vos vilaines histoires... cela me répugne à la fin.
Et soulevant la tenture, elle laisse l'infortuné roi de la Gomme, stupide, les bras tendus et le cœur enflammé, ignorant le poilrquoi de cette visite désheurée et dé ce départ en coup de vent. Du pas rapide d'une sortie de scène, la traîne flottante de son peignoir serrée et froissée sur son bras, Colette regagne sa chambre à l'extrémité de l'hôtel. Sur la chaise longue, dans un coussin de broderie orientale, dort la plus jolie petite bète du monde, grise, soyeuse, les poils comme des plumes, une longue queue enveloppante, un grelot d'argent noué autour du cou d'un riQ)an rose. C'est un
délicieux ouistiti que le roi lui a envoyé depuis quel* ques jours dans une corbeille de paille italienne et don( elle a reçu rhommage avec reconnaissance. Ah ! si elle avait su la signification du cadeau ! Furieuse, elle empoigne la bestiole, ce paquet de soie vivante et griffante où brillent, réveillés en sursaut, deux yeux hu« mains, ouvre la fenêtre sur le quai, et d'un geste féroce:
— Tiens. . . sale bête !
Lie petit singe va rouler sur le bas-port ; 6t ce n'est pas lui seul qui disparait et meurt dans la nuit, mais encore le rêve, fragile et capricieux comme lui, de la pauvre petite créature qui se jette sur son lit, cache sa tête dans l'oreiller et sanglote.
Leurs amours avaient dm*é près d'un an, l'éternité pour cet enfant atteint de la papillonne. 11 n'avait eu qu'un signe à faire. Eblouie, fascinée, Colette de Rosea était tombée dans ses bras, elle qui jusqu'alors s'était gardée honnête femme non pour l'amour de son mari ou de la vertu, mais parce qu'il y avait dans ce cervelet d'oiseau un souci de la netteté du plumage qui l'avait préservée des chutes salissantes, et puis parce qu'elle était vrfidment Française, de cette race de femmes que Molière, bien avant les physiologistes modernes, a déclarées sans tempérament, seulement Imaginatives et vaniteuses.
Ce ne fut pas à Christian, mais au roi d'Illyrie, que se donna la petite Sauvadon. Elle se sacrifia à ce diadème idéal qu'à travers des légendes, des lectures ba-
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fîales et fomânôsqties, elle v<5yait -^ eoiHme une auréolo -*«* au-dessuô du type égoïste et passionné de son amant. Elle lui plut, tant qu'il ne vit en elle qu'un joujou tout neuf et finement colorié, un joujou parisien qui devait rinitier à des amusements plus vifs. Mais elle eut le mauvais goût de prendre au sérieux sa situation de « maîtresse du roi. » Toutes ces figures de femmes, à demi historiques, tout ce strass de la couronne plus brillant que les joyaux vrais, ôclntillaieiit dans ses rêves ambitieux. Elle ne consentait pas â être la Dubarry, mais la Châteauroux de ce Louis XV à la côte. Et riUyrie à reconquérir, les conspirations qu'elle eût menées du bout de son éventail, les coupa de main, les débarquements héroïques devinrent le sujet de toutes ses conversations avec le roi. Elle se voyait soulevant le pays, se cachant dans les moissons et les fermes comme une de ces famaises brigandes de Vendée dont on leur faisait lire les aventures au couvent du Sacré-Cœur. Même elle avait déjà imaginé un costume de page — car le costume jouait toujours le premier rôle dans ses inventions — un joli petit page renaissance qui lui faciliterait les entrevues à toute heure, le perpétuel accompagnement du roi. Christian n'aimait pas beaucoup ces rêveries exaltées ; son esprit lui en I m outrait vite le côté faux et niais. Puis il ne prenait pas une maîtresse pour causer politique, et quand il , téuait sur ses genoux, dans le désordre et Tabandon de l'amour, sa petite Colette aux pattes douces, aa museau rosoi les rapporta sur les téceatea résolution»
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de la Diète â0 Leybach OU Teffei du dernier placard royaliste lui jetaieilt au ocBUr e@ âisaon que oause un changement brusque de température, les gelées d*ayril sur la floraison d'un verger.
Dès lors les dci'upules lui vinrent et lee remords, les remôi*d9 compliqués et naïfs d'un Slave et d*un catholjque< Son caprice satisfait, il commençait à senti i^ f odieux de oette liaison si près de la reine» presque sous ses yeux, le danger de ces rendez-vous furtifs^ rapides, dans des hôtels où leur incognito pouvait être trahi, et la cruauté qu'il y avait à tromper un ôtre aussi bon que ce pauvre grand diable d'Herbert, qui parlait de sa femme avec une tendresse toujours inassouvie et ne se doutait pas, quand le roi venait le rejoindre au cercle, les yeux brillants, le teint allumé, avec une odeur de bonne fortune, qu'il sortait des bras de Colette. Mais le plus gênant encore, c'était le duo de Rosen, très^ méfiant des principes de cette bra qui n'était pas de sa caste, inquiet pour son ills auquel il trouvait une tète de c cocu » ^^ il disait le mot tout à trac, comme un vieux troupier, -^ et dans tout ceci se sentant respon* sable, car son avarice avait ikit oe mariage de roture. D surveillait Colette, l'emmenait, la ramenait matin et soir, l'eût suivie toujours si la souple créature n'eût glissé sans cesse à travers ses gros doigts rudes. C'était entre eux une lutte silencieuse. De la fenêtre de l'intendanoe, le duc, à son bureau, voyait non sans dépit se jolie bru dans les toilettes délicieuses qu'elle IKnnbiniit avec son grand eouturier, se pelotonner en
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voiture, toute rose dans la buée des vitres s'il faisait froid, ou sous Tabri de son ombrelle à franges, aux heureux jours.
• — Vous sortez?
— Service de la reine ! répondait triomphalement derrière son voile la petite Sauvadon, et c'était vrai. Frédérique se mêlait fort peu au bruit de Paris et laissait volontiers toutes ses commissions à sa dame d'honneur, n'ayant jamais compris la vanité de donner chez un fournisseur en vogue son nom et son titre de reine au milieu du personnel prosterné et de la curiosité inquisitrice des femmes présentes. Aussi la popularité mondaine lui manquait. On ne discutait jamais dans un salon sur la nuance de ses cheveux ou de ses yeux, sur la majesté un peu raide de sa taille et sa façon dégagée de porter les modes parisiennes.
. Un jour, un matin, le duc avait trouvé Colette à son départ de Saint-Mandé si volontairement sérieuse, avec une exaltation très marquée de son type de grisette que d'instinct, sans savoir — les vrais chasseurs oni de ces inspirations subites — il s'était mis à la suivre longtemps, bien longtemps, jusqu'à un fameux restaurant du quai d'Orsay. Â force d'imagination et d'adresse, la princesse avait pu se dispenser du cérémonieux repas à la table de la reine, et venait déjeuner avec son amant en cabinet particulier. Us mangeaient
devant la fenêtre, toute basse, découpant une vue splendide : la Seine dorée de soleil, les Tuileries dertière ea masse de pierre et d'arbres, et tout près les
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mâts croisés de la frégate-école, dans les verdures en ombre sur ces margelles du quai que les opticiens étoilent de morceaux de verre bleu; Le temps, un temps de rendez-vous, la tiédeur d*un beau jour traversée de piquantes bises. Jamais Colette n'avait ri de si bon cœur; le rire était le triomphe emperlé de sa grâce, et Christian qui l'adorait quand elle voulait bien rester la femme de joie qu'il aimait en elle, savourait le déjeunei fin en compagnie de sa maîtresse. Tout à coup, elle aperçut sur le trottoir en face son beau-père se promenant de long en large d'un pas mesuré, décidé à la plus longue attente; une vraie faction montée à la porte que lé vieillard savait la seule issue du restaurant et oh il guettait l'entrée des beaux officiers sanglés et droits, venus de la caserne de cavalerie voisine ; car, en sa qualité d'ancien général de pandours, il croyait l'arme irrésistible et ne doutait pas que sa bru n'eût quelque intrigue à éperons et à sabretache.
L'anxiété de Colette et du roi fut grande et rappelait l'embarras du savant perché sur ce palmier au pied duquel bâillait un crocodile. Sûrs de la discrétion, de l'incorruptibilité du personnel, eux du moins savaient que le crocodile ne monterait pas. Mais comment sortir de là ? Le roi, passe encore. Il avait le temps de lasser la patience de l'animal. Mais Colette ! La reine* allait l'attendre, joindre peut-être ses soupçons à ceux fdu vieux Rosei. Le maître de l'établissement, que Christian fit monter et mit au fait de la situation, chereha beaucoup, ne trouva rien que de percer le mur de
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la maison voisine comme en temps de révolution, puis eut ridée d'un expédient l)ien plus simple. La princesse prendrait les vêtements d'un mitron, sa robe, ses jupons plies dans la manne qu'elle emporterait sur sa tête, et se rhabillerait chez la dame de comptoir qui habitait une rue voisine. Colette se récria bien d'abord: en gâte-sauce devant le roi ! Il le fallait pourtant, sous peine des plus grandes catastrophes ; et l'habillement frais repassé d'un gamin de quatorze ans fit de la princesse de Rosen née Sauvadon, le plus Joli, le plus coquet des mitronnets qui courent Paris aux heures gourmandes. Mais comme il y avait loin de cette barette de toile blanche, de ces escarpins d'enfant où son pied dansait, de cette veste dont les poches sonnaient des sous du pourboire, au costume de page héroïque, poignard à manche de nacre et bottes montantes, qu'elle ambitionnait pour suivre son Lara !... Le duc vit passer sans méfiance deux mitrons, leur panier sur la tête, enveloppés d'un bon parfum de pâte chaude qui lui fit sentir cruellement les premières atteintes de la faim — il était à jeun, le pauvre homme ! — En haut, le roi prisonnier ^ mais débarrassé d'un lourd souci, lisait, buvait son rœderer, regardant de temps en temps par un coin du rideau si le crocodile était toujours là.
Le soir, lorsqu'il rentra à Saint-Mandé , le vieux Rosen fut reçu par le plus ingénu sourire de la princesse. Il comprit qu'il était joué et ne souffla mot de l'aventure. Elle s'ébruita pourtant. Qui sait par quelles
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fissures de Bftlon ou d'aûtîcheunpre, par quelle glace abaissée d'un coupé, par quel écho renvoyé du mur sourd aux portes muettes se répand à Paris un bruil scandaleux, jusqu'à ce qu'il arrive au grand jour, c'es; à-dire à la première page d'une feuille mondaine, et de là parle à la foule, entre dgns des milliers d'oreilles,
devienne la honte publique après avoir été l'anecdote amusante d'un cercle? Pendant huit jours tout Paris s'égaya de l'histoire du petit mitron. Les noms chuchotes aussi bas qu'il est possible pour d'aussi grands noms ne pénétrèrent pas l'épiderme épais d'Herbert. Mais la reine eut quelque soupçon de l'aventure, car elle qui, depuis une terrible explication qu'ils savaient eue à Leybach, ne faisait jamais de reproches au roi sur sa conduite, le prit à part à quelque temps de là, un jour, comme ils sortaient de table.
— On parle beaucoup, dit-elle gravement, sans le regarder, d'une histoire scandaleuse où se trouve mêlé votre nom... Oh! ne vous défendez pas. Je ne veux rien entendre de plus... seulement, songez à ceci dont vous avez la garde. (Elle lui montrait la couronne aux rayonnements voilés dans sa boîte de cristal.) Tâchez que la honte ni le ridicule ne l'atteignent... Il faut que votre fils puisse la porter.
Connaissait-elle à fond l'aventure, mettait-elle le vrai nom sur cette figure de femme* dévoilée à demi par la médisance ? Frédérique était si forte, bi bien en possession d'elle-même, que personne dans son milieu n'eût su le dire. Mais Christian se tint pour averti, et
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sa peur des scènes, des histoires, la nécessité pour cette nature faible de trouver autour de soi des sourires répondant au perpétuel sourire de son insouchance, le déterminèrent à tirer de la cage aux ouistitis le plus joli, le plus câlin de tous pour Tofirir à la princesse Colette. Elle écrivit, il ne répondit pas, ne voulut^ comprendre ni ses soupirs ni ses attitudes dolentes, continua de lui parler avec la politesse légère que les iemmes aimaient en lui, et délesté de ce remords qu'il sentait plus lourd à mesure que sa fantaisie diminuait, n'ayant plus à ses trousses cette affection autrement tyrannique que celle de sa femme, il se lança à bride abattue dans le plaisir, ne songeant plus, pour parler l'affreux langage flottant et flasque des gandins, ne songeant plus qu'à c faire la fête ». C'était le mot i la mode cette année-là dans les clubs. Il y en a sans doute un autre maintenant. Les mots changent ; mais ce qui reste immuable et monotone, ce sont les restaurants fameux où la chose se passe, les salons d*or et de fleurs où les fUles haut cotées s'invitent et se reçoivent, c'est l'énervante banalité du plaisir se dégradant jusqu'à l'orgie sans pouvoir se renouveler; ce qui ne change pas c'est la classique bêtise de cet amas de gandins et de catins, le chché de leur argot et de leur rire, sans qu'une fantaisie se glisse dans ce monde aussi bourgeois, aussi -convenu que l'autre, sous ses apparences de folie ; c'est le désordre réglé, la fantaisie en programme sur l'ennui bâillant et courbaturé. Le roi, lui, du moins, faisait la f&te avec la fougue
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d'un gamia de vingt ans. Il y portait cette fringale d'escampette qui Tavait entraîné à Mabille dès le premier soir de Tarrivée, y satisfaisait ses désirs aiguisés longtemps à distance par la lecture de certains journaux parisiens donnant chaque jour le menu appétissant de la vie galante , par des pièces, des romans qui la racontent, l'idéalisent pour la province etPétranger. Sa liaison avec M"* de Rosen l'arrêtait quelque temps sur cette pente du plaisir facile qui ressemble aux petits escaliers des restaurants de nuit, inondés de lumière, bien tapissés en haut, descendus marche à marche par l'ivresse commençante, rendus plus rapides au bas dans l'air vif des portes ouvertes, et qui mènent droit au ruisseau, à l'heure vague des boueux et des crocheteurs. Christian s'abandonnait maintenant à cette descente,* à cette chute, et ce qui l'encourageait, le grisait plus que les vins de dessert, c'était la petite" cour, le clan dont il s'entourait, gentilhommes décavés à l'affût de dupes royales, journalistes viveurs dont 1» reportage payé l'amusait, et qui fiers de cette* intimité avec l'illustre exilé, le conduisaient dans les coulisses de théâtre où les femmes n'avaient d'yeux que pour lui, émues et provocantes, lé fard en rougissante confusion sur leurs joues émaillées. Vite au courant dé la langue boulevardière, avec ses tics, son exagération, ses veuleries, il disait comme un parfait gommeux : c Chic, très chic... C'est infect... on se tord... » mais il le disait moins vulgairement, grâce i son accent étranger qui relevait l'argot, lui donnait
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une pointe bohémienne. Il y avait uil mot qu'il affectionnait : « rigolo. » Il s'en servait à propos de tout, pour apprécier toute chose. Pièces de théâtre, romans, événements publics ou particuliers, c'était ou ce n'était pas rigolo. Cela dispensait Monseigneur de tout raisonnement. A la fin d'un souper, Amy Férat ivre et que ce mot agaçait, lui cria une nuit :
€ Hé I d^s donc, Rigolo ! n
Cette familiarité lui plut. Au moins celle-là ne le traitait pas en roi. Il en fit sa maîtresse, et bien après que sa liaison avec l'actrice en vogue eut fini, le surnom lui resta comme celui de « Queue-de-Poule » donné au prince d'Axel sans qu'on ait jamais su pourquoi.
Rigolo et Queue-de-Poule faisaient une paire d'amis, ne se quittaient pas, chassaient tous les gibiers ensemble, unissaient jusque dans les boudoirs leurs destinées à peu près semblables, la disgrâce du prince héritier constituant un véritable exil. Il le passait de son mieux, et depuis dix ans « faisait la fête d dans tous les cabarets du boulevard avec un entrain de croque-mort. Le roi d'Illyrie avait son appartement dans l'hôtel d'Axel aux Champs-Elysées. Il y coucha quelquefois d'abord, bientôt aussi souvent qu'à Saint-Mandé. Ces absences expliquées, motivées en apparence, laissaient la reine parfaitement calme, mais jetaient la princesse dans un noir chagrin. Sans doute il restait à son orgueil froissé l'espoir de ressaisir ce cœur. mobile. Elle y employait mille coquettes inventions, parurdB et coiffures aou-
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telles, combinaigons de coupe et de nuances s'accordant avec les chatoiements de sa beauté. Et quel désap* pointement, quand le soir venu, sept heures sonnées, le roi ne paraissait pas et que Frédérique, imperturbablement sereine, après avoir dit : « Sa Majesté ne dine pas >, faisait mettre à la place d*honneur la chaise haute du petit Zara ! La nerveuse Colette obligée de se taire, de renfoncer son dépit, aurait désiré un éclat de la reine qui les eût toutes deux vengées; mais Frédérique, à peine plus pâle, gardait son calme souverain, même quand la princesse, avec une cruelle adresse féminine, des insinuations glissées entre cuir et chair, essayait de lui faire quelques révélations sur les clubs de Paris, la grossièreté des conversations entre hommes, les amusements encore plus grossiers où ce désheurement, cette déshabitude du foyer entretenaient ces messieurs, et les parties folles, les fortunes croulant en châteaux de cartes sur les tables de jeu, les paris excentriques consignés dans un livre spécial, curieux à feuilleter, le livre d*or de Taberration humaine. Mais elle avait beau faire, la reine n'était pas atteinte par ce harcèlement de piqûres, ne comprenait pas, ou ne voulait pas comprendre.
Elle se trahit une seule fois, un matin, dans le bois de Saint-Mandé, pendant la promenade à cheval.
Il faisait un petit froid aigre du mois de mar^, qui, rebroussant toute l'eau du lac, la fronçait vers les bords encore rigides et sans fleurs. Quelques bourgeons pointaient sur les taillis dépouillés qui gardaient do
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rouges baies d'hiver; et les chevaux enfilant côte à eôte un sentier rempli de branches mortes, les faisaient craquer avec un bruit luxueux de cuirs neufs et de ç^ourmettes secouées dans le silence désert du bois, lies deux femmes, , aussi bonnes écuyères Tune que l'autre, avançaient doucement, absorbées par ce calme d'une saison intermédiaire où se prépare le renouveau dans le ciel chargé de pluie et la terre noire des der-« nières neiges. Colette pourtant, comme à chaque fois qu'elle se trouvait seule avec la reine, entama bientôt son sujet favori. Elle n'osait pas attaquer le roi directement, mais elle se rattrapait sur l'entourage, les gentilshommes du Grand-Club qu'elle connaissait tous par Herbert, par la chronique parisienne, et qu'elle habillait de main d'ouvrier, le prince d'Axel avant tous les autres. Vraiment elle ne comprehait pas qu'on fit sa société d'un homme pareil, passant sa vie à jouer, à ripailler, ne se plaisant que dans les mauvaises compagnies, le soir assis au boulevard aux côtés d'una espèce, s'attardant à boire comme un cocher avec le premier venu, tutoyant des comédiens de bas étage. Et dire que c'était un prince héritier, cela !... Il prenait donc plaisir à dégrader, à salir la royauté en sa pei^ sonne.
Elle allait, elle allait, avec un feu, une colère, pen« Jant que la reine exprès distraite, les yeux perdus, caressait le cou de sa bête dont elle pressait un peu l'allure comme pour échapper aux histoires de sa dame d'honneur. Mais Colette se mit au même pas.
— Du reste, il a de qui tenir ce prince d'Axel. La conduite de son oncle vaut la sienne. Un roi qui affiche ses maîtresses avec cette impudence devant sa oour, devant sa femme... On se demande quelle nature d'es* cl ave sacrifiée peut avoir une reine cpn supporte de tels outrages.
Cette fois le coup avait porté. Frédérique Inressail* lante, les yeux voilés, laissa paraître sur ses traits creusés en une seconde une expression tellement douloureuse et vieillie que Colette se sentit remuée en voyant descendre au niveau de la souffrance féminine cette fière souveraine dont elle n'avait jamais pu atteindre le cœur. Mais celle-ci reprit bien vite toute sa Berté :
— Celle dont vous parlez est une reine, dit-elle vivement, et ce serait une grande injustice de la juger eomme les autres femmes. Les autres femmes peuvent être heureuses ou malheureuses ouvertement, pleurer toutes leurs larmes et crier si la douleur est trop forte* Mais les reines!... Douleurs d'épouses, douleurs de mères, il leur faut tout cacher, tout dévorer... Est-ce qu'une reine peut s'enfuir quand elle est outragée? Est-ce qu'elle peut plaider en séparation, donner cette joie aux ennemis du trône?... Non, au risque de paraître cruelle, aveugle, indifférente, il faut garder le front toujours droit pour y maintenir sa couronne. Et ce n'est pas l'orgueil, mais le sentiment de notre grandeur qui nous soutient. C'est lui qui nous fait sortir en voiture découverte entre l'enfant et le mari, avec la
menace en TaiF des coups de feu d'une conspiration, lui qui nous rend moins lourds Texil etsoncieldebouei lui enfin qui nous doi^ne la force de supporter certains affronts cruels, dont vous devriez être la dernière à me parler, princesse de Rosen.
Elle s'animait à son discours, le précipitait vers la fm, puis cinglait son cheval d'un « hep » vigoureux qui le lançait à travers bois dans le coup de vent, Fétourdissement d'une course folle oii claquaient le voile bleu de l'amazone, les plis de sa robe de drap.
Désormais Colette laissa la reine tranquille ; mais comme il fallait à ses nerfs une distraction, un soula* gement, elle tourna sa colère, ses joutes taquines contre Elysée, et se mit définitivement du parti de la marquise, car la maison royale était divisée en deux camps. Elysée n'avait guère pour lui que le père Alphée dpnt le parler rude, le boutoir toujours prêt étaient d'un fier secours à l'occasion; mais le moine faisait en lUyrie de fréquents voyages, chargé de missions entre la maison mère de la rue des Fourneaux et les couvents franciscains de Zara et de Raguse. Bu moins c'était là le prétexte de ses absences accomplies dans le plus grand mystère, et dont il revenait toujours plus ardent, grimpant l'escalier à grands ^as furieux, le rosaire roulé dans les doigts, une prière aux dents qu'il mâchonnait comme une balle. Il s'enfermait pendant de longues heures avec la reine, puis, se remettait en route, laissant toute la coterie de la marquise librement liguée contre le précepteur. Depuis
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lé vieux duc, que la tenue négligée, la chevelure en broussaille de Méraut choquaient dans ses habitudes de discipline militaire et mondaine, jusqu'à Lebeau, le valet de chambre, ennemi d'instinct de toute indépendance, jusqu'au plus humble palefrenier ou garçon de cuisine courtisan de M. Lebeau, jusqu'à l'inoffensif Bosco vich, qui faisait comme les aut^^es par lâcheté, par respect du nombre, c'était autour du nouveau maître une véritable coalition. Gela se traduisait moins par des actes que par des mots, des regards, des attitudes, dans ces petites escarmouches nerveuses qu'amène la vie commune entre gens qui se détestent. Oh! les attitudes, la spécialité de M"'* de Silvis. Dédaigneuse, hautaine, ironique, amère, elle jouait les têtes d*ex^ pression en face d'Elysée, s'entendant bien surtout à mimer une sorte de pitié respectueuse, soupirsétouffés, regards blancs jetés au plafond, chaque fois qu'elle se trouvait avec le petit prince : < Vous ne souffrez pas. Monseigneur? » Elle le palpait de ises longs doigts maigres, l'alanguissait de caresses tremblotantes. Alors la reine d*ûne voix joyeuse :
— Allons donc, marquise , vous feriez croire à Zara qu'il est malade.
— Je lui trouve les mains, le front un peu chauds. ^- n vient du dehors... C'est l'air vif...
Et elle emmenait l'enfant, un peu troublée par les observations répétées auprès d'elle, la légende de la maison que l'on faisait trop travailler monseigneur, légende que la domestlGité parisienne répétait sans y
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(«■oire^ mais prise au sérieux par les serviteurs ramenés d'IUyrie, la grande Petscha, le vieux Greb, qui lançaient à Méraut des regards d'un mauvais noir, le harcelaient de cette antipathie taquine du service, si facile à exercer contre les dépendants et les distraits... H retrouvait les persécutions, les petitesses, les jalousies du palais de X..., le même grouillement d*âmes rampantes autour des trônes, et dont Texil, la déchéance ne les débarrassent pas, paraît-il. Sa nature trop généreuse, trop affectueuse pour ne pas souffrir de ces antipathies résistantes en éprouvait une gène comme ses façons simples et familières, ses habitudes d'artiste bohème se resserraient, à l'étroit dans le cérémonial forcé de la maison, dans ces repas éclairés de hauts candélabres, où les hommes toujours en habit, Iqs femmes décolletées autour de la table agrandie par l'écartement des convives, ne parlaient, ne mangeaient qu'après que le roi et la reine avaient mangé et parlé, dominés eux-mêmes par l'étiquette implacable dont le chef de la maison civile et militaire éurveillait l'observance avec d'autant plus de rigueur que l'exil durait plus longtemps. Il arrivait pourtant que le vieil étudiant de la rue Monsieur-le-Prince s'asseyait à table en cravate de couleur, parlait sans per* mission, se lançait à franc étrier dans une de ces improvisations éloquentes dont les murs du café Voltaire sonnaient' encore. Alors les regards foudroyants qu'il s'attirait, l'importance que prenait la moindre infrac* tion aux règlements de la petite cour lui causaient une
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envie grande de tout laisser et de rentrer bien vite au Quartier, comme il avait déjà fait une fois.
Seulement la reine était là.
A vivre toujours dans Tintimité de Frédérique, Tenfant au milieu d'eux, il s'était pris pour elle d'uu dévouement fanatique fait de respect, d'admiration, de foi superstitieuse. Elle résumait, symbolisait à ses yeux toute la croyance et Tidéal monarchiques comme 5)0ur un paysan du Transtévère la Madone est toute la
religion. C'est pour la reine qu'il restait, qu'il trouvait Je courage de mener au bout sa rude tâche. Oh ! oui, bien rude, bien patiente. Que de mal pour faire entrer la moindre chose dans cette petite tête d'enfant de roi! Il était charmant, ce pauvre Zara, doux et bon. La volonté ne lui manquait pas. On devinait en lui l'âme sérieuse et droite de sa mère avec je ne sais quoi.de léger, d'envolé, de plus jeune que son âge. L'esprit était visiblement en retard dans ce petit corps vieilli, rabougri, que le jeu ne tentait pas, sur qui pesait une rêverie allant parfois jusqu'à la torpeur. Bercé pendan/ ses premières années — qui n'avaient été pour luv qu'une longue convalescence — des sornettes fantastiques de son institutrice, la vie qu'il commençait à entrevoir le frappait seulement par des analogies avec ses contes où les fées, les bons génies se mêlaient airt rois et aux reines, les sortaient des tours maudites et des oubliettes, les délivraient des persécutions et des pièges d'un co1ip de leur baguette dorée, écartant les murs de glace, les remparts d'épines , les dragons qm
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jettent du feu et les vieilles qui tous chsngent. en bêtes. A la leçon, au milieu d'une explication difficile '.m'on lui donnait : « C'est comme dans Thistoire du peut tailleur » 9 disait-il; ou s'il lisait le récit d'une grande bataille : € Le géant Robistor en a bien plus tué. » C'est ce sentiment du surnaturel, si fort développé chez lui, qui lui donnait son expression distraite^ ^aurait fait rester des heuœs entières immobile dans les coussins d'un canapé, gardant au fond de ses yeux la fantasmagorie changeante et flottante, Téblouissement de fausse lumière d'un enfant qui sort de Rotbo^ mago avec la fable de la pièce dérouiée dans wm souvenir en merveilleux tableaux prismatiques. Et cela rendait difficiles le raisonnement, l'étude sérieuse qu'on voulait de lui.
La reine assistait à toutes les leçons, toujours aux doigts cette broderie qui n'avançait pas, et dans son beau regard cette attention si précieuse au maître, qui la sentait vibrante à toutes ses idées, même à celles qu'il n'exprimait pas. C'est par là surtout qu'ils se tenaient, par les raves, les chimères, ce qui flotte audessus des convictions et les répand. Elle l'avait pris pour conseil, pour confident, affectant de ne lui parler qu'au nom du roi :
^^ Monsieur Méraut, Sa Majesté désirerait avoii votre sentiment sur ceci.
Et l'étonnement d'Elysée était grand de n'entendre |amais le roi l'entretenir lui-même de ces questiona qui l'intéressaient si fort. Christian O le traitait avec
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cartams égards, lui parlait sur un too de camaraderie familière, excellent, mais bien futile. Quelquefois, traversant le cabinet d'éludé, il s'arrêtait une minute pour écouter la leçon, puis la main posée sur Tépaule du daupbin :
— Ne le poussez pas trop, disait-il à mi-voix conunp un écho du bruit subalterne de la maison... Vous ne voulez pas en faire un savant...
** Je veux em faire un roi, répondait Frédérique avec fierté.
Et sur un geste découragé de son mari :
— Ne doit-il pas régner un jour î Alors lui:
— Mais si... mais si...
Et après un salut profond, la porte refermée pour couper court a toute discussion, on l'entendait fredonner sur Tair d'une opérette en vogue : < Il régnera.^ il régnera,., car il est Espagnol, » En somme, Elysée ne savait trop à quoi s'en tenir sur le compte de ce prince accueillant, superficiel, parfumé, coquet, plein de caprices, vautré parfois sur les divans avec des fatigues énervées, et qu'il croyait être le héros de Raguse, le roi d'énergique volonté et de bravoure que racontait le Mémorial. Pourtant, malgré l'adresse de Frédérique à masquer le vide de ce front couronné, et quoiqu'elle se dérobât derrière lui continuellement, quelque circonstance imprévue se présentait toijyours où leurs vraies natures apparaissaiient.
Un matin après d^euner- ^mui^a on venait de passer
au salon, Frédérique ouvrant les journaux, le courrier dlllyrie qu'elle était toujours la première à lire, eut une exclamation si forte et si douloureuse que le roi près de sortir s'arrêta, tout le monde groupé en une minute autour de la reine. Celle-ci passa le journal a Boscovich :
— Lisez.
C'était le compte rendu d'une séance de la Diète de Leybach et la résolutioa qui venait d'y être prise de rendre aux souverains exilés tous les biens de la couronne, plus de deux cents millions, à la condition expresse...
— Bravo!... fit la voix nasillarde de Christian. •• Mais ça me va, moi, ça.
— Continuez, dit la reine sévèrement.
...A la condition expresse que Christian II renoncerait pour lui et ses descendants à tous* ses droits au trône d'Illyrie.
Ce fut dans le salon une explosion indignée. Le vieux Rosen suffoquait, les joues du Père Alphée étaient d'une blancheur de linge qui rendait sa barbe et ses yeux plus noirs.
^ Il faut répondre... ne pas rester sous ce coup, dit la reine, et son indignation cherchait Méraut qui depuis un moment prenait des notes d'un crayon flévieux sur un coin de table.
— Voici ce que J'écrirais... dit-il en s'avançant, et il lut sous forme de lettre à un député royaliste, une flère proclamation au peuple illyrien, dans laquelle, après
avoir repoussé Toutrageànte propositioa qui lui était faite, le roi rassurait, encourageait ses amis avec Tao* cent ému d'un chef de famille éloigné de ses enfants. La reine enthousiasmée battit des mains, saisit le papier, le tendit à Boscovich :
— Vite, vite, traduire et faire partir... N'est-ce pas votre avis? ajouta-t-elleen se souvenant que .Christian était là et qu'on les regardait.
— Sans doute... sans doute... dit le roi très perplexe, mangeant ses ongles avec fureur... Tout cela est fort beau... seulement voilà... savoir si nous pourrons tenir.
Elle se retourna, brusque et très pâle, comme frappée d'un grand coup entre les deux épaules.
— Tenir!... Si nous pourrons tenir... Est-ce le roi qui parle?
Lui, très calme :
— Quand Raguse a manqué de pain, avec la meilleure volonté du monde il a bien fallu nous rendre.
— Eh bien ! cette fois, si le pain manque, nous prendrons la besace et nous irons aux portes... ^ mais la royauté ne se rendra pas.
Quelle scène, dans cet étroit salon de la banlieue de Paris, ce débat entre deux princes déchus, l'un qu'on sentait fatigué de la lutte, ]es jaiùbes coupées par son défaut de croyance, l'autre exaltée d'ardeur et de foi;
i AUer aux portes, mendier. Expression \le là-bas.
Sf4 vu MHS Kl BSL
èi comme rien qn^â les voir leurs deux natures se révélaient bîeci! Le roi souple, fin, le cou nu, les vête* menis flottants, toute sa mollesse visible à Tefféminement des mains tombantes et pâles, aut frisures légèrement humectées de son front blanc; elle, svelte et s!]pe>fi)e en âmazoïie i grands revers, un petit col droit, des mandiettes simples bordant seulement le deuil de son costume où éclataient le sang vif, l'éclair des yeux, les torsades dorées. Elysée pour la première Ibis eut la vision rapide et nette de ce qui se passait dans ce ménage royal.
Tout à coup Christian II se tournant vers le duc debout contre la cheminée, la tète basse :
— Rosen!...
— Sire?—
— C'est toi seul qui peux nous dire cela... Oà en sommes-nous?... Pouvons-nous durer encore?
Le chef de la maison eut un geste hautain :
— Certes!
— Combien de temps?.». Sais-ta?.*.. i peu prôs.-
— Cinq ans; j'ai fait le compte.
— Sans porivatioiis pour persomie?... saos qu'aucun de ceux que nous aimons pâtisse oa soii lésé?.*.
— Justement cooime cela, sire.
-— Tu en es sûr?
— Sûr, affirma le vieux, en redressant sa taille immense.
— Alors, c'est bien... Méraut, donnez-moi votre
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lettre... que je la signe avant de sortir» Puis i demivoix, en lui prenant la plume des mains :
— Regardez donc M"* de Silvis... si on ne dirait pas qu'elle va chanter Sombre forêt I
La marquise en effet rentrant du jardin avec le petit prince, respirait au salon une atmos|)hère de drame, et parée de sa toque à plume verte, d'un spencer de velours, la main sur le cœur, avait bien la pose es arrêt, /saisie et romantique, d'une cavatine d'opëra.
Lue wk plein Pariement, publiée par tous les joui^ naux, la protestation fut encore, sur le conseil d'Elysée, autographiée et «avoyée dans les campagnes par milliers d'exemplaires que le Père Alphée emportait en ballots, passait aux douanes sous l'étiquette objets de piétéf avec des dhapelets d'olives et des roses de Jéricho. L'opinion royaliste en reçut un coup d'éperon. La Dalmatie surtout, où l'idée républicaine n'avait que fort peu pénétré, s'émut d'entendre l'éloquente parole de son roit débitée en chaire dans bien des villages, distribuée par les moines quêteurs de Saint-François 3ntr'ouvrant lemr besace à la porte des fermes et payant les œufs el le beurre d'un petit paquet imprimé. Bientôt des adresses se couvraimit de signatures et de ces croix si touchantes dans leur bon vouloir ignorant, des pèlerinages s'organisai^t.
C'était dans la petite ]nais<Mi de Saint-Mandé des airivages de pèdieurs, de portefaix de Raguse, un manteau noir sur leur riche costume musulman, des
paysans morlaques aux trois quarts barbares, tous chaussés de Vopanké en peau de mouton, noué sur le pied avec des lanières de paille. Ils descendaient pai bandes du tramway sur lequel les bouts des dalmatiques écarlates, des écharpes à franges, des gilets à boutons de métal détonnaient bruyamment dans la grise uniformité du vêtement parisien, traversaient la cour d'un pas ferme, puis au vestibule s'arrêtaient, se concertaient à voix basse, émus, intimidés. Méraut, qui assistait à toutes ces présentations, se sentait y&amé jusqu'au fond des entrailles; la légende de X>n enfance revivait dans ces enthousiasmes venus de si loin, et le voyage à Frohsdorf des bourgadiers de l'enclos de Rey, les privations, les préparatifs du départ, les déconvenues inavouées du retour lui revenaient à la mémoire, tandis qu'il souffrait de l'attitude indifférente, obsédée, de Christian, et de ses soupirs de soulagement à la fin de chaque entrevue. Au fond, le roi était furieux de ces visites qui dérangeaient ses plaisirs, ses habitudes, le condamnaient aux aprèsmidi si longues de Saint-Mandé. A cause de la reine, il accueillait pourtant de quelques phrases banales les protestations suffoquées de larmes de tout ce pauvre peuple, puis se vengeait de son ennui par une drdlerie quelconque, une charge crayonnée sur un bout de table avec l'esprit de raillerie méchante marqué à l'angle de ses lèvres. Il avait ainsi caricaturé un jour le syndic des pêcheurs de Branizza, large face italienne aux joues tombantes, aux yeux arrondis, hébétée par
le tremblement et la joie de l'entrevue royale, des larmes roulant jusqu'au menton. Le chef-d'œuvre circulait à table le lendemain parmi les rires, les exclamations des convives. Le duc lui-même, dans son mépris du populaire, venait de froncer son vieux bec en signe d'énorme hilarité, et le dessin arrivait à Elysée en passant par la bruyante flatterie de Boscovich. Il le regardait longuement, le rendait sans rien dire à son voisin, et comme le roi, du bout de la table l'interpellait de son impertinente voix de nez :
— Vous ne riez pas, Méraut... il est pourtant gentil mon syndic.
— Non, Monseigneur, je ne peux pas rire, répondit Méraut tristement...* C'est le portrait de mon père.
A quelque temps de là, Elysée se trouva le témoin involontaire d'une scène qui acheva d'éclairer pour lui le caractère de Christian et ses rapports avec la reine. C'était un dimanche, après la messe. Le petit hôtel, avec une apparence de fête inusitée, ouvrait à deux battants sa grille de la rue Herbill.on, toute la livrée sur pied et rangée en ligne dans Fantichambre du perron verdoyante comme une serre. La réception de ce jour-là était de la plus grande importance. On attendait une députation royaliste des membres de la Diète, l'élite et la fleur du parti, venant faire au roi hommage de fidélité, de dévouement, et se consulter avec lui sur les mesures à prendre pour une prochaine restauration. Un véritable événement, espéré, annoncé,
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et dont la solennité s'égayait d'un magniikiue soleil d'biver dorant et tiédissant la soKtude vaste du saloa de réception, le haut &uteuil du roi préparé comme un trâne, éveUlant dans l'ombre en étincelles jaillissantes les rubiSy les saphirs, les topazes do la couronne.
Pendant que la maison s'agitait d'un va-et-vient continuel» du frou-frou traînant des robes de soie par les étages; tandis que le petit prince, tout en se laissant mettre ses longs bas rouges, son costume de velours, son col en guipure de Venise, répétait le speech qu'on lui faisait appr^idre depuis huit jours; que Rosen en grande tenue, chamarr^ de plaques, se redressait plus droit que jamais pour introduire les déplûtes, Elysée, volontairement à l'abri de tout ce train, seul dans la galerie d'étude, songeait aux conséquences de l'entrevue prochaine, et dans un mirage fréquent à son cerveau méridional, préparait déjà la triomphante rentrée de ses princes à Leybach, parmi les salves, les caril-* Ions, les rues en joie jonchées de fleurs, le roi et la reine tenant devant eux comme une promesse au peuple, un avenir qui les anoblissait encore, les metlait au rang d'ancêtres jeunes, son élève bien-aimé le petit Zara, intelligent et grave, de C'Ctte gravité des enfants qui traversent une émotion trop grande pour eux. Et l'éclat de ce beau dimanche, la gaieté des cloehes vibrant à cette heure dans le plein soleil de midi, se doublaient pour lui de l'espoir d'une fête oii l'orgueil maternel de Frédénque égegrerait peut-être jusqu'à lui par-dessus la tête de l'eniiBuit un Qer sourire satisfaiL
Cependant sur le sable, dans la cour d'honiicui: oit sonnaient les timbres retentissants de rarrivée, on entendait le ronlemeot sourd des carrosses de gala qui étaient allés chercher les députés à leur hôtel. Les portières claquaient, des pas s'amortissaient sur les tapis du vestibule et du salon dans un murmure de paroles respectueuses. Puis un long silence se fit, dont Héraut s'étonna, car il attendait le discours du roi, Teffort de sa Toix nasillarde. Que se passait-il donc, quelle hésitation dans l'ordre prévu de la cérémonie?... \
A ce moment, rasant les murs, les espaliers noircis du jardin frileux et clair, celui qu'il croyait dans la pièce voisine à présider la réception officielle lui apparut, marchant d'un pas raide et gêné. Il avait dû rentrer par la porte dérobée cachée dans les lierres de l'avenue Daumesnil et s'avançait lentement, péniblement. Elysée pensa d'abord à un duel, à quelque accident, et peu après le bruit d'une chute à l'étage supérieur, d'une chute qu'on aurait dite retenue aux meubles, aux tentures de la chambre, tellement elle fut longue et lourde, accompagnée d'un fracas d'objets à terre, le confirma dans son idée. Il monta vite chez le roi. La chambre de Christian, en demi-cercle dans l'aile principale du château, était chaude et capitonnéa comme un nid, tendue de pourpre, ornée aux murs de trophées d*armes anciennes, avec des divans, des meubles bas, des peaux d'ours et délions, et parmi ce luxe douillet« presque oriental, renfermait l'originalitt
d'un petit lit de camp sur lequel couchait le roi par une tradition de famille et cette pose à la simplicité Spartiate qu'affectent volontiers les millionnaires et les souverains.
La porte était ouverte.
En face de Christian debout, accoté au mur, le chapeau en arrière sur sa tête décomposée et pâle, sa longue fourrure entr'ouverte et laissant voir Thabit remonté, la cravate blanche dénouée, le large plastron de toile en cassures raides et souillées, toute cette friperie du linge qui marque la fatigue de la nuit passée et le désordre de l'ivresse, la reine se tenait droite, sévère, la voix grondante et sourde, toute tremblante du violent effort qu'elle faisait pour se contenir :
— Il le faut... il le faut... venez.
Mais lui très bas, l'air honteux :
— Je peux pas... Vous voyez bien que je peux pas... Plus tard... vous promets.
Puis il bégayait des excuses, d'un rire bête, d'una voix d'enfant... Ce n'était pas ce qu'il avait bu. Ohl non... mais l'air, le froid en sortant du souper.
— Oui, oui... Je sais... C'est égal!... Il faut descendre... Qu'ils vous voient, qu'ils vous voient seulement!... Je leur parlerai, moi... Je sais ce qu'il faut dire.
Et comme il restait toujours immobile, muet maintenant d'un sommeil qui commençait sur sa face horriî»^jinent détendue, la colère de Frédérique s'exaspéra. .
— liais comprenez donc qu'il y va de notre desti-
née... Christian, c^est ta couronne, la couronne de ton fils que tu joues en ce moment... voyons, viens... je t'en prie, je veux.
Elle était superbe alors d'une volonté forte dont les effluves dans ses yeux d'aiguë marine magnétisaient visiblement le roi. Elle le prenait avec son regard, essayait de raffermir, de le redresser, l'aidait à se débarrasser de son chapeau, de sa houppelande, remplis des mauvais souffles de l'ivresse, de la fumée grisante des cigares. Il se raidit un moment sur ses jambes molles, fit quelques pas en chancelant, appuyant ses mains brûlantes sur le marbre des mains de la reine. Mais tout à coup elle sentit qu'il s'effondrait, recula elle-même à ce contact fiévreux, et brusquement le repoussa avec violence, avec dégoût, le laissa choir de tout son long sur un divan; puis sans un regard pour cette masse chiffonnée, inerte, déjà ronflante, elle quitta la chambre, passa devant Elysée sans le voir, droite, les yeux à demi fermés, murmurant d'une voix de somnambule égarée et douloureuse: — Alla ïÎDe sono stanca dé tare i gesti d^quesl monarcaccio * /
J« suis lasse à la fin do faire les gestes de ce mauvais rul ..^
J. TON LtfIS, ASCNT DES iTRIIffSEM
De tons les antres parisiens, de fontes les cayemes d*Ali-Baba dont la grande yille est minée et contre* minée, il n*y en a pas de plus particulier, d*une organisation aussi intéressante que l'agence Lévîs. Vous la connaissez, tout le monde la connaît, au moins du dehors. C'est dans la rue Royale, à Tangle du Faubourg- Saint-Honoré, en plein sur le passage des voitures qui vont au Bois ou qui en reviennent, sans qu'une seule puisse échapper à la réclame raccrocheuse de ee somptueux rez-de-chaussée sur huit marches, avec ses hautes fenêtres d'une seule vitre, portant chacune les armes vermillonnées, azurées et dorées des principales puissances d'Europe, aigles, licornes, léopards, toute la ménagerie héraldique. A trente mètres, dans la largeur entière de cette rue qui vaut un boulevard, l'agence Lévis attire les regardsdes moins curieux. Chacun se demande : c Qu'est-ce qu'on vend là? » c Que n'y vend-on pas ? » serait-il mieux de dire. Sur
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diaque ^trîne m Kt en effet en belles lettres d'or, id : c vinS) Uqnears, oomestibles^ pale-ale, kûmmel, raki, caviar, brandade de morue, » ou bien : c meubles anciens et modernes, tapisseries, rerdures, tapis de Smyrne et d'Ispalian » ; plus loin : c taUeaux de maîtres, marbres et terres euites, armes de luxe, médailles, panoplies » ; ailleurs : c diange, esc<Mnpte, monnaier . étrangères »; ou encore : c librairie universelle^ journaux de tous pays, de toute langue » ; à côté de : c ventes et locations, chasses, plages, villégiature », ou de : c renseignements, discrétion, céM* lité ».
Ce fourmillement d'inscriptions et d'armoiries brillantes brouille singulièrement la devanture et ne permet pas de bien voir les objets qui s'y étalent. Vaguement on distingue des bouteilles de forme et de couleur étranges, des chaises en bois sculpté, des tableaux, des fourrures, puis dans des sébiles quelques rouleaux défaits de piastres et des liasses de papier-monnaie. Hais les vastes sous-sols de l'agence, ouvrant sur la rue au ras du trottoir par des sortes de hublots grillagés, servent d'assise solide et sérieuse à l'étalement un peu criard de la vaste boutique, procurent l'impression de magasins cossus de la cité de Londres soutenant le chic et le « fla-fla » d'une vitrine du boulevard de la Madeleine. Gela déborde là-dessous de richesses de toutes sortes, barriques alignées, ballots d'étoffes, entassements de caisses, de coffres, de boîtes de cons^rveSi profondeurs pleines à donner le vertige, comme
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lorsque sur. le pont d'un c packet » des messageries, en partance, le regard plonge dans la cale béante du navire qu'on est en train d'açrimer.
Ainsi disposée, solidement tendue en plein remous parisien, la nasse agrippe à la volée une foule de gros et de petits poissons, même du fretin de la Seine, le plus subtil de tous ; et si vous passez par là vers trois heures de l'après-midi, vous la trouverez presque toujours remplie.
A la porte vitrée sur la rue Royale, haute, claire, dominée d'un large fronton de bois sculpté, — entrée de magasin de nouveautés ou de modes, — se tient le chasseur de la maison, militairement galonné, tournai le bouton dès qu'il vous voit, tendant un parapluie — quand il en est besoin — aux clientes qui descendeni de voiture. Devant vous une immense salle partâgéi par des barrières, des grillages à guichets, en uni foule de compartiments, de c box » réguliers à droite et à gauche jusqu'au fond. Le jour éblouissant fait reluire les paquets cirés, les boiseries, les redingotes correctes et les frisures au petit fer des employés, tous élégants, de belle mine, mais d'accent et d'air étrangers. Il y a là les teints olivâtres, les crânes pointus, les étroites épaules asiatiques, des colliers de bai^baméricains sous des yeux bleu-faïence, de rouges carnations allemandes ; et dans quelque idiome que l'acheteur fasse sa commande, il est toujours sûr d'être compris, car on parle toutes les langues à l'agence, excepté la langue russe, bien inutile du reste, puisque
les Russes les parient toutes, excepté la leur. La focile va et vient autour des guichets, attend sur les chaises légères, messieurs et dames en tenue de voyage, mé- ^ge de bonnets d'astrakan, toques écossaises,^^ longs voOes flottants au-dessus de waterproof, de cachepoussière, de twines à carreaux habillant indistinctement les deux sexes, et des paquets en courroie, des sacs de cuir en sautoir, un vrai public de salle d'attente, gesticulant, parlant haut avec le san^-gène, l'aplomb de gens hors de chez eux, faisant en plusieurs langues le même charivari confus, bariolé, qu'on entend chez les marchands d'oiseaux du quai de Gèvres. En même temps sautent des bouchons de pale-ale ou de romanée, des piles d'or s'écroulent sur le bois des comptoirs. Ce sont d'interminables sonneries électriques, des coups de sifflet dans les tuyaux de communication, le cartonnage d'un plan de maison qu'on déroule, un dessin d'arpèges essayant un piano, ou les exclamations d'une tribu de Samoïèdes autour d'une énorme photographie au charbon.
Et puis d'un box à l'autre les employés qui se jettent des renseignemens, un chiffre, un nom de personne ou de rue, souriants, empressés, pour devenir tout à coup majestueux, glacés, indifférents, la physionomie complètcnient détachée des affaires de ce globe, lorsqu'un malheureux, éperdu, rejeté déjà de guichet en guichet, se penche pour leur parler tout bas d'une certaine chose mystérieuse qui paraît les combler d'étonnement. Quelquefois, fatigué d'être regardé comme une trombe ou un