LE 8 THERMIDOR
Au moins quand le lion a contenté sa faim ,
Il épargne le reste, et fait grâce à la vie.
Mais le tigre massacre et massacre sans fin;
La mort universelle est sa plus douce envie.
Tels de la République , en leur dissension ,
Les deux chefs opposés marquaient leur caractère.
Danton ne fut que le lion
Auprès du tigre Robespierre.
Celui-ci, resté maître, a doublé de fureur.
D'un élan plus cruel sa tyrannie éclate.
Rien ne peut apaiser ce fléau destructeur.
C'est en vain qu'on le prie , et même qu'on le flatte.
En vain ses prisonniers , marqués pourle.trépas.
Veulent lutter encor d'ardeur patriotique ,
Et portent à chaque repas
La santé de la République.
Ainsi qu'aux échafauds on se presse aux prisons , Plus pleines tousles jours , tous les joursplus vidées. Le peuple se lassait. Tant de meurtres si longs Aux tyrans en effet donnent d'autres idées.
« C'est juste , il faut laisser reposer le bourreau. Supposer un complot n'est pas peine fort grande.
Il faut qu'un septembrenou\ea.u
Sur toutes les prisons s'étende.
Oui, notre force ainsi redoublera d'essor.
Avec ces prisonniers il faut qu'on en finisse.
Ces affreux détenus conspireront encor.
On fait bientôt un peuple; il fait bientôt justice.»
De quelque voile épais qu'on cherche à se couvrir,
Ce projet aux captifs bientôt se fait comprendre.
Tous ils ne pensaient qu'à mourir.
Et quelques uns à se défendre.
C'est alors qu'en tumulte on entend , un matin , Retentir le tocsin, battre la générale ; Et chaque prisonnier, de son malheur certain, Pense que c'est le jour de son heure fatale. Ils ont droit de penser que l'horrible projet Éclate en ce moment , et bientôt s'exécute.
On lutte pour un autre objet ,
Et leur sort dépend de la lutte.
Afin qu'aucun récit ne les vienne abuser, Le front de leurs geôliers devient leur thermomètre; Et quand le plus brutal commence à s'excuser , De leur première crainte ils se sentent remettre. Ils savent que le choc qui fera leur destin Intéresse aujourd'hui la République entière ; Que le parti le plus humain "Lutte à mort contre Robespierre.
Bientôt un bruit heureux, jusque vers eux porté, Paraît charmer vraiment les geôHers phis affables: Par la Convention Robespierre arrêté Ne pourra prolonger ses coups impitoyables. Bientôt un autre bruit trompe leur vœu déçu. Jugez des détenus l'épouvante profonde :
En prison l'on n'a pas reçu
Celui qui détient tout le monde !
Ce bruit, qu'en exultant propagent les geôliers, Glace les malheureux désolés de les croire; Dehors, les scélérats contre les prisonniers, Jettent des cris de mort : c'est leur cri de victoire. Le trouble des captifs bouleverse leur sein ; Des prisons désormais la mort est le Génie;
Chacun dans le sombre tocsin
Entend sonner son agonie.
Le massacre apparaît, fantôme décevant.
D'avance plus d'un cœur éprouve un froid délire. Tel veut fuir l'assassin, tel aller au-devant ; Ainsi que le serpent, le trépas nous attire. Croyant ouïr déjà les mem'triers venir, LTne fille à sa mère a dit ce mot horrible : « Comment faudra-t-il se tenir Pour mourir le plus tôt possible'?»
' Ce mot fut dit par mademoiselle de Maupeou, digne petite-fdie du comte de Tressan, et depuis marquise Le Vayer. Si elle n'eût pas échappé à cette proscription, on y eût perdu une des plus jolies et des plus aimables femmes qui aient existé ; et moi, l'amitié dont elle m'a honoré.
Ciel ! on apprend bientôt qu'en vain hors de la loi ,
L'empereur Robespierre est maître à la Commune;
Et la Convention, palpitante d'effroi,
Contre elle et son pouvoir voit tourner la Fortune.
C'en est fait! il faut dire à l'existence adieu.
Qui peindrait des captifs l'angoisse et la souffrance !
Et l'univers paraît sans Dieu ,
Dans les prisons sans espérance.