‹ Les rois en exil: roman parisienChapitre 9 sur 14 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Il monta le perron d'un saut, joyeux et libre comme tm écolier qui sort de classe.

« J'aurai peur jusqu'au bout! i dit la reine; et Iféraut, averti comme elle, ne trouva pas un mot pour l'encourager.

Le roi cependant avait pris de fortes résolutions. Pendant la messe, il s'était juré de ne plus revoir Séphbra, sentant bien que si elle voulait le retenir, si elle lui nouait solidement ses bras autour du cou, il n'aurait pas la force de la quitter. De la meilleure foi du mondo il se fit donc conduire à son cercle, y trouva quelques calvities absorbées sur de silencieuses parties de whist et des sommeils majestueux autour de la grande table du salon de lecture. Tout était ici d'autant plus mort et désert qu'on avait beaucoup joué la nuit dernière. Au matin, comme toute la bande sortait Mgr le prince d'Axel en tête, un troupeau d'ânesses passait devant le cercle, trottinant ôt sonnant. Monseigneur avait fait appeler l'ânier. On avait bu du lait chaud dans des coupes à Champagne; puis ces messieurs, tous un peu lancés, enfourchant les pauvres bêtes malgré leurs ruades et les cris du conducteur, couraient le plus amusant steeple-chase tout le long de la rue de la Paix. Il fallait entendre le récit majestueusement attendri de M. Bonœil, le gérant du Grand- Club : « Non!... c'était si drôle!... Monseigneur sur cette petite ânesse, obligé de relever ses longues jambes, car Monseigneur est admirablement jambe... Et toujours son flegme imperturbable... Âhl si Sa Majesté avait été là !... »

Sa Majesté regrettait bien assez d'avoir manqué cette bonne partie de fous... Heureux prince d'Axel! Brouillé avec le roi, son oncle, chassé de son pays par toutes sortes d'intrigues de cour, il ne régnerait peut*

être jamais, puisque ie vieux monarque parlait de se remarier avec une jeune femme et d'engendrer une foule de petits présomptifs. Mais tout cela ne l'inquiétait pas le moins du monde. Faire la fête à Paris lui paraissait autrement intéressant que de faire là-bas de la politique. Et peu à peu la blague, la raillerie sceptique reprenaient Christian étendu sur le divan où le prince royal avait laissé la marque de sa veulerie contagieuse. Dans l'atmosphère désœuvrée du club, tout apparaissait au jeune roi, l'entraînement héroïque de la veille et la tentative de demain, sans gloire, sans magie ni grandeur. Positivement il se décomposait en restant là ; et, pour échapper à cette torpeur qui l'envahissait comme un poison stupéfiant dans toutes ses veines, il se leva, descendit au grand air des vivants, des actifs, des* circulants.

Trois heures. L'heure à laquelle, d'ordinaire, il se dirigeait vers l'avenue de Messine, après avoir déjeuné au cercle ou chez Mignon. Machinalement ses pas prirent la route habituelle dans ce Paris d'été un peu plus grand, un peu moins capiteux que l'autre, mais qui compose de si charmants aspects, des perspectives allégées, avec ses verdures massées contre des pierres et des ombres de feuillages sur les blancheurs de l'asphalte.

Que de jolies femmes glissant là-dessous, à demi dérobées par l'ombrelle, d'une grâce, d'une séductioa spirituelle et de bonne humeur! Quelles aufres femmes sauront marcher comme celles-ci, se draper comme

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elles de leur allure, et parler, et s'habiller, et faire le contraire aussi bien? Ah! Paris, Paris, ville du plaisir facile, des heures courtes. Dire que, pour être plus sûr de quitter tout cela, il allait peut-être se faire casser la tête ! Que de bons moments pourtant, de voluptés mtelligentes et complètes !

Dans la ferveur de sa reconnaissance, le Slave avait une étincelle aux yeux pour toutes ces passantes qui le séduisaient d'un trait, d*un coup de jupe aux deatelles en éventail. 11 y avait loin du roi-chevalier cjui, le matin, entre sa femme et son fils, s'inclinait dans l'oratoire, avant de partir à la conquête de son royaume, à ce joU leveur de femmes, le nez tendu, le chapeau vainqueur sur sa petite tête frisée et ronde dont une fièvre de plaisir rosait la joue. Frédérique n'avait pas tort de maudire le ferment de Paris, de le craindre pour ce cerveau mobile, tout eu mousse comme certains vins qui ne tiennent pas.

A la bifurcation du boulevai*d Haussmann et de l'avenue de Messine, Christian s'arrêta, laissa passer plusieurs voitures. Ce fut un rappel à la raison. Comment était-il venu là, et si vite?... L'hôtel Potnicki dressait dans un couchant vaporeux ses deux cloche- Ions de castel parisien, son moucharabie voilé en alcôve... Quelle tentation!... Pourquoi n'irait-il pas jusque-là, pourquoi ne verrait-il pas une dernière fois cette femme qui allait rester dans sa vie avec la mémoire sèche, altérante, d'un désir mcontenté ?

Enfin, après un terrible débat d'une minute, l'incer-

titizde très visible dans le balancement en roseau de tout ce faible corps, il prit un parti béroïque, sauta dans une voiture découverte qui passait et donna l'adresse du club. Jamais il n'aurait eu ce courage, sans le serment fait à Dieu, le matin, pendant la messe, pour cette âme pusillanime de femme catholique, cela emportait tout.

Au club, il trouva la lettre deSéphora, qui, nen que par Todeur musquée du papier, lui communiqua la fièvre dont elle ardait. Le prince lui apporta Tautre missive, quelques phrases hâtées, implorantes, d'une écriture que les livres de Tom n'avaient jamais connue. Mais ici Christian II, entouré, soutenu, regardé, se sentait plus fort, étant de ceux à qui la galerie compose une attitude. Il chiffonna les lettres au fond de sa poche. La belle jeunesse du club arrivait, encore sous l'impression de l'histoire des ânesses, racontée tout au long dans un journal du matin. La feuille circulait de main en main, et tous avaient en la lisant ce rire éreinté, ce rire de ventre des gens qui n'en peuvent plus.

— Est-ce qu'on fait la fête ce soir ? demandaient ces jeunes gentilshommes, en absorbant des sodas, des eaux de régime dont le club tenait tout un dépôt.

Séduit par leur entrain, le roi se laissa aller à diD?r avec eux au café de Londres, non pas dans un de ces salons dont les tentures connues avaient dansé dix fois devant leur ivresse, dont les glaces portaient leurs noms, échts ^t^^s, brouillés comme un givre

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hivernal sur les vitres, mais dans les caves, ces admirables catacombes de fûts et de bouteilles alignant leurs casiers réguliers, étiquetés en porcelaine, jusque sous le théâtre de TOpéra-Gomique. Tous les crus de France dormaient là. On avait dressé la table, au fond, dans les château-yquem qui rayonnaient doucement, leurs bouteilles couchées et glauques, pailletées par les reflets du gaz et des girandoles de verres de couleur. Une idée de Wattelet qui voulait marquer d'un repas original le départ de Christian U, connu de lui seul et du prince. Mais Teffet fut manqué par l'humidité des murs et des plafonds qui pénétra bientôt les convives fatigués de la nuit précédente. Queue-de- Poule s'endormait et se réveillait par tressants. Rigolo parlait peu, riait ou faisait semblant, tirait sa montre toutes les cinq minutes. Peut-être pensait-il à la reine que ce retard devait terrifier.

Au desseft, quelques femmes arrivèrent, des dîneuses du café de Londres, qui, sachaùt les princes en bas quittaient leurs tables, et guidées par les garçons portant des candélabres, se faufilaient dans les caves, leur jupe sur le bras, avec des petits cris, des effarements d'équipée. Presque toutes étaient décolletées. Au bout de cinq minutes, elles toussaient, devenaient pâles, frissonnaient sur les genoux de ces messieurs, eux du moins abrités de leurs collets relevés. < Une bonne farce à les faire toutes claquer de la poitrine..., i comme dit Tune d'elles, plus frileuse ou moins enra- , gée que les autres. On se décida à monter prendre le

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café dans les salons, et pendant le déplacement, Christian disparut. Il était à peine neuf heures. Son coupé rattendait à la porte.

— Avenue de Messine..., dit-il tout bas, les dent» serrées.

Gela venait de le prendre comme une folie. Pendant tout le dîner, il n'avait vu qu'elle, elle, respirant sa possession sur ces chairs nues qui le frôlaient. Oh ! saisir cette ifemme à pleins bras, n*être plus dupe de ses larmes, de ses prières...

« Madame est sortie. »

Ce fut une douche froide sur un brasier. Madame était sortie. On n'en pouvait douter au désarroi de la maison envahie, livrée aux gens de service dont Christian avait vu fuir à son entrée les rubans de couleur et les gilets de coutil à raies. 11 ne demanda rien de plus, et dégrisé subitement, mesura l'abîme sans fond où il avait failli rouler. Parjure à Dieu, traître à la couronne!... Le petit chapelet se trouva sous ses doigts brûlants. Il en égrenait les Ave en actions de grâces, pendant que la voiture roulait vers Saint- Mandé, par les aspects fantastiques et les terreurs nocturnes du bois.

— Le roi l dit Elysée qui guettait aux croisées du salon et vit les deux lanternes du cdupé entrer en éclairs dans la cour. Le roi 1 C'était le premier mot qu'on eût prononcé depuis le dîner. Par magie, toutes les figures s'illuminèrent, les langues se délièrent à la fois. La reine elle-même, malgré son calme apparent,

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sa force de caractère, ne put retenir un cri de joie. Elle avait cru tout perdu, Christian retenu chez cette femme, abandonnant ses amis, se déshonorant à tout jamais. Et personne autour d'elle pendant ces trois mortelles heures d'attente, à qui cette pensée ne fût venue, qui ne s'inquiétât de même, jusqu'au petit Zara qu'elle avait gardé levé et qui, comprenant l'angoisse, le dramatique de ce silence, sans hasarder une de ces questions si cruelles, si fatidiques, que l'enfant prononce de sa voix claire, s'était abrité dans les feuillets d'un gros album, d'où sa jolie tête sortit tout à coup à l'annonce du roi, baignée de larmes longues coulant silencieusement depuis une heure. Plus tard, quand on l'interrogea sur ce grand chagrin, il avoua qu'il se désespérait ainsi dans la crainte que le roi ne fût parti sans l'embrasser. Petite âme aimante à qui ce père jeune, spirituel, souriant, faisait l'effet d'un grand frère à frasques et à fredaines, un grand frère séduisant, mais qui désolait leur mère.

On entendit la voix brève et pressée de Christiçin qui donnait des ordres. Puis il monta dans sa chambre et, cinq minutes après, parut tout équipé pour le voyage, en petit chapeau à boucle coquette et ganse bleue, guêtres fines à mi-pied, comme un touriste de plage dans les tableaux de Wattelet. Le monarque perçait pourtant sous le gandin, l'autorité, le grand air, l'aisance à figurer noblement en n'importe quelle circonstance. Il s'approcha de la reine, murmura quelques excuses pour son retard. Pâle cracore d'émotion, elle

lui dit très bas : « Si vous n'étiez pas venu, je parlais avac Zara prendre votre place. » Il savait bien qu'elle ne mentait pas, la vit pendant une minute, son enfant sur le bras au milieu des balles, comme au balcon de sa fenêtre pendant la terrible scène, et le petit fermant ses beau^ yeux résignés devant la mort. Sans répondre, il porta la main de Frédérique à ses lèvres avec ferveur; puis d'un mouvement impétueux de jeunesse l'attira vers lui : « Pardon!... pardon!... »

Pardonner, la reine en eût encore été capable, mais elle aperçut à la porte du salon, prêt à partir avec son maître, Lebeau, le valet louche, le confident des plaisirs et des trahisons; et tout de suite une affreuse idée lui vint, tandis qu'elle se dégageait doucement : « S'il mentait. . . S'il ne partait pas ! » Christian la devina et se tournant vers Héraut : « Vous m'accompagnerez jusqu'à la gare... Samy vous ramènera. > Puis, comme les moments étaient courts, il pressa les adieux, dit à chacun un mot aimable, à Boscovich, à la marquise, prit Zara sur ses genoux, lui parla de l'expédition qu'il tentait pour reconquérir son royaume, l'engageant à ne donner jamais de sujets de chagrin à la reine, et s'il ne revoyait plus son père, à songer qu'il était mort pour la patrie, en faisant son devoir de roi. Un petit discours à la Louis XIV, vraiment pas trop mal tourné, et que le jeune prince écoutait gravement, un peu déconcerté du sérieux de ces paroles sortant d'une bouche qu'il avait toujours vu sourire. Mais Christian était bien l'homme de la minute présente, d'une mo-

bilité, d*uae légèreté excessives, maintenant tout au départ, aux hasards de l'expédition^ et plus touché qu'il ne voulait le paraître, ce qui Tarracha bien vite à Fattendrissement de la dernière minute. Il fit « adieu !... adieu l » de la main à tout le monde avec une profonde inclinaison vers la reine et sortît.

Vraiment, si Elysée Méraut, pendant trois ans, n'avait pas vu Fintimité du ménage royal troublée par les faiblesses, les honteuses lâchetés de Christian II, il n'aurait pu reconnaître le Rigolo du Grand-Club dans le prince héroïque et fier qui lui exposait ses plans, ses projets, ses vues politiques si sensées et si larges, tandis qu'ils roulaient rsypidement vers la gare de Lyon.

La foi royaliste du précepteur, toujours un peu superstitieuse, voyait là une intervention divine, un privilège de caste, le roi devant toujours se retrouver au moment fatal, par la grâce du sacre et de l'hérédité ; et sans qu'il s'expliquât bien pourquoi, cette renaissance morale de Christian, précédant, présageant l'autre qui était proche, lui causait un malaise inexprimable, une jalousie hautaine dont il ne voulait analyser les causes. Pendant que Lebeau s'occupait de prendre les billets, d'enregistrer les bagages, ils arpentèrent de long en large la grande salle d'attente, et dans la solitude de ce départ de nuit, le roi ne put s'empêcher de penser à Séphora, aux tendres reconduites à la gare Saint-Lazare. Sous l'influence de ce souvenir, une femme qui passait attira son regard : la

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même taille, un rien de cette honnête et coquette démarche...

Pauvre Christian, pauvre roi malgré lui !

Enfin le voici monté dans un wagon dont Lebeau vient de lui ouvrir la portière, — le wagon de tout le monde, pour ne pas attirer les soupçons. Il se jette dans un coin, avec la hâte d'en finir, d'être loin. Ce lent arrachement lui est très pénible. Au coup de sifflet, le train s'ébranle, s'étire, tressaute bruyamment sur des ponts traversant les faubourgs endormis, piqués de réverbères en ligne, s'élance en pleine campagne. Christian II respire, il se sent fort, sauvé, a l'abri; il fredonnerait presque s'il était seul dans son wagon. Mais là-bas, à l'autre vitre, une petite ombre enfouie dans du noir se rencoigne, se rapetisse, avec la visible volonté de ne pas appeler l'attention. C'est une femme. Jeune, vieille, laide, jolie? Le roi, — affaire d'habitude, — jette un regard de ce côté. Rien ne bouge que les deux ailes d'une petite toque qui se renversent, ont l'air de se repHer pour le sommeil, c Elle dort... faisons comme elle... » Il s'allonge, s'enveloppe d'une couverture, regarde encore vaguement dehors des silhouettes d'arbres et de buissons, confuses, moelleuses dans l'ombre, qui semblent se jeter Tune siu* l'autre au passage du train, des poteaux à disques, des nuages affolés dans un ciel tiède; et ses paupières devenues lourdes vont se fermer, quand il sent la caresse sur son visage d'une chevelure fine, do oils abaissés, d'une haleine de violette, de deux lèvres

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miinnurant sur ses lèvres : « Mécbaut I... sans me dire adieu!... »

Dix heures après, Christian II se réveillait au bruit du canon, à la lumière aveuglante d'un beau soleil campagnard tamisé par des verdures murmurantes. Justement il rêvait qu'il montait à la tête de ses troupes et sous une dégelée de mitraille le raidillon qui coo<« duit du port de Raguse à la citadelle. Mais il se trou* vait là couché, immobile au fond d'un grand lit raviné comme un champ de bataille, les yeux et le cerveau brouillés, les moelles fondues dans une fatigue délicieuse. Que s'était-il donc passé? Peu i peu il vit clair» se rappela. U était à Fontainebleau, à l'hôtel du Faisan^ en face de la forêt dont on voyait monter dans le bleu les cimes vertes et serrées; le canon venait des exercices a feu de l'artillerie. Et la réalité vivante, le lien visible de ses idées, Séphora, assise devant' l'étemel secrétaire qu'on ne trouve plus que dans les hôtels, écrivait activement, d'une mauvaise piume qui grinçait.

Elle vit dans la glace le regard admiratif, reconnais» sant, du roi, et répondit sans s'émouvoir, sans se retourner, par un baiser tendre des yeux, du bout de la plume, puis se remit à écrire paisiblement, montrant le sourire en coin de sa bouche séraphique :

•— Une dépêche que j'envoie chez moi pour ras* surer iron monde..., dit^elle en se levant ; et la dépèche donnée» le garçon parti, soulagée d'une mquiétudei elle ouvrait la fenêtre au soleil blond qui entrait à flots

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comme l'eau d'une écluse, c Dieu!... qu'il fait beau...» Elle vint s'asseoir au rebord du lit, près de son amant. Elle riait, elle était folle du plaisir de se trouver à la campagne, de courir les bois par cette admirable journée. Bs avaient le temps, jusqu'au train de nuit qui les avait amenés et remporterait Christian la nuit suivante; car Lebeau, continuant sa route, devait prévenir Hezeta et ses gentilshommes que le débarquement était retardé d'un jour. L'amoureux Slave, lui, aurait voulu tirer les grands rideaux sur un bonheur qu'il eût fait durer jusqu'à la dernière heure, jusqu'à la dernière minute. Mais les femmes sont plus idéales; et sitôt après le déjeuner, un landau de louage les emportait par les splendides avenues bordées de pelouses régu* lières, d'arbres en quinconces qui ouvrent la forêt comme un parc de Versailles, avant que des rochers ne la divisent en sites superbes et sauvages. C'était la première fois qu'ils sortaient ensemble, et Christian savourait cette joie brève au terrible lendemain de bataille et de mort.

Us roulaient sous d'inmienses arceaux de verdure où tombaient les feuillages des hêtres en étalements légers, immobiles, traversés d'un soleil lointain, ayant peine à percer ces verdures en étages, d'un développement antédiluvien. Sous cet abri, sans autre horizon qu'un profil de fename aimée, sans autre espoir, sans autre souvenir ni désir que ses caresses, la nature poétique du Slave s'épanchait. Oh ! vivre là tous deux, rien qu'eux deux, dans une petite maison do

garde, de mousse et de chaume au dehors, capitonnée en nid luxueux à Tintérieur !... Il voulait savoir depuis quand elle l'aimait, quelle impression il lui avait causée. la première fois. Il lui traduisait des vers de son pays rhythmés de baisers légers, dans le cou, sur les yeux; et elle Técoutait, feignait de comprendre, de répondre, les paupières battantes, ensommeillées par sa mauvaise nuit.

Éternel désaccord des duos d'amour ! Christian désirait s'enfoncer aux endroits solitaires, inexplorés; Séphora recherchait les coins fameux, les curiosités étiquetées de la forêt où se trouvent des guinguettes, des boutiques d'objets en bois de genévrier, des montreurs de pierres qui tremblent, de roches qui pleurent, d'arbres foudroyés, tout ce peuple abrité dans des huttes, dans des cavernes d'où il s'élance au moindre roulement de roues. Elle espérait échapper par là à l'ennuyeuse et monotone cantilène d'amour; et Christian admirait sa patience touchante à écouter les interminables discours de ces bonnes gens de campagne qui ont du temps et du large pour tout ce qu'ils iont

/ Franchart, elle voulut tirer de l'eau au fameux puits des anciens moines, si profond que le seau met près de vingt minutes à remonter. C'est Christian qui s'amusait!... Là encore une bonne femme, médaillée comme un vieux gendarme, leur montra les beautés du site, l'ancienne mare au bord de laquelle se faisait la curée du cerf, racontant depuis tant d'années la même

histoire dans les mêmes termes qu'elle se figurait avoir fait partie du couvent, et trois cents ans après, avoir assisté en personne aux somptueuses villégiatures du premier Empire. « C'est ici, monsieur, madame, que le grand empereur s'asseyait le soir avec toute sa cour. » Elle montrait dans les bruyères un banc de grès à trois ou quatre places. Puis d'un ton hautain : « En face, l'impératrice avec ses dames d'honneur... » C'était sinistre, l'évocation des pompes impériales au milieu des roches éboulées, plantées d'arbres tordus et de genêts secs. « Venez-vous, Séphora?... » disait Christian; mais Séphora regardait une esplanade oii, selon Id cicérone, on amenait le petit roi de Rome qui, de loin, porté par sa gouvernante, tendait les bras à ses augustes parents. Cette vision de prince-enfant rappela au roi d'IUyrie son petit Zara. Il se dressa pour lui dans t'aride paysage, soutenu par Frédérique et le regardant de ses grands yeux tristes comme pour lui demander ce qu'il faisait là. Mais ce n'était qu'un vague rappel vite étouffé ; et ils continuaient leur promenade sous' des chênes de toutes tailles, rendez-vou$ de chasse aux noms glorieux, dans le creux de vertes vallées, . sur des corniches dominant des cirques cl granit écroulé, des sablières dont les pins labouraient la terre rouge de leurs fortes et saillantes racines.

Maintenant ils suivaient une allée noire, à l'ombre impénétrable, aux profondes ornières humides. De chaque côté, des rangées de troncs comme des piliers de cathédrale, formant des nefs silencieuses où s'en-

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tendait le pas d'un chevreuil, la chute d'une feuille détachée en parcelle d'or. Une immense tristesse tombait de ces hauteurs, de ces branchages sans oiseaux, sonores et vides comme des maisons désertes. Christian, toujours amoureux, à mesure que la journée avançait, fonçait sa passion d'une note de mélancolie et de deuil. n raconta qu'avant de partir il avait fait son testament, et l'émotion que lui avaient causée ces paroles d'outretombe écrites en pleine vie.

— Oui, c'est bien ennuyeux..., dit Séphora, comme quelqu'un qui pense à autre chose. Mais il se croyait tellement aimé, il était si habitué à l'être, qu'il ne prenait pas garde à ses distractions. Même il la consolait d'avance en cas d'un malheur, lui traçait un plan d'existence; il faudrait vendre Thôtel, se retirer à la campagne où elle vivrait avec ses souvenirs. Tout cela adorablement fat, et naïf , et sincère; car il se sentait au cœur une tristesse d'adieu qu'il prenait pour des pressentiments de mort. Et tout bas, leurs mains enlacées, il lui parlait de vie future. Il avait au cou une petite médaille de la Vierge, qui ne le quittait jamais; il la détacha pour elle. Vous pensez si Séphora était heureuse!...

Bientôt un campement d'artillerie, dont on apercevait entre les branches les tentes grises alignées, les fumées légères, les chevaux débridés, entravés pour ' la nuit, donnait un autre cours aux idées du roi. Les allées et venues d'uniformes, les corvées, toute cette activité en plein air dans une lumière de couchant, cet

aspect récoûfortant du soldât en campagne, réveillaient ses instincts de race nomade et guerrière. La voiture, roulant sur les mousses en tapis vert de Timmense avenue, faisait relever la tête aux soldats occupés à Tinstallation des tentes ou à la fabrication de la soupe; ils regardaient passer en riant la pékin et sa jolie payse, et Christian aurait voulu leur parler, les haranguer, plongeant son regard sous les futaies jusqu'à l'extrémité du camp. Un clairon sonnait, d'autres répondaient de là-bas. Devant la tente d'un chef un peu à l'écart sur un terre-plein se cabrait le plus beau cheval arabe, narine ouverte, crinière au vent, hennissant à la sonnerie guefiière. Les yeux du Slave étincelaient. Ah! la belle existence dans quelques jours, les bons coups d'estoc qu'il allait donner. Mais quel dommage que Lebeau continuant vers Marseille eût emporté les bagages *, il aurait tant voulu qu'elle le vit dans son costume de lieutenant-général. Et s'exaltant, il se représentait les portes des villes forcées, les républicains en déroute, son entrée triomphale à Leybach, au milieu des rues pavoisées. Elle serait là, vive Dieu! U la ferait venir, l'installerait dans un palais splendide aux portes de la ville. Us continueraient à se voir aussi librement qu'à Paris. A ces beaux projets, Séphora ne répondait pas grand' chose. Sans doute elle aurait préféré le garder à elle, tout à elle; et Christian l'admirait pour cette abnégation silencieuse qui la met* tait bien à son rang de maîtresse du roi.

Ahl comme il l'aimait, et comme elle passa vite cette

éoirée à Fhôtel du Faisan, dans leur chambre rouge les grands rideaux clairs tombés sur un soir d'été de petite ville, aux rares lumières, bruissant de causeries devant les portes et de promeneurs bientôt dispersés à la retraite des tambours et des clairons. Que de baisers, que de folies, de passionnés serments allant rejoindre les baisers et les serments de la nuit précédente dans la banalité des courtines. Suavemenl brisés, serrés l'un contre l'autre, ils écoutaient leurs cœurs battre à grands coups, tandis que le vent tiède agitait leurs rideaux après avoir murmuré dans les arbres et qu'un jet d'eau s'égrenait conune dans un patio arabe au milieu du jardinet de l'hôtel, oii seule veillait rouge et tremblotante la lampe du bureau.

Une heure. Il faut partir. Christian le redoutait cet arrachement de la dernière minute, croyant qu'il aurait à lutter contre des prières et des caresses, qu'il devrait faire appel à tout son courage. Mais Séphora était prête avant lui, voulut l'accompagner jusqu'à la gare, moins soucieuse encore de son /mour que de l'honneur de son royal amant... S'il avait pu entendre le . < ouf » qu'elle poussa, la •cruelle fille, lorsque, i^estée seule sur la voie, elle vit les deux yeux verts du train se perdre en^ serpentant; s'il avait pu savoir combien elle était heureuse de venir finir sa nuit seule à l'hôtel, tandis que, se« couée aux cahots de l'omnibus vide sur le vieux pavé de Fontainebleau, elle se disait d'ua ton pos4

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pur de toute émotion amoureuse : c Pourvu que Tom ait fait le nécessaire!... >

Bien certainement le nécessaire était fait ; car à l'ari ivée du train à Marseille, Christian II, descendant de wagon, sa petite valise à la main, fut très étonné de voir une casquette plate à galons d'argent s'approcher de lui et le prier fort poliment d'entrer un instant dans son bureau.

— Pourquoi faire?... Qui êtes-vous? demanda ïm roi de très haut.

La casquette plate se nomma :

-— Commissaire de surveillance 1...

Dans le bureau, Christian trouva le préfet de Mar« seille, un ancien journaliste, à barbe rousse, figure vive et spirituelle.

— J'ai le regret d'annoncer à Votre Majesté que immi voyage s'arrête ici, dit ce dernier avec un ton de politesse exquise... Mon gouvernement ne saurait permettre qu'un prince auquel la France donne Thospitalité en profite pour conspirer et armer contre un pays ami.

Le roi voulut protester. Mais les moindres détails de r expédition étaient connus du préfet :

— Vous deviez vous embarquer à Marseille ; vos compagnons à Cette sur un steamer de Jersey... Le lieu de débarquement était la plage de Gravosa ; le signal deux fusées, partant l'une du bord, l'autre d« ia terre... Vous voyez que nous sommes bien renseignés... On l'est de même à Raguse ; et je vous évite un vrai guet-apens.

ff

Christian II, atterré, se demandait qui avait pu livrer ainsi des informations connues de lui seul, de la reiae, de Hezeta, et d'une autre qu'il était certes bien loin de soupçonner. Le préfet souriait dans sa barbe blonde :

— Allons, monseigneur, îi laut eu prendre votre parti. C'est une affaire manquée. Vous serez plus heureux une autre fois, et plus prudent aussi... Mainlenant je supplie Votre Majesté d'acoepter Tabri que je lui offre à la préfecture. Partout ailleurs elle serait en butte à des curiosités gênantes. L'affiiire est connue dans la ville...

Christian ne répondit pas tout de suite. Il regardait cette petite pièce d'administration , remplie par un fauteuil vert, des cartons verts, un poêle eo faïence, de grandes cartes sillonnées des lignes des trains, ce coin misérablement bourgeois où venaient édiouer son rêve héroïque et les derniers échos de la marche de Rodoïtza. C'était comme un voyageur en ballon, parti pour plus haut que les cimes et descendant presque sur place dans uae hutte de paysans^ le pauvre aérostat dégonflé, en paquet de toile gommée, sous un toit d'écurie.

U finit pourtant par accepter l'invitation, trouva chez le préfet un intérieur vraiment parisien, une femme charmante, très bonne musicienne, qui, le diner fini, après une conversation où l'on passa en revue tous les si^tets du jour, se mit au piano et feuilleta des partitions récentes. Elle avait une jolie voix, chantait fbrt

agréablement, et peu à peu Christian se rapprocha d'elle, . parla musique et opéra. Les Echos d'IUyrie traînaient sur la tablette, entre la Reine de Saba et la Jolie Parfumeuse. La préfète demanda au roi de lui indiquer le mouvement, la couleur des chants de son pays. Christian II fredonna quelques airs populaires : « Beaux yeux, bleus comme un ciel d'été,.. » et encore : « Jeunes Ûlles qui m'écoulez en tressant des nattes... » >

Et tandis qu'appayë .au piano, pâle, séduisant, il prenait des intonations et des poses mélancoliques d'exilé , là-bas sur la mer illyrienne dont les Echos chantaient les flots ourlés de neige et les rives dentelées de cactus, une belle et enthousiaste jeunesse, que Lebeau avait négligé de prévenir, cinglait joyeusemeat vers la mort, au cri de : « Vive Christian II ! >

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EN CHAP.ELLI

c Ma chère amie, on vient de nous ramener à la citadelle de Raguse, M. de Hezeta et moi, après une séance de dix heures au théâtre du Corso où siégeait le conseil de guerre chargé de notre jugement. A Funanimité, nous avons été condamnés à mort.

c Je te dirai que j*aime mieux ça. Au moins maintenant on sait à quoi s'en tenir, et nous ne sommes I ius au secret. Je lis tes chères lettres, je peux t'éci-ire. Ce silence m' étouffait. Ne rien savoir de toi, (le mon père, du roi que je croyais tué, victime de quelque guet-apens. Heureusement Sa Majesté en est quitte pour une triste déconvenue et pour la perte de quelques loyaux serviteurs. Il pouvait nous arriver pis.

c Les journaux — n'est-ce pas ? — ont dû vous apprendre comment les choses se sont passées. Le

contre-ordre du roi ne nous étant pas parvenu par une fatalité incroyable, à sept heures du soir, nous nous Pouvions sous le vent des îles, au rendez- vous. Hezeta et moi sur le pont, les autres dans la chambre, tous armés, équipés, ta ] i)lie petite cocarde au chapeau. Nous croisons deux heures, trois heures. Rien en vue que des barques de pêche ou ces grandes felouques qui font le service de la côte. La nuit vient, et en même temps une brume de mer très gênante pour notre rencontre avec Christian II. Après une longue attente, nous finissons par nous dire que le steamer de Sa Majesté a peut-être passé près de nous sans nous voir et qu'elle est descendue à terre. Tout juste, voici que du rivage où Ton devait attendre notre signal, une fusée part, monte dans le ciel. Gela signifiait : « Débarquez ! > Plus de doute, le roi est là. Allons le rejoindre.

c Vu ma connaissance du pays, — j'ai tant de fois chassé les halbrans de ce côté, — je commandais la première chaloupe, Hezeta la seconde, M. de Miremont avait la troisième avec les Parisiens. Nous étions tous Illyriens dans ma barque, aussi le cœur nous battait fort. C'est la patrie qu'on avait là devant soi, cette côte noire montant dans la brume, terminée par une petite lumière rouge, le phare tournant de Gravosa. Tout de même le silence de la plage m' étonnait. Rien que le bruit des lames déferlantes, un long claquement d'étoffes mouillées, sans cette rumeur que fait la foule la plus mystérieuse, d'où s'échappe tou-

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jours un bruissement d'arme», un halètement de pirations contenues.

c — Je vois nos hommes t.. . dît San-6iorgio tout bas, près de moi.

€ Nous nous aperçûmes, en sautant à terre , que ce qu'on prenait pour les volontaires dn roi, c'étaient des bouquets de cactus, des figuiers de Barbarie, dressés en rang* sur le rivage. Je m'avance. Personne. Mais un piétinement, des ravines dans le sable. Je dis au marquis. « C'est louche... Rembarquons, b Malheureusement les Parisiens arrivaient. Et retenir ceuxlà l... Les voilà s' éparpillant sur la eôte, fouillant les buissons, les taillis... Tout à coup une bande de feu, us crépitement de fusillade. On crie : c Trahison!... trahison!... Au large! b On se précipite vers les barques. Une vraie bousculade de troupeau, serré, affolé, barbotant... Il y a eu là un moment de vilaine panique éclairée par la lune qui se levait et nous montrait nos marins angiais se sauvant à toutes rames vers le steamer... Mais ça n'a pas duré longtemps. Hezeta le premier s'élance, le revolver au poing : c Âvanti!..- Avanti L.. > Quelle voix ! Toute la plage en a retentL Nous nous jetons derrière lui... Cinquante contre une armée!... Il n'y avait qu'à mourir. C'est ce que tous les nôtres ont fait avec un grand courage. Pozzo, de Mélida, le petit de Soris ton amoureux de l'an dernier, Henri de Trébigne qui me criait dans la bagarre : • Dis donc, Herbert, ça manque de guzlas!... 9 Et Jean de Véliko qui, tout en sabrant, chantait cla Ro-

LES ROIS BN KXIL 331

doïtza » à pleifie gorge, tous sont tombés, je les ai vus sur le rivage, couchés dans le sable et regardant le cirt. C'est li que le flot montant sera venu les ense-* velir, les beaux danseurs de notre bal !... Moins heureux que nos camarades, le marquis et moi, seuk vivants dans cette grêle, nous avons été pris, roulés, ficelés, montés à Raguse à dos de mulet, ton Herbert hurlant de rage impuissante, pendant que Hezeta, très calme, disait : « C'était fatal... Je le savais !... » Drôle d'homme ! Comment pouvait-il savoir que l'on serait trahi, livré, reçu au débarquement par des fusils braqués et des paquets de mitraille ; et s'il le savait, pourquoi nous a-t-il conduits? Enfin voilà, c'est un coup manqué, une partie â refaire en prenant plus de précautions.

€ Je m'explique maintenant par tes chères lettres, ({ue je ne peux pas me lasser de lire et de relire, pourquoi l'instruction de notre affaire a langui, pourquoi ces promenades de robes noires dans la citadelle, ce marchandage de nos deux vies, ces hauts, ces bas, ces attentes. Les misérables nous traitaient en otages, espérant que le roi qui n'avait pas vouliv renoncer au trône pour des centaines de millions, céderait devant le sacrifice de deux de ses fidèles. E tu t'irrites, ma chérie, tu t'étonnes, aveuglée par ta tendresse, que mon père n'ait pas dit un mot en faveur de son fils. Mais un Rosen pouvait-i! commettre cette lâcheté !... Il ne m'en aime pas moins, le pauvre vieux, et ma mort sera pour loi un coup terrible. Quant

i nos souverains que tu accuses de cruauté, nom n'avons pas pour les juger ce haut point de vue qui leur sert à gouverner les hommes. Ils ont des devoirs, des droits en dehors de la règle commime. Ah î que Héraut te dirait là-dessus de belles choses. Moi je les sens, mais je ne peux pas les exprimer. Tout reste là, sans sortir. J'ai la mâchoire trop lourde. Que de fois cela m'a gêné devant toi que j'aime tant, à qui je n*ai jamais su bien le dire. Même ici, séparés par tant de lieues et de si gros barreaux de fer, Fidée de tes jolis yeux gris parisiens, de ta bouche de malice au-dessous de ton petit nez qui se fronce pour me railler, m'intimide, me paralyse

€ Et pourtant, avant de te quitter pour toujours, il font bien que je te fasse comprendre une bonne fois que je n'ai jamais aimé que toi au monde, que ma vie a commencé seulement du jour où je t'ai connue. Te rappelles-tu, Colette ? C'était dans les magasins de la rae Royale, chez ce Tom Lévis. On se trouvait là par hasard, censé. Tu as essayé un piano ; tu as joué, tu as chanté quelque chose de très gai qui, sans que je sache pourquoi, m'a donné envie de pleurer tout de suite. J'étais pris... Hein? Qui nous aurait dit ^? Ud mariage à la Parisienne, un mariage par les agences devenu mariage d'amour 1 Et depuis, dans le monde, dans aucun monde, je n'ai rencontré de femme aussi séduisante que ma Colette. Aussi tu peux être tranquille, tu étais toujours là, même absente ; l'idée de ta jolie frimousse me tenait en belle humeur, je riais

tout seul en y pensant. C'est vrai que tu m'as toujours inspiré cela, une envie de rire tendre... Tiens, en ce moment, notre situation est terrible, surtout la façon dont on nous la présente. Hezeta et moi, nous sommes en chapelle ; c'est-à-dire que, dans la petite cellule aux murs crépis, on a dressé un autel pour notre dernière messe, mis un cercueil devant chaque Ijt et pendu aux murs des écriteaux slir lesquels il y a écrit : « Mort... Mort... > Malgré tout, ma chambre me semble gaie. J'échappe à ces menaces funèbres en songeant à ma Colette ; et quand je me hausse jusqu'à notre soupirail, ce pays admirable, la route qui descend de R?.guse à Gravosa, les aloès, les cactus sur le ciel ou la mer bleue, tout me rappelle notre voyage de noce, la corniche de Monaco à Monte-Carlo et le grelot des mules menant notre bonheur tintant et léger comme lui. ma petite femme, comme tu étais jolie,, chère voyageuse avec qui j'aurais voulu faire route plus longtemps... c Tu vois que partout ton image demeure et triomphe, au seuil de la mort, dans la mort même; car je veux la tenir en scapulaire sur ma poitrine, làbas, à la porte de Mer, où Ton doit nous mener dana quelques heures, et c'est ce qui me permettra de tomber en souriant. Aussi, mon amie, ne te désole pas trop. Pense au petit, pense à l'enfant qui va naii^e. Garde-toi pour lui, et lorsqu'il pourra comprendre, dis-lui que je suis mort en soldat, debout, avec deux noms sur mes lèvres, le nom de ma femme et celui

de mon roi.

^il LES ROIS EN EXa.

c J^aurais Toulu te laisser ud souvenir du denrier moment, mais on m"a dévalisé de tout h^oii, montre, alliance, épîngîe. Je n'ai plus rien qu*une paire de gants blancs que je destinais a rentrée à Raguse. Je les mettrai tout à Thenre pour honorer le supplice ; et Taumônier de la prison m'a bien promis de te les envoyer après.

« Allons, adieu, ma Colette chérie. Ne pleure pas. Je te dis ça, et moi, les larmes m'aveugleiit. Console mon père. Pauvre homme f Loi qui me grondait toujours parce que je venais tard aux ordres. Je n'y viendrai plus maintenant l... Adieu... adieu... J'avais cependant tant de choses à te dire... Mais non, il faut mourir. Quel sorti... Adieu,. Colette.

c HERBERT DE ROSEN. »

xrv

Ui DÊROUEItEiT

— n vous reste un moyen, sire.

— Parlez, mon cher Méraut... Je suis prêt à tout. Méraut hésitait â répondre. Ce qu'il allait dire lui

paraissait trop grave, vraiment déplacé dans cette §alle de billard où le roi Pavait entraîné pour faire une partie après le déjeuner. Mais l'ironie singulière qui préside au destin des souverains dépossédés avait voulu que ce fût devant ce tapis vert dont les billes roulaient avec un fracas sinistre et creux dans le silence et le deuil de la maison de Saint-Mandé, que se décidât le sort de la race royale d'illyrie.

— Ehî bien?... demanda Christian II, s'allongeant pour atteindre la bille.

— E!h! bien, monseigneur...

n attendit que le roi eût fait son carambolage, que le conseiller Boscovich l'eût dévotement marqué, pour continuer avec une nuance d'embarras :

—...Le peuple d'Illyrie est conmie tous les peuplesi

sîre. Il aime le succès, la force, et je crains bien que la fatale issue de nos dernières entreprises... Le roi se retourna, une rougeur aux joues :

— Je vous ai demandé la vérité, mon cher... Inutile de me Taffubler de tout ce papier à papillottes.

— Sire, il faut abdiquer... dit le Gascon brutalement.

Christian le regarda avec stupeur.

— Abdiquer quoi?... Je n*ai rien... Un beau cadeau ^e je ferais là à mon fils... Je crois qu'il aimerait mieux un vélocipède neuf que cette vague promesse de couronne à sa majorité.

Méraut cita Fexemple de la reine de Galice. Elle aussi avait abdiqué pour son fils pendant Texil ; et si don Léonce était sur le trône aujourd'hui, c'est bien à cotte abdication qu'il le devait.

— Dix-huit à douze !... fit Christian d'un ton brusque... Monsieur le conseiller, vous ne marquez pas.

Boscovich eut un bond de lièvre effaré et s'élança vers la marque, pendant que le roi, tout le corps, tout l'esprit tendus, s'absorbait dans un merveilleux c quatre bandes ». Elysée le regardait et sa foi royaliste était à rude épreuve devant ce type de gandin échiné, de vaincu sans gloire, le cou maigre largement décolleté dans son veston de flanelle flottante, les yeux, la bouche, les ailes du nez encore teintés d'une jaunisse dont il relevait à peine et qui l'avait tenu au Ut près d'un mois. Le désastre de Gravosa , la fin sinistre de tous ces jeunes gens, les terribles scènes aux-

LES ROIS EN ETf.a 337

quelles le procès d'Herbert et de Hezeta avait donné lieu dans la petite cour de Saint-Mandé, Colette se traînant à genoux devant Tancien amant pour obtenir la grâce du mari, ces jours d'angoisse, d'attente, l'oreille tendue vers l'horrible feu de peloton qu'il semblait commander lui-même, par là-dessus des soucis d'argent, les premiers billets Pichery arrivant à l'échéance, cet acharnement d'un destin mauvais, sans venir à bout de l'insouciance du Slave, l'avait surtout physiquement atteint.

Il s'arrêta après son carambolage, et, mettant du blanc avec le plus grand soin, demanda à Méraut, sans le regarder :

— Que dit la reine de ce projet d'abdication?... Lui en avez- vous parlé ?

— La reine pense comme moi, sire.

— Ah ! fit-il sèchement avec un léger tressaut.

Bizarrerie de l'être humain ! Cette femme qu'il n'aimait pas, dont il craignait la froideur méfiante et la clair regard, cette femme qu'il accusait de l'avoir tro]i traité en roi, assommé du perpétuel rappel de ses devoirs et de ses prérogatives, il lui en voulait maintenant de ne plus croire en lui, de l'abandonner au profit de l'enfant. Il en sentait non pas une blessure d'amour, un de ces coups au cœur qui font crier, mais le froid d'une trahison d'ami, d'une confiance perdue.

— Et toi, Boscovich, qu'est-ce que tu en penses? dit-il tout à coup en se tournant vers son conseiller

dont le glabre visage anxieux suivait convulsivement la mimique de celui du maître.

Le botaniste eut un geste léger de pantomime italienne, les bras ouverts, la tête dans les épaules, un muet c chi lo sa ? » si craintif, si peu compromettant que le roi ne put s^empêcher de rire.

— De l'avis de notre Conseil entendu, nasilla4-il railleusement, nous abdiqpierons quand on voudra.

Là-dessus, Sa Majesté se remit à pousser les billes

avec ardeur, au grand désespoir d^lysée qui brdlaît d'aller annoncer à la reine le succès d'une négociation dont elle n'avait pas voulu se charger elle-même ; c» ce fantôme de roi lui imposait encore et ce n'est qu^en tremblant qu^elle portait la main sur cette couronne dont il ne voulait plus.

L'abdication eut lieu à quelque temps de là. Stoïquement, le chef de la maison civile et militaire proposa les splendides galeries de l'hôtel Rosen pour eette cérémonie à laquelle il est d'usage de donner le plus de solennité, d'authenticité possible. Mais le sinistre de Gravosa était trop récent encore pour ces salons remplis des échos de la dernière fête; c'eût été vraiment trop triste et d'un mauvais présage pour le règne à venir. On se contenta donc de réunir à Saint-Mandé quelques nobles familles illyriennes ou françaises dont le paraphe était nécessaire au bas d'un acte de cette importance.

A deux heures, les voitures commencèrent à arriver, les coup de timbre se succédèrent, pendant que sur

les grands tapis déroulés du seu3 jusqu'en bas du perron les invités montaient lentement, reçus à l'entrée du salon par le duc de Rosen sanglé dans son costume de général, portant autour du cou, en travers de ses croix, ce grand cordon d'IIlyrie qpi'îl avait quitté sans rien dire, quand il apprit le scandale du perruquier Biscarat arborant les mêmes insignes sur sa veste de Figaro. Au bras, à la garde de Fépée, le général avait un long crêpe tout neuf, et plus significatif encore que ce crêpe, un branlement sénile de la tête, une façon inconsciente de dire toujours c non... non... >, qu'il gardait depuis le terrible débat en sa présence an sujet de la grâce d'Herbert, débat auquel il avait énergiquement refusé de prendre part malgré les prières de Colette et les révoltes de sa tendresse paternelle. E semblait qae son petit crâne d*émouchet tout branlant portât la peine de ce refus antihumain et qu'il fût condamné désormais à dire non à tonte impression, i tout s^itiment, ft ht vie elle-mdme, rien ne hii étant plus, rien ne pouvant Fintéresser après ht fin tragique de son fils.

La princesse Colette était là aussi, portant avec beaucoup de goût son deuil de blonde, ce veuvage que distrayait un espoir déjà saillant dans sa taille alourdie*, sa démarche plus lente. Même au milieu d'un diagrin très sincère, cette petite âme de modiste, encombrée de futilités et que la sévérité du destin n'avait pas corrigée, trouvait à satisfaire grâce à l'enfant une foule de vanités coquettes, fanfrelucheuses. Les rubans, les

dentelles, le trousseau superbe qu'elle faisait broder d'un chiffre original sous sa couronne princière, servait de diversion à sa tristesse. Le baby s'appellerait Wen ceslas ou Witold, Wilhelmine si c'était une fille, mais bien certainement son nom commencerait par un W, parce que c'est une lettre aristocratique, jolie à enlacer sur le linge.

Elle expliquait ses projets à M"»* de Silvis, quand la porte s'ouvrit toute grande pour Tannonce, précédée d'un coup de hallebarde , des prince et princesse de Trébigne, de Soris, duc de Sangiorgio, duchesse de Mélida, comtes Pozzo, de Miremont, de Vélikc.On eût dit une liste proclamée à haute voix, renvoyée par un écho sonore de la plage ensanglantée, de toutes les jeunes victimes tombées à Gravosa. Et le plus terrible, ce qui allait donner à la cérémonie un aspect fatal et funèbre malgré les précautions prises, la livrée somptueuse, les tentures d'apparat, c'est que tous les arrivants étaient en grand deuil eux aussi, vêtus de noir, gantés de noir, engoncés de ces étoffes laineuses si tristes au regard, qui emprisonnent chez les femmes l'allure et le geste : deuils de vieillards, de pères et de mères, plus sombres, plus navrants, plus injustes à porter que les autres. Beaucoup de ces malheureux sortaient pour la première fois depuis la catastrophe arrachés à leur solitude, à leur réclusion par le dévouement à la dynastie. Ils se redressaient pour entrer, appelaient à eux tout leur courage ; mais en se regardant les uns les autres, miroirs sinistres d'une même

LES ROIS n*- R<fL H\

douleur, debout, la tète basse, les épaules frissonnantes et serrées, ils sentaient monter à leurs yeux les larmes qu'ils voyaient, à leurs lèvres le soupir si difficilement contenu à côté d'eux ; et bientôt une contagion nerveuse les gagnsCit, remplissait le salon d'un long sanglot brisé de cris, de gémissements étouffés. Seul, le vieux Rosen ne pleurait pas, et dressant sa taille haute, inflexible, continuait à faire signe impitoyablement : « Non... non... Il faut qu'il meure !... »

Le soir, au café de Londres, S. A. R le prince d'Axel, convié à venir signer l'abdication, racontait qu'il avait cru assister à un enterrement de première classe, toute la famille réunie , attendant la levée du corps. C'est vrai que le prince royal faisait triste figure en entrant là. Il se sentait gelé, embarrassé par ce silence, ce désespoir, regardait avec terreur toutes ces vieilles parques, quand il aperçut la petite princesse de Rosen. Il alla vite s'asseoir près d'elle , curieux de connaître l'héroïne de ce fameux déjeuner du quai d'Orsay ; et pendant que Colette, au fond très flattée de l'attention, accueillait Son Altesse d'un sourire douloureux et sentimental, elle ne se doutait guère que ce regard glauque et voilé, penché vers elle, lui prenait la mesure exacte et précise d'un costume de mitronnet collant de partout sur son appétissante personne.

— Le roi, messieurs 1

Christian II, très pâle, l'air visiblement soucieux, entra le premier, tenant son flls par la main. Le petit pi'ince montrait une gravité de commande qui lui allait

3ii2 LES ROIS EN EXIL

bien, augmentée par le veston noir et le pantalon qu'il portait pour la première fois avec une certaine fierté, une grâce sérieuse d'adolescent. La reine venait ensuite, très belle dans une somptueuse robe mauve couverte de dentelles, trop sincère aussi pour cacher sa joie qui éclatait au milieu de la tristesse environnante comme lé clair de sa robe à côté des vêtements de deuil. Elle était si heureuse, si égoïstement heureuse qu'elle ne se pencha pas une minute vers les sublimes détresses qui l'entouraient, pas plus qu'elle ne vit le jardin frissonnant, ce brouillard sur les vitres, le noir d'une semaine de Toussaint errant dans un cie? bas et mou, plein de brumes et de torpeur. Ce jour lui resta dans la mémoire, lumineux et réchauffant. Tant il est vrai que tout est dans nous, et que le monde extérieur se transforme, se colore aux mille nuances de nos passions.

Christian II se mit devant la cheminée au milieu du salon, ayant le comte de Zara à sa droite, la reine à sa gauche, un peu plus loin Bosoovich dans son hennine de conseiller aulique, assis à une petite table de greffier. Tout le monde placé, le roi prit la parole très bas pour dire qu'il était prêt à signer son abdication et à en faire savoir le motif à ses sujets. Puis Boscovich se leva, et de sa petite voix aiguë et bredouillante hrt le manifeste de Christian à la nation, l'historique rapide, à grands traits, des premières espérances du règne, les déceptions, les malentendus qui avaient smvi, et enfin la résolution du roi de se retii'er des affaires pu-

£ES ROIS BN EXn 363

Wiques et de confier son fils à la générosité dn peuple illyrien. Cette courte lettre, où la griffe d'Elysée Mérant avait mis partout sa marque, fut si mal lue, comme une ennuyeuse nomenclature de botanique, qu'elle laissait à la réflexion le temps de saisir tout ce qu'il y avait de vain, de dérisoire dans cette abdication d'un prince exilé, cette transmission de pouvoirs qui n'existaient pas, de droits niés et méconnus. L'acte luimême, lu ensuite par le roi, était ainsi formulé :

€ Moiy Cbriatian II, roi d'IIljrrie et de Dalmatien grand-duc de Bosnie et dHerzéffovine, etc..., etc., déclare que de monpropre mouvement et sans céder à aucune pression étrangère^ je laisse et transporte à mon Sis Charles- Alexis-Léopold^ comte de Goetz et de Zara, tous mes droits politiques, n'entendant conserver sur lui que mes droits civils de père et de tuteur. »

Aussitôt, sur un signe du duc de Rosen, tous les assistants s'approchèrent de la table pour signer. Il y eut pendant quelques minutes un piétinement, un frôlement d'étoffes, avec des attentes, des pauses causées par le cérémonial, un grincement de pluines appuyées et tremblantes. Puis le baise-main commençait.

Christian II ouvrait la marche, et s'acquittant de cette chose difficile, l'hommage d'un père à son enfant, baisait le bout des doigts frêles avec plus de grâce spirituelle que de respect. La reine au contraire avait une effusion passionnée, presque religieuse; la protectrice, la couveuse devenait l'humble sujette. Après ce fut le tour du grince d'Axel, puis de tous les grands

: ék LIS BOB ER tUL

seigneurs défilant dans nn ordre hiérarchique que le petit roi commençait à trouver bien long, malgré la dignité charmante de ses yeux candides et de sa main tendue, une petite main blanche et veinée, aux ongles carrés d'eafant qui joue encore, aux poignets un peu forts, disproportionnés par la croissance. Tous ces nobles, si grave que fût le moment à leurs yeux, malgré les préoccupations sinistres de leur deuil, n'étaient pas gens à se laisser prendre leur tour gardé selon le titre, le nombre de fleurons à la couronne ; et Méraut, qui se précipitait vers son élève, se sentit tout à coup arrêté par un € Monsieur, s'il vous plaît! » qui le fit reculer, le mit face à face avec la mine indignée du prince de Trébigne, un vieux terriblement asthmatique, soufflant avec peine, les yeux dilatés en boule comme s'il ne pouvait respirer que par là. Elysée, le traditionnel, s'écarta respectueusement pour laisser passer ce débris de tombe et vint le dernier au baisemain. Comme il se retirait, Frédérique, debout auprès de son fils, ainsi qu'on voit les mères des jeunes mariées, aux sacristies, recevoir la fin des hommages et des sourires, lui dit tout bas au passage, exultante et nerveuse :

— C'est fait!

Il y avait dans son intonation une plénitude de joie presque féroce, un soulagement indicible.

C'est fait!... C'est-à-dire voilà le diadème à l'abri des trafics et des souillures. Elle allait pouvoir dormir, respirer, vivre, délivrée des transes continuelles qui

LES ItOIS EN EXIL 37|5

d'avance lui apprenaient les catastrophes, auraient pu lui faire dire comme à Hezeta à chaque dénouement fatal : c Je le savais... » Son fils ne serait pas dépossédéy son fils serait roi... Gomment! Il Tétait déjà par l'attitude majestueuse, la bonté accueillante et hautaine...

Par exemple, sitôt Ja cérémonie terminée, la nature de Tenfant reprenait le dessus et Léopold V s'élançait, tout joyeux, vers le vieux Jean de Véliko pour lui annoncer la grande nouvelle : « Tu sais, parrain, j'ai un poney... un joli petit poney, rien que pour moi... C'est le général qui m'apprendra à monter, et puis maman aussi. » Prps de lui, on s'empressait, on s'in* cliaait avec des regards d'adoration, pendant que Christian, un peu seul, abandonné, ressentait une impression étrange, indéfinissable, comme un allégement autour du crâne, le froid de sa couronne enlevée. Positivement la tête lui tournait. Pourtant il avait bien désiré cette heure, maudit plus que tout autre les responsabilités de sa situation. Alors pourquoi ce malaise, cette tristesse, maintenant qu'il voyait Fuir le rivage dqvant lui, la route s'écarter sur d'autres perspectives?

•» Ëhbien! mon pauvre Christian, je crois qu'on vient de vous le donner votre ouistiti...

C'était le prince d'Axel qui, tout bas, le consolait à 8a manière.

. — Veus avez de la veine, vous... C'est moi qui serais heureux s'il m'en arrivait autant, si l'on me dis-

3Zi6 LBS ROIS EN EXIL

pensait de quitter ce joli Paris pour aller régnei^ sur mon peuple de phoques à ventre blanc...

Il continua un moment du même ton; puis tous deux disparurent, profitant du tumulte, de l'inattention de ^assemblée. La reine les vit sortir, entendit rouler dans la cour le phaéton dont les roues légères ne s'éloignaient jadis Gpi'en lui passant sur le cœur... Mais que lui importait maintenant? Ce n'était plus le roi d'IUyrie que ces femmes de Paris lui enlevaient...

Au lendemain de Gravosa, dans la première mtnute de sa honte, Christian s'était jur^ de ne plus revoir Séphora. Tant qu'il fut au lit, peureux de la maladie comme un Méridional, il ne pensa à sa maîtresse que pour la maudire, la charger moralement de toutes ses fautes; mais la convalescence, le sang plus vif, l'oisiveté complète dans laquelle les souvenirs mêlés aux rêves ont tant de force, devaient changer ces dispositions. Il excusa la femme d'abord timidement, et ne vit plus dans ce qui était arrivé qu'une fatalité, un des mille desseins de U F^ovidence sur laquelle les catholiques se déchargent de toute responsabilité fatigante. Un jour enfin il osa demander à Lebeau si l'on avait des nouvelles de la comtesse. Le valet apporta pour toute réponse une quantité de petites lettres arrivées pendant la maladie, billets tendres, enflammés, timides, une nuée de tourterelles blanches roucoulant l'amour. Christian en eut les sens embrasés, répondit de soQlil

LBB ROIS BN EXIL 3&7

sur-le-champ, impatient de reprendre, sitôt sa guérison, le roman interrompu à Fontainebleau.

En attendant, J. Tom Lévis et sa femme passaient de bonnes vacances dans leur hôtel de l'avenue de Messine. L'agent des étrangers n'avait pu tenir plus longtemps à Tennui de sa retraite à Courbevoie. Il lui manquait la vie des affaires, le trafic, par-dessus tout l'admiration de Séphora. Enfin iV était jaloux, d'une jalousie bête, entêtée, lancinante, comme une arête dans le gosier, que l'on croit partie et dont Ton sent tout à coup la piqûre. Et pas moyen de se plaindre à qui que ce soit, de dire : « Regardez donc ce que j'ai là au fond de la gorge. » Malheureux Tom Lévis, pris à soa propre piège, inventeur et victime du Grand Coup!... Le voyage de Séphora à Fontainebleau l'inquiétait surtout. Il essaya de revenir plusieurs fois sur ce sujet, mais elle l'arrèlait d'un éclat (le rire si naturel ; « Qu'est-ce que tu as donc, mon pauvre Tom?... Quelle bonne têtel » Alors il était obligé de rire, lui aussi, comprenant bien qu'il n^y avait entre eux que de la drôlerie, de la blague, et qup la fantaisie de Séphora, fantaisie de fille pour un queue-rouge, cesserait vite si elle le croyait. jaloux, sentimental, « canulant » comme les autres. Au fond il souffrait, s'ennuyait de vivre loin d'elle, lui faisait même des vers. Oui, l'homme au cab^ Timaginatif Narcisse avait trouvé ce dérivatif à ses inquiétudes, un poème à Séphora, ime de ces élucubrations bizarres, scandées par l'ignorance prétentieuse, comme on en confisque à Mazas sur le

3hS LES ROIS EN EXB.

lable des détenus. Vraiment, si Christian II n'était pas tombé malade, J. Tom Lévis le serait devenu.

Je vous laisse à penser la joie que le pitre et sa belle éprouvèrent à se retrouver, à vivre ensemble pendant quelques semaines. Tom dansait des gigues insensées, faisait Tarbre droit sur les tapis. On aurait dit un singe en belle humeur, Auriol lâché à toutes gambades dans la maison. Séphora se tordait de rire, pourtant un peu gênée à cause de Toffice où « le mari de Madame » jouissait du discrédit le plus complet. Le maître d'hôtel avait déclaré que si « le mari de Madame » mangeait à table, lui ne consentirait jamais à le servir; et comme c'était un maître d'hôtel exceptionnel, donné, choisi par le roi, elle n'insista pas, fit monter les repas dans son boudoir par une femme de chambre. De même quand il venait une visite, Wattelet, le prince d'Axel, — J.Tom disparaissait dans un cabinet de toilette. Jamais mari ne s'était vu à pareille fête ; mais il adorait sa femme, l'avait pour lui seul et dans un cadre qui la lui faisait paraître infiniment plus joUe. C'était en somme le plus heureux de la bande, où les retards, les atermoiements commençaient à jeter une certaine inquiétude. On sentait un nœud, an arrêt dans l'affaire si bien lancée. Le roi ne payait hen des billets échus, en faisait sans cesse de nouveaux, au grand effroi de Pichery et du père Leemans. Lebeau cherchait bien à les encourager : c Patience, patience... on arrivera... C'est fatal... » Mais lui ne fournissait rien et les autres entassaient dans leur porte-

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feuille des rames de papier dlUyrie. Le pauvre « père » qui n'avait plus son aplomb solide, venait chaque matin se faire rassurer rue de Messine chez sa fille et on gendre : « Alors vous croyez que nous réussirons?... » Et il se résignait à escompter encore, à escompter toujours, puisque c'était la seule façon de courir après son argent que d'en lancer d'autre à la suite.

Une après-midi, la comtesse, s'apprêtant pour aller au Bois, petonnait de ^ chambre à sa toilette sous l'œil paternel de J. Tom vautré le cigare aux dents sur une chaise longue, les doigts à l'entournure du gilet et jouissant de ce joli coup d'oeil d'une femme qui s'habille, enfile ses gants devant la psyché, essaie ses poses de voiture. Elle était ravissante, le chapeau mis, le voile au bord des yeux, dans une toilette d'arrière-saison un peu étoffée et frileuse; et le tintement de ses bracelets, des jais frémissants de sa mante répondait au bruit luxueux de la voiture qui attendait sous les fenêtres, au cliquetis des harnais, au piaffement des chevaux, le tout faisant partie du même attelage aux armes d'Illyrie. Elle sortait avec Tom, l'emmenait faire un tour de lac, dans le premier jour pansien de la saison, sous ce ciel bas qui met si bien en valeur les modes nouvelles, les visages reposés par les longues villégiatures. Tom, très élégant, d'un chic anglais, était- ravi de cette course en coupé, dissimulé à côté de sa jolie comtesse, en partie fine.

Madame est prête, on va partir. Un dernier coup

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d'œil au miroir. Allons... Soudain la porte d'enti'ée s'ouvre en bas, le timbre retentit à coups pressés... c Le roi !... 9 Et pendant que le mari se précipite daiL le cabinet de toilette avec un terrible virement d'yeux, Séphora court à la fenêtre juste à temps pour voii* Christian II franchir le perron d'un air vainqueur. U plane y il a des ailes. « Gomme elle va être heureuse! 3 se dit-il en montant.

La belle comprend qu'il y a du nouveau, se prépare. Pour commencer, elle jette en le voyant un cri de surprise, de joyeux émoi, tombe dans ses bras, se fait porter jusqu'à une causeuse devant laquelle il s'agenouille :

— Oui, moi... C'est moi... Et pour toujours!

Elle le regarde avec des yeux agrandis, affolés d'amour et d'espérance. Et lui, plongé, noyé dans ce regard :

— C'est fait... Il n'y a plus de roi d'Ulyrie. Rien qu'un homme qui veut passer sa vie à t'aimer.

— C'est trop beau... Je n'ose pas y croire.

— Tiens! lis...

Elle prit le parchemin, le déplia lentement :

— Ainsi, c'est vrai, mon Chiîstian, tu as renoncé?

— Mieux que cela...

Et pendant qu'elle parcourait le texte de l'acte, lui, debout, frisait sa moustache, regardait Séphora d'un air triomphant; puis, trouvant qu'elle ne comprenait pas bien, pas assez vite, il lui expliquait la différence du renoncement à l'abdication, et qu'il serait tout aussi

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libre, dégagé de devoirs et de responsabilités, sans engager en rien Tavenir de son fils. L'argent seul... Mais ils n'avaient pas besoin de tant de millions poui* être heureux.

Elle ne lisait plus, Técoutait, la bouche entr'ouverte ses jolies dents à l'air avec un sourire aigu comme si elle voulait mieux saisir ce qu'il disait. Elle avait bien compris pourtant, oh! oui, voyait très net l'écroulement de toutes leurs ambitions et des piles de louis engagés déjà dans l'affaire, la colère de Leemans, de Pichery, de toute la bande volée par la fausse manœuvre de ce nigaud. Elle songeait à tant de sacrilices inutiles, à ses six mois de vie assommante, écœurée de dissimulations et de fadeurs^ à son pauvre Tom en train de retenir son souffle dans le cabinet de toilette, pendant que l'autre en face d'elle attendait une explosion de tendresse, sûr d'être aimé, vainqueur, irrésistible, écrasant. C'était si drôle, d'une ironie si complète, si féroce. Elle se leva, prise d'un fou rire, un rire insultant et railleur qui fit monter à son visage une rougeur rapide, la lie remuée de sa grossière nature ; et passant devant Christian stupéfait : a Jo* bard, va! » lui cria-t-elle avant de s'enfermer à triples verrous dans sa chambre.

Sans le sou, sans couronne, sans femme, sans maîtresse, il faisait une singulière figure en redescendant l'escalier.

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