‹ Les romanciersChapitre 16 sur 26 · VI. Il · texte numérisé non relu

VI. Il

i8!2 LES 1U3MANCIEUS.

vent. Sur uh pitot, tournait eu métal creux un ange, portant à Técusson un mint clou et sonnant de la trompette quand la bise se levait. Cette bicoque était connue dans le pays sous le nom du Château des Suffrage et de là le titre de Marquis des Saffras q«ie Tun donnait à Ëspérit. »

Ces détails, nous les avons transcrits, au risque de paraître long, tels qu'on les trouve aux premières pages du livre de M. de La Madelène, parce qu'ils ne sont pas, comme on pourrait le croire, les inventions d'une fantaisie, qui ne sait où elle va, mais parce qu'ils ont une raison d'être dans l'idée première de ce roman très-combiné et très-réfléchi. Cette maison d'Ëspérit est en effet tout Espérit, qui est lui-même tout le roman. Elle est l'industrie et l'art en enfance, dans la pensée et sous la main de cet homme plongé encore dans la gaine du paysan, mais qui s'en détire comtne le lion de Milton de son argile, et qui respire à pleines narines la civilisation qui b'en vient vers son pays et pour laquelle il est plus fait que les autres hommes qui Tenloureiit.

Placé sur la frontière des deux mondes, Espérit (nous aimons ce nom presque symbolique), est, de fait, l'esprit même, l'intuition, le pressentiment, la Vie plus haut, l'art et ses divinations. M. de La Madelène a fait de son héros un inventeur. Pour ces populations auxquelles il est mêlé, pour ces gens de la plaine et de la montagne, c'est un sorcier, si ce n'est pas un fou, c'est un timbré, comme on dit parfois, quand l'esprit a frappé trop fo: l sur le cerveau d'un homme. Us l'appellent Vespéritde la lune, Ve.^périt des cigales, et même Vévêque des cigales, les jouis où ils

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raiment davantage, car ils l'aiment, cet homme qui en sait plus long qu'eux, par les seules forces mystérieuses de sa pensée, sans avoir comme eux rien appris! Dans la littérature contemporaine, nous ne connaissons rien de plus habilement et de plus finement tracé que ce caractère d'Espérit, ce génie de village veim en pleine terre et qui n'est pas seulement le génie de l'industrie, moins étonnant et tout de suite compris parmi ces populations actives et âprement utilitaires, mais le génie, l'inutile et contemplatif génie de l'art, cette divine paresse, que, de tous les genres de génie qu'il a donnés aux hommes, Dieu a fait certainement le plus beau !

Et il n'y avait d'ailleurs qu'un artiste enfant à son aurore, et charmant comme tous les enfants et comme toutes les aurores, qui pût naïvement s'encharmer, — et à ce point, — d'une tiagédie de Yollaire; et un initiateur de vocation, qui pût s'atteler à ce projet de la faire jouer, cette tragédie, dans son village, malgré l'indifférence, les railleries, les routines, riniiilelligence, les obstinations des circonstances et des hommes, toujours plus hôtes qu'elles...

Pour que la donnée du livre de M. de La Madelène fût admissible, il fallait Espérit; il fallait cette perle de poésie éveillée, d'e^tllou^iasme, de candeur, de finesse, de douceur infatigable; il fallait ce lunatique irrésistible qui finit par les emporter dans sa nuée,

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les plus récalcitrants, les plus lourds à soulever, les plus attachés à la terre, et qui {ait jouer un jour, et qui qu'en grogne^ sa tragédie devant dix villages rassemblés! Dès les premières pages de ce roman, qui marche toujours et ne s'arrête qu'à la dernière, le développement du caractère d'Ëspérit et celui des faits et des épisodes sont congénères. Or, ces faits et ces épisodes sont nombreux; c'est la lutte engagée par Espérit contre tous les obstacles, qui amène devant le regard les événements et les personnages.

Doué de facultés très-dramatiques, sachant s'efTa» cer, cette chose difficile, car l'esprit est égoïste comme le cœur, et ne procédant nullement à la manière des romanciers contemporains, qui entassent les descriptions, les paysages et les portraits, dans une ivresse de plastique qui est une maladie littéraire du temps, M. de La Madelène ne fait guères de portraits qu'en quelques traits, quand il en fait, et chez lui, c'est l'action et le dialogue qui peignent le personnage, le dialogue surtout, que M. de La Madelène a élevé à un rare degré de perfection. Tragique ou comique (et quelquefois du plus profond comique), ce dialogue est celui d'un homme qui a mieux que l'inslinct de la grande langue que le théâtre doit parler et de ses concisions sévères. Peut-être l'auteur du Marquis des Saffras trouverait-il par là une glorieuse voie, mais, d'un autre côté, dans un pays où le théâtre a une législation si étroite et si dure, M. de La Madelène do't-il rester dans le roman pour conserver toute son acuité de moraliste, et, comme peintre de mœurs, toute son ampleur d'observation!

Cnr c'est là qu'il est important de revenir. L'auteur

du Marquis des Saffras ne peint pas comme il peint (par eux-mêmes) qutf des types individuels, très-curieux, très-originaux, et cependant très-humains et très-vrais. Après nous avoir donné cet admirable Espérit que j'oserai appeler une création, le premier inventeur à qui il ne faille pas crier : « Sois doux! » et qui n'ait pas sur le cœur un vautour comme Prométbée, mais une colombe; après avoir donné une si magistrale saillie à ce Marius Tirard, le maire de Lamanoc, une tête qu'aurait admirée Walter Scott; après nous avoir épingle cette vieille M"* Blandîne, travaillée comme les dentelles rousses de son corsage, M"* Blandîne, un type de vieille fille nouveau, quand ils sont tous usés, les types de vieilles filles I un type de contradiction presque géniale et d'adorable bonté cachée, M. de La Madelène n'est qu'à moitié de son talent, et la plus belle moitié de ce talent, la voici. Il fait mouvoir les foules que Shakespeare, plus heureux, pouvait mettre à la scène, et qu'il ne peut, lui, faire mouvoir que dans des romans. Il les connaît, il les agite, il les remue et les penche, il leur ouvre le sein, il les décompose, et avec une puissance bien supérieure à celle qu'il possède, et dont il fait preuve quand il n'a affaire qu'à l'homme seul.

Nous le disons en finissant : là est la force indiscutable et absolue du talent de M. de La Madelène. Lorsque, dans le cours du roman, Espérit parvient à faire jouer sa tragédie, il éclate tout à coup, à la représentation qu'il a achetée par tant d'efforts, une émeute effroyable qui, à elle seule, ferait lire le livre du Marquis des Saffras et classerait l'homme qui l'a peinte. La fougue qui enlève* un si vaste ensemble ne

\Hi} lES noMANCIEHS.

nuit pas aux «'ffj'ts poipianls des détails et dVq aller, p.is la lumière. C'est de la plus «empiète beauté. L'énicule qui ouvre le fier roman de la Prison d'Edimbourg^ ce chef-d'œuvre, est moins saisissante et moins terrible; et ce n'est pas la seule attestation que l'auteur du Marquis des Saffras nous donne de sa haute aptitude à pétrir les cœurs populaires et à traduire avec une énergie digne d'elles les fortes passions qu'ils contiennent.

Dans ce roman, — qu'on pourrait appeler une immense tragi-comédie à tiroirs, et à tiroirs pleins de choses, — il y a un amour jeté là, en passant, cet amour exigé dans toutes les pièces françaises par l'imagination du public, mais cet amour n'est qu'une visée secondaire dans la préoccupation de l'auteur, sous la main duquel le vaste cœur compliqué des foules palpite mieux que les cœurs grêles de moineau de ses amoureux I Cerlainement, c'est là ce qu'il y a de moins réussi dans le Mai^quis des Saffras^ c'est cet amour sans relief de Marcel et de Sabine, qui s'y perd et qui ne s'y perd pas assez.

M. de La Madelène est un de ces esprits qui n'ont pas besoin de l'amour, cette tyrannie des imaginations françaises, pour se montrer moraliste profond et peintre dramatique passionné. Il pourrait faire des livres comme en fit Godwin, cet homme viril. Seulement William Godwin a le sombre anglais , le regard noir, l'âprelé, la brusquerie, l'amerluroe. M. de La Madelène, lui, est un artiste d'une sérénité presque inaltérable. Il a le regard transparent, et peint ia tête dans la lumière, y mettant la passion elle-même, dans cette lumière, quaiîd il la peint furieuse et sau-

vage. Si les Af ges peignaient la passion humaine, on peut croire qu'ils geindraient ainsi. Deux mots déjà dits, et que nous répéterons, résument cette manière, — la grande lumière dans la grande douceur, — la douceur des forts à qui rien ne résiste, et qui n'ont à faire nul effort pour tout emporter!

Quand nous avons parlé la dernière fois de MM. de Ooncourt, ce fut avec une grande sympathie, — à propos de leur livre sur Marie-Antoinette. Jusque-là, ils n'avaient été que les chroniqueurs spirituels de ce dix-huitième siècle qu'on a presque le vice d'aimer, lorsqu'on en a la faiblesse. Jusque-là, dans leurs divers récits, ils avaient passé leur temps à nous bâtir et à nous débâtir des Babioles et des Bagatelles. Ils avaient enfin, — qu'ils me permettent le mot, — été des antiquaires... d'antiquailles! Mais dans Marie-An-

(1) Les Hommes de lettres.

toinettey c'avait été autre chose. Ils n'étaient plus cela. Ils avaient grandi de la grandeur de leur sujet.

En gravissant les degrés de Téchafaud de la reine, ils étaient montés à l'histoire, et nous espérions qu'ils y resteraient, — dans l'histoire. Nous nous disions qu'ils étaient sortis du dix-huitième siècle par cette grande porte sanglante et qu'ils n'y rentreraient pas par la porte basse de quelque petite maison pour chercher le mouchoir oublié de quelque comédienne du temps, avec ces mains qui s'étaient purifiées en touchant pieusement les reliques de la reine dr France.

Eh bien î nous nous étions trompé. Ces Messieurs, les seuls fidèles que le dix-huitième siècle ait produits, sont revenus à leur dix-huitième siècle. Le dix-huitième siècle les ferait-il donc ce qu'ils sont, puisqu'ils ne peuvent s'en détacher? Ils ont publié leurs Saint- Aubins et leurs Portraits intimes. Ils préparent un Watt eau,

. Or, comme il n'y avait là à attendre ni manière nouvelle de regarder et de juger cette société piéprisable en tout, depuis ses mœurs jusqu'à ses arts, ni manière nouvelle non pjus dans le procédé pour la peindre, car on ne renouvelle son talent qu'en agissant fortement sur le fond même de sa pensée, nous n'eussions plus parlé de MM. de Concourt. Nous avions caractérisé leurs œuvres avec une sévérité qui nous avait trop coûté pour vouloir peser sur notre premier jugement. Et d'ailleurs, à quoi bon? La Critique n'a de sens que quand elle peut modifier ceux qu'elle conseille. Autrement, ce n'est plus qu'une exécution, et on n'exécute pas deux fois les condamnés,

môme les plus coupables. Mais nous avons appris lout à coup que MM. de Concourt devenaient romanciers, et romanciers contemporains, romanciers du dixneuvième siècle, et qu'ils quittaient 4eur vieux ves^ tiaire du dix-huitième siècle pour l'observation présente, la vie vivante, la réalité I

C'était une bonne nouvelle ! Le talent ne manque point à MM. de Concourt, pensions-nous. Ils ont une imagination colorée et émue. Ils la plaquent de rouge, cette pauvre imagination, qui est née très-fraîche, et ils la flétriront, s'ils continuent, car il n'y a pas de mensonge innocent, et on porte la peine de son fard comme de ses autres menteries, mais enfin ils en ont I Ils ont de la sensibilité qu'ils corrompent avec leur goût faux pour un siècle faux, mais qui résiste encore, malgré toutes les mauvaises influences qui ont joué sur elle. De l'imagination et de la sensibilité, c'est la moitié d'un romancier! Pour peu qu'on y joigne de l'observation bien faite, on e: t un romancier de pied en cap. Malheureusement, c'est l'observation large, profoude, impersonnelle, et sans laquelle le romancier n'existe pas, qui manque à MM. de Concourt, ces talents costumiers qui croient que le costume est l'homme, et qui nous donnent aujourd'hui ce qui doit dans cent ans être la défroque du dix-neuvième siècle, — comme ils nous ont donné celle du dix-huitième siècle, ravaudeurs éternels I

Et encore quel dix-neuvième siècle?... Le dix-neuvième siècle de l'en-bas, du petit journal bien infect, de l'homme de lettres plus ou moins avarié, de Tactrice, de l'atelier, du café et des divers argots que l'on parle en ces endroits-là; le dix-neuvième siècle

qui n'existe qu'à Paris, et encore à cinq ou six places dans Paris, entre quinze cents drôles et quinze cents drôlesses à peu près, le dix-neuvième siècle qui, par ses affinités et ses ressemblances morales avec le dixhuitième siècle, attire le plus l'imagination de MM. de Concourt. Cependant, il faut bien l'avouer, comme ce dix-neuvième siècle-là est dans l'autre, — dans le sérieux, l'honnête, l'élevé, — nous n'avons pas le bégueulisme de l'interdire au: romancier qui veut l'aborder et le peindre : la règle, pour nous, de toute poétique, de toute observation, de toute étude et même de toute langue, étant que iout ce qui est doit être exprimé, MM. de Goncourt pouvaient donc préférer à l'autre ce dix-neuvième siècle. Ils en avaient le droit... Seulement il faut porter dans les sujets bas des facultés d'autant plus hautes qu'ils sont plus bas, et que l'idéal dans le laid et dans le mauvais est aussi difficile à atteindre que dans le beau et dans le bon, et peut-être qu'il l'est beaucoup plus.

Est-ce cet idéal que MM. de Goncourt ont atteint?... Les Hommes de lettres y voilà le titre de leur roman ! Titre qui menace, mais qui oblige. Les hommes de lettres, c'est là tout un monde, — le monde de l'esprit, le plus difficile à manier et le plus dangereux. Les Hommes de lettres de MM. de Goncourt ne sont ni vous, — ni moi, j'espère, — ni certainement eux, MM. de Goncourt. Ce sont quelques bandits de lettres.

quelques sols de lettres, quelques malades de lettres. Voilà tout. Ce titre en dit donc un peu trop dans son insolente généralité. Certainement MM. de Concourt, qui sont très-distingués d'âme et de manières, ne veulent insulter personne et ne se sont pas aperçus qu'ils pouvaient se blesser eux-mêmes sur leur titre : mais ce titre dans lequel la pensée déborde à côté est un signe en MM. de Concourt, un signe qui les révèle tout entiers. Eux, ils sont de vrais jeunes gens de lettres. Us n'ont pas la maturité. Ils n^ont ni la mesure ni l'exactitude, ni la justesse qui s'arrête à point. Puisqu'ils sont deux pour faire un auteur, l'un pourrait arrêter ou retenir l'autre ou l'avertir, mais non. Ils s'aiment et s'entendent trop.

Us forment un attelage littéraire où l'esprit de trait va du même pas que Tesprit de brancard, et qui verse avec beaucoup d'ensemble et d'harmonie dans l'exagération de tout, — un envasement prodigieux !

Je n'ai jamais rien vu de pareil à celui de ce livre. Le livre, cette voie solide, droite ou tournante, de toute pensée qui va à son but, est ici défoncé à chaque pas par tout ce qu'on y charrie et ce qu'on y roule. U crève, s'affaisse et disparaît sous les amplifications, les déclamations, les énumérations, les conversations, les descriptions, les descriptions de descriptions. Oh ! mais c'est affreux I II y a du talent cependant, — quelquefois beaucoup, — dans ce défoncement général, dans ce désastre dont les auteurs sont très-contents, très-heureux et fiers, fiers comme les postillons, enrubannés et ivres, d'une noce, qui feraient claquer leurs fouets, comme si de rien n^était, sur la voiture versée et leurs chevaux abattus! Oui, il y a de l'esprit

iî)i LES KOVIANCIEKS.

qui brille parfois dans ce chaos, comme des cailloux dans des ornières. Il y a, dans ces mares d 'arcs-en-ciel dissous et brouillés, dans lesquelles on entre jusqu'au ventre, de jolies nuances qu'on voudrait sauver, et c'est impossible ! Tout reste perdu et englouti dans cette mêlée tapageuse et confuse où la ligne de tout dessin se rompt, — oîi la composition se noie, — et où tout caractère, posé d'abord, éclate bientôt, sous l'effort qui le tend et qui finit par le briser I

Telle est la marque distinclive du livre présent de MM. de Concourt , — la tension qui fausse et casse tout; la violence qui n'est que la force de la faiblesse. Tel aussi le procédé ordinaire à ces messieurs, qui se piquent d'être des enflammés et des rutilants! Quel qu'il fût, du reste, leur pro( édé importait peu quand ils nous dressaient à la sanguine ou au vermillon leurs inventaires de commissaires-priseurs du dix-huitième siècle ou qu'ils en enluminaient, avec du d^or dessus^ les anecdotes. Mais c'est tont autre chose aujourd'hui qu'ils font un roman, lequel, — comme tout roman, — doit être d'abord une idée, — puis une action, — et enfin un développement de nature humaine sous ses trente-six faces, avec un dénoûment qui éclaire le tout d'une suprême clarté I

Avant de se mettre à cette grave besogne, MM. de Goncourt se sont peut-être très-bien rendu compte des obligations du roman, mais bah I une fois la plume dans l'écritoire, le tempérament, les habitudes, l'amour du pittoresque sentimental ou plastique, la rage de montrer de l'esprit, — de celui qu'on a et... aussi de l'autre, — les éblouissements de la paillette, l'idolâtrie des pétards et des feux d'artifice, les

MM. JULIS ET EDMOND DE GONCOURT. 19o

admirations et les souvenirs, ces tyrans charmants de leur pensée, Champfort, Rivarol, Marivaux, Diderot et môme M. Janin qui descend, comme on sait, de Diderot, mais du côlé gauche, toutes ces influences, toutes ces dominations ont repris et enlevé au plan de leur livre, à la vérité sobre, à la nature humaine, ces messieurs de Concourt, ces deux jeunes gens dont les uns disent : « C'est un Janin double, » et les autres, « C'est un Janin dédoublé. »

Evidemment, ils ont glissé dans ce qu'ils aiment. Ils ont été entraînés au dialogue, au monologue, à la ettre, au mémorandum, à toutes les formes littéraires possibles, se succédant sans raison d'exister que la fantaisie, mais pour moi, je ne croirai jamais qu'ils aient songé à refaire ce roman de Balzac, qui ne se refera jamais, par la raison qu'on ne refait que ce qui est manqué, et dans lequel la vie littéraire du dixneuvième siècle a été transpercée d'une lumière qui en a fait voir les plus lâches misères et les plus féroces vanités.

Comparez, en effet, « les Hommes de Lettres » de MM. de Concourt au « Grand Homme de province à Paris, » qui est le môme sujet, avec des idées de plus et une distribution différente. Comparez -les à toute cette société puissante, idéale et réelle de Balzac, et réelle au môme degré qu'idéale, quoique l'idéal dans Balzac alteigne à une telle élévation ou à une telle profondeur que les imaginations qui ne peuvent le suivre l'accusent de manquer de réalité ! Comparez cette variété d'intelligences qui représentent, sous les noms de Daniel Darthès, de Michel Chrétien, de Canalis, ae Bianchon, de Nathan, de Bixiou, de Blondet,

etc., chacun un degré de l'esprit humain et de la civilisation parisienne, et mettez-les à côté des cinq gringalets pervers de MM. de Concourt, MoUandeux, Nachette, Couturat, Malgras et Bourniche, ces gamins grandis et pourris sur leur tige de voyou (un mot de messieurs de Concourt !).

Comparez Charles Demailly, le nerveux et pâle héros du roman, qui épouse une actrice après un amour à la fenêtre et pour faire des poses de tahleautin dans sa chambre à coucher, et puis qui, s'apercevant après son mariage qu'une actrice n'est jamais une femme, mais des bouts de rôle cousus à des grimaces, devient fou de la découverte ; comparez-le à l'ambitieux et superbe Lucien de Rubempré, qui fait presque sauteries carreaux de la Conciergerie en s'y pendant, confessé par Vautrin, le faux prêtre, qui se convertit du vol à l'espionnage sous le coup de la plus monstrueuse des douleurs.

Comparez, dans le Grand Homme de province à Paris, les conversations qui s'y font, — mais à temps, mais amenées par les nécessités du récit et ses transitions, — ces conversations à points de vue supérieurs, à mots mordants ou profonds, à soudainetés renver- . santés, et placez-les en regard de ce ramassis foisonnant, qu'on nous jette à brûle-pourpoint, de mots qu'il semble que l'on ait entendus déjà, et il vous sera bien démontré, par tous ces rapprochements utiles, que l'imitation n'a pu être volontaire, tant elle eût été imprudente ! mais que la réminiscence a été involontaire, elle, en ces deux esprits sonores qui, sous la vibration de la lecture de Balzac, bruissent encore, mais comme une guimbarde qui fe-

rait écho à un coup de gong ! Oui, vous trouverez que, dans les Hommes de Lettres^ rien n'est imitation positive,.mais que tout y est réminiscence fatale, jusqu'à la folie idiote du héros, qui vous rappellera, mais en les faisant grimacer, ces grands fous, ces Titans dégradés de Balzac, le colonel Chabert avec son mouvement de canne au-dessus de sa tête chauve et vide, et le terrible Ferragus regardant « jouer au cochonnet. »

Et il n'y a rien de plus dans le roman de MM. de Concourt que ce que je viens d'indiquer. On a bientôt fait cette analyse : un moraliste, un romancier, une tête d'observateur, qui épouse une actrice comme un Jocrisse amoureux, et qui, fou d'ennui, le devient positivement et physiologiquement, parce qu'un de ses amis en journalisme, traître et voleur, fait autographier les lettres confidentielles qu'il écrivait à sa femme avant de l'épouser, et dans lesquelles il se lâchait de plaisanteries contre les hommes qu'il estimait le plus et pressait le plus sur son cœur, — c'est là tout le roman, étreint en quelques mots, de ces Hommes de Lettres^ qu'il vaudrait mieux appeler les Intimes littéraires. Seulement, ce que nous élreignons en quelques mots, MM. de Concourt le délaient et le mêlent à des faits aussi vulgaires, aussi connus, aussi traînants dans tous les romans, que les promenades sur Teau, l'habitation à la campagne, les descriptions

d*archilecture, les thèses médicales el les copies écrites des tableaux peints.

Il est vrai qu'à côté des quelques misérables de lettres dont MM. de Goncourt ont fait « les Hanvm de lettres^ » il y a deux ou trois opulents portraiU, très- ressemblants, dans lesquels on reconnaît quelques littérateurs de ce temps qu'on aime à rcDcoDtrer partout, mais surtout là, où ils. nous lavent et nous essuyent l'imagination des figures inventées^ MM. de Goncourt, en mépris de la littérature. Le seul inconvénient de ces portraits est pour la modestie des auteurs, qui semblent avoir voulu intéresser l'amour-propre de leurs juges naturels à leur faire trouver leur livre une œuvre vraie et éclatante,

— ce à quoi ils n'ont évidemment pas pensé.

Ainsi donc, sMI faut nous résumer sur le livre rfe

MM. de GoncourI, — peu d'invention, — pos de composition, — des caricatures pour des caractères -" des pages détachées, qui pleuvent les unes sur b autres et qui ressemblent à un feuilleton perpétuel, des événements et des détails sans aucune origiuaiilé,

— des conversations notées peut-être sur place, ^ des mots tenus en réserve, comme la poire pour la soif... de son public, que Ton croit avoir altéré d'esprit en lui en faisant boire trop depuis longtemps; voilà le roman de MM. de Goncourt.

Ils ont cru faire un livre, et ils n ont soufflé qu'one pochade... brillante et bruyante Mais ils ont piaffé. Us ont rutilé. Ils ont fait du style^ la grande affaire pour eux. Ces frères Franconî dç la langue caparaçonnée et empanachée se sont mis à cheval sur elle

— et l'ont fait aller ! — l'ont fait aller I Mais aussi

Tont-ils déjà un peu fourbue, el un jour ia tueront-ils sous eux !

A force de vouloir lui faire faire ce à quoi répugne son génie vigoureux, net, leste el d'une sobriété si fière, la langue française un jour n'y tiendra plus, et il ne leur en restera que le panache et les caparaçons dans la main. Je pourrais citer bien des phrases que je regarde comme des éclopements, comme des désarticulations de la langue française, si MM. de Concourt, qui ont pris leur mesure contre la Critique, ne disaient pas, dans leurs Hommes de lettres, que son plus affreux procédé est de citer en italiques les phrases d'un auteur. Mais, sans italiques, ne me sera-t-il pas permis de signaler seulement deux métaphores de MM. de Concourt qui donneront une idée suffisante de toutes les autres?

Aux premières pages, ils parlent de « cabrioler dans la tape sur le ventre, » ce qui étonnerait Auriol lui-même; et plus loin, pour finir une description incroyable, ils écrivent (page 263) : « L'ombre jeta sur l'eau un voile plombé où le croissant de la lune laisf^a tomber une grappe de faucilles d'argent. » C'est sous des images de cette 2n-justesse que doit périr immanquablement la langue dans les livres de MM. de Concourt, et que la rhétorique qui veut faire image de tout en emportera le pur génie dans un flot éclabouss.tnt de vermillon! Vermillon ou non, le génie sera toujours parti.

201) LES nOMANCIERS.

Et c'est le grand reproche, — et peut-être, après tout, le seul reproche que j'aie à faire à MM. de Goncourt. Ils ne sont pas, ils ne seront pas des romanciers. Je ne les crois pas faits pour combiner et créer cette chose sévèrement ajustée, — l'organisme d'un livre. Ils sont des flâneurs qui regardent et s'enchantent par les yeux. Ils ne sont pas observateurs. Voir n'est pas regarder. Je me dis qu'ils peuvent retourner à l'habit gorge de pigeon, s'ils veulent, et à ce dixhuitième siècle, qui leur a mis dans le talent ses paillettes et ses fanfreluches.

Mais qu'ils nje permettent un conseil. Ils ne sont écrivains que pour le seul plaisir d'écrire et de décrire : pour la seule volupté de mettre une phrase qui brille, n'importe sur quoi... Eh bien! à cause de cela, qu'ils respectent l'expression en eux. Qu'ils n'en abusent pas! C'est leur seule richesse. Qu'ils la ménagent et la choisissent. Qu'ils ne la forcent pas ! Qu'ils ne la surmènent pas. Qu'ils ne soient pas ses casse-cous. Us se casseraient le leur, tout en lui cassant les reins, à elle. Qu'ils se rappellent les vers charmants de comique... et prudents du Maître exquis de l'Expression, qui ne fatigua jamais la sienne , et qu'ils se les appliquent, en les méditant :

Eh quoi! charger ainsi cette pauvre bourrique? N'ont-il pas do pitié de leur vieux domestique? Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau I

Ce n'est pas une pauvre bourrique ni une vieille domestique que Texpression très-fringante et encore très-vivante de MM. de Goncourt, mais ils sont deux pour la monter, comme ils étaient deux dans la Fable. Ils sont deux esprits exigeants sur elle, deux enragés de style qui veulent faire toujours feu des quatre pieds de leur monture, ce qui donne à trembler pour la pauvre diablesse. Qu'ils prennent garde. Déjà elle est meurtrie et déchirée sous le fouet et Téperon de leur rhétorique; elle n'irait pas loin s'ils redoublaient.

Elle succomberait, et il n'y aurait pas ici de peau à vendre, comme dans la Fable.

Même ce dédommagement manquerait.

M. DELTUF ^'\

Je ne connais rien de plus cruel que le hasard des livres, et môme que tous les hasards, — mais, en ma qualité d*écrivain, celui des livres me frappe et m'impatiente davantage. Succès à faux! insuccès à faux! lequel est le plus haïssable?.. Le succès à faux finit par avoir l'air si bête que tôt ou tard Tespril et la justice sont vengés de celte mortelle impertinence. On le sait, et cela vous apaise ! Gela vous rafraîchit délicieusement le sang de voir enfin, ne fût-ce qu'en perspective, sombrer un sot, — un sot qu'on avait

(1) Aventures parisiennes.

pavoisé! Mais Tinsuccèsà faux est une cruauté sans revanche. Qui peut dédommager un homme de talent, surtout quand il commence à naître et qu'il a besoin d'un peu de succès pour se développer; qui peut le dédommager de Tinaltention, du silence, de Toubli, de toutes ces horribles choses qui viennent s'entasser autour de son livre et l'intercepter au public, qui le lirait, si la Critique, vigie infidèle, avait dit le mot qu'elle doit dire et avait averti?

Eh bien ! c'est cet avertissement que je veux donner aujourd'hui, à propos d'un livre dont on n'a point parlé, que je sache, et qui, de présent, peut se croire très-parfaitement étouffé par messieurs les muets de la critique contemporaine. Si le livre que nous annonçons était une œuvre considérable, d'une santé robuste, d'une musculature de génie, par conséquent fort capable de résister tout seul à l'étranglement du silence, je m'en inquiéterais moins et je le laisserais peut-être sur les rayons de son éditeur, entre les deux volumes qui le pressent à gauche et à droite, bien sûr qu'on n'étouffe pas le génie si aisément entre deux platitudes. Mais le livre que voici court de grands périls. Réellement, il pourrait fort bien être étouffé! Il est délicat, il est gracieux, il n'est pas fort ; il a la grâce d'Omphale; il n'a pas la force d'Hercule. C'est un simple petit volume de nouvelles élégantes et légères, et vous savez à quoi sont exposées dans ce temps lourd les choses légères, — dans ce temps égalitaire, les choses élégantes ! C'est un volume sans prétention, sans préface, sans dédicace et sans épigraphe, composé de cinq nouvelles en tout, — ni plus ni moins, — mais qui sont, toutes les cinq, une

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idée chacune; ce qui fait cinç raretés, si je sais bien compter! Or cinq pensées, tombées de Tesprit d'un homme ou du sein d'une femme et nouées ensemble, c'est là un bouquet bien fragile, qui peut ôtrg vite écrasé et disparaître sous les mille pieds de Vanimal aux têtes frwoleSy comme dit La Fontaine. Les têtes frivoles ont les pieds si lourds !

Et d'abord, ce'livre, qui porte le titre ^^ Aventures parisiennes^ n'est nullement un livre d'aventures, Dieu merci 1 Pourquoi son auteur, M. Deltuf, l'a-t-il si mal nommé?... Est-ce là une enseigne peinte en rouge pour le gros public qui aime les aventures et leurs fracas, et leurs falbalas, et leurs patatras? Si cela est, la faute de goût a été punie, car les Aventures parisiennes n'ont pas fait plus de bruit que si elles s'étaient appelées Nuances du cœur ^ qui était peutêtre leur vrai nom. Que si, au contraire , ce titre ù! Aventures parisiennes donné à un livre d'observation d'intérieur, de coin du feu, de sentiment raffiné, est une ironie détournée contre cette société devenue si uniformément plate à force de civilisation , et dans laquelle chacun de nous n'a plus d'autres aventures à courir que dans les deux pouces cachés de son propre cœur, elle est vraiment trop détournée, cette ironie; c'est là une intention qui ne sera pas aperçue, et l'auteur aura manqué son trait, comme le

206 LES uomânciërs.

joueur au billard manque la bille pour avoir voulu la prendre trop fin.

Et cependant, il n'y a pas d'autre façon de l'entendre : les Aventures parisiennes sont à peine des faits extérieurs; ce sont des sentiments qui rident ou agitent les surfaces de l'existence, puisqu'on en souffre et qu'on en meurt : mais ce sont des sentiments dont l'âme est le théâtre encore plus que la vie, en ces récits qui semblent profonds et qui sont à peine appuyés! Les cinq nouvelles de M. Deltuf sont, en fin de compte, de la psychologie romanesque. M. Deltuf, que je ne connais pas, mais que je crois un jeune homme à la jeunesse de certaines touches, appartient à cette génération d'écrivains de tempérament spiritualiste, pour qui les choses n'ont d'autre valeur et d'autre intérêt que ceux que leur donne l'âme humaine, et je lui en fais mon compliment, car ces écrivains-là sont dans la vérité. Seulement^ par cela même, il est très-peu apte à manier cette grossièreté matérielle que l'on appelle le roman d'aventures, et, certes, il y a une manière de l'entendre, ce roman-là, qui n'est celle ni de l'auteur des Mousquetaires adoré des bourgeois, ni de ce Casanova, autre romancier d'aventures , quoiqu'il se soit donné comme un historien, et que le prince de Ligne avait appelé Aventuros.

La manière de M. Del tuf se rapprocherait beaucoup plus de la manière de Marivaux, dont les grandes aventures sont, comme l'on sait, des battements de cœur, accélérés par une vanité plus ou moins piquante. Cette manière, que l'on croyait enterrée à cent pieds sous terre avec les frivolités cl les parfî-

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lagos du dix-huitième siècle, pourrait donc reparaître au dix-neuvième avec des choses de moins, il est vrai, mais aussi avec quelque chose déplus! Assurément nous ne comparerons pas à Tauteur de Mariannç, des Fausses Confidences ^ des Jeicx de l'Amour et du Hasordy et de tant de chefs-d'œuvre oiîi l'art est retors jusqu'à Tartifice, un auteur à l'aurore de ses premières pages, qui a du sentiment comme Chérubin dans sa romance, et qui, comme Chérubin, est très-joli garçon en femme, ainsi qu'il l'a prouvé dans sa Confession d'Antoinette, dont tout à l'heure nous allons vous parler. Pour cela, je ne suis pas assez... sa marraine. Mais je n'en vois pas moins l'analogie et je la signale. M. Deltuf descend de Marivaux. Plus tard , en travaillant et en développant son genre de talent , montera-t-il jusqu'à son ancêtre?... Sera-t-il le Marivaux du dix-neuvième siècle , un Marivaux inespéré, avec la couleur que le dix-huitième siècle, qui ne mit du rouge qu'aux joues de ses femmes, ne connaissait pas, et que n'avait point Marivaux, dont les grâces étaient incolores, mais qui s'en vengeait par l'expression et le mouvement. Pourquoi M. Deltuf n'aurait-il pas, lui, des grâces irisées, ayant le mot brillant pardessus le mouvement qui charme, le mot que le mouvement môme de la pensée ferait mieux briller?...

Et déjà il a commencé de les avoir, du reste. Dans les deux nouvelles supérieures du recueil de M. Deltuf,

— celle qu'il a intitalée la Confession d'Antoinette, et celle qii*il a toul sîmpleoient appelée Scepticisme j — on trouve, avec la grâce vive et subtile de Marivaux, une couleur aussi éveillée que celte grâce. Alfred de Musset, cet épervier de la fî^,ntaisie, qui, lui, a quelquefois emporté Marivaux sur ses ailes jusque dans le plus bleu du ciel de Shakespeare, Alfred de Musset, nous n'en doutons pas, n'aurait point dans ses meilleurs jours hésité à signer ces deux nouvelles, où Fauteur s'est fait si complètement femme par la pensée, les sentiments et le langage, afin de nous mieux régaler des plus délicieuses mélancolies. C'est aussi la • Confession d'uNE enfant du siècle que cette Confession d'Antoinette^ mais d'une enfant à qui le siècle n'a pas fait le mal affreux que ce pauvre de Musset a peint, en regardant son cœur !

Antoinette, elle, n'est qu'une femme du monde qui est restée parfaitement tranquille et heureuse dans l'immaculé manteau d'hermine de son écusson, tout le temps qu'elle a été jeune et belle, mais qui^ précisément, le jour où sa beauté décline, sent l'amour monter dans son cœur. Antoinette, la spirituelle, la raisonnable, la vertueuse Antoinette, s'éprend d'un adolescent de l'âge de sa fille, qui commence, à son tour , la vie. et c'est cet amour tardif, ce contresens du cœur et de la destinée , ces curiosités d'Eve condamnée à mourir, les espoirs fous qui finissent par une douleur folle, les pudeurs qui deviennent des hontes de toute celle passion forcenée et vulgaire, que M. Deltuf a trouvé le moyen de raconter dans la langue exquise et contenue d'une femme, qui reste d'une noblesse parfaite et qui se

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guérit si tristement de sa folie en se moquant d'elle-même avec une si courageuse gaieté! Il n'y a pas d'analyse à faire de cette œuvre charmante, brûlante et chaste, dont les détails sont ravissants. On ne. doit point attacher du plomb ji de la gaze, disait Rivarol. Mais on peut dire du moins qu'on ararement touché d'une main plus délicate, plus femme et plus fée, à une situation plus commune, pour en tirer des effets tout à la fois plus amers et plus doux.

Oh I nous savions bien que l'esprit guérit tout, que c'est le dictame qu'il faut s'appliquer sur le cœur lorsque ce malheureux blessé saigne ; nous savions bien que l'esprit prend son parti de tout, mais l'avoir prouvé une fois de plus avec cette grâce, avoir fait tenir tant de sanglot étouffé dans tant de sourire, avoir fait si divinement trembler la voix en disant des choses si légères, voilà le mérite et l'originalité de M. Deltuf, et voilà aussi la raison de notre espérance, quand nous disons qu'il sera unjourun Marivaux plus profond, plus sensible et plus coloré que Marivaux I

Oui, plus coloré, plus profond, plus sensible. L'homme qui a écrit la Famille Percier^ — cette tragédie domestique qui n'est pas du tout un mélodrame, — et le Mariage de CaiX)line^ où l'observation a tant de regard, — est bien capable d'acquérir en les développant ces qualités de profondeur, de couleur et de sensibilité qu'il a en germe, et dont nous ne pouvons pas nous passer au dix-neuvième siècle. Mais tout en les acquérant, qu'il garde, qu'il garde surtout cette légèreté qui n'est pas de notre temps, ce détaché, cet air de n'y pas tenir quand on est le plus spirituel, cette ironie qui envoie promener l'émotion, et cette

ilO LIS HOMANCIEHS.

émotion qui envoie promener l'ironie, qu'il garde cela, car c'est le meilleur de 6a gerbe. Ce sont les fleurs qui doivent la parfumer. M. Paul Deltuf a la légèreté, cette faculté qui donne des ailes à tout, cette facuité'femme que les lourdauds appellent « la Frivolité, » en croyant que c'est une malice, et qui lui fait dire si joliment et si naturellement dans sa Confession d'Antoinette: n Je ne demandais plus rien à la vie que ce dernier hommage rendu à la beauté dont j'avais été si fière, que cette dernière caresse à mon péché mignon, la vanité, mais je les voulais, il me les fallait, opm^t^ot je ne songerais plus qu à tricoter pourmes petitS'^nfantsl » Ëh bien! que M. Deltuf ne l'empâte pas, cette faculté, dans les grandes préten * lions de notre époque, car ce qu'il laisserait là et prendrait pour elle, à coup sûr, ne la vaudrait pas.

A l'heure qu'il est, les livres les plus difficiles et les plus rares sont des livres légers, et, quand je dis légers, je ne dis pas inconsistants. Pourquoi le succès du Don Juan? C'est que le Don Juan est léger,. quand Childe^Harold n'est que sublime. Pourquoi, malgré le plus immense talent. Chateaubriand, de solennité, flnit-il par être insupportable?. . . La gloire de de Musset ce sillon rose dans Tairquele temps n'efface pas et qui traînera longtemps encore derrière ce jeune homme, tient autant à la légèreté de son esprit qu'à sa passion et à son éclat; et, pour mon compte, je suis persuadé qu'im livre moderne, plein des choses modernes, qui aurait le bonheur d'être écrit avec la légèreté perdue des Mémoires du chevalier de Grammonty par exemple, nous paraîtrait un phénomène et nous tournerait la tète à tous, graves caboches du dix-neuvième siècle I

M. DELTUF. 211

Cette légèreté, qui est la caractéristique du talent de M. Deltuf, et qui doit en faire la fortune, elle est surtout dans les trois nouvelles intitulées : Scepticisme, le Madrigal^ et cette Confession d'Antoinette^ à laquelle il faut revenir comme à la perle de cet écrin de bijoux légers. Dans les deux autres nouvelles, qui sont les plus longues et les plus développées du volume, la Famille Percier et le MatHage de Carolincy on la trouve encore, mais mêlée à beaucoup de choses qui ne sont pas elle et qu'on ne lui préfère pas, quoique parfois ces choses soient excellentes. Ainsi, dans la Famille Percier il y a certainement deTinattendu, de rinlelligence dramatique, une préoccupation assez brusque du fond sur la forme, ce qui n'est pas l'habitude des esprits du temps, et enfin, comme dans \q Mariage de Caroline^ un dialogue plein de naturel. Dans l'une et l'autre de ces nouvelles, il y a une étude de vieille fille, de ce type toujours très-fécond quand il sera bien attaqué, qui fait vraiment honneur à Tobservation de M. Deltuf, laquelle ne s'est pas répétée.

La vieille fille de la Famille Percier^ qui perd un mari qu'elle adore avec la fureur d'un amour attendu trente-neuf ans, et qui le perd par un de ces dévouements mêlés de faiblesse à une famille qui la tyrannise, est la vieille fille, pur et vieux sang, sublime et ridicule tour à tour.

2i2 LES ROMANCIERS.

Dans le Mariage de Caroline^ c'est la vieille ûlle encore, mais qui s'est donné la passion raatcrnelle en vivant maternellement avec une nièce, et c'est la jalousie maternelle exaspérée dans le cœur de celte vieille fille, restée vieille fîile pourtant par tous les autres côtés de son caractère, que M. Paul Deltuf a mise en scène avec une rare énergie et un tour comique et attendri tout ensemble, fait pour étonner, si M. Deltuf est jeune, comme je le crois. Quand on est jeune, l'imagination aime assez la passion pour vouloir toujours la peindre belle et irrésistible, mais la montrer rapetissée, bumiliée sous les habitudes de la vie, sacrifiée à la tyrannie de ces habitudes, et la prose de la réalité venant à bout de la dernière poésie de nos cœurs, suppose un désintéressement d'observation qui ne se voit guère que chez les hommes qui ont vécu et qui savent comme la vie est faite.

Les deux vieilles filles de M. Deltuf ne ressemblent pas à la Vieille fille de Balzac, qui est purement et profondément comique, éclairant de son comique un drame sombre. Chez les deux vieilles filles de M. Deltuf, le pathétique et le comique se combattent, mais il reste toujours la vieille fille idéale à nous donner, l'être fier et pur qui n'a pas trouvé un cœur digne d'elle et qui a accepté la tristesse du célibat sans en prendre les ridicules. Ce type de grandeur cachée, ce beau sujet à traiter pour un observateur profond, épouvante les écrivains en France, où le ridicule a tant d'empire : or, celui qu'on a jeté sur la position de la vieille fille est si grand et si officiel, qu'ils croiraient peut-être le voir rejaillir jusqu'à eux, s'ils considéraient seulement la vieille fille par les côtés tou-

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chants, élevés, héroïques, et voilà pourquoi ils se sont abstenus de la peindre dans la splendeur possible de son isolement désespéré ou courageux.

M. Deltuf, qui a l'œil aux nuances et qui, quoique fin, a parfois le naturel de la force, était digne, ce me semble, d'entr'ouvrir ce sujet superbe et de nous donner une confession qui aurait été la confession de toute une vie, et non plus celle d'un moment dans la vie, comme la Confession d'An/ome^^e. Y reviendra-t-il plus tard? Ce talent qui n*a pas prouvé, avec cinq petites nouvelles, la longueur de son haleine, mais qui nous en a prouvé la pureté, — car M. Deltuf n'imite personne et ne refait pas ce qui a été fait déjà, et mieux que par lui, — ce talent qui est une promesse, mais qui n'est encore qu'une promesse, — justiûera-t-il un jour par de véritables œuvres, et non par quelques très-jolies pages, le bien que nous disons de lui dans le silence dont on l'honore, et que nous voudrions voir répété?

Si M. Charles Didier était ua débutaut littéraire, on pourrait croire, de sa part, à une petite spéculation d'auteur, exploitant, au profit de son livre, ee nom dllalie si populaire à cette heure et qui pare aujourd'hui le titre du sien. En lisant au front de son volume ces mots : les Amours d'Italie, on pourrait supposer qu'il a saisi, avec l'ambition très-peu scrupuleuse du succès, cette misérable bonne fortune d'occasion qu'un goût très-élevé dédaignerait; mais quand il s'agit de M Didier, il est impossible d'avoir celte pensée.

M. Charli s Didier n'a point alieiidu les dernières circonstances pour écrire de l'Italie et sur Tltalie*

(1) Les Amouis d' Italie.

Son intelligence s'est toujours tournée avec amour vers ce pays. Il a publié autrefois un livre qui eut son retentissement et qui s'appelle Rome soutenmne. Historien, antiquaire, romancier, — car M. Didier veut être tout cela. — l'auteur des Amours d'Italie n'est donc pas sorti de ce qui fut à toute époque sa voie de préoccupation et d'étude. Dans son âge mûr comme dans sa jeunesse, il est resté fidèle à l'Italie. Malheureusement, Vltalia fara dà se n'est pas plus vrai en littérature qu'en politique. En littérature, l'Italie ne dispense pas d'avoir du génie quand on parle d'elle, et quand il n'y a qu'elle dans un livre, elle ne saurait donner à ce livre l'intérêt que le talent crée, car le talent seul fa dà se!

Non que M. Charles Didier manque de talent... ce n'est point là notre pensée, pas plus que ce ne serait la vérité. Mais son talent, que nous détaillerons tout à l'heure, et pour nous servir d'un mot dans le genre de son titre, n'est pas un talent d'Italie. L'Italie qu'il aime et qu'il a longtemps habitée ne l'a pas pénétré de son génie; elle ne lui a pas doré l'esprit de son rayon. 11 n'a pas été perméable aux influences de ce pays préféré, quoique de grands observateurs prétendent que les êtres ardemment aimés infusent de leur âme à ceux qui les aiment.

Intellectuellement, l'auteur des Amours d'Italie ne s'est pas italianisé... Sa nature forte, mais épaisse, a résisté et ne s'est pas fondue à l'air transparent que ne respirèrent jamais impunément, même les Barbares... 11 a été moins heureux que Beylc, Beyle l'esprit sec et cruellement positif, le VoUaipien, l'Américain, l'anti-poétique, et dont cette magicienne d'I-

M. CHAULES DlWER. 217

talie avait fini par faire... l'auteur de la Chartreuse de Parme, avec le droit d'écrire sur son tombeau ; Ci gît Henri Beyle, le Milanais, M. Charles Didier est reste Français, et de quelle province? Et cela frappe d'autant plus qu'il essaye aujourd'hui de jouer au Boccace, et que ses Amours d'Italie, qui sont de bien grandes fatuités, ont l'audace de rappeler le Décaméronl

Mon Dieu! oui, rien moins que Boccace. Arrivé aux dernières lignes de son ouvrage : « Ainsi finit, dit M. Didier d'une façon toute boccacienne (le mot y est, nous ne l'inventons pas), ce Décaméron (le mot y est encore) raconté en un tour de soleil, à huit mille pieds au-dessus de la mer. » Or, que veulent dire ces huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer, sur lesquels, à plusieurs places de son volume, le nouveau Boccace de l'Italie au dix-neuvième siècle revient avec une véritable puérilité d'insistance? Serait-ce, par hasard, un piédestal mieux en vue pour sa modestie? Non pas! Mais c'est qu'en effet ces huit mille pieds sont la hauteur du théâtre où se racontent ces histoires.

Un jour la tempête, l'avalanche, l'orage, toutes ces vieilles choses classiques décrites vingt fois, et que M. Didier, en les décrivant une fois de plus, n'a pas rajeunies, ont retenu toute une société de voyageurs au couvent du Grand-Saint-Bernard, dans les Alpes. Il y a là une comtesse polonaise, un gentilhomme

218 LES ROMÂNGIEBS.

portugais, un prince russe, un colonel suisse, un conseiller aulique allemand, un abbé espagnol, un géologue suédois, un agronome hollandais, un commerçant de Boston, un touriste anglais, et enfin (quelle jolie et patriotique manière de représenter la France!) un commis -voyageur français! G*est un échantillon du monde entier, du monde civilisé du moins. Dans ce loisir d'une halte forcée au couvent qui leur a servi de refuge, la comtesse, qui est la seule femme de la troupe et qui s'en croit la reine, d'après l'antique loi de la galanterie française imposée à l'Europe, et dont M. Didier nous a modulé les derniers marivaudages, la comtesse ordonne à ces messieurs de raconter chacun son histoire, sous l'expresse condition cependant que cette histoire sera une histoire italienne, ayant sa scène en Italie. Telle est la combinaison première et fondamentale du livre de M. Didier.

Certainement elle ne lui aura pas coûté des efforts de tête bien formidables. Rien de plus simple, dans le plus mauvais sens du mot, et, comme vous le voyez, de plus vulgaire, que le prétexte à conversations et à récits, découvert par l'auteur des Amours d'Italie y et qui n'a d'autre originalité de détail que ces huit mille pieds innocents au-dessus du niveau de la mer dont M. Didier paraît si aise et presque si fier. Qui sait? le vertige prend à ces hautenrs. Après s'être cru un Boccace, M. Didier se croit peut-être le Humboldt de la nouvelle pour avoir perché les siennes aussi haut. Dans ses Amours d'Italiey M. Charlej Didier n'est, en effet, qu'un faiseur de nouvelles qui a voulu relier des récits divers les uns aux autres dans l'encadrement

M. CHARliES DH)I£R. ^19

d'une fbrme romanesque déterminée, mais ce qu'il a trouvé est, en vérité, par trop facile et par trop chétif. Je sais bien que les grands faiseurs de nouvelles, que ce Boccace, qu'il a osé rappeler, que le Bandello, que Cervantes, se sont toujours montrés assez indifférents à la lâanière dont ils amenaient leurs récits, ne se préoccupant que de l'intérêt du récit môme; mais au dix-neuvième siècle, avec les accroissements que le temps apporte aux littépatures, il n'est plus permis de faire si bon marché des nécessités de la composi* tion, devenues de plus en plus impérieuses. L'art a maintenant des obligations qu'il n'avait pas, — du moins au même degré, — au temps de Cervantes, du Bandello et de Boccace.

Après Balzac, qu'il faudra citer ici bien longtemps et pour tant de choses, après Balzac, qui, lui aussi, a fait entrer, et Dieu sait avec quelle habileté, quel tact, quelle soudaineté préparée, quelle science de composition supérieure, des récits, des romans entiers dans des conversations, il n'est plus permis de s'en tenir à des rubriques aussi lâchées, à des artifices de mise en scène aussi élémentaires et aussi usés que les rubriques et les artifices de M. Didier. On a tout faussé par des images. Un livre de récits qui se suivent n'est point un collier, quoique, môme dans un collier, le fil qui passe à travers les perles doive ôtre tout ensemble solide et fin... Ou M. Charles Didier devait publier ses récits d'aujourd'hui sans les lier entre eux et sans leur demander l'effet d'ensemble qui est le but le plus élevé de l'art, ou, les liant et voulant les ployer et les embrasser dans une unité qui les contienne et les concentre, il était tenu, de rigueur, à nous don^

ner un livre bien autrement construit que celui qu'il nous a donné.

Du reste, en restant dans la comparaison que la Critique qui tient à s'entendre avec elle-même ne peut accepter, si nous n'avons pas le Ûl du collier, avons-nous du moins les perles? Eh bien! pour mon compte, je ne le crois pas. Excepté deux histoires, parmi ces histoires, et surtout une, qui me parait un vrai chef-d'œuvre, dû à mieujc et à plus que du talent, c'est-à-dire à des circonslances d'esprit très-particulières et sur lesquelles je vais revenir, il n'y a rien dans ces Amours d'Italie qui puisse classer grandement leur auteur. C'est du détritus littéraire tel qu'il en tombe depuis trente ans de cette littérature qui s'écaille comme un vieux tableau, et dont il ne restera pas dans vingt ans un atome que le vent ait la peine d'enlever. Tout sera parti ! L'Oubli a le dos bon. Il emporte aussi bien les choses lourdes que les choses légères, et M. Didier est un lourd qui ne donnera pas à cet Oubli plus de mal qu'sn autre pour l'emporter. C'est un esprit de bon sens, mais de gros sens ; de main rude, de force réelle, mais commune, qui a du tempérament et quelquefois de la chaleur, mais sans aucune délicatesse, sans aucune nuance et sans aucune imagination dans le style, ce Boccace à revers... Ah! Boccace, l'autre Boccace, c'est-à-dire le vrai, est, lui, l'iitiagination la plus italienne qui ait jamais existé parmi les plus fines imaginations d'Italie, ces roses de l'Arno ! Fleur intarissable de fraîcheur et de parfum, dont La Fontaine fut l'abeille, Boccace est une imagination d'une telle légèreté, dans le sens de r<rr et de la lumière, que La Fontaine, son imita-

leur, \e buveur en cette coupe diaphane, que notre incomparable La Fontaine, malgré ses dons souverains de grâce et de langage, semble grossier dans sa gaieté charmante, quand on entend son rire gaulois et qu'on le compare au sourire éthéré de la fantaisie de Boccace T

Certes, c'est de toutes les maladresses la plus malheureuse, si ce n'est pas la plus malheureuse de toutes les prétentions, que d'avoir prononcé ce nom de Boccace à propos de ces Amours d'Italie^ sans idéalité et sans Oni, sans fantaisie joyeuse ou sereine, sans style enfin; sans tout ce qui fait de Boccace le conteur italien incomparable ! Les Amours de M. Didier ne sont d'Italie que parce que la scène de ces amours se passe en Italie, mais quelle Italie? L'Itah'e lieu commun, celle-là qu'il faut traverser pour arriver à l'Italie intime, à l'Italie vraie et profonde, à celle-là qu'on n'apprend, disait lord Byron, qui l'y avait étudiée, que quand on s'est assis à son foyer pendant des années. Dans celle-là, il n'y a pas que des brigands qui épousent des marquises et qui fusillent des carabiniers du Pape ; il n'y a pas que des Carbonarî et des Francs-Maçons, et de la police et des révolutions, et des moines violeurs et des événements à la manière noire d'Anne RadcliCfe ou de Mathurin. Tout cela est estampe de chambre d'auberge* et c'est là qu'il faut le laisser ! Tout cela est la défro-

que pittoresque et littéraire de l'Italie, héKltons en poudre qu'une mai» distinguée ne touche plus et dédaignerait de remuer, mais sous lesquels Tœil fin aperçoit des réalités sociales et individuelles de Tin-; térêt le plus attachant et le plus vif, — comme celles-là, par exemple, que, dans sa Chartreuse^ Beyle a su peindre avec génie, mais qu'il n'a pas épuisées. Il en reste encore aux observateurs. M. Didier ne s'en est pas douté. Dans les dix nouvelles, c'est-à-dire dans les dix Amours de son recueil, on cherche une figure lombarde, florentine ou romaine, une figure italienne, n'importe oti, qui ait la vie de cette Gina de la Chartreuse, la Monna Lisa d'Henri Beyle, qui, à elle seule, vous apprendrait tout un pays I

Mais M. Charles Didier n'a point de ces touches. Il a de l'invention dans les faits, mais on est plus poète en découvrant et en peignant ce qui est dans la société ou dans la nature qu'en inventant des événements et leurs tintamarres de complications. Ajouter des faits à des faits, ce n'est pas plus de l'imagination que d'ajouter des zéros à des zéros. Le premier venu est taillé pour cette besogne-là. Dramaturge peut-être de vocation inécoutée, transporté dans le roman, qui est l'histoire des nuances, M. Didier s'y conduit... comme un dramaturge. Qu'il aille ftiire de l'Italie à la Porte-Saint-Martin ou à l'Ambigu, il pourra là trouver, dans ces grands bouges intellectuels, des gens qui disent : « Comme c'est ressemblant, cette Italie! » Mais ailleurs, non ! M. Charles Didier a quelque chose de robuste et de vulgaire dans le talent qui conviendrait, je crois, très-bien au. mélodrame, mais c'est cela précisément ce qui l'empé-

chera toujours de peindre ressemblant et même de bien comprendre cette délicate, subtile et molle Italie, qui n*est pas qu*ardente et que violente, comme on le croit, et qui, n'en déplaise à messieurs les éga» litaires, est au fond la plus aristocratique des nations I

On dirait même que cette vulgarité qui Tempêtre et l'empêche, M. Didier en a conscience, car il fait tout ce qu'il peut pour y échapper ! Il rit, il plaisante, il interrompt ses récits, aux moments les plus pathétiques, par de la causerie, par un dialogue qui veut étinceler, qui veut retentir, qui veut couper. Mais, hélas ! rien n'étincelle, ne retentit et ne coupe. En vain, comme cet Allemand qu'on cite toujours, sautet-il par toutes les fenêtres pour se faire vif. S'il ne se rompt pas le cou à ce jeu, il se donne à la fois au moins quatre entorses. C'est là l'infortune de son talent et de sa volonté. Et on le conçoit. N'est pas plaisant qui veut l'être. La plaisanterie est le plus difficile et le plus charmant des mouvements de noire pensée, parce qu'il est le plus inné, le plus involontaire 1

L'auteur des Amours d'Italie n'est pas ne plaisant, et, affreux spectacle! il s'acharne à l'être : mais, ne l'étant point en son nom personnel, il nous charrie des plaisanteries qui traînent sur toutes les routes de la conversation, des arrière-trains de plaisanteries. Par exemple, les noms polonais sont des éternuments. C'est plus vieux, cela, que l'émigration polonaise. II en a bien d'autres, de ces mots-là. Il a aussi des antiélégances : « Je suis trop poli pour vous démentir, » fait-il dire aux personnages des belles compagnies qu'il invente. Dans les Aventures de Bianca^W se croit

i24 LES nOMANXÎERS.

ironique comme Voltaire, parce qu'il se moque de la vraisemblance, de nous et de lui-môme, avec un entassement d'événements impossibles et en nous ouvrant sous le nez trente-six tabatières à surprises. Par parenthèse, c'est là qu'il parle, je crois, à propos d'un apothicaire, « du hmmais de la thérapeutiqite, » et voilà comme il porte, lui, le harnais de la légèreté, cet étrange faiseur de Décamérons !

11 est donc évident qu'il n'est point un Boccace, qu'il n'a aucun des dons exquis de ce roi des conteurs dont le style tient de la musique et l'imagination de l'arc-en-ciel. M. Charles Didier est un conteur à événements qui a l'habitude de la plume, mais il n'a jamais eu, ce prosateur, d'étofle ferme et étoffée, dans l'imagination ou dans le style, ni les enchantements passionnés ou rêveurs, ni les belles indolences d'attitudes ou les vivacités éprises, ni les grâces armées et désarmées de la causerie ou du récit, ni les gaietés d'alouette dans un ciel heureux, ni les mélan^ coliques lenteurs des cygnes sur les bassins tranquilles, que doivent avoir, pour réussir dans la pensée et le langage, les peintres ou les poètes des Décamérons! Les Amours d* Italie^ ce titre qui faisait rêver, ne fera plus rêver personne quand on saura qu'ils ont été écrits par M. Charles Didier, l'ancien écrivain de la Revue indépendante, comme ils auraient pu l'être par un feuilletoniste de l'école de M. Alexandre

M. CHAULES DipiER. 225

Dumas. Livre médiocre, pavoisé d'un litre qui se retourne contre le livre, car il est attirant comme une séduction et il vous dupe comme un mensonge, — livre médiocre, excepté pouiiant en deux histoires dont j'ai parlé déjà," et qu'après mes sévérités de critique il est juste et doux de signaler.

L'une de ces histoires est celle du pauvre lieutenant Palmerino, qui est véritablement très-belle et très-touchante, très-contenue et trës-ômue, mais qui n'est pas l'égale de l'autre histoire, dans laquelle H. Charles Didier, pour la première fois de sa vie, a montré une portée, une netteté et un talent qu'on ne lui connaissait pas. Conviction parfois vaut génie, et ici le génie lui-même n'eût pas mieux fait, ni plus élevé, ni plus droit, ni plus pathétique que cette magnifique histoire où toute l'âme d'un homme a pesé et qui s'appelle : Une Conversion! On dit qu'elle est l'écho d'un autre. On dit que M. Charles Didier, longtemps philosophe, est passé de la philosophie aux idées chrétiennes. Toujours est-il que l'histoire en question est une profonde glorification des institutions catholiques. C'est la confession d'un pasteur protestant qui devient un prêtre de l'Église romaine, sous le coup des malheurs dont il est cause et de ses remords. 11 a aimé la sœur de la femme qu'il devait épouser, et cet amour adultère, admirablement raconté, est, de sentiment et de circonstance, un des récits les plus poignants et les plus attendrissants tour à tour. La passion y parle encore une langue brûlante, mais purifiée.

Roulement l'onginalité et le sens de ce petit ro* Tnan, digne d'être publié h part, nf sont pas dans 1{^

passion criminelle du pasteur protestant et dans les détails de sa chute ; ils sont dans la situation de cet homme supérieur, dont le cœur est dévoré, les sens enivrés, mais dont, malgré ces tumultes, la haute raison touche au génie, et qui succombe, entraîné par la nature humaine, parce que son Eglise, à lui, ne l'a pas gardé, en faijsant descendre dans sa vie la force de l'irrévocable ! Jamais la question du mariage du prêtre et desi. épouvantables conséquences individuelles et sociales dont il est plein n'a éié éclairée d'une lueur plus pénétrante et plus belle. Jamais l'art et la passion du conteur ne se sont unis à plus de profonde vérité. La vérité ! Ah ! les hommes ne sauront jamais ce qu'elle leur rend quand ils se donnent à elle! Elle brûle l'ancien phénix qui souvent, hélas! est un autre oiseau qu'un phéni;c, et elle en cfée un dans ses cendres!

Le livre que vient de publier M. Duranly sous le litre : le Malheur d'Henriette Gérard, nous c causé tout à la fois beaucoup d'étonnement et un peu de tristesse. L'étonnement vient du talent qu'il y .j dans ce livre, et la tristesse de l'emploi que l'auteur y fait de ce talent inattendu. Jusqu'ici, M. Duranty n'était pas pour nous une espérance. 11 nous était connu déjà par des admirations qui l'avaient compromis et un système littéraire qui n'éiajt pas xhùxh'. eorti de

(1) Le Malheur d'Henriette Gérard,

:228 LES noMANCïEus.

sa U*tc, mais dans lequel plutôt sa tôle était entrée, en se déformant. Si, dans tout état de cause, la littérature systématique est la pire des littératures, que faut-il penser de celle-là qui pour système a le réalisme? Eh \Àexi\ M. Duranty est de celte espèce de littératur'e. C'est, ou du moins c'était^ il y a peu de temps, un réaliste, et un réaliste militant. Il fut le plus chaud des chaleureux de son école. Il a soutenu des thèses, fait la poétique de celte anti-poésie et proclamé maintes fois que M. Champfleury, par exemple, était venu pour changer la face de Tunivers littéraire au dix-neuvième siècle! Il battait la grosse caisse devant cette Arche où il n'y avait qu'un seul genre de bêtes. Pour nous, cela n'était pas recommandant 1

Sa jeunesse pouvait l'excuser. Il était très-jeune. Aujourd'hui M. Duranty, qui a mis son extrait d'âge en gttise dé préface, à la tête de son volume, n'a encore que vingt-sept ans. La jeunesse a des admirations qui, — tout le temps qu'elle dure, — ont le charme de sa faiblesse, car, excepté les grands génies originaux qui n'imitent personne, chacun part d'un autre pour arriver... enfin à soi. But lointain, conquête difficile! Chateaubriand partit de Rousseau pour aller plus haut, comme plusieurs de notre génération sont partis de Chateaubriand sans le dépasser ou sans l'atteindre. Seulement, si ces ivres admirations de la jeunesse font souvent tache, pour toute la vie, sur l'originalité qui s'en essuie plus tard sans en effacer l'influence; si ces admirations imitatrices sont toujours en raison inverse de la force qu'on a, l'objet, d'ailleurs, en serî|it'il Gopthe, Lord Bjrroq

OU Balzac, je demande ce qu'elles prouvent et ce qu'elles annoncent, quand leur objet n'est qu'un écrivain d'un ordre infime, malgré des prétentions exorbitantes. Je demande, si c'est aux Mahomets qu'on mesure les Séides, ce que doit être le Séide d'un Mahomet littéraire comme M. Champfleury?

La réponse serait si cruelle que je ne veux pas la faire à un jeune homme qui montre certainement, à sa première invention, plus de talent que n'en eut jamais celui qu'il a par trop nommé son maître. Mais voilà la surprise ! c'est précisément le talent qui suppose toujours l'indépendance, c'est le talent qui m'étonne dans l'admirateur fanatique de M. Chamileury et le fougueux théoricien du réalisme! Je ne reconnais pas, il est vrai, sur ce talent, nouveau pour moi, les influences qui devraient y être, les traces de l'amour, toujours plus ou moins ineffaçables. J'en vois d'autres, au contraire, et je les dirai. Qu'il suffise de savoir, pour l'heure, que malgré les actes d'adoration publics de M. Duranty, ce n'est pas de M. Champfleury qu'est sorti, de droit flanc, le romancier qui a écrit le Malheur d'Henriette Gérard,

Oui, on trouve encore dans ce livre le réaliste qu'on savait ti'op bien, le réaliste avec ses fausses prétentions, ses partis pris de vulgarité, ses tendances volontairement abaissées; et c'est dommage! le talent de M. Duranty étant assez ferme pour, s'il était bien conseillé, s'élancer et quitter le plat terre-à-terre de son école. Mais, Dieu soit loué ! le Ménechme d'imitation qu'on pouvait craindre, le frère postiche que l'admiration eût pu faire nattre à M. Champfleury, n'y est pas, Pollnx n'(iura pas de Castor,

Ouvrez, en effet, où vous voudrez, cette Henriette Gérard. Dès les premières lignes et les premières pages, vous sentirez, quel que soit le livre, quelles que soient les inventions ou les observations qui vont suivre, qu'il y a ici (s'en serait-on douté?) un écrivain de consistance et de résistance, très-distinct et très-différent de M. Ghampfleury, qui n'a jamais su, lui , construire une phrase et qui n'en comprend même pas l'organisme.

M. Duranty ne jargonne pas. Il a, — nous le reconnaissons, — une langue correcte et nette, du moin*» quand il parle en son nom, car il est parfois incorrect, nous dit-il, pour être plus réel, lorsqu'il fait parler ses personnages. Procédé mauvais, du reste, contraire à l'art, et qui d'ailleurs n'est pas nouveau! Dans ce livre d'une si hideuse beauté qu'il intitula Les Liai'' sons dangereuseSy Laclos fit faire des fautes d'orthographe à Cécile de Yolanges pour que ses lettres à Yalmont fussent ainsi pluis virginales et plus pensionnaires.

On le voit. Le Réalisme n'est pas d'hier. Le principe de cette malpropreté actuelle et solennelle est celuici : que la réalité est d'autant plus vraie que sa vérité est plus négligée et plus basse. Ce principe a faussé à plusieurs places le style de M. Duranty, tant l'inspiration et le tempérament sont victimes d'un sys-

H. duhantt. 231

. tème! mais n'a pourtant pas empêché le style de son livre d'être, dans son ensemble, d'une solidité de trempe, d'un acéré de fil et d'une clarté profonde, dont M. Gbampfleury, le titulaire du Réalisme, ne se doute même pas!

C'est qu'au fond M. Gbampfleury, pour son jeune séïde, n'est pas si prophète qu'il en a l'air ; c'est qu'il n'est dans les œuvres de M. Duranty que pour ridée et pour l'étiquette, pour la discussion et la dédicace ; c'est que M. Gbampfleury n'est que le scandale, la botte de foin qui fait étendard, et que, pour cette raison, on ne consomme pas et qu'on respecte, tandis que la véritable idole et le vrai modèle que M. Duranty a dû étudier discrètement, mais profondément, c'est Stendhal, ce père de tous les réalistes, qui cravacherait ses bâtards s^il revenait au monde et qu'il pût les voir, et c'est encore plus que Stendhal, M. Gustave Flaubert, qui a bien mis le bout de sa botte dans le réalisme, mais dont la tête artiste et savante aspire à des sphères d'observation plus hautes que celles dans lesquelles il a jusqu'ici limité et contenu son genre de génie (4) !

Tels sont les mérites, fort saillants à la première vue, de M. Duranty, et je les dis d'abord, parce que je vais être sévère tout à l'heure. C'est un écrivain rencontré dans une Ecole qui ne sait pas écrire et qui, pour cette raison-là, mais seulement pour cette raison-là, vaut mieux qu'elle. Pas plus que Stendhal, cependant, qui s'applique trop à être sec, pas plus que M. Flaubert, dont la plume ressemble à une fine

(i) Hélas! fluspire-Mi encore sj^ves SMmmbo?

pince qui mord les choses les plus subtiles et les fixe sous le regard dans leur plus imperceptible ténuité, M. Duranty -n*est un grand écrivain, et je doute qu'il parvienne jamais à cette trandescendance.

Si le style n'était qu'une chose très-travaillée et très-bien faite, affinée, polie et brillante, comme un acier quelconque, tournant souplement dans ses charnières, ou glissant moelleusement le long de ses rainures, l'auteur du JtfaM<?wr d'Henriette Gérard n^M" rait peut-être rien à désirer; mais pour être véritablement supérieur, le style doit se composer de plus d'éléments qu'il n'en tient sous la plume de M. Duranty et sous celle des deux grands positifs qu'il a, je crois,' pris pour modèle. Le sien et le leur manquent également de transparence, de couleurs fondues et de souffles dans la lumière; et voilà comme tous trois ils portent jusque sur leur style, qui est pourtant le meilleur d'eux-mêmes, la peine d'avoir méprisé l'idéal.

Car tous les trois l'ont méprisé, mais M. Duranty plus que les deux autres, puisqu'il est réaliste, et puisque, sur ce point, il ne distance pas son école, mais va d'un même pas avec elle. Le crime littéraire de l'école de M. Duranty est de méconnaître l'idéal. Son réalisme n'est rien autre chose que le mépris naturel de l'idéal, auquel la réflexion a ajouté le sien, dans l'impudence d'une théorie. Que ce soit par un fait d'organisation ou de prudence, il est des esprits qui ont des ailes à contre-sens, et qui au lieu d'être attirés vers les choses grandes, élevées, poétiques, descendent, croyant monter, vers les choses mesquines, prosaïques ou a])jçQtes, s'imaginant, comme je Tai 4it

(léjè, que tout est plus vrai dans la vie à proportion que tout est moins beau. Erreur inouïe ! La beauté peut être plus rare, mais elle n*est pas moins vraie que la laideur. C'est là Terreur de ceux qui s'appellent maintenant réalistes.

Leur réalisme, pour parler comme eux, n'est pas, du reste, une invention de leur cervelle. On peut y reconnaître la dernière lie de cet esprit gaulois, déjà entaché de grossièreté vulgaire dans son plus beau temps, de cet esprit sensé et ironique qui s'étend, croit-il, à la pratique de la vie, et dont Molière fut la coupe pleine et Déranger la dernière gouttelette, car La Fontaine eut beau être Gaulois, il aima l'idéal, le divin bonhomme, et plus que Louis Tieck, il a du bleu autour de la pensée.

Seulement, si cet esprit gaulois, qui n'est pas le premier, allez ! affecta et contamina, dans sa meilleure époque, de je ne s«iis quoi d'inférieur et de bourgeois, les conceptions d'hommes qui avaient pourtant du génie, à présent qu'en tarissant il s'est mêlé aux autres grossièretés, d'une vie qui se matérialise chaque jour davantage et que, sous cette théorie et sous ce nom de réalisme, iî^aspi^e à gouverner une littérature décadente, ne doit-il pas abaisser plus que jamais des talents moins faits pour résister à ses influences et nuire à leurs inspirations?

Et l'exemple de M. Duranty peut aujourd'hui nous en convaincre... Écrivain diminué par son système, il

234 LjES ROMANCIERS.

est encore plus diminué comme observateur. Certes! ce n'est pas un observateur vulgaire. On ne peut nier sa pénétration, mais à quoi l'appiique-t-ii?... Quel est le monde qu'il recherche et ouvre devant nous? Quels sont les personnages qu'il met en scène? les choses qu'il décrit? les faits qu'il brasse? les inventions que sa fantaisie produit ou dont sa mémoire se souvient? Monde, personnes, choses, faits, inventions, tout cela, dans son roman, est, il faut bien le dire, sans intérêt pour l'imagination difficile, la seule qu'il faille invoquer en fait d'art ou de littérature, et on n'a point une seule fois à dire, pendant la lecture qu'on en fait: (( Voilà qui est beau, » mais au plus : « Voilà qui est exact, » et encore de la plus facile des exactitudes.

J'ai entendu vanter le pathétique du roman de M. Duranty, mais ce pathétique vient de gens et d'événements si communs qu'ils ne vous touchent plus; et quand, parmi ces gens si profondément communs, tous tant qu'ils sont, il y a un caractère qu'au moins le romancier devrait sauvegarder de la vulgarité générale, puisque c'est celui de son héroïne, sur le malheur de laquelle il a pour but de nous attendrir, le croira-t-on? il faut qu'à la fin il le rende aussi commun que tous les autres, mené qu'il est par la misérable idée de son école que, plus on est commun, plus on est vrai.

Du reste, voulez-vous pénétrer d'un mot dans le monde de ce livre par sa seule donnée, qui est la donnée de la plupart des comédies, des vaudevilles et des drames qui se jouent à la superficie de nos théâtres et de nos mœurs? M"® Henriette Gérard est la fille de petits bourgeois de campagne assez riches

de terre et d'orgaéil pour ne pas vouloir que leur fille épouse un employé de naairie à six cents francs, par cela seul qu'il lui plaît et qu'il est à peu près joli garçon.

Les faits groupés autour de cette donnée ne la rajeunissent pas, ils appartiennent à l'inventaire éternel de tous les romans et de toutes les pièces. Les amants se voient en cachette. L'amant, qui se croit un héros parce qu'il se coupe les mains sur des tessons de verre, saute assez bien les murs du parc. Un portrait photographié (couleur moderne), et qu'on ne peut se pendre au cou comme les médaillons d'autrefois, beaucoup plus commodes, mais qui n'étaient pas à si bon marché, est remis à la mère de M"" Henriette par un polisson de frère, envieux et sot, mais qui pour le moment fait ce qu'il doit faire : de là l'intrigue découverte et le malheur de M"' Gérard I C'est la trente-six millième répétition de celui de toutes les jeunes filles contrariées par leurs parents dans leurs libres inclinations et qui, circonvenues , tourmentées, sacrifiées, épousent enfin, à la place du jeune homme qu'elles aiment, quelque vieil homme riche qu'elles n'aiment pas!

Tel est le sujet du livre de M, Duranty. Je pourrais, •au point de vue moral, en dire bien des choses, car, selon moi, ce sujet cache la haine profonde, mais discrète, de la famille chrétienne, telle qu'elle est organisée, je ne veux pas faire ce procès à M. Duranty; je ne veux aujourd'hui que parler littérature. Or, littérairement, tous les sujets qui, en nature humaine, ne sont pas faux, sont bons pour le talent qui voit en eux des choses cachées et qui doit les en

faire sortir. J'ai cru qu'il en serait ainsi pour Tauteur ù* Henriette Gérard,

Au milieu du monde où i) place sa jeune fille et auquel je reproche, en masse, une insupportable médiocrité, j'ai pensé longtemps que si l'amant d'Henriette était, comme amant, aussi médiocre que les autres, comme persécuteurs, Henriette au moins resterait une fille énergique, — et d'une originale énergie, — dont le type, délicatement et profondément compris par M. Duranty, aurait une beauté amère et touchante, suspendue qu'elle est si longtemps entre sa pitié pour des parents qu'elle afflige et le loyal honneur d'une promesse faite à un homme qui a semblé l'abandonner! J'ai pensé enfin qu'Henriette serait tout le rom<in, mais il a fallu en rabattre quand j'ai vu ce caractère, soutenu jusque-là, s'affaisser tout à coup au dénoûment du livre et finir par la platitude ordinaire de l'inconséquence, de la faiblesse et de la consolation !

Eh bien ! tout a croulé alors ! Tout a croulé de ce livre frappé dans la seule beauté qu'il pût avoir; et lorsque je me suis demandé l'explication de cette bévue esthétique dans un homme dont j'affirme aujourd'hui le talent comme écrivain et comme observateur, il a bien fallu me répondre par le réaliste, le réaliste qui se détourne systématiquement de l'idéal !

L'auteur A\x Malheur d* Henriette Gérard^ avec l'amour de son école pour la trivialité, s'est cru trèsprofond et très-na/ure, le malheureux ! d'aplatir Henriette, ce caractère qui n'aurait pas été moins vrai quand il serait resté plus ferme, et qui aurait été alors émouvant et beau. Et ce n'est pas tout! à l'a-

M. DUBANTY. 237

platissement il a mis le ragoût du délail et du sys* tème, et c'est au moment où elle va s'enfuir de la maison paternelle, cette créature jusque-là de chêne et d'acier, qu'il l'a fait se dissoudre misérablement, comme une argile, sous quelques gouttes d'eau. Oui ! l'héroïque et passionnée Henriette rentre à la maison vaincue par la pluie. Elle rentre simplement parce qu'il pJeutI!!

Que le réalisme s'applaudisse de ce dénoûment, s'il lui plaît; nous nous en affligeons, nous, pour un livre qui pouvait se sauver par là de l'immense et universelle vulgarité de fond dans laquelle il se perd, malgré les qualités et les efforts de son auteur. Ah ! toute la vigueur d'esprit de M. Duranty, qui bûche si vaillamment dans cette vulgarité, pour lui peutêtre la seule nature humaine, ne sufGt pas pour nous intéressera tous ces gens-là qu'il nous montre dans son roman, un écrin de médiocrités! M. Duranty peut être le plus brave travailleur en vulgarité et môme le plus puissant, et la Critique se laisser toucher par la peine qu'il se donne pour ôtre profond à sa manière, que son roman, en lui-même, reste ce qu'il est, c'est-à-dire d'un effet manqué, comme composition littéraire; mais la" sorte d'intérêt qu'il excite ne peut ricocher du livre à l'auteur.

L'auteur, je le crois, hors son livre, a beaucoup d'avenir, mais, qu'il me permette de lui dire, et qu'il

238 LES ROVÀIfGIBRS.

ne l'oublie pas, c'est à la condition expresse de se dépêtrer le plus tôt possible de- ce réalisme qui Tétreintet colle à sa pensée, comme la fange étreint dans ses plis mollement tenaces Thomme qui y est tombé. J'ai déjà parlé de M.Gustave Flaubert dans le cours de ce chapitre, et je n*ai pum'empôcher de signaler, entre M. Du-^ ranty et cet écrivain, des analogies et des imitations.

Certainement, dans Tétat actuel de leurs deux esprits, l'auteur de if"* Bovary est supérieur de facultés à l'auteur du Malheur d'Henriette Gérard^ et il le serait encore par cela seul qu'il a vécu davantage, mais ils se ressemblent môme par leurs défauts. Sans idéalité tous les deux, ils ne s'en vengent pas par la ressource de la délicieuse bonhomie. Tout en eux est tendu, durement repoussé. Leur gaieté même est âpre, quand ils plaisentent, et l'on voit, à travers la jeunesse de l'un et la maturité de l'autre, la tête de mort d'un siècle vieux... Enfin, — et c'est là le plus grand reproche qu'on puisse leur adresser, — observateurs de la vie sensible et descrig^teurs acharnés et presque chirui^icaux du défaut et du vice humain, pour tout ce qui tient à la vie morale, ce sont d'indifférents sourds-muets.

L'avantage du livre de M. Flaubert sur celui de M. Duranty, c'est qu'il ne fait pas vulgaires les monstres qu'il nous peint avec tant de petits détails. Il les pointillé sans les rapetisser ; cependant, malgré les infériorités du livre et de l'homme, nous ne craignons pas d'affirmer que le Malheur d'Henriette Gérard est, tel que le voilà, le roman le plus fort et, qu'on me passe le mot, le mieux tricoifé de tous les livres de ce genre qui aient paru depuis if"* Bovary.

Voici deux déplorables livres que la Critique ne peut séparer et qui soulèvent, hélas ! une question bien plus grosse qu'une question de littérature. Ou bien, un jour, qui n*est pas éloigné, on ne parlera plus à.' Elle et Lui (et c'est une chose probable, et et désirable encore plus), ou, si on en parle, Lui et Elle se lèvera en face comme une inévitable réponse, et le scandale, — l'odieux et sinistre scandale qui s'est fait à propos de ces deux romans, — continuera ! Elle et Luiy Lui et Elle ne sont point, en effet, à ce qu'il parait, deux études de nature humaine^

240 L£S 110A1ANGI£RS.

désintéressées et sévères, mais, — dit le Scandale, — deux actes personnels d'un caractère acharné, deux horribles accusations dont Tune a pour visée de déshonorer un homme mort, l'autre de déshonorer une femme vivante.

Avec leur sentimentale et mystérieuse transparence, ces deux titres. Elle et Lui, Lui et File, ne sont que des masques de verre à travers lesquels on voit les visages, et ces visages, tout le monde les a reconnus. Tout le monde sait les noms vrais de monsieur Zm et de madame File, et tout le monde les a dits, jusque sur les toits ! La Critique môme, qui a le triste devoir de juger les autres, et qui, pour celte raison, est tenue à plus de décence que ceux-là qui n'ont qu'à parler, voudrait taire ce que personne ne lait, qu'elle n'en serait pas moins, sans risquer de noms, très-bien comprise... Sa réserve, si elle en avait, serait donc inutile, mais elle n'est pas assez Jocrisse pour garder le secret d'une comédie dont tout le monde se passe le mot.

Je sais bien (iependant qu'on a dit, et c'est môme un axiome qui a force de bon Sens et force de loi, que la vie privée doit ôtrc murée; seulement, quand c'est elle, la vie privée, qui abat le mur et passe par la brèche; quand c'est elle, elle que le législateur voulait préserver et défendre, qui déborde dans la vie publique, et fastueusement ou méchamment s'y étale, je ne vois plus ce qu'on lui doit, si ce n'est peut-être le châtiment de Ty suivre et de la montrer.

D'ailleurs, soyons francs une bonne fois : sait-on où commence le mystère, l'arcane, le sanctuaire de la vie privée, dans la destinée exceptionnelle des

DËLX ilOMANS SGAMDALISUX. 241

artistes et des écrivains qui font publicité de tout et jusque parfois de leurs vices?... Qui pourrait le dire aujourd'hui ? Qui pourrait exactement indiquer cette limite d'un doigt juste?... Serait-ce M"* George Sand, par hasard, elle qui depuis si longtemps a quitté Tombre chaste de la famille et de la maison pour entrer dans le plein jour de Topinion publique affrontée et effrontée aussi?... Ou bien serait-ce ce pauvre Alfred de Musset, répondant par son frère (car c'est lui qui répond) à un livre, dit-on affreusement mijoté contre lui depuis vingt-cinq ans, pour empoisonner sa mémoire. M"* George Sand et Alfred de Musset ! Deux célébrités contemporaines de trop de bruit! d'un bruit qui ne fut pas toujours de la gloire, et qui, insatiables, veulent en faire encore, l'un du fond de sa tombe, l'autre du fond de sa vieillesse, en nous condamnant, tous les deux, à lire ces deux volumes à'Elle et Lui et de Lui et Elle y à la lueur cruelle de leur triste célébrité !

C'est elle, en effet, leur célébrité, qui a, malgré les précautions et les abat-jours plus ou moins habiles, éclairé pour tous les lecteurs, les sévères et les charitables, les renseignés et les ignorants, tous les faits et tous les personnages des deux romans publiés aujourd'hui. Déjà, et bien avant que M. Paul de Musset n'opposât à VEUe et Lui ^ de M"* Sand, la foudroyante réplique de Lui et Elle, ce premier roman à^'Elle et Lui avait été compris, interprété, commenté, expliqué, et on en avait reconnu, ou du moins on avait cru en reconnaître et les sentiments, et les caractères et les situations ! Il est vrai que M. Paul de Musset nous a appris, ù ses risques et périls (lui répondra*

242 LES ROMÂNdERS.

t-on par un autre roman encore?...), une chose effroyable dont personne de nous ne se doutait, c'est que le roman actuel de M"* Sand, le malheureux Alfred le prévoyait... qu'il Tavait porté toute sa vie sur son cœur comme une arme qu'on ne devait décharger contre sa mémoire que quand il ne serait plus là pour tirer à son tour et rendre le coup....

Mais si cela fut, et si l'opinion présente accepte une telle assertion, comme tout le reste, ce n'est pas qu'il y ait dans le livre de M°^^ Sand de ces pages, belles d'outrance, qui ajoutent par l'intensité du ressentiment ou l'atrocité de la haine, — de cette haine, après l'amour, qui est peut-être de l'amour encore, — au poids accablant de la formidable déclaration de M. Paul de Musset. Non pas ! Tout au contraire! Mais c'est que la célébrité, la scandaleuse célébrité du poète des Nuits et de l'auteur de Lélia, qui mêla un jour l'éclat des fautes à l'éclat du talent, fait malheureusement tout croire et tout admettre avant d'avoir rien discuté !

Quant au livre même à' Elle et Lux^ — il est vrai que l'auteur a eu le temps de le combiner (dame ! depuis vingt-cinq ans!) et de distiller, si on dit vrai, sa goutte de poison homicide, — nous venons de le lire avec soin, et nous pouvons bien affirmer que sans la célébrité et l'intimité trop publique de M"" George Sand et d'Alfred de Musset, qui donnent à tout des significations terribles et qui auraient dû , en fierté, en délicatesse et en pitié, puisqu'elle s'en targue, de pitié, l'empêcher d'écrire ce livre ù'Elle et Lui dont elle croit orner son déclin, il n'y aurait ici qu'un roman triste, en soi, ni meilleur , ni pire, ni plus nou-

veau en talent et en morale, que les autres productions de Fauteur iïlndiana^ de Jacques et de Leone Leoni (1) !

C'est un livre d'une abominable tristesse, dans le genre d'Adolphe, mais en comparaison duquel Adolphe, que Planche, ce hibou de sagesse, trouvait déjà si triste, a les rafraîchissements et les joyeuses écumes d'un lait pur. C'est de plus l'histoire des lions qui croient savoir peindre... M"* Sand, comme tontes les femmes devenues des bas-bleus, et qui luttent d'orgueil contre l'homme , crée des hommes misérables dans tous ses romans pour donner à peu de frais la supériorité à la femme. Cela se comprend, du reste! il y a toujours de la supériorilé forcée dans les livres que nous écrivons, car avec quoi écririons-nous nos livres, si ce n'était avec les expériences de notre vie et les sentiments de nos cœurs?

D'ailleurs, peut-être est-ce la punition des femmes qui déplacent leurs fonctions et se font écritoires, que de n'être aimées que par des hommes petits qui

(1) Et, dans cette hypothèse, le nom ^e M»* Sand et l'examen de son œuvre ne seraient pas ici. Car ici, il ne s'agit que de ROMANCIERS, et M«e Sand, malgré la langue française qui ne prend pas toujours les ordres de l'intelligence pour faire ses mots, n'est qu'une romancière^ c'est-à-dire , en fin de compte : un has-bleu. C'est dans notre prochain volume intitulé : Les Bas-Bleus, qu'elle doit avoir sa place. Les Critiques qui

les troavent grandes et les «idorent. Là est la pente de toutes, et M"'*' de Staël, de toutes les femmes de lettres la meilleure, elle-même y glissa. Quoique très-supérieurs aux hommes de M"* Sand, ses Oswaid, ses Léonce peuvent cependant aller rejoindre les Leone Leoni et les Laurent de cette dernière. Lau* renl, c'est le pauvre héros ù'Elle et Lui. C'est un rabâchage de Leone Leoni avec une variante. C'est enfin un Leone Leoni avec l'escroquerie en moins, mais avec la poésie en plus.

En effet, Laurent est un poëte, comme Sténio qui, disait-on, était déjà un portrait, débauché comme Sténio, amoureux comme Sténio, bien plus de l'émotion de l'amour que de la femme aimée, recherchant cette émotion moins pour l'éprouver que pour la peindre, contradictoire comme un enfant et comme tant de génies, lorsque la religion, qui fait seule l'harmonie et l'ordre dans ces têtes sublimes et troublées, n'y^verse pas la paix [féconde et la lumière ! Laurent, comme l'éclair d'orage qiii frissonne à l'horizon entre deux mondes, habite tour à tour le monde de l'inspiration et celui de la démence, mais c'est celui de la démence qu'il habite le plus.

Eh bien! en face de ce type brillant et cependant commun dans^sa rareté humaine (un poëte débauché),

veulent aller passer huit jours à Nohant, peuveut la traiter de têtt d'homme, de penseur, de génie qui n'a pas de sexe, etc.; mais pour ceux-là qui savent rester dans leur chambre, comme le voulait Pascal, M"»» Sand n'est qu'une femme littéraire ayant plus ou moins de talent ou de prétention littéraire. C'est ce que la Critique de la postérité aura à mesurer. On verra.

M"* Sand édifie une femme forte, contenue, résolue, raisonnable, dans laquelle on ne reconnaît guère le gamin des Lettres d'un voyageur, qui se nommait voyou si jolinient lui-même autrefois! Cette Thérèse d^Flle et Lui qui, par le nom, nous rappelle la femme de Rousseau, et, par la vertu, M"" de Warens, que Rousseau a si abjectement déshonorée, fait de sangfroid les plus grandes folies de cœiir et par pitié devient la maîtresse de Laurent. « J'ai été coupable envers toi (lui dit-elle), et n'ayant pas eu la prudence égoïste de te fuir, il vaut mieux que je sois coupable envers moi-même. » Et en voilà du raisonnement! Gomme vous le voyez, c'est toujours Rousseau, dont M"« Sand est une des filles... trouvées. C'est toujours la morale de tous ses livres à elle et de ceux de son père, qui dit « toi et moi, ^ comme s'il n'y avait dans le monde que des amants et des maîtresses, et que l'amour supprimât du même coup la société et Dieu ! C'est toujours enfin cet amour maternel^ — sans sacrement, bien entendu, — qui ressemble monstrueusement à l'inceste, puisque celle qui l'éprouve ne l'é«prouve que pour devenir la maltresse de celui qu'elle ose appeler son enfant! ^

Tout cela, vous le reconnaissez ! Tout cela est horrible et infect, d'un travail pourrissant sur les esprits et sur les âmes, et c'est contre cela que la Critique a le droit d'élever la voix, encore plus que contre les détails plus ou moins inventés d'une liaison qui, comme toutes les liaisons coupables, aboutit, sans nul doute, pour l'un des deux amants, à des crimes de cœur! Dans le romande MneSand, le criminel de cœqfi ripfâme et Je foq, c'est l'amanti

Mais dans celui de M. de Musset, la débauchée, la folle... non! mais la méchante, c'est la maîtresse ! Ah! la nature est plus indépendante et plus sauvage, et, dans les passions qui ressemblent à celle dont Elle et Lui et Lui et Elle nous racontent Thistoire, les torts appellent les torts, les abîmes invoquent les abtmes, et, puisqu'on a voulu le partage, on partage tout, jusqu'aux forfaits, s'il y en al

Non, pour notre compte, nous n'admettons pas que de soit vrai dans la vie et dans le roman, qui 4oit être la peinture idéalisée de la vie, tant de sagesse et de perfection d'un côté, de l'autre, tant de folie et tant de vice ! Et lorsque je dis perfection, je parle au point de vue du romancier lui-môme, car, pour nous, ]\|me de Warens est jugée, et toutes les femmes comme elle, qui, pour une raison ou pour une autre, car elles ne pivotent pas toutes sur la cheville de la pitié, se livrent, dans les bras de leurs amants, aux petites singeries maternelles. En ceci, la morale de M"* George Sand l'a profondément trompée, et de cette morale elle n'a même pas eu la logique.

Deux lignes plus bas que celles dans lesquelles Thérèse se donne et qu'il ne faut pas se lasser de citer : « J'ai été coupable envers toi, et n'ayant pas eu la prudence égoïste de te fuir, il vaut mieux que je sois coupable envers moi-Tnême, » oui, seulement deux lignes plus bas, ce pauvre tîerveau chancelant, que les

DEUX ROVÂNS SCANDALEUX. 247

critiques galantins dé ce temps appellent une tête forte, écrit de sa plume titubante de femme littéraire, « V exercice de la vie est le combat étemel centime soi, » et elle ne s'aperçoit pas qu'elle est en pleine contradiction avec elle-même! Elle oublie que son héroïque Thérèse devrait, pour Thonneur de son honneur, un peu plus combattre contre les tentations de sa pitié ; que si Laurent est un fou, c'est du moins un fou incendié par la tête et qui a des éclairs lucides ; tandis qu'elle c'est bien pis qu'une folle, c'est un esprit faux et un cœur débile, toujours prêt à faire, sans aucun enthousiasme, l'exercice de la compassion en douze temps !

On comprend qu'il n'y a pas d'analyse à faire de cet exercice, horriblement monotone et prolongé dans le livre de M"* Sand. Thérèse est également infatigable dans ses dégoûts et dans sa pitié. Placée par l'auteur entre deux hommes, le forcené qui l'aime et l'insulte et avec lequel (il faut bien le dire!) elle a vécu, et un sage, mais un sage de l'école stoïque, qui lui propose de l'épouser pour la délivrer du joug honteux dont elle est brisée, elle refuse le sage, agréé d'abord, parce qu'il lui passe sur le front, à cet honnête homme, le nuage, bientôt chassé, d'une jalousie silencieuse, et elle retombe sous l'empire dégradant du forcené qui est bien pis que jaloux, lui, car il eU infidèle...

Dans la conception de son sage infortuné à' Elle et Luiy M"** Sand, comme dans sa conception de Laurent, se pille elle-même. L'AjnéricainPalmer rappelle beaucoup le Ralph d'Indiana. C'est un de ces grands eœurs philosophiques et chimériques, qui ramassent

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par les chemins du désordre les femmes tombées, mais qui voudraient bien les garder pour eux. Pour notre part, nous ne connaissons que les prêtres ca* tholiques qui puissent ramasser avec leurs saintes mains désintéressées les femmes qui tombent, mais des philosophes ne le peuvent pas ! Ce Palmer , sans qui, du reste, le roman ne finirait point, apporte, pour le terminer, un enfant enlevé à Thérèse et qu'elle avait eu d*nn indigne mari avant que Tindigne amant lui eût succédé. C'est ainsi que l'enfant vrai peut arracher du cœur de Thérèse, de ce cœur enragé ou plutôt dépravé par des besoins de maternité insatiables, l'amour faux de ce faux enfant d'amant, qu'elle s'obstine, jusqu'au dernier moment du livre, à traiter avec la lâcheté sublime que les mères ont parfois pour leurs fils I

Voilà le roman d' Elle et Lui, dans lequel on a voulu voir tant de choses piquantes, tant d'allusions, de confidences... au public, de dépositions contre un mort, tout un infini de sentiments ou de ressenti* ments qui n'y sont peut-être pas ! Ce qui peut en faire douter, c'est le livre même. Il n'a pas l'énergie qu'il faudrait. Dante s'y prenait mieux. Quand il mettait ses ennemis en enfer, il les y plongeait bravement et ne les appelait pas Eux! il ne connaissait pas les pré^ cautions, les demi-mots, les demi-jours, les demi<» yen^eances, I^s petits tfipotages d'impartialité i poui*

ne pas paraître trop atroce : il avait franchement tort, il était franchement passionné, mais c'était un homme blessé, c'était un homme !

L'auteur à!EUe et Lui n'est qu'une femme, et elle n'a rien de plus dantesque que Caroline Lamb (main* tenant oubliée), quand elle publia son petit roman contre Lord Byron. Selon nous, le livre de M"*' Sand ne méritait pas l'anxiété qui a, dit-on, rongé la vie de ce rêveur d'Alfred de Musset, et le livre, qui n'est pas un rêve, à ce qu'il paraît, de son frère. Quelle que soit l'intention, que Dieu seul peut juger (et qu'il jugera, madame), quelle que soit l'intention qui anime en secret Lui et Elle^ c'est un scandale sans doute, que ce livre, un misérable scandale, qui n'est pas fait pour agiter deux jours une saine et honnête littérature; mais, hors cela, c'est un coup manqué!

M. Paul de Musset n'a pas cru, lui, qu'il le fût... et il a opposé roman à roman, titre à titre; et ce n'est pas tout, à la fin du sien, qui est très-net, très-aiguisé, très-ajusté à la poitrine et dans lequel il ne dit pas de son Olympe ce que M"" Sand dit de son Laurent : « Il avait le cœur admirablement bon, » M. Paul de Musset raconte avec un accent qui n'est pas celui de l'invention romanesque, « qu'en faisant ce récit, il n'est que ^exécuteur testamentaire d'une volonté respectée, » et l'accent est tel qu'on le croit.

Littérairement (s'il est permis de finir par un met de littérature en présence de livres pareils), le roman de M. de Musset est écrit avec le goût un peu sec, mais ferme, d'un homme qui a beaucoup lu les romans du dix-septième siècle et qui s'est tapissé l'esprit de leurs formes. A parttoute personnalité blessée

et saignante, c'est assurément le meilleur livre de M. Paul de Musset. Son frère lui a porté bonheur, — un triste bonheur! car, nous Tavons dit, tout cela est triste que de pareilles publications! L'esprit qui emporte la pièce parle mordant de Texpression marque profondément de son caractère ce livre qu'on trouvera cruel.

M"""" Sandy fille en tout de Rousseau, ne reconnaît pas cet esprit-là qu'elle va subir. Elle a le talent facile, abondant, et cette simplicité coulante qui charme le bourgeois chez Rousseau; mais l'esprit, l'esprit qu'avait M"« de Staël toujours. M"* de Girardin quelquefois, elle ne l'a jamais. Il y a une étude à faire sur le talent, selon nous beaucoup trop vanté, de M""® George Sand, à qui tout a. réussi insolemment comme à une femme, dans ce pays delà galanterie française, et un jour nous la ferons complète. On y verra que, pour manquer d'esprit, on ne remplit pas toutes les conditions du génie.

Aujourd'hui, l'auteur à'Elle et Lui est seule en cause, quoiqu'elle n'y soit pas différente de la M"^*' Sand que nous connaissons. Eh bien! même comme talent, son livre, à cette célèbre femme, est très-au-dessous de celui de M. Paul de Musset. - A qui la faute? Serait-ce au sujet, serait-ce à l'auteur? Dans tous les cas, elle est punie d'avoir touché -^ fût-ce d'une main plus désintéressée qu'on ne croit, — à un sujet dont elle eût dû se détourner.... avec convenance. La chose est grave, il faut insister. Si le nouveau roman de M*"» George Sand est une étude, purement et simplement de nature et de passion humaine, comme les romanciers ont l'habi-

tude de nous en donner, la pudeur, toutes les pudeurs, la compassion, toutes les compassions, la compassion pourZwî, et môme pour Elle^ le respect du. passé, de la mort, de rirrévocable, la peur enfin de son immortalité d'écrivain, si elle a la faiblesse d'y croire, tout devait l'arrêter, la troubler, lui faire jeter sa plume terrifiée. Mais si ce n'était pas une étude ! Si le scandale qui glose a raison (et l'on fait croire qu'il a raison quand on intitule son livre Elle et Lui^ au lieu de Laurent ou Thérèse!)

Eh bien ! où allons-nous? Quelle voie ouvrez-vous? Que va devenir la littérature? De quels livres, de quelles escopettes ne sommes-nous pas menacés?... Tout le monde voudra vendre après la mort la peau de quelqu'un, en l'étiquetant de manière à la reconnaître et sans dire brutalement : « C'est la peau de Monsieur tel ou de Madame telle, avec qui j'ai été si bien. » Nous marchons déjà sur cette pente.

L'autre jour, un autre bas-bleu, très-inférieur à M™" Sand, proposait à un directeur de journal de lui faire une autre Elle avec le môme Lui. Ahl nous en aurons des Elle et Zmî, des LuieiElley des Elle sans Lui et des Zz^/ sans Elle! et nous n'en finirons jamais, dans cette époque philanthropique et humanitaire, qu'en faisant le livre de « Tous ensemble^ » qui serait peut-ôtre le plus vrai et le plus triste de tous !

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