LA JEUNE CAPTIVE
PAR ANDRÉ CHÉNIER '
«< L'épi naissant mûrit, de la faux respecté ; Sans crainte du pressoir , le pampre tout 1 été
Boit les doux présens de l'aurore ; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoique l'heure présente ait de trouble et d'ennui.
Je ne veux pas mourir encore.
Qu'un stoique aux yeux secs vole embrasser la mort; Moi , je pleure et j'espère; au noir souffle du Nord
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux !
■ Cette pièce ravissante, qui me parait la meilleure œuvre tle sou auteur, fut faite par lui pour mademoiselle de Coigny, depuis M"^ la comtesse Sébastiani, et morte à Coostantinople , encore dans la fleur de sa jeunesse. Il est impossible de traduire avec plus de grâce, de sensibilité et de poésie le : je ne veux pas mourir encore que Chéniei lui avait entendu dire sans doute , avec quelques unes de ces pensées si douces qui l'embellissent.
Hélas ! quel miel jamais n'a laissé de dé(i;oûts? Quelle mer n'a point de tempête !
L'illusion féconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs pèsent en vain ;
J'ai les ailes de l'espérance :
Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel , Plus vive , phis heureuse , aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s'élance.
Est-ce à moi de mourir! Tranquille je m'endors , Et tranquille je veille ; et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux; Sur des fronts abattus, mon aspect dansées hcux
Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin ! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu'au printemps , je veux voir la moisson ; Et comme le soleil, de saisou en saison,
Je veux achever mon année. Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin , Je n'ai vu luire encor que les feux du matin ;
Je veux achever ma journée.
O mort ! tu peux attendre ; éloigne , éloigne-toi ; Va consoler les cœurs que la honte , l'effroi ,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Paies encore a des asiles verts , Les Amours, des bouquets' , les Muses, des concerts;
Je ne veux pas mourir encore. »
«c Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S'éveillait , écoutant ces plaintes , cette voix ,
Ces vœux d'une jeune captive; Et, secouant le joug de mes jours languissans, Aux douces lois des vers je pliais les accens
De sa bouche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront, à quelque amant des loisirs studieux.
Chercher quelle fut cette Belle :
La grâce décorait son front et ses discours ; Et comme elle , craindront de voir finir leurs jours.
Ceux qui les passeront près d'elle. »
' Presque toutes les copies portent : les Amours, des baisers ; mais c'est une faute de copiste , ou, si ou le veut absolument , d'André Chénier. Car jamais ni mademoiselle de Coigny , ni aucune jeune personne bien élevée n'a pu dire que les Amours ont pour elle des baisers, et l'on n'a pas pu le lui faire dire, même en vers. La leçon adoptée ici fait disparaître la seule tache de ce morceau délicieux, qu'il est impossible de lire sans attendrissement.