TRAIN DE NUIT
^ Nous parlons ce soir, à onze heures, gare de Lyon Destination inconnue. Probablement Cette, Nice pu Marseille. Avisez. »
Quand ce billet, vivement crayonné par Lebeau, arriva rue de Messine, la comtesse de Spalato sortait du bain, et toute fraîche, odorante et souple, s'activait de sa chambre à son boudoir, arrosant, soignant ellemême ses fleurs en corbeille, ses plantes vertes, gantée de Suède clair jusqu'au coudre, pour cette promenade à travers son jardin artificiel. Elle ne s'émut pas autrement, resta une minute à réfléchir dans le calme demi-jour des persiennes tombées, puis eut un petit geste décidé, un haussement d'épaules qui signifiait ; € Bah! qui veut la fin... » Et bien vite elle sonna sa femme de chambre pour être sous les armes quand le roi viendrait.
— Qu'est-ce que madame va mettre 7
Madame regarda la glace pour lui demander une idée :
— Rien... Je reste comme je suis...
Rien en effet ne pouvait la faire plus jolie que ce long vêtement de flanelle pâle collant à plis moelleux, un grand fichu noué à Tenfant derrière la taille, et ses cheveux noirs tordus, frisés, relevés très haut, laissant voir la nuque et la ligne commençante des épaules que Ton devinait d'un ton plus vif que le visage, d'une clarté d'ambre chaude et lisse.
Elle trouva avec raison qu'aucune toilette ne vaudrait ce déshabillé accentuant l'air simple, petite fille, que le roi aimait tant en elle ; mais cela l'obligea à déjeuner dans sa chambre, car elle ne pouvait descendre à la salle en pareille tenue. Elle avait mis sa maison sur un pied de maison sérieuse, et ce n'était plus ici la fantaisie, les allures bohèmes de Gourbevoie. Après déjeuner, elle s'installa dans son boudoir, qu'une vérandah en moucharabie prolongeait sur l'avenue, et se mit à guetter le roi, paisiblement assise, toute rose dans le reflet des stores, comme jadis à la fenêtre bourgeoise du family. Jamais Christian n'arrivait, avant deux heures ; mais à partir de ce moment commença iine angoisse toute nouvelle chez cette nature placide, l'attente, — d'abord frémissant à peine, comme une ride sur l'eau qui bout, puis fiévreuse, agitée, bourdonnante. Les voitures étaient rares à cette heure sur l'avenue tranquille, inondée de soleil entre sa double rangée de platanes et d'hôtels neufs aboutissant à la
grille dorée, aux lampadaires traversés de rayons du parc Monceaux. Au moindre roulement do roues, Séphora écartait le store pour mieux voir, et son attente chaque fois déçue s'irritait de cette sérénité luxueuse du dehors, de ce calme provincial.
Qu'était-il donc arrivé ? Est-ce que vraiment il partirait sans la voir?
Elle cherchait des raisons, des prétextes; mais quand on attend, tout attend, l'être entier reste en suspens, et les idées, flottantes, décousues, ne s'achèvent pas plus que les paroles balbutiant au bord des lèvres. La comtesse sentait ce supplice, et cet évanouissement du bout des doigts, oii tous les nerfs se tendent, et défaillent. De nouveau elle soulevait le store de coutil rose. Un vent tiède agitait les branches ^1 panaches verts, une fraicheur montait de la chaussée que les tuyaux d'arrosage inondaient de brusques jets d'eau arrêtés au passage des voitures maintenant pius nombreuses pour la promenade de cinq heures vers le Bois. Alors elle commença à s'effrayer sérieusement de l'abandon du roi, expédia deux lettres, l'une chez le prince d'Axel, l'autre au cercle ; puis elle s'ha- Ulla, ne pouvant rester jusqu'au soir en petite Qlle qui sort du bain, et recommença sa promenade de la chambre au boudoir, à la toilette, bientôt par tout rh6tel, essayant 4e tromper son attente à force d'agitation.
Ce n'était pas une petite cage à cocotte qu'elle avait achetée, la Spalato, non plus qu'une des maisons écrasantes comme les traitants milliardaires ea ont
mcombré ces nouveaux quartiers de l'ouest parisien, mais un hôtel artiste bien digne des noms des rues environnantes, Murillo, Vélasquez, Van Dick, et qui se distinguait en tout de ses voisins, depuis le couronnement de sa façade jusqu'au marteau de sa porte. Bâti par le comte Potnicki pour sa maîtresse, une femme laide qu'il payait tous les matins d'un billet de mille francs plié en quatre sur le marbre de la toilette, ce merveilleux logis avait été vendu deux millions pêlemêle avec son mobilier d'art, à la mort du riche Polonais, qui ne laissa pas de testament, et Séphora avait acquis du coup tous ces trésors.
Par le lourd escalier de bois sculpté dont la rampe soutiendrait un carrosse attelé et qui donne à la beauté grave de la dame un fond sombre de tableau hollandais, la comtesse de Spalato descend dans ses trois salons du rez-de*-chaussée, le salon des saxes, petite pièce Louis XV , contenant une ravissante collection de vases, de statuettes, d'émaux, de cet art fragile du XVIII' siècle, qui semble pétri par le doigt rose des favorites, animé des coquineries de leur sourire; le salon des ivoires, où- ressortent sous des vitrines doublées de oouleur feu des ivoires de Chine fouillés de petits personnages, d'arbres aux fruits de pierreries, de poissons aux yeux de jade, et ces ivoires du âioyen âge, aux douloureuses expressions passionnées, sur lesquels le sang en cire rouge des crucifix fait tache comme sur la pâleur d'une peau humaine; la troisième pièce, éclairée en atelier, drapée de cuirs de Cordoue, attend
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que le père Leemans ait achevé de la meubler. D'ordinaire l'âme de la brocanteuse s'exalte au milieu de ces jolies choses, embellies encore par le bon marché qu'elle a fait; aujourd'hui elle va, vient, sans regarder, sans voir, sa pensée au loin, perdue dans des raisonnements irritants Comment! il partirait ainsi... Il
ne Taimait donc pas!... Elle qui croyait l'avoir si bien captivé, enveloppé...
Le domestique revient. Aucune nouvelle du roi. On ne l'a vu nulle part... C'était bien cela Christian!... Se sachant faible, il fuyait, se dérobait... Un accès de colère folle emporte une seconde hors de son calme cette femme qui se possède si bien. Elle briserait, fracasserait tout autour d'elle, sans sa longue habitude de la vente, qui lui étiquete pour ainsi dire visiblement chaque objet. Jetée dans un fauteuil, pendant que le jour tombant éteint toutes ses richesses d'hier, elle les voit fuir, s'éloigner d'elle avec son rêvé de fortune colossale. La porte s'ouvre violemment.
a Madame la comtesse est servie... »
11 faut se mettre à table tpute seule, dans la majestueuse salle à manger tapissée sur ses huit .panneaux ûe grands portraits de Frantz Hais estimés huit cent mille francs, sévères figures blafardes, raides et solennelles dans leurs fraises montantes, moins solennelles encore que le maître d'hôtel cravaté de blanc qui découpe sur la crédence les plats que servent deux impassibles drôles habillés de nankin. L'ironie de ce pompeux service, en contraste avec l'abandon qui me-
nace M"* de Spalato, lui serre le cœur de dépit; et Ton dirait que Toffice se doute de quelque chose tellement les valets renforcent leur dédain cérémonieux pendant qu'elle mange, attendant qu'elle ait fini, immc • biles et graves comme les aides du photographe aprèi avoir Rgé le client devant Tobjectif. Peu à peu cependant Tabandonnée se réconforte, revient à sa vraie nature... Non, elle ne se laissera pas lâcher ainsi... Ce n'est pas qu'elle tienne au roi. Mais l'affaire, le grand coup, tous ses amours-propres sont en jeu visà-vis de ses associés... Allons ! son plan est fait... Montée à sa chambre, elle écrit un mot à Tom ; puis, pendant que les domestiques dans le sous-sol dînent et bavardent sur la journée solitaire et si agitée de leur maîtresse. M™* la comtesse, de ses petites mains pas maladroites, prépare une valise de voyage qui a fait' souvent le trajet de l'agence à Gourbevoie, jette sur ses épaules un manteau de laine beige pour la nuit froide et sort furtivement de son palais vers la prochaine station de voitures, à pied, son petit sac à la main, commue une demoiselle de compagnie qui a reçu son compte.
Christian II, de son côté, n'avait pas passé une journée moins inquiète. Resté au bal très tard avec la reine, il s'était réveillé la tête et le cœur remplis de l'héroïque bourdonnement des guzlas. Les préparatifs du voyage, ses armes à visiter ainsi que le costume de lieutenant-général qu'on n'avait pas mis depuis Raguse, tout cela le menait jusqu'à onze heures, entouré, sur-
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veillé par Lebeau très perplexe et n'osant x>ou6ser trop loin ses insinuations questionneuses. A onz e heures, la petite cour se réunissait autour d'une messe basse dite par le Père Alphée dans le salon transform é en oratoire, la cheminée servant d'autel, les lambrequins de velours recouverts d'une nappe brodée. Les Rosen manquaient, le vieux au lit, la princesse ayant accompagné jusqu'à la gare Herbert parti avec quelques jeunes gens. Hezeta devait les suivre au train d'après et toute la petite troupe s'égrener ainsi dans la journée pour ne pas donner l'éveil. Cette messe secrète qui rappelait des temps de trouble, la tête exaltée du moine, l'énergie militaire de son geste et de sa voix, cela sentait l'encens et la poudre, la cérémonie religieuse solennisée par la bataille prochaine.
Le déjeuner fut oppressé de ces émotions confondues, quoique le roi mît une certaine coquetterie i ne laisser autour de lui que d'agréables souvenirs, qu'il affectât vis-à-vis de la reine une attitude respectueusement tondre dont l'affection se brisait aux froideurs un peu méfiantes de Frédérique. Le regard de l'enfant les surveillait timidement, car l'horrible scène de l'autre nuit hantait sa jeune mémoire et lui laissait des intuitions nerveuses au-dessus de son âge. La marquise de Silvis poussait par avance de gros soupirs d'adieu. Quant à Elysée, à qui la confiance était revenue, il ne pouvait contenir sa joie, songeant à cette contre-révolution par le peuple qu'il avait rêvée si longtemps, à cette émeute formant les portes d'un palais pour y faire
rentrer un roi. Selon lui, le succès n'était pas douteux. Christian n'avait pas la même certitude ; mais en dehors de ce petit malaise du départ, où il semble qu'une solitude se fasse tout à coup, un éloignement prématuré des objets ou des êtres qui vous entourent, il ne ressentait aucune appréhension sinistre, plutôt un soulagement à la situation la plus fausse, entouré qu'il était d'échéances menaçantes, d'obligations d'honneur. En cas de victoire, la liste civile solderait tout. La défaite entraînerait au contraire un écroulement général... la mort, une balle dans le front, bien en face... Il y gensait comme à une solution définitive aux chagrins d'argent et de cœur; et son insouciance ne faisait pas trop mauvaise figure entre les préoccupations de la reine et l'enthousiasme d'Elysée. Mais, pendant qu'ils causaient tous trois dans lé jardin, un domestique vint à passer.
— Dites à Samy d'atteler, commanda Christian. Frédérique tressaillit :
— Vous sortez?
— Oui, par prudence... Le bal d'hier a dû faire causer Paris... Il faut que je me montre, qu'on me voie au cercle, au boulevard... Oh! je reviendrai dîner avec