‹ Les romances du CidChapitre 126 sur 132 · L'AMOUR · texte numérisé non relu

L'AMOUR

Quand les droits les plus saints sont réduits à se taire, Quand tout est méconnu , tout brisé sur la terre , D'un heureux avenir quand tout espoir a fui; Dans un moindre horizon toujours plus resserrée , Lorsque la vie hésite, au désespoir livrée, Et n'a plus que demain et peut-être aujourd'hui ;

Pourrait-on s'étonner que la faible innocence,

Quelquefois , sous le joug d'une horrible puissance ,

Oublie un peu le Dieu qui semble l'oublier.

Et que la vertu même, en sa douleur athée,

Fléchisse , d'avenir, hélas ! déshéritée ,

Et veuille au présent seul croire et se confier !

«Lise, Églé, leur disaient des voix jeunes comme elles. Se peut-il? vous toujours douces autant que belles , Sans avoir fait un mal vous partagez nos fers ; Et peut-être, aggravant le sort qui nous accable , On prépare déjà l'arrêt irrévocable Aux plus touchans objets qui parent l'univers ! »

On ajoutait à part, et tout bas, à plus d'une : « Dans ces terribles jours voués à l'infortune , Quoi ! tant d'attraits rians resteraient sans appui !

Pour ce destin amer Dieu les aurait fait naître ! Ces ravissantes fleurs n'auraient fait qu'apparaître ! Ces roses du matin finiraient avant lui !

Ah ! si du moins encor ces roses adorées , Par un ami prudent en secret respirées , Avaient dans tout leur charme embelli le banquet ! Si cette bouche , usant de son meilleur langage , Et prêtée un moment à son plus doux usage , Eût rempli son destin , couronné le bouquet !

Ah ! croyez-m'en : usez du moment qui vous reste. Ne pouvant nous cacher notre destin funeste , Abusons le tyran qui va nous envahir.

C'est l'exéci-able Mort qui , de rage écumante , Possède et va frapper cette tète charmante. Vous ne trahirez qu'elle , et devez la trahir.

Oui : ces devoirs qu'ailleurs justement on révère , Cette sage rigueur, cette vertu sévère , Ont péri désormais sur le seuil du trépas. Condamnés tous les deux à la sombre demeure , Ah ! que pour nous encore il soit un jour, une heure. Voulez-vous au tombeau réserver tant d'appas? "

C'était par ces discoui's, par de plus tendres même, Que déjeunes amans, près du moment suprême , Usaient de leur malheur pour réclamer des droits. De droits plus respectés se rappelant l'image , Sans doute la Beauté refusa leur hommage ; Mais on prétend qu'il fut accepté quelquefois.

Le plaisir, s irritant dans ces cachots funèbres, Vint ainsi quelquefois luire dans ces ténèbres ; Ainsi déjeunes cœurs le sort fut adouci. Avant que le trépas vînt glacer les paupières. Ils goûtaient encor plus leurs voluptés dernières. Applaudissons ailleurs ; mais pardonnons ici.

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