DANTON
i6 germinal an ii (printemps de 1794)-
" Compagnons, qui l'eût jamais dit!
L'homme d'août et de septembre , Ce terrible Danton , ce proscripteur proscrit. Du club des prisons devient membre.
Ce moment doit nous rassurer.
Que les honnêtes gens respirent.
Oui : même en nos cachots nous pouvons espérer, Quand nos destructeurs se déchirent. »
Il arrive; chacun veut voir.
Considérer ce Minotaure.
Nul n ose l'insulter. Il n'a plus de pouvoir ; Mais son regard impose encore.
« Messieurs, je voulais vous servir, Dit-il, mais on finit mon règne.
Au lion cependant il est dur de périr
Des coups du roquet qu'il dédaigne.
Fabre, mon pauvre compagnon.
Va, le Philinte Robespierre
Est cent fois plus pervers, plus vil , et plus félon, Que ton Philinte de Molière.
Ah ! cet ami particulier Pour toi dans ce jour se signale, Camille Desmoulins, toi qui pris le premier La cocarde nationale.
Mais, lassé du sang comme moi , Tu voulus parler d'indulgence; Mon pauvre Desmoulins, tu mourras, sur ma foi , De ton Comité de clémence.
Westermann , Houchard, ô héros, On frappe donc toutes les gloires!
La république , ingrate envers ses généraux , Punit même de ses victoires.
Pour moi, sans jamais reculer.
J'ai fait tout le mal nécessaire.
C'était assez , et trop ; mais on va m'immoler Pour n'en avoir plus voulu faire.
Long-temps j'ai dompté des géans :
Un nain me surprend et m'oppresse.
.T'ai méprisé sa haine en mes goûts fainéans; 11 ma vaincu par sa bassesse.
Long-temps le peuple m'obéit.
Contre moi, dit-on, il s'explique.
L'infâme république aujourd'hui me trahit, Moi qui fondai la république !
Et ce tribunal de Néron , Nommé révolutionnaire , C'est moi qui l'ai fondé! Ten demande pardon Aux hommes, au ciel, à la terre.
Au néant me voilà livré.
C'est le seul Dieu que je veux croire. Mais j'ai marqué ma place , et je suis consacré Dans le Panthéon de l'Histoire. >»
Il disait : chacun est atteint Par une émotion secrète.
Horrible , horrible temps ! c'est Danton : on le plaint ; Peu s'en faut qu'on ne le regrette.
MALESHERBE.
3 floréal an 2 (printemps de 1794)-
Quoi ! la vertu la plus fidèle, Des droits peut-être encor plus saints, N'ont pas de la prison mortelle Sauvé le plus pur des humains !
Ah! pour la dignité française, On devait au moins par pudeur, Au défenseur de Louis seize La sauvegarde de l'honneur.
Non ; par cette vertu qui brille Du crime irritant le remord, Malesherbe, avec sa famille , Arrive au dépôt de la mort.
Dès qu'il paraît chacun se presse, Chacun s'incline à son aspect.
Pour lui , même avant sa vieillesse , On eût inventé le respect.
Êtres imparfaits que nous sommes , Un tel mortel doit nous guider.
Malesherbe est un de ces hommes Où l'homme aime à se regarder.
Lui, sous une indigne puissance Opprimé, mais non abattu.
Est ferme comme l'innocence , Et simple comme la vertu.
Devant tant de passions ivres , 11 disait , plaignant nos destins :
<( Malheur à qui n'a , que des livres , Appris l'histoire des humains ! »
Lui-même autrefois fut moins sage, Croyant trop à la liberté.
Il nous jugeait à son image ; Que le portrait était flatté !
Captive avec lui, sa famille
Au moins ne le perd pas des yeux.
m LES PRISONS
Sa fille et sa petite-fille L'entourent de leurs soins pieux.
Par un coup qu'il fut loin d'attendre Déjà son cœur est éprouvé ; EtRosambo, son digne gendre, Fut pour le supplice enlevé.
La république et son tonnerre Doublent leur murmure infernal, La cour révolutionnaire Le convoque à son tribunal.
De quelle amertume on l'abreuve !
Mandée en cet affreux champ clos, Il voit sa fille déjà veuve Associée à ses complots.
Et sa petite-fille encore.
Épouse d'un Chateaubriand , Avec son époux qu'elle adore Marche au tribunal effrayant.
Les monstres, dans leur rage acerbe, Voudraient éteindre, en leurs forfaits Ce noble sang de Malesherbe Dont le nom ne mourra jamais.
En partant comme pour visite , Aux détenus il prend la main , Gomme à des amis que l'on quitte Et qui vous rejoindront demain.
Tout bas , sa fille plus sincère Dit à Sombreuil : « Noble soutien, J^ous avez sauvé votre père:
Je vais mourir avec le mien. »
Il vient sans appui, sans refuge, A ce tribunal étonné.
On dirait que l'accusé juge Et que le juge est condamné.
Bientôt lui, sa famille entière , Entendent l'arrêt du trépas, La mort est la raison dernière A laquelle on ne répond pas.
O jour affreux pour la justice !
Comment le ciel l'a-t-il permis !
A tous les apprêts du supplice Voilà Malesberbe soumis.
Mais pour les siens s'il se désole , A la fermeté rappelé , 11 embrasse , il presse , il console , Pour lui-même, bêlas! consolé.
Des oppresseurs bravant la rage, Calme envers Dieu , libre de cœur, Il sent s'accroître son courage Devant le moment qui fait peur.
Près de la funèbre voiture
Ce vieillard qui fait un faux pas ,
Dit, souriant: u Fâcheux augure!
Un Romain ne sortirait pas. »
O comble d'horreur sanguinaire !
Jusqu'à ces monstres triomphans , Qui souilla le regard d un père Du supplice de ses enfans ?
... Le dernier dans riiorrible joute .
Au calme enfin il est rendu, Et monte, par la même route , Vers le roi qu'il a défendu.