CHAPITRE PREMIER
Le sol et la nature.
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S'il est juste de dire que les peuples, comme les individus, sont fils de leurs œuvres, il n'est pas moins juste d'ajouter qu'ils sont aussi les enfants des milieux où le destin les a établis.
La doctrine suivant laquelle les différents groupes de Thumanité se distinguent par des aptitudes spéciales est peu contestable ; mais ces aptitudes ne tiennent pas à des particularités de leur organisme, et il faut se garder d'accepter comme vraies la plupart des conséquences qu'on veut en tirer.
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J'ai posé en principe qne, dans chaqne société, comme chez chaque individu, les qualités essentielles de toutes les sociétés et de tous les individus existent au moins à Tétat latent, et que l'égalité virtuelle est complète. Dans la nature, les choses, les individus, et aussi hien les collectivités, ne varient que par du plus ou du moins. Ce plus ou ce moins résulte, dans une proportion d'ordinaire assez faihle, de causes absolument internes, je veux dire de causes inhérentes à la volonté de l'être qui agit à l'état actif, et, dans une proportion le plus souvent considérable, de causes externes par le fait desquelles le rôle de Tètre est réduit à Tétat passif. En d'autres termes, l'être soit individuel soit collectif peut trouver en soi une certaine force évolutive; mais, dans hien des cas, il ne doit sa transformation qu'aux influences extérieures à la puissance desquelles il est, en quelque sorte, fatalement soumis.
Partant de ce principe, il me semble rationnel, en ethnographie, de prendre, tout d'abord, une connaissance générale de Thabitat du peuple dont on s'occupe, caries conséquences de rhabitat sont infiniment plus faciles à apprécier que celles qui ont pour point de départ le for intérieur; et le problènie devient.
dès le début, plus clair et plus facile à comprendre. C'est seulement après avoir examiné la question géographique et elimatérique, qu^on se trouve préparé pour examiner les aptitudes, les tendances et les aspirations qui contribuent le plus à donner le caractère particulier à un génie national.
La recherche de l'influence des milieux, non point sur les individus, mais sur les nations, ne me paraît, d'ailleurs, pas encore soumise, dans les sciences ethnographiques, à une discipline satisfaisante. La saine méthode, à mes yeux, consiste à se pénétrer de ridée que, lorsqu'il s'agit d'étudier une société humaine, on doit entendre par « milieu », non pas seulement la condition du sol sur lequel elle est établie, mais aussi toutes les circonstances extérieures quelconques qui ont pu modifier sa manière de vivre et ses destinées.
Les destinées d'un peuple peuvent dépendre, dans une certaine mesure, du fait qu'il habite dans les montagnes ou dans les vallées, au milieu de la plaine ou au bord de la mer.
Mais ces destinées se ressentent bien autrement encore d'une foule d'accidents et de particularités de nature à lui ouvrir une large carrière ou à atrophier ses instincts
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progressifs dans l'état embryonnaire ; tels, par exemple, le voisinage de contrées disproportionnées avec la sienne par l'étendue et la puissance matérielle^ l'existence ou le défaut de débouchés suffisants pour utiliser le travail et donner de l'essor à l'industrie locale, la possession de voies de communication plus ou moins étendues ou la faculté de les créer d'une façon économique et avantageuse, Tindépendance nationale plus ou moins complète, plus ou moins bien garantie, etc., etc.
La patrie des Romains d'Orient n'est pas ce lambeau de territoire à peine grand comme le quart de la France, dont les fantaisies d'une politique étroite et ambitieuse ont fait d'abord deux principautés vassales de la Porte, puis, par la force des choses, une principauté unique et indépendante, et finalement un royaume. C'est un beau et vaste domaine de près de 250,000 kilomètres carrés, créé par la Providence pour servir de trait d'union entre le monde européen et le monde asia* tique.
Ce domaine est aujourd'hui morcelé entre plusieurs puissances, de sorte que le foyer d'action des Roumains se trouve déplacé et n'arrive à rayonner sur toute Tétendue de son aire naturelle que par les efforts trop sou-
vent stériles du plus noble et du plus courageux dévouement.
Le véritable centre de la Roumanie doit être cherché dans cette longue et verdoyante chaîne des Alpes de Transylvanie qui sert aujourd'hui de frontière politique à la jeune monarchie moldo-valaque, — quelque part aux environs de cette cité de Hermannstadt, la Sabiu des Roumains, que les Saxons ont fondée en 1160 et où ils se sont établis par ce qu'on appelle le droit de conquête. En dehors des îlots occupés par les Allemands et les Magyars, îlots que le bon droit, la morale, la justice ne peuvent considérer que comme des campements étrangers, le pays tout entier, dans cette belle et riche contrée, appartient à la vaillante population latine qui^ sous le poids de la plus funeste des oppressions, a dû se réfugier dans les campagnes où elle eût été anéantie depuis des siècles, si, malgré ses misères, elle n'avait sans cesse opposé à ses envahisseurs le sentiment indestructible de son origine et de sa nationalité.
Les paysans des Carpathes, même les plus pauvres et les plus illettrés, professent tous un véritable culte pour cette idée qui domine et dirige tout le mouvement intellectuel et civilisateur des Romains d'Orient, Tidée sui-
vant laquelle il est impossible que les héritiers du grand nom de l'empire des Césars ne soient pas appelés un jour à de hautes et brillantes destinées. Pendant mon séjour dans les montagnes qui environnent la région de Campulung, j'ai maintes fois constaté combien cette idée était profondément enracinée dans les cœurs, et combien les cœurs battaient à l'unisson dès qu'on prononçait le nom talismanique de l'empereur Trajan. Jamais écho, sur les rochers abruptes des montagnes, n'a répercuté plus sonore un nom magique, et jamais, en l'entendant résonner, des regards humains ne se sont illuminés de plus de feux pour exprimer la plus sainte et la plus solennelle des revendications.
Partout, en Roumanie, ^ce sentiment de r unité nationale est cultivée avec la même passion. Je n'hésite pas, cependant, h reconnaître que c'est surtout dans les défilés des Alpes transylvaniennes, sur les versants boisés des Carpathes, aux confins mêmes du territoire attribué par les traités à l'Austro- Hongrie, qu'il se manifeste avec le plus d'intensité et d'inaltérable persévérance. Les montagnards sont, entre tous, les Roumains les plus ardents ot les plus convaincus. Ils ont compris que le sort les avait établis, comme
sentinelles avancées, à un poste d'honneur, et que leurs frères de la plaine avaient confiance qu'ils ne failliraient pas à leur mission. C'est qu'en effet, pour un peuple qui se nourrit d'idéal et de poésie, rien n'est plus propice à l'éclosion du sentiment patriotique et à sa perpétuité que la vie âpre et contemplative des hautes régions. De même que la plaine engendre la mélancolie et le scepticisme; de même que l'Océan, avec ses vastitudes énigmatiques, fait naître le désir de l'inconnu et les rêves lointains; de même; dans les défilés des montagnes, où l'homme ne peut sortir des gigantesques cloisons de rochers et d'essences qui l'environnent de toutes parts et au milieu desquelles aucun horizon ne se déroule jamais devant lui, la pensée se recueille et, concentrée sur le foyer domestique, arrive à ne plus connaître d'autre culte que le culte du souvenir.
La région roumaine des montagnes est couverte de pâturages d'une exceptionnelle beauté. Ses habitants sont pasteurs, mais ils ne le sont pas suffisamment; la nature leur a donné des richesses qu'ils n'exploitent pas encore comme ils le devraient.
En dehors de la région montagneuse , la Roumanie présente de vastes plaines, par
là ETHNOGRAPHIE DE LA ROUMANIE
suite de la dépression du sol qui augmente au fur et à mesure qu'on approche du cours du Danube, et qui est si forte vers les embouchures de ce fleuve qu'il s y est formé de toutes parts des terres marécageuses, des marais et des lacs. Cette seconde région du sol roumain est cependant, en bien des endroits, favorable à l'industrie et au négoce, qui pourraient y acquérir un grand dévelop-
dement.
Le Danube est tout à la fois une frontière naturelle et une voie commerciale d'une importance exceptionnelle. Par la longueur de son cours, il ne cède le pas, en Europe, qu'au seul Volga *. Sa profondeur, très variable ' et fréquemment modifiée par les dépôts limoneux qui transforment isans cesse son lit et la direction desonchenal, estcependantsuffisante, sur presque toute la lisière de la Roumanie, pour permettre la navigation aux navires de fort
i. Le cours da Danube, depuis sa source dans les monts de la Forèt-Noirei à Donaueschingen, jusqu'à son embouchure surla mer Noire, est de2J40 kilomètres (Babinet, dans son Atlas homoloaraphique, ne lui accorde à tort que 2,500 kilomètre^), c est-&-aire à peu près 400 kilomètres de moins que le Volga.
2. Les sondages opérés près d'Orsova ont donné une moyenne de 30 a 35 mètres de profondeur. Dans quelques endroits, il n*a pas encore été possible d'atteindre le fond du fleuve, notamment en face de Basova, à 150 mètres de la rive, où la sonde n'atteignait pas encore le lit du Danube, à 40 mètres de profondeur. ,
tonnage. Près d'Orsova, les sondages ont prouvé que, dans quelques endroits, à 7S0 kilomètres du Pont-Euxin, le fond du fleuve était à plus de 30 mètres au-dessous du niveau de la mer*. Sa largeur, de 380 mètres à Neuenburg^ atteint bientôt à une moyenne de 500 mètres*. Dans de telles conditions, il constitue une ligne de défense naturelle de premier ordre qui, de tout temps, a arrêté la marche des envahisseurs et des conquérants et les a contraints de contourner le pays en s'engageant dans les défilés des montagnes.
On a fait la remarque que les deux rives du Danube présentaient une dissemblance frappante et qu'elles n'avaient pas une égale valeur au point de vue stratégique. La rive gauche est bordée de plaines basses et submersibles, tandis que la rive droite se caractérise par des berges hautes et souvent escarpées qui donnent aux villes du littoral non seulement une grande salubrité, mais une situation militaire des plus avantageuses.
Il faut dire, par contre, que sur la rive rou-
1. Jules Michel, Etvde sur la navigation du Danube, dans le Bulletin de la Société Vaudoise des Sciences naturelles. Lausanne^ 1856, t. V, n<> 39.