M. MALOT ET M. ERCKMANN-CEATBIÀN
D'ici à bien peu de temps, le roman, qui déborde plus que jamais, deviendra une œuvre de la plus affreuse difficulté. Pour toucher à ce genre de littérature, il faudra vraiment du génie. Fané par tant d'imaginations plus ou moins puissantes ou vulgaires, qui y touchent comme si, de talent, elles en avaient le droit, ce ne sera pas trop que du génie, — et beaucoup de génie, — pour raviver cette forme àé']k usée et flétrie, sur laquelle des talents sans mâle, invention
(1) Les Victimes d'amour, — \e Docteur Mathêwt*
Voyez plutôt ! — Il s'agit d'amour dans le livre de M.Malot, —et son roman doit être, àson titre, quelque chose comme une trilogie, quoiqu'il ait oublié de nous en avertir, ce qui n'est pas un oubli de préface^ mais un oubli de composition : — il s'agit donc d'amour; mais est-ce un côté inexploré de ce sentiment, qui est l'infini dans nos âmes, que M. Malota cherché et a découvert ? Nous a-t-il montré une maladie à formes nouvelles, une affection ou une combinaison inattendue d'affections, dans ce terrible principe morbide omnipotent et menaçant que nous portons dans nos poitrines et que nous appelons notre cœur? Ses Victimesd'amour^-^ titre tragique et presque grandiose dans sa simplicité, — ne sont-elles que les mêmes victimes que nous avons vues tant de fois égorgées, de la môme manière et avec le même couteau, ou, sacrificateur inspiré, M. Malot a-t-il innové dans le sacrifice?
N'avons-nous pas vu déjà, — et faut-il donc dire où?... — ces combats d'âme faible et violente entre deux amours, revenant du second au premier, hélas ! de manière à faire croire qu'il n'y a peut-être qu'un amour dans la vie, et que l'être tombé daus ce feu ne se cicatrise jamais et garde des blessures inextinguibles I Depuis Oswald, qui , dans M°® de Staël, ne sait plus celle qu'il aime de Corinne ou de Lucile, jusqu'à la femme de Leone Leoni, qui retombe toujours à son vil coquin d'amant, comme Maurice Berthaud (le hé-
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ros de M. Malot), femme à sa manière et de l'espèce la plus méprisable, retourne à sa vile coquine de maîtresse, n'avons-nous pas vu, — et bien ailleurs encore, — l'esclavage insensé d'un cœur lâche, empoisonné pour jamais par cette première passion que notre vie a bue, comme une éponge, et dont on peut dire avec la chanson grecque : «J'ai craché sur la terre, et elle est tout empoisonnée? »
Dans une époque comme la nôtre, sans force de principe et sans force de volonté, je sais bien que ce misérable type d'homme ou de femme à deux amours, indésouillable du premier, ayant pris corps avec cette fange, est le type commun et presque universel ; que c'est le cri du sang^ de ce sang que nous avons gâté, et que de son temps tout romancier, qui en porte le joug comme un autre homme, peut jeter ce cri à son tour! Seulement il faudra, pour qu'on écoute et qu'on frémisse, qu'il soit jeté avec une profondeur d'accent, une âpreté de rugissement qu'on n'avait pas encore entendue?... Est-ce le cas ici pour M. Malot?
Le sujet accepté ou subi, car le talent, cette vibration, c'est parfois la vibration d'un horrible coup qui nous fut porté, le sujet accepté ou subi, l'auteur a-t-il au moins varié le sujet tombé dans sa tète, qui n'a pensé que sous le coup qui l'a frappée? N'avons-nous pas vu plus travaillées et plus rutilantes qu'ici les éternelles antithèses de la femme de vingt-sept ans et de la jeune fille de dix-sept, de la femme qui sait et de la jeune fille ignorante, de la brune enfin et de la blonde, pour que la physiologie, sans laquelle nous ne pouvons vivre môme littérairement, y soit?
La Marguerite de M. Hector Malot, qui est la Leone Leoni en femme, a-t-elle sur sa figure, morale ou physique, un signe quelconque, grand comme une mouche, qui la distingue de toutes ces plates drôlesses qui sont partout et pour lesquelles on s'est épuisé d'invention quand on a dit qu'elles étaient belles comme Antiope, dans leur crinoline? Le Maurice Berthaud, ce type honteux de l'enfant gâté et de l'artiste, a*t-il au moins l'originalité d'une seule turpitude à laquelle n'aient pas pensé cent qui lèchent et pourléchent, depuis des années, soit dans le roman, soit au théâtre, ce type accusateur du dix-neuvième siècle?
Quand on n'est pas de force à créer un type, il faut ajouter aux types connus que l'on emploie. Or, qu'est-ce qui appartient, en propre, à M. Malot dans la conception de son Maurice Berthaud et de sa Marguerite Baudistel?... Et autour de ces figures principales, qui sont le fond du roman, en avons-nous au moins quelques autres accessoires, plus neuves, et qui en puissent être l'ornementation?.. Le chevalier de Tréfléan, le curé Hercoôt, le médecin matérialiste Michon, la mère de Maurice, la mère, cette sublime ordinaire, à laquelle j'ose demander, au nom de l'art, quelque chose de plus que la même manière de toujours se dévouer et de toujours mourir en pardonnant, ne les avons-nous pas tous rencontrés et coudoyés, non pas seulement dans la vie, mais aussi dans la littérature, et sur un pavé de littérature plus haut que celui sur lequel M. Malot les fait marcher? Aussi, disons la vérité. Personne n'a le droit de refaire ce que Balzac a fait si bien cent fois, à moins qu'une fois on n'y mette ce que Balzac n'y a pas mis.
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Et ce manque radical d'originalité dans le sujet et les personnages des Victimes d*amour^ il est aussi dans les détails. Ainsi, par exemple, quand Maurice Bertbaud s'embusque dans l'escalier des Italiens pour en Toir descendre sa maîtresse, nous apercevons, derrière la description de M. Malot, passer sur le même escalier le Michel Chrétien de Balzac, qui y fait exactement la même chose, mais qui le fait de façon à éteindre le petit tableautin de M. Malot sous le flamboiement du souvenir.
Ainsi encore, quand Bertbaud et son ami Martel sont menacés de périr dans la tempête , en face de tout le village de Plaurach, assemblé sur le rivage, et qu'Autren, Vhomme de ccsur du livre, qui prouve son cœur en se tuant, comme Werther et Stenio, se jette à l'eau pour sauver son rival, pourquoi le vaisseau de Bernardin de Saint-Pierre, dans Poulet Virginie^ vientil projeter sa grande ombre sur la barquette de M. Malot? et pourquoi Autren, nu jusqu'à laceinture sur son écueil, fait-il surgir dans llmagination, qui a le souvenir autant que le rêve, la nette image de ce matelot, nu aussi yt^u'à la ceinture^ et qui, debout sur le pont du navire , demandait à genoux à Virginie l'honneur de la prendre dans ses bras et de la sauver?... Certainement ce n'est pas là du copiage volontaire et conscient, mais ii n'en est pas moins certain que le réverbérateur de toutes ces choses, dont la seule invention est de se croire un inventeur, allume en nous d'anciennes images qui ont plus de vie que les siennes et qui nous en éclairent la petitesse par la comparaison I
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Quant au style» il est éyident que l'auteur des Victimes d^amour est de cette école qui part de Stendhal, qui partait lui-môme de Voltaire, passe par M. Flaubert et croit être précise et positive, parce qu'elle est exacte avec une minutie atroce et d'une sécheresse strangulante, malgré tous les efforts de sa couleur. Ces efforts sont grands. M. Malot n'aurait pas de duel, lui, pour la cime indéterminée des forêts. Mais il n'aurait pas non plus ce fondu de nuances , qui se sert de l'expression abstraite pour peindre mieux. Lui peint cru et implacablement tout, jusqu'aux collets rouges des facteurs de la poste (page i 40) ; il colorie avec acharnement ses daguerréotypes des moindres accidents vulgaires, mais c'est un photographe sans soleil I Prenez la mort et l'enterrement de la mère de Maurice Berthaud, et le mariage et la procession au pardon de Saint-Guin, vous avez la relation sèche et la nomenclature d'une gazette.
II est vrai que M. Malot ne semble guère avoir le sens des grandes cérémonies catholiques, inépuisables de poésie attendrissante et profonde. Est-il même catholique, ou est-il philosophe? Telle est la question qu'on se fait, soit en le lisant, soit après l'avoir lu... M. Malot a eu la force d'écrire quatre cents pages sans nous révéler ce secret, mais le silence qu'il garde le trahit plus que [s'il avait parlé... C'est un positif qui doit trouver le christianisme bien
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vague pour la fermeté de sa pensée. G^est un positif de raison comme de style , qui, à force de positif, a la main gourde dont parle Montaigne. S'il n'est pas grossier, il est gros, et voici quelques-unes de ses grosseurs : « Elle avait été désirée (dit-il en parlant de (( Marguerite), et elle avait désiré elle-même. — Sa « chair brûlante et impatiente voulait enfin jouir I — (( Le mot amour lui paraissait de feu et la robe de «Marguerite de plomb. Il n'osait prononcer l'un et « se sentait trop faible pour relever Vautre. »
Gela n'est pas mâcbé, comme vous voyez, et on sait que nous ne sommes pas prude, mais nous demandons humblement, soit un peu de poésie, soit un peu de passion, pour faire passer ces franquettes d'expression qui, à froid , et dites comme cela, sont insupportables. Du reste, au milieu de ces étranges nettetés, on trouve des inexpériences et des gaucheries de nature humaine qui indiquent dans M. Malot une grande innocence de pensée, a A-t-elle ma beauté? A-t-^lle ma corruption?.,, dit Marguerite à Maurice en parlant de la jeune fille qu'il épouse. » £l| ! quelle corrompue a jamais parlé de sa corruption, à bout portant et comme un ignoble avantage? Les corrompues de M. Malot mettent trop de corruption comme on met trop de rouge, et le novice observateur manque son effet, pour vouloir en faire trop.
La préoccupation de ce malheureux livre, où il y a de l'étude et parfois du style, mais rien de sincère, de franc et de naïvement emporté, la préoccupation se trouve partout, c'est la manie de faire de l'école hollandaise, de cette école hollandaise transportée dans la littérature, et qui les perdra tous, ces romanciers
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sans idée, qui veulent tout écrire et ne rien oublier, parce qu'il est plus aisé de peindre les bretelles tombant sur les hanches des hommes qui jouaient au bouchon (v. p. 68), que d'avoir un aperçu quelconque ou de trouver une nuance nouvelle dans un sentiment. Oui, la manie de l'école hollandaise les perdra, car, pour peindre la vulgarité et n'être pas odieux comme elle, il faut la divine bonhomie qu'ils n'ont pas, et qui est aussi rare et aussi précieuse que la puissance môme de l'idéal, qu'ils n'ont pas non plus 1
Si on ôtait du livre de M. Hector Malot tout ce qui appartient à notre époque et ce qui passera avec elle, toutes les choses qui sont le domaine commun pour qui plante sa plume dans un sujet moderne, et les lectures contemporaines et la langue générale des romans actuels, que resterait-il à ce communiste litté- 'raire qui vit sur l'apport social bien plus que sur son propre talent?... De môme M. Ërckmann-Chatrian.
M. Ërckmann-Ghatrian est aussi un communiste d'imitation. Croit-on qu'il aurait fait son livre de VJllustre docteur Mathéus^ si Hoffmann ou Edgar Poê n'avaient jamais existé?.,. Eh I mon Dieu ! peut-ôtre : les imitateurs, qui cherchent leur vie à toute porte finissent bien toujours par trouver quelqu'un ou quelque chose à imiter. Le livre de Contes de M. Erckmann- Chatrian a rencontré dans la critique des ingénus qui
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ToniTanté, comme s'il allait reculer les limites du conte bouffe ou du conte fantastique; mais l'enthousiasma de ces gens-là déposait encore plus de l'ingénuité de leur ignorance que de leur sensation, car il n'est pas douteux que si M. Ghatrian avait pu naître avant qu'Hoffmann ou Edgar Pofi ne l'eussent précédé, il aurait fait une bonne partie de tout reffet qu'il ne fait pas. Mais là précisément est l'achoppement et l'enclouure. Gomme M. Hector Malot et comme bien d'autres des réverbérateurs actuels, M. Ghatrian n'a pas de plus grands ennemis de son livre que les souvenirs éveillés par son livre, et c'est la réminiscence qui le fait vivre qui le fait mourir I
Le livre qu'il publie aujourd'hui ne porte pas ce nom de l'illustre Docteur Mathéus pour marquer un ensemble commun de récits, reliés sous une idée qui les embrasse dans un but unitaire de composition, mais tout simplement l'illustre Docteur Mathéus est la plus grosse pièce du recueil. Le docteur Mathéus, vrai comme une grimace, mais n'ayant pas plus de profondeur qu'une grimace, est un Don Quichotte philosophique suivi de son Sancho qui s'en va prêchant la métempsychose, comme Don Quichotte s'en allait en guerre, et qui revient à la maison couvert de horions partout attrapés.
G'est bon et pas allemand du tout de se moquer de la métempsychose, qui est la philosophie la plus bête des philosophies bêtes, et la collection en est nombreuse I Mais si le Don Quichotte^ malgré le génie de Gervantes et les épisodes qui sont la plus belle partie de son livre, est un livre monotone, d'une gaieté de muletiers, ayant toujours le même goût d'ail et de
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proverbe, que dire de la grosse plaisanterie du docteur Mathéus, bien moins acre et bien moins renouvelée?...
Que dire de cette réduction de Don Quichotte en petit homme de bois de Nuremberg, avec le costume allemand d'un professeur d'Université? M. Chatrian, en voulant imiter Hoffmann, ne lui a pas pris sa sobriété de détail et son moyen si fantastique de faire de Teffet avec un rien , une corde à violon qui casse ou une main qui prend un flacon derrière une fenêtre. Il est, au contraire, surchargé et enluminé, mais, pour peindre avec le bleu et le rouge de Tôppfer, il n*a pas la naïveté vive de son enluminure. Dans les contes terribles qui suivent, en queue de singe, V Illustre docteur Mat héus: VŒU invisible, le Requiem du Corbeau et la Tresse noire, il n'a pas non plus la sinistre fascination de cet égaré d'Edgar Poê et sa solennité mystérieuse, et c'est ainsi qu'il n'est ni l'un ni Tautre, mais qu'il est pourtant tous les deux.
Et voilà des débuts! et probablement de la jeunesse! Des débuts bien sages, laborieux... qui sait? (laborieux pour imiter, il ne faudrait plus que cela I) mais, s'ils ne sont pas laborieux, honnêtement soignés dans leur facilité I Avoir fait d'Hoffmann et d'Edgar Poô une combinaison honnête, avoir fait d'Hoffmann, l'halluciné de fumée de pipe, le nerveux suraigu, le labes dorsal qui vécut des années avec une moelle épinière à feu, et d'Edgar Poô, plus étonnant encore, d'Edgar Poô, l'ivresse la plus noire et la plus rouge qui se soit allumée jamais dans une tête humaine sans la faire éclater, le mangeur d'opium
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arrosé d'eau-de-vie, le delirium tremens devenu homme jusqu'à ce que Thomme fût entièrement tué par le delirium tremens, faire de ces deux puissants génies malades une petite créature qui ne se porte pas trop mal, et qui nous trempe l'esprit comme une mouillette dans une mixture... sans inconvénient, n'est-ce pas un début magnifique?
Mais jeune homme voulait dire autrefois impétueux! L'imitation, nous le savons bien, c'est par là que l'homme débute dans la vie, mais, pour peu qu'il ait de la vie, il outre le défaut de son modèle, et cette outrance, c'est l'honneur de son esprit, car c'en est la promesse I Quand Chateaubriand, à son début, imitait Rousseau, il était plus déclamatoire, plus faux que lui, plus ardemment morbide ; il élevait les défauts de Rousseau à leur plus haute puissance, mais c'était sur ces défauts exagérés et rejetés plus tard qu'il devait monter jusqu'à la hauteur de son propre talent, à lui-môme. C'est par là, par cette furie de l'imitation qui ne peut pas rester dans l'imitation, qu'il marchait... à Chateaubriand I
Pourquoi M. Hector Malot n'a-t-il pas exagéré les défauts de quelqu'un, — n'importe qui, Balzac ou un autre ! — au milieu de tout le monde littéraire qu'il rappelle?...
Pourquoi M. Erckmann-Chatrian n'a-t-il pas essayé de forcer ou d'affoler un peu plus le fantastique d'Hoflmann ou dePoô?... Nous l'aurions préféré, nous l'aurions constaté avec joie. C'eût été l'espoir de la sève. Mais la vie, où est-elle? De l'imitation consciencieuse qui veut être habile, de l'imitation qui est môme parfois réussie dans la dégradation de ce qu'elle imite...
266 LES R0BUNGIER8.
Vous voyez qu'en fait de romans et de contes, nou& avions raison de dire que nous touchons tout à l'heure à la période des Luce deLancivalet des Garion de Nisas 1
Voici un nom lourd à porter quand on se destine à la littérature, car c'est le nom d'un des premiers poètes de ce temps. C'est le nom d'un des plus vaillants poètes romantiques, qui n'a pas, lui , rendu son épée à l'Académie française, comme tant d'autres, et qui est toujours l'homme de la première heure, le clairon d'or pur que rien n'a faussé, et qui joue maintenant, dans cette misérable défaite littéraire dont nous sommes les témoins, les airs à outrance du cor
(1) La Dame au manteau rouge.
de Roland à Roncevaux. M. Amédée Pommier, Tauleur des Crâneries^ des Assassins^ des OcéanideSy du Livre de sang^ des Fantaisies, et qui n*a pas eu peur (il n'a peur de rien, et il a raison I) d'écrire un poème intitulé VEnfer après le poème terrassant du Dante, M. Amédée Pommier fera obstacle involontairement de sa réputation acquise à tout homme du môme nom que lui et qui débutera dans les lettres. M. Armand Pommier, l'auteur de \diDame au manteau rouge, dont il va être question aujourd'hui, n'est pas un débutant littéraire; mais, sauf erreur, c'est encore un nouveau venu. Il a déjà publié un roman intitulé la Benjamine. Il a beaucoup de chaleur dans Tesprit et dans l'expression. Il se préoccupe de la manière d'écrire, et je lui crois une grande culture intellectuelle. Qui sait môme s'il n'en a pas trop ?I1 en montre trop... du moins... Quand ce qu'il sait par les livres pèsera un peu moins sur sa pensée, peut-ôtre deviendra-t-ii un observateur et un inventeur comme il faut Tôtre, quand on aborde le roman, notre dernière ressource de rajeunissement dansla décrépitude, où nous voilà, de toutes les formes dramatiques et littéraires !
Le roman qu'il publie aujourd'hui, et qu'il intitule aussi « une histoire dalmate, » rappelle par le titre le livre vanté, beaucoup trop vanté, selon moi : la Femme en blanc, de Collins. La Dame au manteau rouge, comme la Femme en blanc, est un titre sans idée, un titre tout physique. Pourquoi pas la Dame en bleu, là Dame en jaune, la Dame aux bottines hortensia, à la sousjupe rose? On pourrait aller loin comme cela ! Tout titre doit faire rayonner l'idée du livre qu'il exprime, à moins que, comme Clarisse et tant d'autres chefs-
d'œuvre, qui n'ont pour titre que le nom d'un personnage, il n'introduise dans la grande famille de l'observation humaine des types qu'on invoquera toujours. Clarisse, n'est-ce pas le type et l'idéal de la prude, et de la prude anglaise? et Lovelace (le roman de Richardson eût pu s'appeler iTès-hienLovelacé) n'estil pas l'idéal de la séduction impitoyable, comme on l'entend, chez cette grande race de flibustiers? Ce n'est pas non plus simplement par le titre que la Dame au manteau rouge rappelle la Femme en blanc : elle la rappelle aussi par la curiosité qu'elle inspire, quoique cette curiosité soit d'un ordre différent. Le livre de M. Armand Pommier est d'un intérêt trèspassionné, et même très-haletant, tout le temps que le livre dure, mais on se repent presque de l'avoir éprouvé à la fin, parce que cet intérêt n'est nullement justifié par la grandeur du résultat qu'on attendait. Le dernier mot ne valait pas la peine d'être dit.
C'est là une faute, une faute immense. Il ne faut jamais tromper l'imagination, car elle s'en venge toujours d'une manière cruelle. Elle est comme l'homme brave qu^on a surpris et à qui on a voulu faire peur. Que M. Armand Pommier se rappelle Anne RadclilTe, cette vigoureuse bâtarde de Shakespeare, qui avait tant de noirceur et de frisson vrai dans le talent. La malheureuse n'a-t-elle pas joué toute sa vie à l'attrape-minette de l'horreur? Eh bieni elle y a attrapé son génie et sa gloire, et l'imagination qu'elle a trompée ne lui a jamais pardonné I
Je sais bien, il est vrai, que M. Armand Pommier court une autre bordée. Il veut bien avoir son terrible, comme Anne RadclilTe, mais il ne l'a pas pour nous
270 LES BOVàNGIERS.
dire» en nous faisant toucher les pièces de son décor et rhabit de toile cirée de ses fantômes : Âvez-vous été bêtes d'y être pris? Je tous ai joliment filouté votre chair de poule I Cette insolente et lugubre farce ne pouvait être jouée qu'en Angleterre, le pays de la mystification immense, la terre àuhoax! M. Armand Pommier, qui a du conteur fantastique dans sa manière, n'est pas uniquement un conteur fantastique qui veut à tout prix impressionner l'imagination par le Surnaturel et par le Mystère. Il relève de plus haut. 11 est fantastique dans le détail, mais il est scientifique dans son but. C'est un romancier physiologique. Or, les défauts de son livre, que je lui demanderai la permission de signaler, viennent justement de sa prétention et de sa préoccupation d'être un romancier physiologique. Ce sera pour la Critique une occasion, cela ! de dire une fois, sous forme d'idées générales, la part qu'il faut faire à cette chose moderne et envahissante qui entre partout et pénètre tout, et monte jusque dans le roman : la Physiologie 1
C'est là, en effet, une question très-actuelle et trèsgrave, et qu'on ne peut pas écarter par une fin quelconque de non-recevoir superficielle. Bien des critiques l'écarteraient peut-être du haut d'un spiritualisme dédaigneux, mais moi, non I Et Dieu sait si je ne fais pas pourtant le plus que je peux la guerre sans trêve et sans relâche au matérialisme, si partout
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OÙ je l'aperçois je ne frappe pas dru sar son affreuse panse de Falstaff I Mais la physiologie, cette grande étude des forces et des impondérables, n'est pas d'abord nécessairement matérialiste; et, d'un autre côté^ quoi qu'elle puisse être, c'est une science qui a la puissance des faits qu'elle affirme ou qu'elle recherche et dont on ne peut pas nous tenir compte, à l'heure qui sonne. Elle tient sous elle l'esprit humain ! Cette grande Inconnue à nos pères a versé, en ces derniers temps, tant de notions dans la connaissance humaine, qu'elle est certainement une formidable acquisition et un magnifique enrichissement pour toutes les facultés de l'esprit; et l'imagination, comme les autres, a le droit, et je dirais presque le devoir, de se servir de ces notions qui tantôt ont leur certitude et tantôt leur mystère pour arriver à des effets de pathétique absolument nouveaux. C'est ce que Balzac, le plus grand romancier de notre temps et de tous les temps, sans exception, avait compris.
On ne peut pas dire précisémient qu'il ait créé le roman physiologique, mais il lui donna le grand caractère que son génie donnait à tout, et par son exemple il imprima plus profondément la marque de cette influence du temps, à laquelle nul ne peut se soustraire sans s'appauvrir, à tous les romans qui suivirent les siens. Prenez-les tous, en effet, depuis les meilleurs jusqu'aux pires, et cherchez si la physiologie, si l'influence ou l'explication, ou le mystère, ou l'effet, ou le mot physiologiques, n'y sont pas visibles ou latents, sommeillants oa éveillés, à fleur ou à fond de sujet. Et même les romans qui n'étaient pas, de sujets nettement physiologiques, ne pouvaient
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se défendre de la physiologie, ils la rasaient en une foule de choses, et ils se teignaient d'elle, en passant I Eh bien I ce n'est, certes, pas cela qui est un mal. C'est un bien, au contraire ! C'est un bien et un trèsgrand bien, puisque c'était pour les romanciers, lassés de battre le jeu de cartes toujours de la même façon, une force inespérée, une source d'effets de plus. La Critique, qui doit tout comprendre et tout embrasser, excepté le faux, la Critique, qui doit même se réjouir de ce que la science ait investi l'art d'une force nouvelle, devait non-seulement applaudir à l'influence physiologique dans le roman, et dans le roman de la moralité la plus spirituelle, mais elle devait môme encourager, sous toute réserve, le genre spécial du roman, qui allait fatalement tendre à se constituer, et qu'on peut appeler le roman purement physiologique. Seulement elle devait en signaler recueil. Du moment, en effet, où, au lieu de mêler la lumière ou le phénomène physiologique aux faits humains pour en éclairer la profondeur — comme Shakespeare, par exemple, avant tout le monde, l'a osé d'une si admirable manière et avec tant de bonheur dans sa fameuse scène de lady Macbeth somnambule, —on va plus loin dans le sens de la physiologie, quand on se circonscrit et qu'on enferme son sujet tout entier dans le phénomène, il faut prendre garde, carie passage est dangereux I On se retire de l'humanité pour entrer dans la maladie ! On s'enfonce dans quelque chose de formidablement exceptionnel, la monstruosité! Et, le croirez-vous? l'écueil de ce genre de composition sera toujours le bas prix auquel il met la curiosité et l'émotion qu'il fait naître. Ce sera toujours la facilité.
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Oui, la facilité; rien n'est facile Comme le monstrueux, parce qu'il renverse les lois connues de la nature, et qu'il n'est jamais difficile de rêver le renversement d'une loi. Rien n'est facile comme de produire des effets, très-grands, je lé veux bien, d'admiration ou de terreur, en cassant toutes les cordes de l'organisation humaine, cette lyre divinement accordée... Byron les produisit un jour dans son Vampire; mais, on doit en convenir, môme à part les vers, Conrad et Lara ont coûté plus de génie à lord Byron que lord Ruthwen, et l'émotion qu'ils produisent est d'un tout autre pouvoir sur l'imagination et sur le souvenir...
Et c'est cette facilité d'invention dans l'anormal à outrance, dans le phénomène physiologique, devenu pathologique, et devant lequel la Science elle-même se tait comme devant une question insoluble, c'est cette grossièreté dans l'étonnement ou dans la terreur que produit toute monstruosité, ardemment ou puissamment décrite, qui a perdu aujourd'hui M. Armand Pommier, malgré le talent qui agite et chauffe son roman. Il n'y prononce pas une seule fois le nom de « vampire. » Il a môme des habiletés singulières pour nous voiler le dénoûment de cette histoire dalmatey dont le titre est une distraction et nous avertit trop : mais il n'en est pas moins vrai que la Dame au manteau rouge est une monstruosité à la façon de lord Ruthwen. C'est même mieux qu'une monstruosité. C'en est plusieurs. C'est une femme qui a la force musculaire du maréchal de Saxe, une beauté plus infrangible que celle de Ninon, qui n'alla modestement qu'à quatre-vingts ans en restant
274 tes ROHANaERS.
belle, la science occulte d'un Ruggieri, et la férocité voluptueuse d'un Héliogabale, avec une mysticité qui fait plus horreur que cette férocité voluptueuse, car les crimes spirituels sont les plus grands, l'Esprit devant être toujours à la tête de toutes les hiérarchies ! Tel est Tôtre échappant à toutes les lois et à toutes les catégories humaines, auquel M. Pommier, qui ne fait pas du tout du fantastique pour du fantastique, a prétendu nous intéresser, et, comme je Tai dit, il nous y intéresse tout le temps qu'il ne peint que par dehors l'épouvantable créature, et que nous croyons qu'il y aura un défaut de cuirasse humaine dans cette organisation de l'enfer. Mais, quand nous savons qu'il n'y en a pas, que c'est là tout simplement un monstre, impénétrable au regard du moraliste comme au scalpel du chirurgien, l'intérêt, soulevé à l'aide d'invraisemblances prodigieuses, comme un poids difficile à enlever à l'aide de cabestans faussés, l'intérêt tombe aplat..., et on s'accuse même d'être inférieur et presque puéril de l'avoir un instant éprouvé I
Un semblable résultat, du reste, est-il dans toutes les circonstances un résultat inévitable? Si, par exemple, au lieu d'être un écrivain de talent, mais d'un talent qui n'a pas encore toute sa portée, M. Armand Pommier, l'auteur de la Dame au manteau rouge, était une de ces fulgurances incontestées qu'on appelle un homme de génie, la Dame au manteau rouge pourrait-
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elle être une grande CBuvre humaine, malgré la monstruosité du sujet? Le Génie a de si glorieuses manières de nous surprendre et de déconcerter nos prévi» sions ! Mais, il faut bien le dire, il n'y a pas encore, en ce moment, de pareille œuvre dans la littérature du dix-neuvième siècle, et, quand la Critique se pose cette question-là, elle se fait reffet de se pencher sur le bord d'un gouffre...
Seulement, disons que, quoi qu'il en puisse être et quoi qu'on puisse penser du génie, qui n'a pourtant jamais dit, et qui ne dira jamais le mot de ce fat de Galonné à une femme, et qu'il trompait encore ! « Si ce n'est qu'impossible, cela se fera, » la part de la physiologie dans le roman, cette part dont nous parlions au commencement de ce chapitre, demandera toujours, en tout état de cause, au romancier qui voudra la faire, une grande réserve, une prudence profonde, et en sûreté de lui-même, ce que je nomme la souveraineté de la main.
En effet, même là oti j'approuve et où j'apprécie l'influence de la physiologie sur le roman , dont elle sera, dans le monde moderne, une des gloires, je dirai que, même là, il ne faut procéder qu'avec des précautions infinies, car savez-vous de quoi il retourne? 11 retourne du roman lui-même, qu'il ne faut pas tuer sous prétexte de le grandir. J'ai cité Shakespeare, et je disais quel parti ce foudroyant intuitif avait su tirer dans Macbeth du phénomène somnambulique, de ce phénomène obscur encore aujourd'hui, et qui de son temps l'était bien davantage. Mais voyez avec quelle sobriété pleine et forte Shakespeare use de ce moyen physiologique à outrance pour arri-
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ver à des effets de terreur écrasants 1 La scène où il décrit les symptômes du somnambulisme est courte. C'est un éclair.
Évidemment, au dix-neuvième siècle, avec Tinfluence physiologique qui pleut sur nos tôtes, avec Tempoignement de rimaginaiion publique par ces questions de onagnétisme contre lesquelles les plus forts d'entre nous vont à chaque instant se cogner, évidemment les romanciers et les poètes (dramatiques ou non dramatiques) devaient avoir une autre manière de toucher à cette corde mystérieuse dû système nerveux humain, dont le génie de Shakespeare a tiré une vibration si déchirante, rien que pour Tavoir effleurée 1 Gela n'a pas manqué : nous avons eu Balzac. Balzac a mis sa grande main d'organiste savant et inspiré sur lout le clavier de nos nerfs, tant éveillé depuis Shakespeare ; il a frappé plus longtemps et plus largement oix le doigt de Shakespeare n'avait fait que pointer ce terrible accord qui s'en ira, retentissant, glacer la moelle de tous les siècles; mais hélas I ce que nous avons entendu n'élaît plus si beau!
Tenté par toute voie d'invention nouvelle, Balzac, l'innovateur, a, dans un de ses derniers romans (1), un roman de sa maturité, fait un emploi tout moderne du somnambulisme, et malgré sa puissance d'illusion, malgré le don qui était en lui de vivifier des chimères, il a troublé l'harmonie d'une de ses plus délicieuses créations. L'intérêt humain du roman a expiré, perdu dans la curiosité pathologique d'un descripteur de phénomènes inouïs, qui, s'ils contractaient un jour
(1) Ursule Mirouet»
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réternelle clarté de la certitude, en nous donnant (comme c'est la prétention des esprits qui les interprètent), l'abolition de toute distance, la transparence des corps et la vue immédiate des âmes, changeraient toutes les conditions des œuvres humaines, d'un seul coup, etchasseraientjusquedusouvenirles littératures. Telle pourtant a été, une fois, la faute de Balzac; de Balzac, le plus physiologiste des romanciers ! Celui de tous qui a le plus réussi dans cette découverte moderne, la physiologie appliquée aux choses de Tâme, que, très-grand spiritualiste, il a aussi et à degré égal I Or, si Balzac a pu se tromper un jour dans la mesure qu'il faut faire à la physiologie dans le roman, dans la discrétion d'artiste consommé qu'il faut avoir quand on touche à des phénomènes qui peuvent emporter ou défigurer votre œuvre, comme ces poisons et ces phosphores contre lesquels les chimistes mettent des masques de verre et qui pourraient, en s'éclatant, leur emporter le cerveau! si Balzac enfin a échoué, mais échoué avec prestige, — comme l'homme qu'il était pouvait échouer, — que ne doit-il pas arriver aux romanciers moins, opulemment doués que lui?... Beaucoup d'entre eux, en proie aux préoccupations d'un temps auquel ne résiste pas leur faiblesse, se sont servis dans leurs livres de cetle ressource d'un merveilleux si aisé maintenant, le somnambulisme.
Le premier d'entre eux tous, à coup sûr, M. Paul Féval, n'a pas été plus heurevix que les autres. Dans sa Madame GilBlas, où j'ai noté pourtant une scène trèsbelle, d'un tragique très-nouveau, inspirée par la physiologie (c'est un duel, horrible d'acharnement et de
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longueur, entre deux rivaux, au bord du lit d'une cata* leptique, qu'Us croient morte^ et qui, rigide, les voit, les comprend, sent les coups qu'ils se portent et ne peut faire un cri, un geste, un mouvement de paupière pour les empêcher de se massacrer sous ses yeux ouverts, immobiles, marbrifiés par la catalepsie I Or (c'est la cataleptique qui raconte elle-même ses sensations), dans sa Madame Gil Blas, M. Paul Féval a mis, pour n'en rien rapporter de grand, la main à ce plat, tendu à tout le monde, du somnambulisme, mais le somnambulisme, depuis Shakespeare, attend toujours l'homme supérieur qui l'emploiera avec la justesse et le surprenant dans le vrai qui est le secret du génie I
Yiendra-t-il, cet homme-là?... cet homme assez fort pour se mesure? avec ce phénomène étrange du somnambulisme, en restant un artiste humain, réel, et d'un effet aussi nouveau que le phénomène dont il saura le faire jaillir?... J'ai pris le somnambulisme comme exemple des facilités misérables qu'un phénomène physiologique peut offrir aux esprits abaissés vers les choses faciles, et de la magnifique difficulté qu'il peut présenter aux esprits vigoureusement et fièrement amoureux de la difficulté I Mais la question que j'ai remuée ici n'est pas limitée à un seul point, n'est pas étranglée dans un seul phénomène : c'est la question du roman physiologique avec toutes ses inventions et toutes ses témérités.
Je crois que l'auteur de la Dame au manteau rouge ne l'a pas comprise. Je crois qu'en voulant maintenir jusqu'au bout sa donnée physiologique d'une monstruosité complète, il a versé dans un genre de fantastique qui sera sa punition. Son livre d'aujourd'hui
nira pas plus loin dans l'impression de ses lecteurs qu'un conte d'Hoffmann ou d'Edgar Poë, et même il n'ira pas si loin, car il n'a pas le sens halluciné^ visionnaire, dansant entre le jour et l'ombre, des vrais fantastiques. C'est un esprit positif, qui a môme la raillerie des esprits positifs, et qui, ne pouvant la mettre dans cette effroyable histoire de la Dame au mari' teau rouge, qu'il faudrait appeler la Buveuse de sang, l'embusque dans le titre des chapitres de cette histoire, et très-maladroitement, selon moi. Je n'aime point ces titres gouailleurs. Ils me font douter de l'originalité sincère du livre de M. Armand Pommier. Or, ce qu'il me faut avant tout, ce sont des livres sincères.
Qu'on soit tenté par ce qui est la grande tentation des romanciers de ce temps, la nécessité de faire entrer l'élément physiologique dans le roman, et qu'on succombe parce qu'on l'y a mis à doses trop larges et mal gouvernées, c'est un malheur, sans doute, quant au résultat ; une autre fois, on trouvera peutêtre le point juste qui fera le succès.
Mais si, au lieu d'être une étude, une tentative consciencieuse d'art, le livre n'est plus qu'un parti pris, une mystification, une hypocrisie dans la redite de cette vieille histoire du Vampire, qu'on déguise en femme pour qu'on ne le reconnaisse pas et parce qu'on sait l'empire des femmes ! alors la Critique, qui a commencé par poser un cas littéraire, s'interrompt, ne voulant pas être plus dupe que le simple lecteur, et dit à l'oripeau couleur de sang :
— Passe donc! je te reconnais, vieux masque!
Et à l'auteur, qui vaut mieux que son livre :
— Repassez avec un livre vrai I