L'INDIGNATION
PAR ANDRÉ CHÉNIER '
Que promet l'avenir? Quelle franchise auguste
De mâle constance et d'honneur.
Quels exemples sacrés, doux à l'ame du juste,
Pour lui quelle ombre de bonheur.
Quelle Thémis, terrible aux têtes criminelles,
Quels pleurs d'une noble pitié, Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
Quels beaux échanges d'amitié
' Cette pièce est la moins heureuse de celles que j'ai empruntées de Cliénier. Il y a, sur-tout au commencement, de l'obscurité, de l'embarras de construction, des formes trop elliptiques, comme on en trouve assez souvent dans ces esquisses souvent admirables que ce jeune poète, immolé à 32 ans, n'a pu finir, et qu'on a si bien tait d'imprimer, j'aurais pu, et du peut-être, abre'ger cette pièce. Mais j'ai cru devoir respecter ces paroles du tombeau , d'autant qu'en total elles présentent, même dans leur désordre,une éner- ;;ic singulière, et des traits et des vers remarquables.
Font digne de regret l'habitacle des hommes?
La peur blême et louche est leur dieu. Le désespoir? — le fer. Ah Haches que nous sommes,
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu!
V^ienne, vienne la mort ! Que la mort me délivre !...
Ainsi donc, mon cœur abattu Cède au poids de ses maux? Non, non, puissé-je vivre !
Ma vie importe à la vertu.
Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage ,
Dans les cachots , près du cercueil , Relève plus altier son front et son langage,
Brillans d'un généreux orgueil.
S'il est écrit aux cieux que jamais une épée
N'étincellera dans mes mains , Dans Tencre et Tamertume une autre arme trempée
Peut encor servir les humains.
Justice, Vérité, si ma bouche sincère,
Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil sévère ,
Et si les infâmes progrès , Si la risée atroce, ou (plus atroce injure )
L'encens de hideux scélérats.
Ont pénétré vos cœurs d'une longue blessure ,
Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre , un amant qui vous venge.
. . .Mourir sans vider mon carquois ! Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois.
Ces tyrans effrontés de la France asservie ,
Égorgée!... O mon cher trésor, O ma plume ! Fiel, bile , horreur, dieux de ma vie ,
Par vous seul je respire encor.
Quoi ! nul ne restera pour attendrir l'histoire
Sur tant de justes massacrés ; Pour consoler leurs fils, leurs mères, leur mémoire ;
Pour que des brigands abhorrés Frémissentaux portraits noirs de leur ressemblance;
Pour descendre jusqu'aux enfers Chercher le triple fouet, le fouet de la vengeance
Déjà levé sur ces pervers ; Pourinsulterleursnoms, pour chanter leur supplice?
Allons , étouffe tes clameurs :
Souffre , ô cœur gros de haine , affamé de justice.
Toi, Vertu, pleure si je meurs.
CHAMPCENETS.
5 messidor an n (juillet 1794)
Les époux, les amis , les pères, Et les enfans et les vieillards ; Que de regrets , que de misères Pourraient attirer les regards !
Parmi ces pertes infinies Dont il fallut subir les coups i
Douleur, toutes tes harmonies S'épuisèrent alors sur nous.
En peignant cette tyrannie, Dont nous avons vu les effets , Je craindrais la monotonie Qui la suivit dans ses forfaits.
Pour reposer de ce qui touche , Ce Ghampcenets original Partit, une rose à la bouche, Devant le mortel tribunal.
Sûr de son sort, sa raillerie Répondit d'un ton tout nouveau A Tanière plaisanterie De la charrette et du bourreau.
Ses juges croyaient le confondre.
Il dit sans se déconcerter :
Il Je fais semblant de vous répondre , Ainsi que vous de m'écouter. »
Et quand ce jury juste et sage ( Car les jurys le sont toujours ) Eut prononcé le grand voyage Qui devait terminer ses jours,
11 dit d'une voix goguenarde :
« Président, veuillez m'annoncer Si, comme pour monter la garde , On peut se faire remplacer? y^