Les romanciers grecs et latins
Il est d'usage, au début d'un livre, de faire l'éloge du sujet : je ne puis ni ne veux suivre cet exemple. Les fictions dont j'entreprends l'étude sont, pour la plupart, mal connues ou même ignorées, car le plus grand nombre dos lecteurs borne aux auteurs classiques la littérature de la Grèce et de Rome. Quelques noms à peine ont survécu à côté des noms immortels qi:e les générations se transmettent et qu'on apprend à admirrr dès l'enfance, mais les œuvres sont restées lettres closes : les uns, ennuyés des travaux sérieux, les ont repoussées sans examen; les autres n'ont pas trouvé le temps d'y songer au
milieu des préoccupations du monde qui s'ouvrait devant eux.
Malheureusement on est forcé d'avouer que le plus grand nombre de ces dédaignés n'ont eu que le sort qu'ils méritaient, et qu'ils sont, en général, trop loin des grands modèles que l'antiquité nous a légués, pour avoir les mêmes droits qu'eux à notre attention. Aussi ai-je commencé par dire que je ne pouvais faire l'éloge de mon sujet : parmi les écrivains que je me propose d'étudier, s'il se trouve par hasard quelques noms illustres, le plus souvent même à d'autres titres, la majorité se compose d'auteurs qui n'ont eu qu'un talent secondaire, quand ils ont eu du talent.
Faut-il donc pour cela les laisser dans Tombrc, appréciés seulement et connus par le petit nombre d'hommes qui perpétuent la tradition des fortes études, et qui vont laborieusement chercher dans les débris des siècles passés toutes les manifestations de la pensée humaine? Nous ne le croyons pas : dans ce fatras où tant d'idées fausses revêtent un style qui n'est pas
toujours irréprochable, tout ne mérite pas également l'oubli : il y a des perles dans ce fumier. Sans parler des expressions, des traits heureux, des pensées gracieuses ou profondes, l'étude de la fiction offre, même chez les écrivains les moins estimables, l'inappréciable avantage de nous initier à tous les détails les plus intimes de la vie privée, qui y trouvent mieux leur place que dans des ouvrages d'un ordre plus élevé. Au lieu du monde idéal de la tragédie et de l'épopée, le roman peint le plus souvent le monde réel, que nous y surprenons vivant et complet comme dans les fouilles dHerculanum et de Pompéi. Notre travail peut donc avoir, à ce piont de vue du moins, une certaine utilité.
Il est une autre considération qui ne nous paraît pas à dédaigner. Genre secondaire chez les anciens, le roman, dans les littératures modernes , a envahi la première place ; il écrase tout le reste, sinon par la qualité, au moins par la quantité de ses productions; il pénètre partout, prend toutes les formes, aborde toutes les questions; lia ses génies comme la poésie et le
drame ; il a les sympalhics de la foule qui ne demandait autrefois que du pain et des jeux, et qui aujourd'hui consentirait quelquefois à se passer de pain pour dévorer le roman à la mode. Heureuse ou funeste, car nous n'avons pas à discuter la question, cette tendance existe : n'y a-t-il pas alors quelques raisons de rechercher jusqu'à quel point on pourrait la retrouver dans l'antiquité, et d'étudier les œuvres que les anciens ont produites en ce genre? Bannis de la littérature classique, soit à cause de leur caractère de futilité, soit en raison des mœurs trop libres qu'ils représentent souvent , soit aussi parce que leur valeur littéraire ne leur méritait pas une place à côté des chefs-d'œuvre qui forment notre jeunesse, ces ouvrages, considérés à un point de vue général et sans préoccupation des détails, peuvent, à notre avis, offrir un ensemble intéressant, et ajouter un complément à l'histoire des lettres anciennes.
Ce sont ces pensées qui ont inspiré notre livie : nous avons voulu rassembler dans quelques pages une histoire à peu près complète
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du roman chez les Grecs et chez les Romains, et l'éludier dans ses diverses phases. Aussi noire travail aura une division loute naturelle : après avoir recherché l'origine de la fiction, nous examinerons ses premiers essais jusqu'à l'ère chrétienne. La deuxième période, qui comprendra les cinq premiers siècles après J.-C. nous montrera le roman dans son époque la plus riche et la plus florissante. Nous assisterons dans la troisième partie à sa rapide décadence sous le Bas-Empire, et un chapitre, résumant nos observations, contiendia nos conclusions, quant à la Grèce. Nous étudierons ensuite le roman chez les Latins, et nous terminerons en comparant ce qu'il a été dans les deux pays. Bornant nos recherches au roman proprement dit, nous omettrons à dessein quelques œuvres qui nous paraissent sortir de notre cadre, comme ï Atlantide, la Cijropédie, la Fie d' Apollonius de Tijaue, le Pasteur d' liermas, etc. Pour nous, en etîet, le vrai roman ne se trouve pas plus dans les fictions historiques ou philosophiques que dans les légen-
des cbréliennes ou les aventures apocryphes d'un thaumaturge païen.
Nous ne nous dissimulons point la difficulté de notre tâche: d'autres peut-être auraient pu l'accomplir avec plus de savoir et de talent; nous n'avons pu, nous, faire preuve que de bon vouloir, et nous avons moins consulté notre amour-propre que notre sympathie pour cette littérature antique, si chère à tous ceux qui ont le culte des chefs-d'œuvre et des souvenirs.
OriRine des romans.
Entreprendre l'étude d'un genre secondaire et presque oublié, dont la plupart des monuments n'ont pu triompher du temps et sont à jamais perdus, dont les auh-es dorment dédaignés au fond des bibliothèques, c'est se résigner d'avance àde nombreuses incertitudes, souvent bien difficiles , parfois même impossibles à
résoudre, par suite de l'absence de documents. Cliacun hasarde son système, et la vérité, quoi qu'on en ait dit, ne sort pas toujours incontestable du choc des opinions.
Dès le début le combat s'engage, et la première question à éclaircir, l'origine même du roman, divise les différents auteurs qui l'ont abordée. Paraît d'abord l'evêque d'Avranches, Huet, qui écrit son Traité de V origine des romans, pour servir de préface à la Za'ide de madame de Lafayette. La préface, comme cela arrive quelquefois, vaut mieux que le livre. Pour le savant prélat, le roman grec vient de l'Orient, la grande patrie des fictions, le berceau de ces peuples qui ne s'expriment que par allégories, qui enveloppent leur théologie, leur philosophie, leur politique, leur morale, de fables et de paraboles. Tels sont les Syriens, les Égyptiens, les Juifs. (( Presque tout, dit-il, était déguisé chez eux (les Egyptiens), leur religion était toute voilée... Homère, qui les avait visités, rapporta de chez eux cet esprit fabuleux qui lui fit inventer non-seulement les admirables poëmes qu'il nous
LES ROMANCFERS
a laissés, mais encore mille nouveautés dans la généalogie, les dignités et les emplois des divinités grecques, et ce fut là qu'il se perfectionna dans la poésie, qui y a toujours été soigneuse- .ment cultivée... Hérodote dit que les Grecs avaient pris des Egyptiens leur théologie mythologique... Et ce fut sans doute de ces prêtres que Pythagore et Platon, aux voyages qu'ils firent en Egypte, apprirent à travestir leur philosophie et à la cacher dans l'cmhre des mystères et des déguisements \ » Et le savant évêque, après avoir exposé longuement ses raisons, dont nous citons seulement quelques-unes, conclut à l'origine tout orientale du roman chez les anciens. En opposition avec ce système dont Huet est, non pas le seul, mais le principal défenseur, un autre s'est produit à une époque plus récente. M. Zevort, dans l'inlroduclion qui précède sa traduction des romans grecs % discute longuement cette origine, combat les conclusions de Huet, et se prononce ouvertement contre lui.
' Traité de l'Orig. des mm., p. 16-17. * Edil. Charpentierj 2 vol. 1855.
Pour M. Zevort le roman grec est indigène, aulochlhone, il ne doit rien aux étrangers; l'imagination grecque était assez riche de son propre fonds pour n'avoir pas besoin de faire des emprunts à des peuples qu'elle méprisait et qu'elle flétrissait du nom de barbares. Lorsque les Grecs ont voulu faire des romans, ils ont écrit la fiction de Y Atlantide et la Cyropédic^ chefs-d'œuvre avec lesquels on ne peut comparer les narrations diffuses des Orientaux. Plus tau! même 5 lorsque les romans dégénérèrent comme tout le reste, un des caractères de leur faiblesse c'est que l'expression des mœurs y est partout la même ; c'est que tout y est grec depuis les dieux de l'Inde jusqu'à ceux de iMéroé. Si donc les Grecs voulaient ainsi se retrouver partout et lielléniser, pour ainsi dire, les barbares, comment admettre qu'ils aient consenti à recevoir le l'oman de ces mêmes barbares?
Entre ces deux opinions extrêmes et trop absolues peut-être, il en existe une troisième qui mérite toute notre attention : c'est d'ailleurs ctlle d'un homme qui est une de nos illustra-
tions dars la lillérature et dans l'Université; j'ai nommé M. Villemain, qui a louché brièvement celte question dans son Essai littéraire sur les romans grecs ^ : « Le docle Huet, dit-il, en attribuant l'origine des romans à l'imagination des peuples asiatiques, suppose qu'ils furent importés assez lard dans la Grèce, et qu'ils y passèrent comme un fruit de la conquête de l'Orient. Les ouvrages qui nous restent sous le titre de romans grecs sembleraient justifier cette opinion, puisqu'ils appartiennent tous à des âges postérieurs à celui d'Alexandre et sont nés dans la décadence littéraire de la Grèce. Mais il ne faut pas tirer de cette première apparence une induction trop exclusive. Peut-on supposer, en effet, qu'aucun genre d'imagination, qu'aucune forme de l'esprit ait élé étrangère aux beaux jours de celte civilisation grecque si inventive et si raffinée ? Non, sans doute. Mais la fiction romanesque se produisit alors sous des formes plus sévères et plus nobles, et se trouva bornée dans ses applications par l'état social des pcu-
' En lèle de la coUeclion publiée à Parij, chez Merlin, 182'4,
GRKCS ET LATÎNS.
[)les, cl par la supcriorilc même de leur instinct poétique. »
Les trois systèmes que nous venons d'exposer ne sont pas des opmions purement personnelles, comme on pourrait le croire en nous voyant attacher un nom à chacun d'eux : ils comptent tous plus ou moins d'adhérents. 11 y a peut-être quelque témérité à prétendre juger dans de pareilles questions : pourtant nous n'hésitons pas à dire que la troisième opinion, sans être complètement irréprochable, nous parait préférable aux deux autres, et que toutes trois, d'ailleurs, pèchent par une des causes les plus fécondes de nos erreurs, par une mauvaise définition des termes : elles ont confondu la fiction avec le roman proprement dit.
La fiction vient de l'Orient : ce premier point est incontestable. Elle est née sous la lente des pcuple% nomades de l'Asie, à l'ombre des palmiers, au milieu de ces honmies curieux et avides de merveilleux récits. Elle a défrayé les interminables causeries de leurs conteurs, dont la riche imagination aimait à se jouer dans ces
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riants el magnifiques mensonges. Ce trait du caractère oriental est même tellement connu, que tout développement à ce sujet tomberait presque infailliblement dans le lieu commun. Que pourrions-nous, en effet, ajouter a tout ce qui a été dit sur les fables merveilleuses de la Bible, reproduites en partie dans le Coran, et sur les fables si célèbres des prêtres d'Egypte? Qui ne sait que les récits innombrables des Arabes ont fourni, même aux modernes, de précieuses ressources; que quelques-uns des meilleurs épisodes du Roland Furieux n'ont pas une autre origine ; qu'ils ont inspiré plusieurs des Contes les plus piquants de La Fontaine, et que nous devons même à l'Orient les lypes de Georges Dandinai du Médecin malgré lui? La popularité des 31ille et une I\uits nous dispense de parler de la Perse, et l'imitation des fables indiennes est constatée, dès la plus haute antiquité, par les fréquents emprunts de Pylhagore, par les Fables d'Esope, inspirées par Lockman, et par mille imitations, dont une des plus remarquables, l'histoire d'Adam et d'Eve, rap-
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pelle si bien la légeirJe indienne d'Jdimo et Procriti. Tous ces récits ont envahi, avec la conquête, l'îonie d'abord, puis la Grèce ellemême : ils n'ont pas donné aux Grecs le goût des fictions dont est travaillé tout peuple jeune, sans avoir pour cela besoin d'une influence étrangère, mais ils ont pu fournir à ce goût un aliment d'autant plus recherché qu'il venait de loin et qu'il avait l'attrait de la nouveauté.
Cet'e propension vers le merveilleux se retrouve, en effet, partout; elle apparaît même dans un genre dont, au premier abord, la sévérité paraît devoir la repousser : dans l'histoire. L(s récits des temps primitifs ne sont souvent qu'un tissu de fables : Hérodote, par exemple, mêle la fich'on à l'histoire, sans souci de la critique, et presque tous les autres imitent plus ou moins son exemple. Il est vrai que l'incertitude qui règne sur les temps reculés où se réfugie la fiction est une excuse pour l'écrivain, et même, jusiju'à un certain point, peut jus'ifier sa conduite ; mais dans cette incertitude même, dans ces mille fables populaires qui enveloppent
une période, un peuple, un héros aussitôt que les années ont passé sur eux, se trouve précisément la preuve de cet amour du merveilleux que nous voulions constater, amour qui va jusqu'à dénaturer les faits pour les idéaliser, et pour peindre le plus souvent les hommes non pas tels qu'ils sont, mais tels qu'ils devraient être.
La religion n'échappe pas à cette influence : elle se compose d'une foule de symboles, d'allégories qui prennent un corps, et qui viennent presque toutes de l'Orient, de l'Egypte surtout. Plus tard, les mythologues grecs eux-mêmes en donneront l'interprétation. Paléphate expliquera les chevaux de Diomède et les chiens d'Actéon, qui n'avaient aucun goût pour la chair humaine, pas même pour celle de leurs maîtres, mais qui les ruinèrent; Niobé, pour lui, n'est qu'une mère affligée faisant placer sur le tombeau de ses enfants une statue de pierre qu'il a vue lui-même ; le fameux cheval de ïroie n'est pas plus que le reste à l'abri de ces révélations indiscrètes, et nous ne pouvons
plus croire aux Grecs cachés dans ses flancs. Il n'est pas jusqu'à la terrible Méduse qui ne perde tout son prestige, lorsque Heraclite, à l'exemple de Paléphate , nous apprend que ce n'était qu'une belle courtisane éprise de Persée. Tout le polythéisme s'explique ainsi, et la plupart des anciens eux-mêmes, en se soumettant à cette religion, n'en ignoraient pas cependant la véritable valeur; mais leur esprit, avide de fictions, accueillait celles-ci comme toutes les autres, parce qu'il y trouvait la satisfaction d'un de ses goûts les plus chers.
On ne peut douter qu'aux fictions religieuses ^e soient joints des récits d'un autre caractère et qui furent le type des anciennes compositions grecques. Celles-ci en effet sont de trois sortes : les Milésiennes ^ les Métamorphoses et les /'oijages, et l'examen des récits orientaux qui nous restent suffit pour prouver la communauté d'origine de toutes ces inspirations.
Nous ne nous arrêterons pas ici aux Milésiennes dont nous parlerons bientôt plus longuement ; constatons seulement en passant que ces
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récits amoureux et souvent trop libres, ont pu emprunter une partie de leur licence à la mollesse des colonies grecques, mais que du reste ils sont bien en rapport avec une foule de contes piquants qui nous viennent de l'Orient.
D'ailleurs les Milésiennes ne sont que la première et la plus ancienne forme du roman grec, et pour nous l'imilation orientale se montre aussi dans des écrits postérieurs et plus connus. C'est elle qui dicte ces interminables voyages des amoureux dans des pays inconnus ou mystérieux, ces odyssées sans fin où viennent s'encadrer les récits les plus bizarres, les fables les plus grossières, et qui servent de prétexte à l'auteur pour entasser souvent sans discernement toutes les histoires merveilleuses ou absurdes qui pouvaient flatter la crédulité populaire. Des Orienlaux aussi viennent ces métamorphoses, ces changements d'hommes en bêles, qui s'allient si bien avec leur amour du merveilleux et dont leurs contes nous offrent tant d'exemples. Toutes les probabilités sorit donc pour cette hypothèse, et elles se changent en
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certitude par la comparaison de celte partie de la littérature grecque avec ce qui nous reste des conteurs de l'Orient. La fiction, après s'èlre produite dans les mythes religieux, a passé par les métamorphoses et les voyages pour arriver au roman de la vie réelle.
Il importe ici de faire une distinction propre, suivant nous, à infirmf-r le principal argument du système qui veut attribuer au roman grec une origine exemple de toute influence étrangère. Affirmer simplement que les Grecs, assez riches de leur propre fonds, auraient mis une sorte d'amour-propre national à rejeter un genre de littérature qui leur venait des barbares, cela ne suffit pas pour f[ue le fait demeure acquis, surtout quand il y a, comme dans ce'Je circonstance, des probabilités en faveur du contraire. Nous ne discuterons donc pas cette affirmation qui ne repose que sur des présomptions plus ou moiris justifiées. Les fails seuls peuvent nous occuper, parce que seuls ils apportent avec eux dans le débat un caractère réel d'autori(é. Or un fait est cité et nous devons y répondre : lors-
que les Grecs ont voulu s'occuper du roman, ils ont fait Yy^llantide et la Cyropédie, deux chefsd'œuvre qui n'ont aucun rapport avec les fictions de rOrient.
Ce raisonnement peut faire d'abord quelque impression, mais il ne soutient pas l'examen et, pour le réduire à néant, il nous suffira de jeter un rapide coup d'œil sur les ouvrages que les Grecs nous ont légués sous le nom de romans. Ces ouvrages forment trois classes ; dans la pre mière, nous trouvons les Milésiennes, les Métamorphoses, les Voyages, les récits amoureux, Anionius Diogène, Parlhénius, Lucius, Lucien, Jamblique, Xénophon d'Ephèse, Héliodore, Achille Tatius, Longus, les vrais romanciers, les plus connus ; dans la seconde, quelques chefsd'œuvre que l'on peut considérer comme romans, parce qu'ils reposent sur des fictions, mais qui n'ont pas le caractère général du roman chez les anciens : YEitbéenue de Dion Chrysoslome , VJllantide , la Cjropédie , le poëme de Musée sur Héro et Léandre; dans la troisième enfin, les romans de la décadence,
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œuvres inforaies et barbares, expression dégénérée d'un genre littéraire qui ne s'était jamais beaucoup élevé.
Il "résulte de cette simple énumération une conséquence évidente : la Cyropédie et VJllantide ne sont point des modèles de romans grecs, quoique ce soient deux fictions. Ce sont des accidents heureux , des exceptions qui ne nous occuperont même pas plus tard, parce qu'elles ne rentrent pas dans notre cadre consacré aux romans proprement dits, et, s'il a été poss b!e à deux hommes de génie, à deux écrivains éminents de se frayer une route à part, de créer presque un genre à eux dans un jour d'heureuse inspiration, on ne peut inférer de là que tous les autres ont suivi leur exemplcc Leurs œuvres ellesmêmes prouvent le contraire, car, dans presque tous les autres ouvrages, comme nous le verrons, se retrouvent les caractères fle la fiction orientale. D'ailleurs M. Yillemain répond pour nous avec raison ' : « On concevra sans peine que celte invention romanesque qui ne fut pas né-
' Essai littéraire, déjicité.
gligée par deux philosophes éloquents, dans les plus beaux siècles d'Athènes, n'ait pas dû s'étendre alors à beaucoup d'autres sujets. Tout l'empire de la fiction était, pour ainsi dire, envahi par le polythéisme ingénieux des Grecs. Celte croyance devait sulfire aux imaginations les plus vives ; elle satisfaisait ce besoin de fables et de merveilleux si naturel à l'homme. »
Le roman grec vient donc, le plus souvent du moins, de l'Orient. Mais il y a plus : la plupart des romanciers grecs sont Orientaux et il suffit d'examiner leurs noms pour s'en convaincre. C'est d'abord Antonius Diogèno, dont on ne peut déterminer le patrie d'une manière certaine, mais qui, selon toute probabilité, était Asiatique; puis le Cilicien Cléarque de Soli, dont les histoires amoureuses ne nous sont pas parvenues. Parthénius est né à Nicée, Dion Chrysostome à Pruse, Lucien à Samosate; vient ensuite Jamblique, Syrien p ir la naissance. Babylonien par l'éducation, et Amélius, originaire, comme lui, de la Syrie. Des quatre Xénophon, un seul est Grec, et nous avons dit qu'il n'était guère à
nos yeux qu'une brillante exception; les trois autres ont pour patrie Antioche , Ephèse et Chypre; Achille Tatius et Severus sont d'A- Jexandrie, et Héliodore d'Emèse. Longus, Chariton d'Aphrodisée, Théodore Prodrome sont tous Asiatiques, et Eumalhe est Egyptien. La Grèce propreaient dite n'a donc, on le \oit, presque rien de commun avec ses romanciers ; elle leur prête sa langue, mais la plupart d'entre eux ne lui appartiennent ni par la naissance, ni par l'éducation, ni par les mœurs, et ainsi tombe de lui-même l'argument qui prête aux romanciers grecs de la répugnance à obéir aux traditions étrangères. Le roman grec n'appartient pas à la Grèce; les romanciers grecs d'origine ne sont que des exceptions, et les autres n'ont pas dû hésiter à puiser leurs inspirations dans le milieu où ils vivaient.
D'un autre côté, on comprend facilement que les Grecs n'aient pas abordé le roman : ils l'auraient pu faire sans doute avec succès, s'ils avaient voulu s'en occuper. IMaton et Xénophon
en sont la preuve , et ici nous dirons avec M. Yillemain : « Peut-on supposer qu'aucun genre d'imagination, qu'aucune forme de l'esprit ait été étrangère aux beaux jours de cette littérature grecque si inventive et si raffinée? Non, sans doute. » S'ils ont dédaigné ce genre de littérature, c'est parce que des voies meilleures s'ouvraient à leur génie, parce que leur vie même n'offrait pas au roman une carrière assez vaste et assez complète , parce que la fiction chez eux trouvait à s'exercer dans une splière supérieure et dans des conditions plus grandes et plus attrayantes. Leur roman à eux, c'est le théâtre et l'épopée, leurs vrais romanciers s'appellent Homère, Hésiode, Eschyle, Sophocle , Euripide. Les fictions empruntées à la vie réelle auraient été bien pâles à côté des fables héroïques et nationales qui s'adressaient à la fois au goût littéraire du peuple et à son patriotisme. D'un autre côté, leurs dieux et leurs héros joignaient au prestige de la grandeur et de la gloire quelque chose d'humain qui les rappro-
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cliait plus ou moins de la terre. Ce n'étaient point des abstractions mystérieuses inaccessibles à l'intelligence populaire et protégées par leur majesté comme par une barrière infranchissable. Ils n'élaient que les premiers de la grande famille grecque : comme les hommes, tous avaient eu des faiblesses, quelques-uns avaient connu le malheur ; on les regardait avec une sorte de familiarité respectueuse, ils avaient leur place dans toutes les traditions, et la religion tenait à l'histoire par des rapports si nombreux et si intimes qu'il eût été souvent difficile de les séparer.
D'ailleurs, dans ces temps héroïques, dans ces petites républiques si vaillantes et si dévouées à leur liberté, les intérêts de l'Etat et les combats occupaient trop les esprits pour laisser une grande place aux intrigues secondaires du roman. La vie de chaijue citoyen était publique, et, pour ces âmes patriotiques et guerrières, le vrai roman, c'était l'histoire même de leurs exploits, c'était le livre d'or de leur gloire qu'ils écrivaient à la pointe de leurs
glaives et avec le sang des peuples barbares.
Aussi nous ne regardons pas l'absence presque complète du roman comme une lacune bien regrettable dans la grande et vraie littérature grecque ; elle nous a donné en compensation assez de chefs-d'œuvre pour se mettre à couvert du reproche d'impuissance. Cette considération, un peu trop négligée peut-être par la plupart de ceux qui ont déjà traité celte question, est probablement la cause de toutes les discussions qui se sont élevées à ce sujet. Les uns se sont fait un point d'honneur de défendre l'originalilé littéraire de la Grèce, tandis que les autres, frappés par l'évidence des faits généraux et négligeant les détails , n'ont vu dans tous les romans grecs que le fruit de l'inspiration étrangère. A ces deux systèmes exagérés, nous préférons, comme nous l'avons dit, le troisième, qui prend un terme moyen, et qui nous paraît approcher davantage de la vérité.
La question, en effet, ne peut être résolue d'une manière trop absolue : elle est complexe, et sa solution doit l'être aussi. 11 faut considérer
le roman chez les anciens clans ses phases successives, et surtout tenir compte de la nationalité des écrivains.
Dans sa première époque, le roman vient de l'Orient, et on ne peut contester que l'Asie fut son berceau. ïl a emprunté seulement à la Grèce son langage, mais pour le reste il lui est étranger. Il n'inspira pas alors d'œuvres à des Grecs ; mais il est presque impossible de ne pas croire qu'il leur donna le goût des fictions, ou plutôt qu'il augmenta celui qu'ils avaient déjà. Il eut donc une influence indirecte sur certains écrits des Grecs, sur Y Atlantide, sur la Cyropcdie, œuvres admirables que nous ne regarderons pas comme entachées d'un vice originel parce (|ue le genre auquel elles appartiennent ne vient {;a3 de la Grèce même. Quoi qu'il en soit, elles ont une originalité évidente, comme celle de tous les ouvrages du génie. Ce sont les plus brillants monuments du second âge du roman, et, quoiqu'ils forment une classe à part, on doit en tenir compte, et ne pas les conlondre avec les ouvrages conçus sous l'inspiration directe
de l'imitation orientale. Huet n'a pas fait cette distinction, et c'est en cela que nous le trouvons trop exclusif. Parlerons - nous maintenant du roman dans sa décadence? A quoi bon, puisqu'il se traîne pénii3lement dans le sentier battu et copie maladroitement ses devanciers? Celuici du moins n'a pas de prétentions à l'originalité, et il n'y a pas lieu de s'en occuper.
Nous devions établir ce point de départ avant d'aborder l'examen du roman lui-même : nous connaissons maintenant son origine, nous pourrons le suivre plus facilement dans la carrière qu'il a fournie et apprécier ses difTérenles transformations depuis les temps les plus reculés jusqu'aux derniers siècles du moyen âge, où nous le verrons finir dans des œuvres à moitié barbares, pastiches sans goût, sans intérêt, sans style, condamnés en naissant à l'oubli, et qui ne méritent pas d'en sortir.