FEMME DE CHAMBRE
(sans nom d'autbur.)
Il faut donc en parler malgré nous, de ce petit livre que le doux Jules Janin appelait, l'autre jour, béte et ennuyeux, et qui n'a pas moins son succès, je ne dirai pas comme s'il était spirituel, car ce n'est plui^ là une raison I Quand il parut, il y a quelques mois, et qu'attiré par ce titre que je m'obstine à trouver très-piquant et plein de promesses, je lus celte platitude qui voulait avoir de la pointe, je me laissai aisément persuader qu'il ne fallait attacher sur chose
310 LES ROMANGIEES.
de cet ordre la cocarde d'aucune critique. Puisque dans ce singulier monde de la publicité, c'est le bruit qui est tout, et non pas ce que le bruit signifie, il convenait de ne pas gratifier un livre pareil d'un bruit quelconque, même en disant ce qu'on en pensait, et je rengainai mon opinion... qui n'était pas un compliment. Je fis comme le bonbomme Fontenelle. J'avais une vérité désagréable dans la main, et je l'y gardai.
Mais à présent je vais la rouvrir! Le succès du livre s'est fait sans moi. Le succès de bruit, entendonsnous bien ! qui est, du reste, le vrai succès pour la vanité, quand on n'a ni fierté, ni délicatesse; et par cela seul me voilà obligé de parler. Les lecteurs de ce livre auraient le droit de me dire : n Pourquoi ne nous parlez-vous pas de ces Mémoires d'une femme de chambre dont on a tant parlé partout?...» Car c'est la vérité, on en a parlé 1 La plus haute société n'a
point dédaigné de lire ce livre bas On a respiré
avec avidité cette petite infection comme une cassolette, et on a trouvé que cela sentait presque bon... Ah I les nez charmants qui ont trouvé cela doivent avoir de fiers polypes ! La société qui lit avec plaisir des productions de cette espèce a certainement quelque infirmité... Ce n'est plus, cela, simple affaire de littérature. C'est plus grave. C'est affaire de mœurs.
Les Mémoires d'une femme de chambre ne sont, en somme, qu'un pamphlet sous forme romanesque, —
MÉMOIRES d'une FEMME DE CHAMBRE. 341
un pamphlet dans lequel on insulte deux à trois personnes, sous des noms inventés, à travers lesquels on voit les vrais noms. Pour l'auteur de ces tristes i/e'moires, le but évident, le but pourpensé et réfléchi de son livre, c'est ce coup de Jarnac du pamphlet, mais le roman y est aussi. Il y est par dessus le marché. Il y est pour bien des raisons , mais surtout parce que celte forme du roman est un excellent mur d'exposition sur lequel on peut accrocher, pour qu'on les voie mieux, ses portraits. Seulement, le roman qui pouvait être, dans ces Mémoires, charmant ou puissant, selon le genre d'esprit de l'auteur , s'il avait pénétré tout ce qu'enferme l'idée de son titre, n'y est guère qu'abject et inepte , par une de ces combinaisons comme on en rencontre encore quelquefois... Oh! mon Dieu, oui, encore quelquefois I
Les Mémoires d'une femme de chambre l quel titre et quel thème , en effet, à développer sous ce titre heureux ! Le Diable boiteux de Lesage, les Mémoires du Diable de Frédéric Soulié, ce Shakspeare des portières, dans lesquels il y a tant de vie et de vérité pourtant , ne reposent, après tout , que sur les plus grossières inventions fantastiques; mais les Mémoires d'une femme de chambre ^ qui sont aussi des Mémoires du Diable à leur façon, s'appuient sur une donnée humaine d'un tout autre intérêt et d'une toute autre réalité ! Satan, cette dernière ressource des gens damnés en littérature , n'a point à y paraître comme dans un conte allemand , et on n'y renverse pas le dessus des toits, comme on renverse, dans le Diable boiteux^ le couvercle d'une tabatière, pour voir ce qui se passe dessous I
Admettez qu'avec cette supériorité de donaée première, la femme de chambre des Mémoires en question fût un brin de iille... de génie, comme par exemple la Suzanne du Mariage de Figaro , quel ouvrage délicieux n'auriez-vous pas en perspective i Quel livre pétillant, frétillant et émoustillant, pour les curiosités les plus froides et les plus rassises I Malheureusement, il n'y a que ceux qui inventent des Suzannes qui puissent écrire leurs Mémoires, et il ne pleut pas des Beaumarchais ! Un jour, il est vrai, un seul jour de ce siècle, nous eûmes mieux que Beaumarchais, puisque nous eûmes Balzac. Mais le grand observaveur, dont un pareil sujet chaussait admirablement les facultés incomparables, mais cette tête qui pensait à tout ne pensa point précisément à ces Mémoires d'une femme de chambre, qui auraient si bien trouvé la place d'un chef-d'œuvre de plus parmi les chefsd'œuvre de la Comédie humaine y et il nous a laissé, à nous qui vivons après lui, l'occasion de bénéficier, si nous pouvons, de cette distraction de son génie.
Oui, les Mémoires d*une femme de chambreî On peut se demander qui est capable d'écrire un livre comme celui-là dans l'état présent du personnel de la littérature? Eugène Sue, qui avait des reins, Eugène Sue, ce portefaix littéraire , a manqué les Mémoires d'une institutrice , encore un titre plein de choses, un type et un sujet heureux! Mais les Mémoires d'une femme de chambre , c'est-à-dire de la femelle de ce genre d'animal dont on a dit le mot resté proverbe : «Pour un valet de chambre, il n'y a pas de héros » (et, vous le savez , la femelle de toutes les espèces est, en fait d'observation, de iinesse et de tact, bien au-dessus de
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tous les mâles de la terre , même dans cette espèce supérieure de messieurs les valets !); mais les Mémoires d'une femme de chambre , quel livre supérieur par le sujet à tous les autres! Quel plus excellent cadre de mœurs, de comédie humaine ou sociale I Quelle satire possible plus amusante ou plus cruelle ! Quelle auscultation des vices et des hypocrisies du temps plus profonde I Et notez que ce serait là un livre tout à fait nouveau, tout à fait digne du dix-neuvième siècle et des progrès du dix-neuvième siècle, car avant le dix-neuvième siècle un pareil livre était impossible. 11 n'y a que dans un temps comme le nôtre , épris et raffolant d'égalité, qu'un livre intitulé : les Mémoires d'une femme de chambre pouvait promettre et donner les jouissances démocratiques les plus vives aux esprits qui sont friands de ce genre de jouissances... Il n'y avait que dans un pareil livre qu'on pouvait rabattre — joliment et bien I — l'orgueil des maîtres , — la plus grande ennemie d'une femme quelconque étant naturellement sa femme de chambre, de cela seul qu'elle l'est.
Et de fait, ce n'était certainement pas au dix-septième siècle, ce n^était pas même au dix-huitième, que des Mémoires de femme de chambre -• du moins de ceux-là que j'osais rêver, et qu'après le livre que voici j'ose espérer encore de mon temps — pouvaient jamais être écrits. Au dix-septième, et môme au dixhuitième, on avait des serviteurs ignorants et fidèles, tv. 18
et fidèles peut-être parce qu'ils étaient ignorants. Je ne discuterai pas la question, pour ne pas être impertinent envers mon époque et ses lumières... On vivait alors sur les vieux reliefs de la société féodale, et il ne faut pas trop prendre au sérieux les valets de la comédie. La comédie , qui repose bien plus sur des conventions qu'on ne le croit, ne dit pas un mot de vrai avec ses valets et ses soubrettes, vieux types usés et recrépis par le génie de Molière, que les faiseurs de pièces de cette époque se sont passés de la main à la main.
Il fallait les révolutions et les progrès dont nous sommes témoins, et toutes sortes d'émancipations philanthropiques, pour que nous eussions le précieux avantage d'avoir chez nous des moralistes à nos gages et des observateurs passionnés, capables d'écrire, sur le papier pris dans nos tiroirs, leurs observations, en belle écriture américaine , avec plus ou moins d'orthographe. En fait de femmes de chambre qui pussent écrire des Mémoires, il n'y avait autrefois que des caméristes de haut parage, des femmes de chambre de maisons royales et des suivantes de princesses. M"" de Motleville , qui était à la bonne reine Anne, nous a laissé les siens. M*i* de Launay, qui était à M°* la duchesse du Maine, nous a légué un chef-d'œuvre de grâce modeste et résignée, le livre peut-être le plus naturel qui ait jamais été écrit. Enfin M"* d'Aulnoy, qui suivit ironise d'Orléans en Espagne, nous a esquissé au crayon noir sur papier rose une vue des mœurs et de la coût de ce pays, qui restera comme une peinture d'histoire, plus sinistre, je crois, que le plus sombre des Goya...
MÉMOIRES d'une FEMME DE CHAMBRE. 315
Plus tard, tout descendant et se rapetissant, on ne trouve plus, il est vrai, au dix-huitième siècle que Tinsignifiante Af"* de Haussez de chez la Ponapadour. Mais la grande dame, ou du moins la femme comme il faut, était au fond de ces caméristes de princesses et même de marquises par la grâce de Tamour du Roi I La femme de chambre véritable n'y était pas ; elle servait dans Tobscurité. Au dix-huitième siècle, on n'aperçoit encore , parmi messieurs les domestiques, que le laquais Rousseau derrière la chaise de ses maîtres, gravant dans sa mémoire, entre deux assiettes qu'il leur donne, des observations qu'il mettra plus tard dans ses Confessions. Mais Rousseau, le plus grand des génies gauches et empêtrés, n'a ni la grâce, ni le délié, ni le coup d'œil, ni l'observation intimement assassine que peut avoir une femme de chambre avec sa maîtresse. 11 est épais, lourd et gourmé. Il a les yeux pleins du jaune de l'envie ; et d'ailleurs il est sensuel au point d'être toujours bêtement hors de lui à la vue du moindre corsage. Piètre observateur, pour toutes ces raisons, des mœurs de son temps , qu'il n'a point pénétrées, mais qui n'en joint pas moins le dix-huitième siècle au dix-neuvième, où des femmes de chambre pourront beaucoup mieux nous renseigner sur les mœurs de ce temps, à nous, que Rousseau sur les mœurs du sien, quand elles voudront s'en mêler.
Et, tout d'abord, en lisant le titre que voici, je pensais que l'une d'elles s'en était mêlée. Ce qu'a fait
derùiërement en Angleterre cette fille de compagnie^ cette* espèce de gouvernante anglaise chez un garçon, qui a tiré de sa situation même un livre poignant de vérité» une âpre peinture des mœurs anglaises, pourquoi une femme de chambre française ne le ferait-elle pas à son tour ? Ce serait peut-être un peu moins bien écrit au point de vue littéraire, mais pourquoi ne serait-ce pas aussi violent et aussi profond ?
Et si ce n'était pas une vraie femme de chambre (comme je le voudrais) qui eût écrit ces Mémoires, timbrés de sa qualité, de son impayable qualité, et qui, pour cela, semblaient nous promettre des révélations auxquelles le génie lui-même ne pourrait pas se substituer, je me disais que c'était au moins un esprit hardi, pénétrant, riche en expériences de tout genre, amères ou bouffonnes, consommé dans l'observation de la vie, cette étude qui nous mange le cœur, pour vouloir jouer ce difflcile rôle de femme de chambre qui veut tout dire dans un livre, que ce livre soit, d'ailleurs, d'un moraliste de fonction, ou d'un romancier! Je pensais au livre terrible de Swift sur les domestiques, et je me demaildais si nous allions avoir affaire à un esprit de cette cruauté tigre^ ou à un de ces esprits androgynes qui ont de la femme autant que de l'homme dans leur organisation intellectuelle. J'ai cité Beaumarchais ; je pensais aussi à Laclos, au monstre charmant des Liaisons dangereuses. L'homme assez souple pour écrire les lettres rouges de désir et sans orthographe de cette petite pensionnaire de seize ans qui s'appelle Cécile de Volanges pouvait peut-être écrire les Mémoires d*une femme de chambre et faire croire à leur réalité !
MÉMOIRES D'tJNE FEMBOS DE GHÀMBBE. 317
Mais Tauteur des Mémoires d'aujourd'hui n'était ni la femme de son titre, en supposant que ce ne fût pas une femme, ni même l'homme qu'il aurait fallu pour la remplacer. Elle ou lui n'était pas môme capable d'une faute d'orthographe, la pauvre femme ou le pauvre homme ! Pas plus de pataquès que de génie. C'était un auteur qui voulait rester un auteur! Tout le temps que je le lisais, cet auteur : Voilà, me disaisje, une femme de chambre qui parle comme tous les livres à couvertures jaunes que je connais, et Dieu sait, hélas I si j'en connais I Aussi n'ai-je été nullement surpris quand, arrivé à la dernière page de ces prétendus et impudents Mémoires, j'ai vu que la vraie femme de chambre, en supposant qu'elle existe, n'avait pas écrit et s'était contentée de donner ses notes à un littérateur, mâle ou femelle, qui en avait fait cette belle pièce de littérature !
Ce n'est que cela, en effet! une forme qu'on a crue heureuse et qui vraiment l'était, mais à laquelle il fallait, de rigueur, joindre beaucoup de talent seulement pour la remplir, — un titre très-séduisant parce qu'il cachait une idée, — et une idée hardie, — sur laquelle on a malheureusement spéculé. Si ce livre des Mémoires d'une femme de chambre n'étincelait pas, n'éclatait pas de vérité, il n'était plus qu'une platitude, et c'est justement ce qu'il est I Que ce soit Trissotin ou Bélise, Vêtre littéraire^ auteur de ce livre, qui de* vrait être écrit par une fille d'action, brave sur le mot, mais qui ne le caresse pas, n'a pas montré que le petit bout de l'oreille. Il a attaché les deux siennes, dans toute leur longueur, au loup de velours noir qa*il a mis sur le visage de sa femme de chambre, pour-
lY. 18.
318 LES BOVÀVGIEItS.
traite au frontispice de ce volume qui pue le faux ; et si on ne sait pas le sexe de ces deux oreilles, on en sait l'espèce, et cela suffit...
L'auteur, quel qu'il soit, n'a pas môme de talent littéraire... Du moins n'en a-t-il pas montré. Il écrit en petites phrases saccadées qui ressemblent à l'expectoration fréquente d'un fumeur qui ne sait pas fumer. Il est affecté de la pituite du petit alinéa et il le crachotte. Son livre n'a pas même le genre d'esprit qui dit : « Je me moque de tout, pourvu que je place mes mots. » Il n'a rien à placer. 11 est inconsistant comme de l'écume. On dirait la mousse d'un faux vin de Champagne h trois francs, vendu chez l'épicier. Et maintenant que nous avons signalé le traquenard de son titre, nous n'ajouterions rien de plus sur le livre et sur son auteur, s'il n'y avait pas une question plus importante que l'auteur et son livre, et que ce livre impose à la Critique l'obligation de poser. Or cette question n'est point, comme on pourrait le croire, le pamphlet, l'ignoble pamphlet sous forme romanesque que j'ai laissé là, de dégoût, mais le roman lui-même, le genre de roman introduit en ces Mémoires^ et qui n'est pas, il faut le dire, beaucoup plus propre que le pamphlet I
Ce genre de roman est, en effet, la déjection dernière de cette littérature de cabotins, de lorettes, de filles entretenues, dont M. Alexandre Dumas fils peut
MfMOIRES d'une FEHHE DE CHAMBRE. 319
se regarder comme le père depuis sa Dame aux Camélias. La femme de chambre du Monsieur ou de la Madame de lettres anonyme, qui n'a ni la grâce, ni la griffe, ni la vanité féroce, ni la passion, ni l'astuce, ni le sang-froid de l'espèce de femme que l'un ou l'autre a cru singer, a fait quatre conditions^ comme on dit dans le langage des domestiques, chez trois lorettes et chez une princesse russe, laquelle équivaut à une quatrième lorette, puisqu'elle est une princesse pire que les trois premières !
Elle n'a donc servi, disons le mot, que chez des coquines, et cette particularité seule ôteau livre toute nouveauté, toute profondeur et toute portée, rien n'étant plus connu et plus rabâché sur les théâtres, dans les livres et dans les journaux de ce temps, que l'existence de ces dames, qui n'a rien, du reste, de bien compliqué, puisque c'est toujours le même luxe extravagant et gâcheur^ la même manière de tromper et de voler leurs hommes^ la même abjection d'âme et de langage, le même mutisme de sens moral et d'autres sens, et enfin la même stupidité souveraine, que je ne reprocherais pas cependant à un observateur tout-puissant de peindre encore, s'il en tirait des effets nouveaux et des choses nouvelles !
Mais n'ajouter rien à ce que nous savons et nous refaire, en l'abaissant et en l'encanaillant chaque fois davantage, la Dame aux Camélias ou le Demi-Monde^ ou le quart de monde, et s'enfoncer dans des milieux encore plus iniimondes et qui ne sont plus des mon« des du tout, je dis que ce n'est pas là seulement amour de l'immoralité, mais, en matière d'observation, manque de regard et radicale impuissance I Je
dis, à propos de ce livre dans lequel je m'attendais à trouver des percées à fond sur les mœurs générales de répoque actuelle, faites parla plume plus ou moins enragée (oui, j'allais jusque-là 1 sans peur) de la fem* me la mieux placée pour les connaître, je dis qu'il est temps d'en finir avec ce monde écœurant de drôlesses, qui a pris tant d'importance dans les préoccupations des écrivains du dix-neuvième siècle, qu'on dirait qu^en dehors des filles, il n'y a plus en France de mœurs à peindre et de sentiments à étudier.
Et d'autant que de pareils livres, — qui m'ennuient et me dégoûtent, moi, car je pense comme M. Jules Janin, et en fait de vices je voudrais vraiment qu'on m'en servit d'un peu moins bêtes, — n'ennuient pas et ne dégoûtent point la masse des lecteurs, comme le prouve le succès de bruit dont je me plaignais au commencement de ce chapitre. Certainement je vois bien deux raisons à ce bruit d'un livre manqué, comme ces Mémoires d'une femme de chambre : d'abord le pamphlet qui s'y est embusqué, et ensuite le genre même du roman qu'on a voulu écrire. Mais le roman y est tel qu'il pouvait se passer du pamphlet et n'en faire pas moins son petit tapage.
Commencé par des livres où le talent rayonnait encore, le mal de ces misérables romans, qu'on pourrait encore appeler la Photographie de la fille au dixneuvième siècle^ se continue par les livres mal faits et s'achève (comme ici) par les livres ineptes. Le sujet seul du livre suffît pour exciter la curiosité, et, le croira-t-on? pour la satisfaire! Eh bien! ne craignons pas de l'affirmer, si la Critique, oubliant ses devoirs, n'intervient pas avec une cruauté salutaire et ne donne
MÉMOIRES d'une FEMME DE CHAMBRE. 321
pas SOU coup de balai vengeur à cette dépravante littérature, non-seulement l'instinct littéraire, mais aussi rinstinct moral dans l'appréciation des œuvres de l'esprit, seront avant peu, tous les deux, entièrement perdus.
Je ne connais rien de plus triste et de plus meurtrier pour l'esprit que les vocations qui se combattent. C'est, dans l'ordre intellectuel, ce que, dans l'ordre moral, est la collision des devoirs. Les Héros seuls n'hésitent pas. Ils savent toujours quel devoir doit céder à l'autre, et les Inspirés, ces héros de l'esprit, n'hésitent pas non plus; car la vocation véritable, — j'entends celle-là dans laquelle la volonté et ses ahans ne sont pour rien, — la vocation est une despote im«
(1) Clara Ga%ul, Colomba, Carmen,
périeuse, qui n'en souffre pas une autre à côté d'elle. Elle y laisse à peine des velléités. Si M. Prosper Mérimée, l'auteur de Clara Gazuly de Colomba et de Carmen (ses meilleurs titres, dit-on, à la renommée), avait eu la grande vocation, cette vocation dominatrice et enflammée qu'on pourrait appeler Vidée fixe sans folie , on ne l'eût pas vu , au milieu de sa vie, je ne dis pas de romancier devenir historien, par la raison très-simple que, qui sait raconter le cœur de l'homme peut bien raconter le cœur des peuples, mais de romancier devenir archéologue , philologue , antiquaire , et finir en Raoul-Rochette après avoir commencé en Stendhal... M. Prosper Mérimée, dont le talent est incontestable, n'a pas été, cependant, assez maîtrisé par ce talent que je lui reconnais , pour ne pas désirer de s'en faire un autre à côté. Or, le talent qu'on se fait , comme on peut aussi se faire un visage, ne vaut jamais celui qu'on a. Oh sacrifie presque toujours alors des facultés réelles à des préten-^ tions incertaines. Si M. Mérimée était resté ce qu'il était quand il débuta, et même plus tard, et qu'il eût continué de se développer dans le sens de ses facultés naturelles, nous aurions peut-être un grand romancier de plus... Au lieu de cela, nous n'avons eu qu'un homme de beaucoup d'esprit et de ressources, qui a fait toutes sortes de livres , parmi lesquels il y a des romans qu'il est temps aujourd'hui de juger.
Il est temps, en effet. Ces romans célèbres, qui ont vingt et trente ans d'existence, ont été vantés, exaltés, mais jugés, non, et je dirai pourquoi. Avec l'immobilité des jugements des hommes, tout dépend longtemps, sinon toujours, du premier moment dans
la vie. M. Prosper Mérimée a eu le bonheur de naître à la littérature en cet instant, qui sera probablement unique dans l'histoire du dix-neuvième siècle, où la France , lasse de guerre et de politique , sembla vouloir changer de gloire, et se retourna vers les choses de Tesprit avec cette furie française qui n'a d'égale que les mollesses qui la suivent. M. P. Mérimée fut de la première levée romantique , et à dater de son théâtre de Clara Gazul, — une suite de romans dialogues plutôt que de drames, — il devint immédiatement un des esprits les plus en vue et dont la Critique espéra davantage. Comme presque tous les romantiques qui , en parlant beaucoup d'originalité, imitèrent plus ou moins quelque chose, M. Mérimée s'était teint, avec ou sans dessein, de littérature étrangère. Le Théâtre espagnol fut pour lui ce que le Théâtre anglais fut pour d'autres... Où l'originalité pure, cette tête de Gorgone pour l'esprit français, n'aurait pas réussi, M. Mérimée, avec des reflets de httératureétrangère transportés avec art et surloutavec ménagement, obtint dans la littérature de son pays une originalité relative, et ce succès de nouveauté qui est au succès du talent ce qu'est à un cerf-volant brillant et bien construit le fort coup de vent qui l'emporte. Seulement , n'oublions pas cette particularité : si M. Mérimée ressemblait à la plupart des esprits de son temps (j'excepte Balzac) par le manque d'originalité intrépide, il ne ressemblait nullement aux autres esprits de cette époque ardente , dont l'exubérance était la qualité, et l'exagération, le défaut. Lui, fut peut-être le seul sobre dans cette littérature enivrée. 11 le fut naturellement , comme le chameau le
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serait dans le plus gras des pâturages. S11 exagéra quelque chose, ce fut une maigreur qui alla enfin jusqu'à la sécheresse. Lord Byron, qui craignait l'embonpoint physique, ne prenait que des biscuits et du soda water^ et se mesurait tous les jours les poignets pour voir s'ils n'avaient pas grossi. M. Mérimée, qui n'avait pourtant pas à craindre l'embonpoint intellectuel, semblait appliquer à son esprit et à son style les expériences et le système de lord Byron... Si les sociétés de tempérance étaient possibles en littérature, M. Prosper Mérimée mériterait d'en être le président, et môme le fondateur... Est-ce pour cette raison que le plus sec des critiques, Gustave Planche, de la Revue des Deux -^Mondes , Gustave Planche , au nom providentiel , qui, en fait d'esprit, en était une, écrivit sur M. Mérimée ces articles inouïs qu'il ne recommença jïimais sur personne?.... La planche avait-elle reconnu l6 bois dont elle aussi était faite, et se changea-t-elle en battoir pour mieux aplplaudir?...
Ainsi , comptez I Le bon moment pour naître , Tétonnant fanatisme, cela allait jusque-là , d'un critique célèbre, sans enthousiasme, mais, au contraire, habituellement difficile et hargneux^ l'influence de la Hévue des Deux-Mondes ^ aussi réelle alors qu'elle est nulle maintenant, tout, jusqu'à la rareté de ses publications, — rareté qui tenait môme à la nature de son talent, — facilita la fortune littéraire de M. Mérimée. Une seule loi régit toutes choses. En littérature, c'est comme dans le monde. Si on veut faire beaucoup d'eifel, il ne faut pas trop se prodiguer. Un livre de M. Mérimée devint un événement. D'ailleurs , indé-
M. PROSPER MERIBfÉE. . 327
pendamment de TOracle de la Revue des Deux-Mondes dorrt il était TAlexandre, c'étaient les amis de M. Mérimée qui tenaient partout la plume de la critique. Dans ce temps -là, on marchait en phalange, on se soutenait, on se poussait; et, d'un autre côté, le bonheur fut si obstiné pour M. Mérimée, que, quand, plus lard, ce talent, qu'on disait si concentré, se concentra toujours davantage, et à force de se concentrer... disparut; quand, littérairement, le conteur tarit et se fit historien et savant, de romancier et de conteur qu'il avait été jusque-là, cette évolution de son esprit lui fut, le croira-t-on, une fortune encore. On regretta le parti qu'il prenait. Le contraste des livres qu'il publia avec les romans et les contes qu'il avait publiés, servit énormément à ses premières publications, et en augmenta rétrospectivement la valeur. On alla jusqu'à croire à une abdication en pleine force. C'était une erreur. Il n'en est jamais rien. On n'abdique que quand on se voit périr. Je demande pardon de rappeler Sylla à propos d'un faiseur de livres, mais qui prouve le plus, prouve le moins. Sylla lui-même ne résilia la dictature que quand il ne fut plus sûr de la tenir. 11 l'avait pourrie dans le sang qu'il avait versé... On ne renonce à son talent, comme à son pouvoir, que quand il s'en va... M. Mérimée eut-il conscience de la diminution du sien?... Esprit ferme et rusé, plein d'entregent et de rétorsion, il se conduisit comme ces habiles coquettes qui quittent le monde avant que le monde ne les quitte, et il essaya de mas^ quer, sous des travaux plus ou moins tourmentés d'art ou d'histoire , l'impuissance de l'inventeur qull jsentait venir...
D*autant que Tinventeur, chez M. Mérimée, n'avait jamais été immense. Comme inventeur, M. Mérimée n'était pas plus original et plus profond qu'il n'était abondant et coloré comme écrivain. Metteur en œuvre d'une très-remarquable vigueur de main, il n'en était pas moins un esprit privé de toute grande puissance spontanée. 11 pouvait tenailler et reforger à froid des sujets qui avaient passé sur des enclumes plus brûlantes que la sienne, mais qui gardaient sous son marteau des empreintes et des contournements qu'il n'était pas de force à effacer. Pour n'en donner qu'un seul exemple : dans la Lydie de Colomba^ M. Mérimée voulut refaire , en la variant , — on n'ose pas dire en la nuançant, — la grandiose figure de Mathilde de la Môle du Rouge et Noir^ de Stendhal; — de Stendhal', qu'il imita toujours et dont il avait beaucoup de choses, mais dont il n'eut jamais ce que j'estime le plus en Stendhal : l'aperçu et le piquant d'idées. Si j'avais à dire ma pensée dans un mot, je dirais que M. Mérimée est une espèce de Stendhal -BoissecI Stendhal, lui, n'était sec que de style. M. Mérimée, comme tous les faibles qui courent Cjette grande aventure d'aimer les forts, a été la victime de Stendhal. Il l'avait connu dans sa jeunesse, à cette heure de la vie où nous nous faisons tous de quelque homme supérieur un idéal. Dans la Correspondance de Stendhal, publiée après sa mort, nous trouvons des lettres à M. Mérimée,' qui sont des conseils de vieux pi*
lote à un homme qui commence de naviguer. Que Tinfluence de Stendhal ait été subie ou recherchée, il est de fait que l'auteur du Rouge et Noir a planté le cachet ineffaçable de sa personnalité sur la vie de l'auteur de Colomba et de Carmen. Intellectuellement , il lui donna de sa crudité verte, de. sa puissance de réalité poignante et basse , de son athéisme affreusement net, et de son insouciance absolue de la moralité humaine. Dans la vie littéraire (il ne peut être question ici que de celle-là), il lui donna encore de ces petits procédés sans bonne foi , qu'on pourrait appeler les coquetteries de la publicité. L'auteur de la Guzla , qui nous apprend, dans la préface de la seconde édition de cet ouvrage, qu'il s'est amusé à mystifier le public en traduisant un livre qui n'a jamais existé , et qu'il a écrit de manière à ce que les plus savants de l'Europe y ont été pris , tout simplement pour l'avoir poudré, ici et là (Macpherson à trop bon marché I ) , de quelques mots illyriens , pris au hasard dans le dictionnaire, n'est pas plus un mystificateur sérieux que Stendhal , quand il signait ses articles du plus fin acier : Cotonnet. . . Du reste , cette ressemblance avec Stendhal , qui saute aux yeux quand on lit M. Mérimée, confirme ce que nous avons dit, au commencement de ce chapitre, sur l'absence de vocation profonde en ce romancier de volonté et de parti pris... Un homme de vocation profonde n'imite personne. L'imitation peut être un culte, elle n'est jamais une vocation. Sans doute, il y a toujours, et souvent dans une très - large mesure, des analogies d'organisation entre l'imité et l'imitateur; mais ces analogies d'organisation sont-elles as-
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sez marquées oatre Tauteur de Colomba et Tauteur de Rouge et Noir, pour qu'on ne puisse poser la question terrible qui supprime un homme : Qu'aurait été M. Mérimée si avant lui Stendhal n'avait pas existé?... Ce qu'il aurait été?... 0ht certainement quelqu'un de fort diminué, mais pourtant d'existant encore... Stendhal manquant , je ne crois pas du tout que M. Mérimée eût été impossible. Au lieu de Stendhal, il aurait imité quelque autre I C'est surtout à propos de ces esprits imitateurs qu'il faut rappeler l'incorrecte mais énergique expression proverbiale : « un de perdu, deux de retrouvés I » M. Mérimée, esprit excessivement cultivé, talent venu en pot, bien plus qu'en pleine terre, n'a-t-il pas commencé par s'inspirer du théâtre espagnol et à mêlerduMusset etduLesage dans l'imitation qu'il en a faite?... Depuis, ne s'est -il pas inspiré de la poésie des chants de la Grèce moderne, publiés par Pauriel , pour nous donner une fausse poésie illyrique?.,. Et au moment même où Stendhal devait agir et agissait h plus fortement sur sa pensée, n'a-t-il pas tenté d'imiter aussi Walter Scott, dans la Chronique de Charles IX?, ,. Avec sa vaste littérature, M. Mérimée n'aurait jamais manqué de sources d'inspiration étrangère et de modèles à imiter, comme il les imite, en les réduisant, car le trait caractéristique de l'imitation sans enthousiasme, mais sans entraînement, de M. Mérimée, c'est d'ôter beaucoup à ce qu'il imite, dans un but de netteté et de précision... M. Mérimée grave ce que les autres ont peint, mais en en retranchant la moitié. 11 n'a de goût ni pour les opulences de la pensée , ni pour les fantaisies de la forme. II est anti - poëte et
M. PROSPEE MliRTMÊE. ^
anii-rôveur. C'est un esprit français, mais sans les grâces françaises. Il aime la clarté et la concision, la ligne la plus courte d'un point à un autre; il a enfin ce que j'appellerais volontiers les facultés militaires de l'esprit, qui ne sont nullement les grandes facultés artistiques! Or, ce qu'il est par lui-même, il l'est encore lorsqu'il imite, et c'est là son genre de personnalité. Son imitation n'est jamais servile. Que dis-je ? elle est armée. Il imite, mais un sécateur à la main.
Telle est donc, en la cherchant bien, — car il faut la chercher, — la personnalité du talent de M. Mérimée. Elle est mince, diront les esprits exigeants. Peut-être, mais elle est. En général, les imitateurs sont dupes de l'admiration qu'ils ont pour leurs modèles, et ils en poussent jusqu'à l'extrême encore plus les défauts que les qualités. M. Mérimée, au contraire, par le fait seul de la nature de son esprit, qui conserve toujours la froideur de l'analyse et le vouloir du procédé, M. Mérimée coupe dans les uns et dans les autres, et arrive, en faisant ainsi, à ces petites compositions qui ont la netteté et le mordant du trait, et qui entrent dans l'esprit comme un canif bien affilé entre dans la chair. Je ne crois pas M. Mérimée capable de remuer les masses d'une grande composition et d'en ériger l'ordonnance, et il ne le croit peut-être pas plus que moi, car il ne l'a jamais tenté. Tout ce qu'il a fait est court, de peu de développement, et d'un récit plus ramassé que ra-
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pîde. Colomba et la Chronique de Charles IX ^ qui sont ses œuvres les plus longues, ne dépassent pas un volume. Son Théâtre de Clara Gazul en a plusieurs; mais il se compose de beancoup de pièces dont la plupart n'ont que l'étendue de ce qu'on appelle un lever de rideau, La double Méprise^ le Vase étrusque (l'œuvre que je préfère parmi toutes les œuvres de M. Mérimée) ne sont que des nouvelles. Carmen ellemême ne demande pas plus d'une heure de lecture, et il y a plus : comme en condensant, il obéit à la nature d'un esprit qui peut pincer avec des doigts nerveux, mais qui ne saurait étreindre à pleins bras, c'est le plus court qui vaut le mieux chez M. Mérimée, pour le connaisseur comme pour le public. En France, où l'on est si pressé et où l'on galvaude, en les galopant, toutes les sensations et toutes les idées, la brièveté des compositions de M. Mérimée a été une raison de plus dans ce vieux succès sur lequel il vit toujours et qui ne lui a jamais été marchandé. Une autre raison encore de ce succès chez le peuple de vaudevillistes, que nous avons le bonheur d'être, c'est la simplicité de la donnée de ces petits romans, tout en action extérieure, d'un sentiment brutal ou sinistre , et racontés avec cette impassibilité de roué qui aura toujours, en France, pays de vanité, un immense empire. Littérairement, en effet, M. Mérimée est un roué. Athée , comme on l'était au xvi* siècle et comme l'était Stendhal, son maître, il affecte la scélératesse dans le ton et ne serait pas fâché, j'en suis sûr, de passer pour un petit Borgia littéraire. Il veut la mort sans phrases en littérature, comme Fouché la voulait en politique ; mais en littérature il faut
M. PROSPER MÉRIUEE. 333
des phrases (et par des phrases, je n'entends pas de la rhétorique !). Car, après tout, le style, c'est-à-dire la pensée, qui a besoin d'éclater et de se répandre, fait d'autant plus de phrases qu'elle a plus besoin de se répandre et d'éclater!
Ainsi, esprit aride qui promène son aridité sur la planturosité des autres, voilà, en un mot, tout M. Mérimée, et encore faut-il celte réserve qu'il ne brûle pas en desséchant. L'auteur de la Double Méprise donne ce démenti à la physiologie. Je ne connais rien de plus froid que lui, môme quand il est brutal, sa seule manière d'être chaud. La passion 1 il la photographie, mais elle ne lui insinue jamais dans l'imagination cette lumière interne des vrais peintres, plus vraie que l'autre lumière, à travers laquelle ils peignent tout. Esprit exact, ne se préoccupant que de matérielle exactitude, M. Mérimée arrive, sans sourciller, aux résultats quelconques, immoraux ou criminels, de la passion, mais vous en chercheriez en vain dans ses œuvres les crjs, les bouillonnements et les larmes. Excepté l'étreinte (qui dure le temps d'une étreinte de M"»" de Turgis dans la Chronique de Charles JX)^ il n'y a, dans les romans de M, Mérimée, que des coups de pistolet et des coups de couteau. Or, ce nesontpasde telsdénoûraents qui intéressent l'esprit, mais ce qui y mène!... Le dénoûment donc, sanglant on non, d'ailleurs, est trop exclusivement la grande affaire de ce matérialiste qui
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abrège, de ce conteur distingué, mais qui sacrifie aux esprits vulgaires..,, rien n'étant plus vulgaire dans les choses de l'esprit que la curiosité du dénoûment. C'est là, selon moi, le grand reproche à adresser à M. Mérimée, qui n'est pas seulement sec de nature, mais qui l'est encore de système, et il faut d'autant plus insister sur ce reproche qu'il existe à cette heure beaucoup d'esprits assez intéressés à proclamer que le sans ornement et la brièveté sont la force. Ils le sont quelquefois. Ils ne le sont pas toujours.... Pour les historiens observateurs qui s'occupent de la mystérieuse filiation des esprits, M. Mérimée est un des grands parents de ce que j'oserai appeler en littérature : VÉcole des Pauvres^ U a commencé avec talent dans le roman ce qu'un homme de talent aussi, M. Alexandre Dumas fils, parachève présentement dans le drame, le décharmement de tout ce qui n'est pas l'action môme. Tous deux ont fait prendre pour de la richesse une pauvreté de leur esprit, et de petits critiques à la suite.... de tout succès ont dégagé une poétique de ce qui n'était qu'une indigence. Comme conteur, on n'a pas de trop plein; on n'a pas les longueurs sublimes de Richardson et de Walter Scott. Comme poôte dramatique, on n'a point la verve profonde de Molière ou l'esprit étîncelant de Beaumarchais. £h bieni c'est de ne pas les avoir qui est un mérite. Le roman et le drame vont mieux, allégés de ces charmantes et magnifiques inutilités. Tout faire tenir sur une carte de visite, comme le voulait Richter, voilà l'idéal!.,. A ce compte-là, s'il fallait l'admettre, l'art du roman ne serait plus que la puissance « de bâlir un Alhambra sur une pointe d'aiguille, »
et Târt dramatique, composé autrefois de caractères, de passion et d'esprit — le plus que Ton pouvait en mettre, et on n'en mettait jamais assez ! — > ne serait plus, à son tour, qu'une petite mécanique plus ou moins ingénieusement construite, une espèce de tourniquet à émotions, qu'on serrerait d'autant plus fort qu'on voudrait en finir plus vite.... Seulement, disonsle, si l'art n'est conçu que comme une opération chirurgicale, — non nécessaire, — et que plus tôt c'est terminé, mieux ça vaut, pourquoi commencer?.... Logiquement, cela vous mènerait à écrire en style de télégraphe, — puis, — à ne plus écrire du toutl
Comme on le voit, je n'ai voulu, e» cette étude, juger M. Mérimée que comme romancier. L'autre Mérimée, l'homme de la double vocation, l'historien et l'antiquaire viendront ailleurs.... En ces derniers temps, celui-ci a publié deux livres d'histoire, où la vocation de l'ancien romancier, — indécise comme toute vocation partagée, — se trahit encore dans le choix des sujets qu'il a essayé de traiter. Il est évident, en effet, que l'imagination de l'auteur de Carmen et de la Chronique de Charles IX se reconnaît, quoique affaiblie, dans les sujets qui l'ont attiré, et qui sont, à coup sûr, les sujets les plus romanesques de l'histoire. La vie des fatix Démétrius de Russie^ cet imbroglio dramatique, cette mystification pour tout un peuple, cette sanglante et incroyable comédie,
deux fois recommencée et toujours avec le m^me prestige, avec la même force d'illusion, l'histoire d.-s Cosaques à*autrefoî\ ce poème dix mille fois plus poétique que le Corsaire de lord Byron, et qu'un Byron seul, doublé d'un Hogartb, pouvait raconter, ont été écrites par une plume qu'elles n'ont pas réchauffée, et qui avait plus de netteté et de tranchant autrefois, quand elle écrivait des romans bien moins romanesques que ces histoires. Rien, pourtant, ne semble avoir manqué à M. Mérimée, ni la science des faits et du pays, ni la connaissance de la langue russe, ni l'occasion de l'imitation qui lui est si chère, ni le talent qui se roidit pour être plus ferme, et qui croit se muscler en se faisant maigrir. Il a eu tout.... excepté ce qu'il fallait pour Thistoire, comme pour le roman, — la grande vocation, — la vocation incompatible, et qui, par cela seul qu'elle est incomj^ible, ne peut être qu'une, — jamais deux I ^^
Il faudrait peut-être rappeler ici que nous avons mis le nom du XIX» siècle à la tôte du livre intitulé : les Œuvres et les hommes. Quoique la littérature française tienne pour nous , Français , la plus large place dans la littérature de notre temps, et que cet ouvrage soit plus particulièrement consacré à la littérature française, cependant, quand, dans les autres littératures contemporaines, marquera, à tort ou à raison, une œuvre ou un kommCy nous les regarderons par dessus leur frontière... A quoi bon, d'ailleurs, parler de frontière ? L'originalité des races et des institutions n'est plus. Malheur énorme pour l'imagination ! à une certaine hauteur , toutes les sociétés se ressemblent. Quand on dit littérature française , littérature anglaise, littérature russe, etc., peut-être n'est-il plus temps d'entendre que littérature européenne, tant à l'exception des langues qui entreront aussi un jour dans la mêlée universelle, les littératures modernes sont en train de faire de Vunité monstrueuse dans leurs conceptions et leurs manières de sentir I
C'est le roi des Bohèmes ! Edgar Poe est bien le premier et le meilleur, à sa manière, de cette littérature effrénée et solitaire, sans tradition et sans ancêtres... prolem stnç maire creatam , qui s'est timbrée elle-même de CQ nom de Bohême qui lui restera comme sa punition ! Edgar Poe, le poôte et le conteur américain, est à nos yeux le Bohême acçpmpli, le Bohême élevé à sa plus haute puissance. IHé dans ce tourbillon de poussière que Ton appelle, par une
(1) Les Histoirei extraordinaires.
dérision de Thistoire , les Etats-Unis (1); revenu, après l'avoir quittée, dans cette auberge des nations, qui sera demain un coupe-gorge, et où, bon an mal an, tombent cinq cent mille drôles plus ou moins bâtards, plus ou moins cbassés de leur pays, qu'ils menaçaient ou qu'ils ont troublé, Edgar Poe est certainement le plus beau produit littéraire de cette crème de l'écume du monde. Et c'était logique et justice que le plus fort de tous les Bohèmes contemporains naquît au sein de la Bohême du refuge et du sang-môlé de toutes les révoltes I
Individuel comme un Américain, n'ayant jamais vu que le moi par lequel il a péri, comme ils périront eux aussi, Edgard Poe fut, parmi ses compatriotes démocrates, le Bohême de l'esprit aristocratique. Dans le pays de la plus cynique utilité, il ne vit que la beauté, la beauté par elle-même, la beauté oisive, inféconde, l'art pour l'art. Rien ne peut se comparer à l'amour violent qu'il eut pour elle. M. Victor Hugo, traître à cet art pour l'art qui ne fut jamais pour lui qu'une religion de préface, et qui, en vieillissant, a livré sa Muse à de bien autres préoccupations; M. Victor Hugo, même aux plus chaudes années de sa jeunesse, est bien tiède et bien transi dans son amour fanfaron de la forme et de la beauté, en comparaison d'Edgar Poe, de ce poète et de cet inventeur qui a la frénésie patiente, quand il s'agit de donner à son œuvre le Uni... qui est son seul infini, hélas I A coup sûr, jamais les doctrines, ou plutôt l'absence de doc-
(1) Depuis que ceci est écrit, on a vu s'ils Tétaient. Les États-Unis ! On peut les appelermaintenant les États-Déchirés.
trines que nous combattons ; Tégoïsme sensuel, orgueilleux et profond, rimmoralilé par le fait, quand elle n'esl pas dans la peinture et dans l'indécence du détail, le mépris réfléchi de tout enseignement, la recherche de Témotion à outrance et à tout prix, et le pourlèchement presque bestial de la forme seule, n'ont eu dans aucun homme de notre temps, où que vous le preniez, une expression plus concentrée et plus éclatante à la fois que dans Edgar Poe et ses œuvres.
Étudier la Bohême sur cet homme, ses livres et ses procédés, c'est donc étudier la maladie sur le plus puissant organisme qu'elle ait ruiné en quelques jours. Que nous servirait de l'étudier sur quelque impuissant ou quelque noué? Prenons-la où elle fît vraiment un ravage. Pour mieux montrer l'abjection de la Bohême littéraire, nous choisirons son plus beau cadavre. On verra plus nettement la cause de la ruine sur cette noble chose démolie. C'est là presque un deuil, en vérité, car Edgar Poe pouvait être quelque chose de grand et il ne sera qu'une chose curieuse. Il y a plus triste que le talent foudroyé, c'est le talent qui se fourvoie, et qui meurt de s'être fourvoyé.
Il était né poëte, Edgar Poe. Tels qu'ils sont, violemment manques, mais portant la trace à toute page d'une force inouïe, les livres que la traduction de M, Baudelaire nous a fait connaître, ne permettent
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pas d'en douter. C'était, dénature» un vrai poète, une incontestable supériorité d'imagination, faite pour aller ravir l'inspiration aux plus grandes sources; mais il n'est pas bon que l'bomrae soit seul, a dit le saint Livre, et Poe, ce Byron-Bohôme, vécut seul toute sa vie et mourut comme il avait vécu, — ivre et seuil L'ivrognerie de ce malheureux était devenue le vice de sa solitude. Quoique marié (son biographe ne nous dit pas à quel autel) quoique marié à une femme qu'il aima, prétend-on, — mais nous savons trop comment aiment les poètes, — la famille ne créa point autour de lui d'atmosphère préservatrice. Or, comme le talent, ne nous lassons point de le répéter, est toujours moulé par la vie et la réverbère, Edgar Poe, l'isolé, exploita pendant toute la sienne les abominables drames de l'isolement. Sous toutes les formes que l'art — celte comédie qu'on se joue à soi-même, — cherche à varier, mais qu'en définitive il ne varie point, Edgar Poe, Vsmieuv des Histoires extraordinaires^ ne fut jamais, en tous ses ouvrages, que le paraboliste acharné de l'enfer qu'il avait dans le cœur, car l'Amérique n'était pour lui qu'un effroyable cauchemar spirituel, dont il sentait le vide et qui le tuait.
Au milieu des intérêts haletants de ce pays de la matière, Poe. ce Robinson de la poésie, perdu, naufragé dans ce vaste désert d'hommes, rêvait éveillé, tout en délibérant sur la dose d'opium à prendre pour avoir au moins de vrais rêves, d'honnêtes mensonges, une supportable irréalité ; et toute l'énergie de son talent, comme sa vie, s'absorba dans une analyse enragée, et qu'il recommençait toujours, des tortures de sa solitude. Évidemment, s'il avait été un autre
EDGAB POE. 343
homme, il aurait pu combler, avec des affections fortes ou des vertus domestiques, cette solitude qui a fait pis que de dévorer son génie, car elle Ta dépravé. Seulement, pour cela, il lui eût fallu le bénéfice et le soutien d'une éducation morale quelconque, et Ton se demande avec pitié ce que fut la sienne, à lui, le fils d'une actrice et de Vaventure^ dans une société qui a trouvé, un beau matin, les Mormons, au fond de ses mœurs !
On se le demande, sans pouvoir y répondre. Le biographe d'Edgar Poe ne le dit pas et peut-être ne s'en soucie guère ; mais le silence de sa notice sur l'éducation morale, nécessaire même au génie pour qu'il soit vraiment le génie, genre d'éducation qui manqua sans doute à Edgar Poe; et d'un autre côté, le peu de place que tiennent le cœur humain et ses sentiments dans l'ensemble des œuvres de ce singulier poëte et de ce singulier conteur, renseignent suffisamment, — n'est-il pas vrai? — sur la» moralité sensible ou réfléchie d'un homme qui, après tout, avec une organisation superbe, ne fut accessible qu'à des émotions inférieures, et dont la pensée, dans les plus compliquées de ses inventions, n'a jamais que deux mouvements convulsifs, — la curiosité et la peur.
Était-ce donc la peine d'avoir tant de facultés en puissance? La curiosité et la peur? Quoi! dans ces Histoires extraordinaires^ qui le sont bien moins par
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le fond des choses que par le procédé d'art du conteur, sur lequel nous reviendrons, et qui est, à la vérité, extraordinaire, il n'y a rien de plus élevé, de plus profond et de plus beau, en sentiment humain, que la curiosité et la peur, — ces deux choses vulgaires! — La curiosité de Tincerlain qui veut savoir et qui rôde toujours sur la limite de deux mondes, le naturel et le surnaturel, s'éloignant de Tun pour frapper incessamment à la porte de Tautre, qu'elle n'our vrira jamais, car elle n*en a pas la clef; et la peur, terreur blême de ce surnaturel qui attire, et qui effraye autant qu'il attire; car, depuis Pascal peutêtre, il n'y eut jamais de génie plus épouvanté, plus livré aux affres de reffroi et à ses mortelles agonies, que le génie panique d'Edgar Poe !
Tel est le double caractère du talent, de l'homme et de l'œuvre que la traduction française, qui est trèsbien faite, nous a mis à même de juger : la peur et ses transes, la curiosité et ses soifs, la peur el la curiosité du surnaturel dont on doute , et , pour l'expliquer, toutes les folies d'une époque et d'un pays matérialiste qui effraye autant qu'il attire. Tout cela est agité, orageux, terrible, presque fou, et peut faire passer un frisson sur la peau et sur l'âme, mais n'y entre pas, si l'on a une croyance solide, une foi religieuse, une certitude. Tout cela, — des contes d'ogre pour des enfants qui se croient des hommes, — n'a qu'une prise d'un moment sur l'imagination du lecteur, et manque, comme impression d'art, de profondeur et de vraie beauté. Ce n'est point là la peur, la peur cabrée, renversée, glacée de Pascal. La peur de Pascal ne déshonore point cet épou-
vanté sublime. Elle vient d'une grande chose, de la foi qui lui montre l*enfer à œil nu et de Tindignité sentie, qui lui dit qu*il y peut tomber, tandis que la peur d'Edgar Poe est la peur de l'enfant ou du lâche d'esprit, fasciné par ce que la mort, qui garde le secret de l'autre monde, quand la religion ne nous le dit pas, a d'inconnu, de ténébreux, de froid. C'est l'application du mot de Bacon : « les hommes ont peur tîe la mort comnae les enfants ont peur de l'ombre, w Cette peur des sens soulevés prend mille formes dans les Histoires de Poe ; mais soit qu'elle se traduise et se spécifie par l'horreur qu'il a d'être enterré vivant, ou par le désir immense de tomber, ou par quelque autre hallucination du même genre, c'est toujours la môme peur nerveuse du matérialiste halluciné. Edgar Poe excelle à créer ces hallucinations, et il les savoure et les réfléchit, tout en en frémissant ou se pâmant d'effroi. Sans aucun doute, dans ce jeu bizarre où l'auteur devient de bonne foi, et, comme l'acteur, se fascine soi-même, il y a (et la Critique doit l'y voir) un naturel de poète dramatique qui, tiré de toutes ces données, sujets habituels des contes d'Edgar Poe: le somnambulisme, le magnétisme, la métempsycose, — le déplacement et la transposition de la vie, — aurait pu être formidable. Mais il y a aussi, — il faut bien le dire, — le Perrault. Il y est caché au fond du grand poëte ; et parce qu'il y est, faute de sujets moraux et grands, faute d'idées, faute de grandes croyances, faute d'imposantes certitudes, on peut dire hardiment que c'est le Bohême qui l'y a mis I
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Ainsi, en plein cœur de son propre talent, pour le diminuer et le piquer de sa tache, voilà que nous rencontrons le Bohême, c'est-à-dire l'homme qui vit intellectuellement au hasard de sa pensée, de sa sensation ou de son rêve, comme il a vécu socialement dans^ celte cohue d'individualités solitaires, qui ressemble à un pénitentiaire immense, le pénitentiaire du travail et de Tégoïsme américain! Edgar Poe, le fils de Vaventure et de l'aventure infortunée, est aussi le plus souvent un aventurier d'inventions malheureuses, quoiqu'il y ait quelques-uns de ses contes qui, le genre admis de cette littérature matérialiste et fébrile, semblent réussis. Au lieu de se placer au-dessus d'elles, comme les penseurs originaux, il pille les idées de son temps, et ce qu'il en flibuste .ne méritait guère d'être flibuste. Doué de la force de cette race de puritains qui se sont abattus d'Angleterre comme une bande de cormorans afl'amés, ce qu'il prend aux préoccupations contemporaines ne vaut pas la force qu'il déploie pour se servir de ce qu'il a pris ; et ici nous arrrivops à ce qui l'emporte, selon nous, dans Edgar Poe, sur les résultats obtenus de sa manière, — c'està-dire l'application de son procédé.
Et, en effet, l'originalité vraie d'Edgar Poe, ce qui lui gardera une place visible dans l'Histoire littéraire
du dix-neuvième siècle, c'est le procédé qu'on retrouve partout dans ses œuvres ; aussi bien dans son roman à,' Arthur Gordon Pym que dans ses Histoires extraordinaires^ et qui fait du poète et du conteur américain ce qu'il est, c'est-à-dire le plus énergique des artistes volontaires, la volonté la plus étonnamment acharnée, froîdissant l'inspiration pour y ajouter. Ce procédé d'Edgar Poe est l'analyse, que jam^iis personne peut-être ne mania comme lui. Nous l'avons indiqué : maigre d'invention, exploitant seulement deux ou trois situations (pas plus I) de la même série excentrique, Poe fait son drame avec presque rien, et c'est tout.
Mais pour le faire, ce drame, pour grossir cet atome en le décomposant, il se sert d'une analyse inouïe et qu'il pousse à la fatigue suprême, à l'aide d'on ne sait quel prodigieux microscope, sur la pulpe même du cerveau. Positivement, le lecteur assiste à l'opération du chirurgien; positivement il entend crier l'acier de l'instrument et sent les douleurs. Edgar Poe applique ce quelque chose, qu'on peut nommer l'mpatience dans la curiosité, le procédé du travail en matière d'horlogerie. 11 établit le tour du cadran de l'analyse sur le pivot de son mouvement interne. Il a une patience qui attaque les nerfs, une patience furieuse qui se met des freins à elle-même, et qui a dû sacrifier souvent tout un mois en simples préparatifs pour faire bouillir son public une heure. Machiavélique côté de son génie, qui touche ici à la rouerie profonde du jongleur, et où le poète, le poète, ce Spontané divin, expire dans les exhibitions affreuses du charlatan et du travailleur américain I
Car il est Américain, quoi qu'il fasse, cet homme qui détestait TAmérique, et que l'Amérique, mère de ses vices et de sa misère, a poussé au suicide contre elle. Fatalité de Toriglne et de la race ! On n'efface jamais à son front sa nationalité ou sa naissance. Edgar Poe, le Bohême de génie, n'est après tout ni plus ni moins qu'un Américain, l'énergique produit et l'antithèse du monde américain des États-Unis 1 II y aurait quelque chose de plus à faire que ses Contes, ce serait sa propre analyse, mais pour cela, il faudrait son genre de talent... Quand on résume cette curieuse et excentrique individualité littéraire, ce fantastique, en ronde bosse, de la réalité cruelle, près duquel Hoffmann n'est que la silhouette vague de la fumée d'une pipe sur un mur de tabagie, il est évident qu'Edgar Poe a le spleen dans des proportions d,ésespérées, et qu'il en décrit férocement les phases, la montre à la main, dans des romans qui sont son histoire.
Ce spleenétique colossal, en comparaison de qui lord Byron , ce beau lymphatique, ne nous apparaît plus que comme une vaporeuse pelite maîtresse ; ce spleenétique colossal, malgré rinfillration morbide de son regard d'aliéné» a les lucidités flegmatiques et transperçantes du condamné qui se sait sur son échafaud. 11 n'a pas que le spleen de la vie, il a aussi ce-
lui de la mort ! Spirituellement parlant, la question de l'autre monde a toujours étrangement pesé sur cet homme de l'autre monde, comme nous disons géographiquement. Elle revient de toutes parts dans ses livres. Revanche de la pensée, cette force spirituelle contre Timmoralité fangeuse de la vie, ce fut sa grande anxiété, à cet Hamlet américain ! Ce fut la seule chose vraie jde ces livres, construits comme des mensonges immenses ; la seule émotion dont il n'aurait pas trafiqué 1 Tout le reste est voulu, arrangé, menti dans ses œuvres, qui ne sont probablement que les pamphlets de son esprit, des pamphlets atroces, des vengeances contre la vie. Il empoisonnait ses empoisonneurs.
Historiquement, il finit par s'empoisonner luimême. Le suicide, un suicide préparé depuis longtemps, dit très-bien M. Baudelaire, un suicide, la mort bohème, finit la vie bohème d'Edgar Poe. « Un matin, dans les ténèbres du petit jour, raconte amèrement M. Baudelaire, un cadavre fut trouvé sur la voie, est-ce ahisi qu'il faut dire ? non, un corps vivant encore, mais que la mort avait marqué de sa royale estampille. Sur ce corps, dont on ignorait le nom, on ne trouva ni papier ni argent, et on le porta dans un hôpital. C'est là que Poe mourut, le 7 octobre 1849, à l'âge de trente-sept ans, vaincu par le e/elirium tremens, ce terrible visiteur qui avait déjà hanté sou cerveau une ou deux fois... » Hélas I une ou deux fois, ce n'est pas assez dire. Poe ne mourut pas seulement du delirium tremens, il en avait vécu I Sa vie tout entière, à ce robuste et malade génie, fut, jusqu'à sa dernière heure, un délire et un tremblementi
Cruelle et lamentable histoire ! Le traducteur qui Ta racontée dans la passion ou la pitié qu'il a pour son poète, a fait de Thistoire et de cette mort d'Edgar Poe une accusation terrible, une imprécation contre rAtnérique toute entière ! C'est la vieille thèse, la thèse individuelle, et il faut bien le dire, puisque c'est la môme chose, la thèse bohème contre les sociétés. Nous eussions de M. Baudelaire, d'une tête qui a parfois la froide lucidité de Poe, attendu une thèse plus virile.
Il pouvait être le frère de charité, l'ensevelisseur des restes d'un homme de génie, sans les jeter à la tête de tout un pays qui, en définitive, ne l'a point volontairement assassiné. Edgar Poe s'est chargé seul de cette besogne : il s'est assassiné lui-même... Moralement, l'Amérique et Edgar Poe se valent; ils n'ont point de reproche à se faire; ils ont tous les deux le môme mal , monstrueux et mortel dans l'un comme dans l'autre, le mal de l'individualité. Edgar Poe répond donc seul à l'histoire de sa destinée, et le poids qu'il porte devant elle ne peut être allégé par rien. Dieu lui avait donné des facultés singulièrement belles, puissantes et rares ; il n'en tira point le parti qu'il en eût pu tirer. Nous l'avons dit, il se fourvoya avec l'effort qui ferait monter un homme aux astres.
A nos yeux, à nous qui ne croyons pas que l'Art soit le but principal de la vie et que l'esthétique doive un jour gouverner le monde, ce n'est pas là une si
grande perle qu'un homme de génie; mais nul n*est dispensé d'être une créature morale et bienfaisante, un homme du devoir social; c'est là une perte qu'on ne rachète point ! Or, Edgar Poe ne le fut pas. Pour lui donner force à l'être pourtant. Dieu, après le génie qui est aussi une lumière pour le cœur, lui avait donné des affections domestiques. Le Robinson de la poésie, dans son île d'Amérique, eut mieux que Vendrediy pour supporter et partager la vie. Il épousa une femme qui luiapportaen dot une mère (i). Eh bien, cette dernière affection d'une mère, qui ne lui manqua jamais et qui lui survécut, ne l'arrêta point dans laconsommation de ce long suicide par l'alcool qu'il accomplit sur sa personne. Voilà ce qui le rend plus coupable qu'un autre de cette Bohême sinistre et funèbre, dont, par la supériorité de ses facultés et de ses fautes, il est acluellement le roi I
(1) M"® Clemm, la belle-mère de Poe.
Pendant que Dickens, le populaire et vulgaire Dickens , semble avoir, comme la société elle-môme, transformé les anciennes conditions du roman dans ce glorieux pays du Roman, TAngleterre, voici tout à .coup un nouveau romancier qui s*élève et qui, méprisant ce qu'on dit des genres épuisés, ne craint pas de revenir à ce vieux roman de high life que ceux qui l'ont écrit le mieux, comme M. Bulwer, par exemple, ont depuis longtemps abandonné. En effet, im-
(1) Guy Livingstone, ou A outrance.
possible de s'y méprendre : malgré les qualités les plus fortes mises à la place des plus fines, Guy Livingstone ou A Outrance est un roman de kigh life , ni plus ni moins que Pelham.
C'est dans la high life pure, incompatible, sans aucun mélange, aux habitudes de laquelle il appartient par sa naissance et ses relations, que M. Georges-Alfred Lawrence a fait mouvoir les personnages de son livre et concentré ses observations. M. Bernard Derosne, le traducteur de M. Lawrence, nous a donné sur son auteur une note que je trouve un peu sèche... Selon cette note, qui n*est pas assez une notice, M. Georges- Alfred Lawrence serait un brillant officier, très-aristocratique d'origine et de fortune , aimant la chasse, les armes, les chevaux, qu'il monte lui-même sur le turf, et « ayant gagné un grand nombre de steeple - chases. » C'est entre deux de ces courses, probablement, qu'il aura écrit ce premier roman de Guy Livingstone, publié d'abord à la mode anglaise, sans nom d'auteur, et dans lequel il a montré une vaillance de talent qui ressemble fort à la vocation la plus déterminée.
M. Bernard Derosne a fait aussi précéder la traduction du roman dandy de M. Lawrence d'une appréciation du dandysme par M. Emile Montégut, assez vigoureuse pour compromettre cet écrivain à la Bévue des Deux-Mondes, ce journal du pédantisrae bourgeois, où, comme l'on sait, les dandys sont peu en honneur... Dandy lui-môme pour le compte de son auteur, M. Bernard Derosne nous assure que Guy Livingstone a été écrit en « vingt-sept jours » et sans « autre but que l'envie de se distraire. » Mot bien
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nonchalant pour une chose si intense ! Je ne suis pas de ceux qui pensent que le temps ne fait rien à Taffaire. Vinçt-sept jours I Cette distraction est une autre course I Seulement, nous souhaitons à M. Lawrence que de telles distractions soient désormais sa vie, et que tout ce qui fut jusque-là sa vie ne soit plus que ses distractions I
Il y a, en effet, ici, révélation d'un talent que l'orgueil sardanapalesque du dandysme ne doit pas laisser sans la culture qui lui convient et sans les développements qui peuvent le conduire jusqu'à la magnifique puissance du chef-d'œuvre. Après avoir lu ce mâle début de M. Lawrence dans l'observation du cœur humain et de la vie des classes élevées en Angleterre, je suis convaincu que je tiens là, — non pas entièrement venu, mais très-apparent déjà, — un maître dans l'ordre du roman, et, s'il n'a pas la conscience de cela, il faut que la Critique la lui donne. Il faut que la Critique , en lui signalant ses facultés, lui apprenne quels sont ses devoirs. 11 a mieux à faire à présent qu'à sauter des barrières ou à se regarder dans ses uniformes, comme Georges Brummel, quand il était dans les hussards.
Une fois qu'il fut bien sûr de son génie, lord Byron ne tira plus que douze coups de pistolet par jour et sut, à un pas près, le nombre de temps de galop qu'il exigeait de son cheval le long de la mer de Venise. Et cependant l'admiration que nous avons pour le grand poète saigne dans nos cœurs quand nous voyons, en ses Mémoires^ cette glace d'une magique beauté, mais qui nous l'a tant rapetissé en le réfléchissant, qu'il eût pu, s'il avait voulu, arracher encore aux
riens de son existence de dandy assez d'heures pour achever le Don Juan ou pour nous écrire quelque autre poème, comme Lara ou le Giaour.
Et j'écris, non sans dessein, ce nom de Byron, que j'aime d'ailleurs tant à écrire, car je ne crois pas qu'aucun nom puisse jamais exercer plus d'empire que celui-là sur l'esprit de l'auteur de Guy Livingstone. Inspiration ou imitation, mais imitation qui par sa spontanéité vaut nature, l'auteur de Guy Livingstone est un byronien incontestable, et c'est peut-être le plus byronien des écrivains que , depuis la mort de Byron, ait produits l'Angleterre. Il a réellement, si on veut bien y prendre garde, du grand poète de Child'Harold et du Don Juan dans les facultés. Comme Byron, c'est un fils de la Bible, — de cette Bible qui est le fond de tous les grands génies anglais sans exception, tandis qu'elle n'a été chez nous que le fond du génie de deux hommes. Il est vrai que c'étaient Racine et Bossuet.
Comme Byron, M. Georges Lawrence a le rire gastralgique et saccadé dans lequel tombent les larmes et qui les dévore, et cette passion infinie qui fait trembler le feu de l'esprit dans des plaisanteries désespérées et qui ressemble à une pâmoison de la flamme ! S'il n'est pas poëts, comme lord Byron, par l'instrument, le rhythme, la langue ailée, le charme inouï et
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mystérieux des mots cadencés qui rendent fous de sensations vives les esprits vraiment organisés pour les vers, il l'est par l'image , le sentiment, le frémissement intérieur qu*jl éprouve et qu'il cause, et ces dons immenses doivent un jour en lui s'approfondir et se modifier; mais pour le moment ils n'y sont point purs et sans écume. De grands défauts s'y mêlent et les ternissent, des défauts que n'avait pas Byron et qui étonnent d'autant plus dans M. Lawrence , qu'ils l'abaissent également dans son talent et dans son dandysme, lui qui est de la môme race que ses types et que ses héros !
Croirait-on, en effet, si le roman de Guy Living^ stone ne l'attestait à toutes ses pages, que le vigoureux byronien dont nous venons d'indiquer les parentés intellectuelles avec l'immortel auteur du Don Juan et du Child-Harold n'a pas eu assez de sa propre personnalité ou même d'indépendance pour s'affranchir du joug qui pèse sur tant d'esprits anglais, je veux parler de cet horrible pédantisme des Universités anglaises, auprès duquel le pédantisme de la nôtre est presque d'une élégance légère, et qui nous gâte jusqu'au génie d'hommes aussi éloquents que le furent Burke et le grand Chatham !
Les Vadius anglais sont des Vadius sterling. M. Georges-Alfred Lawrence a été certainement un des sckoiars les plus distingués de l'Université d'Oxford, — et j'en suis bien aise pour sa famille qu'un tel succès a dû ravir, — mais il est resté incommutablement scholar depuis qu'il est sorti d'Oxford, et j'en suis fâché pour son talent que j'aime et dans lequel personne ne met plus d'espérances que moi. Tout ar-
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liste quMl 8oit, tout expert des choses de la vie qui font main-basse sur nos affectations et élèvent un homme à la simplicité, tout grandement ou profondément passionné qu'il puisse être, Tauteur de Guy Livingstone porte au milieu de son talent et de son dandysme, que je ne veux point séparer, la tache d'un pédantisme qui, dans le pays du cant, sous toutes les formes, est un véritable cant intellectuel. Or, toute hypocrisie est toujours gauche, c'est sa punition. Tout masque est lourd.
Le latin, le grec, les comparaisons classiques et toutes ces choses bonnes, quand elles font chair et sang avec notre pensée, ne disparaissent pas dans M. Lawrence en cette assimilation toute-puissante d'où jaillit le talent dans toute sa vierge originalité, et c'est ainsi que, fait pour être original quand il sera plus mûr, il manque par la faute d'une culture dont il semble avoir la prétention, cette qualité suprême ; et qu'il traîne presque un ridicule derrière son idéalité.
Car il est idéal I Et voilà pourquoi, ne fût-il que cela, il faudrait l'aimer et l'applaudir I L'auteur de Guy Livingstone est idéal de sentiment et d'expression, de société et de caractère, dans un temps où nous nous mourons du mal de cœur de la réalité, qu'on nous donne pour l'art ou la vie ; il est idéal, parce qu'il est un byronien d'abord et ensuite un dandy, préoccupé, comme tout dandy, de la beauté des attitudes de son orgueil; il l'est encore parce que tous les caractères de son roman sont pris dans un milieu humain et social exceptionnel, parce que la high life est la vie des classes supérieures qui valent
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mieux que les autres, de cela seul (comme le mot le dit) qu'elles sont au-dessus.
M. Emile Montégut l'a très-bien montré dans Texcellent fragment dont M. Bernard-Derosne a fait la préface de sa traduction. Quelle différence entre Guy Livingstone et les autres romans contemporains, et surtout ceux-là (il faut le dire) qui se publient dans notre pays I Ici, dans ce livre , où tout palpite haut, que nous sommes loin des tapis francs, de la Bohême, des cabotines, des drôlesses aux camélias et des demi-mondes! Au moins, si les caractères créés par Tauteur de Guy Livingstone sont coupables, leurs fautes ou leurs crimes ont de la grandeur. S'ils n'ont pas celte moralité qui est le dernier degré de l'art et de la difficulté pour un romancier ou un poète, car l'homme qui se cherche dans tout ne s'intéresse guère à ce qui est irréprochable, au moins leur idéalité est-elle à moitié chemin de cette moralité, presque impossible à introduire dans un roman où dans un poème sans le plus rare et le plus incroyable génie, car Richardson lui -môme, qui a créé Lovelace, a raté Grandisson I
De plan et de combinaison, le roman de M. Lawrence a la simplicité d'une biographie. Guy Livingstone est un Anglais de ce temps, que le romancier prend à l'Université et suit jusqu'à sa mort, laquelle arrive de bonne heure et en pleine jeunesse.
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L'existence si courte de Guy Livingstone se compose des événements les plus ordinaires. Il n'y a certainement pas un gentilhomme dans tous les comtés de l'Angleterre dont la vie, dans son ensemble, ne pût ressembler à la sienne. La vie de Livingstone est la vie de tout le monde, à sa hauteur sociale. Nulle aventure n'y prend aux cheveux le lecteur et ne l'enlève. L'avenlure, l'extraordinaire, c'est lui-môme... Les faits extérieurs, pour un homme comme M. Lawrence, qui n'écrit que pour ses pairs, les faits extérieurs de toute destinée sont assez peu de chose, et il ne doit y avoir que des idées et des sentiments.
M. Lawrence, le byronieu, ne l'est pas seulement que par l'expression et le sentiment, il Test jusque dans la conception de ses personnages. Guy Livingstone est un de ces héros de lord Byron, aussi faciles à reconnaître maintenant que les héros d'Homère, mais de ceux-là, — car il y a deux familles de héros en lord Byron, — chez lesquels l'action domine la pensée. Guy Livingstone est le frère du Giaour, de Lara, de Conrad le Corsaire, moins coupable sans doute que ces sombres tigures de la Force blessée au cœur et qui continuent de vivre avec la fierté de la Force jusqu'au moment oîi, d'un dernier coup, Dieu les achève... C'est un héros de lord Byron, resté au logis {at home), dans son ordre social, qui a été très-bon pour luietqui lui a donné à peu près tout ce que l'ordre social peut donner : la naissance, la fortune, l'éducation, les relations, tout ce qui s'ajoute à la force individuelle dans un pays où Tordre social est si bien fait, qu'un homme s'y dira, avec la certitude qu'on n'a jamais ailleurs dans les pôles-môles que l'on prend
pour les sociétés : Je nais ici, et c'est là que je puis mourir.
Comme les héros de lord Byron, Guy Livingstone est un de ces Puissants taillés pour l'histoire et qui, les jours où l'histoire se tait, — car il y a de ces jours-là dans la vie des peuples, — débordent de leur colosse inutile le cadre de la vie privée. Tel est cet officier qui n'a pas trouvé l'occasion de faire la guerre et qui dépense dans la fureur des steeple-chases une force de corps samsonienne et une force de courage égale à la force prodigieuse de son corps. Ce Richard cœur de lion et articulation de lion, qui n'a pas, lui, les immensités d'une Croisade, comme les lions ont pour leurs bonds terribles les immensités du désert; ce Plantagenet civilisé, idéal de cette société mélangée de Saxon et de Normand, qu'on appelle la société anglaise, mais bien plus Anglais de race et de physique que les héros de lord Byron, dont le défaut peutêtre est de n'avoir pas assez de physionomie historique, Guy Livingstone a cependant, comme les héros de Byron, ce charme de la goutte de lumière dans l'ombre et d'une seule vertu parmi plusieurs vices qui a toujours ensorcelé l'âme des hommes et qui l'a transportée d'enthousiasme, bien plus, hélas! que l'étendue de la lumière complète et que la pureté de toutes les vertus I
Guy Livingstone , le dandy orgueilleux, l'âme invulnérable, le buveur qui eût vidé , sans seulement sourciller, la coupe d'Hercule, n'a été dressé sur sa base d'acier par son inventeur que pour mourir de désespoir sous le simple refus de pardon d'une femme aimée et offensée I Et cette force, qui fait trembler,
362 LES AOHANGIERS.
mourant comme meurent ici-bas la fidélité et la tendresse, quand on les a une fois blessées, a suffi pour l'intérêt du livre de M. Lawrence, et pour lui amener, captivées, toutes les imaginations.
Voilà pourtant la simple donnée de ce roman de Guy Lwingstone, mais que son auteur a poussée à outrance, comme le dit le second titre de son livre et très-justement , car Toutrance y est sous toutes les formes, aussi bien dans la force violente ou stoïque que dans la délicatesse, puisque les sentiments délicats y font mourir I aussi bien dans les peintures que sait oser une imagination si sauvagement amoureuse de Ténergie que dans la conception des autres personnages de ce roman , de si grande proportion humaine, et qui mêlent leur destinée à celle de Guy Livingstone. L'auteur ne s'est point épuisé dans le rendu prodigieux de la force physique et morale, de la force complète de son héros. A côté de Livingstone , le Titan des Titans, il y a des géants de sa race, qui ont comme lui des douleurs grandioses , des indolences superbes , des mépris pour ce qui les dévore, et qui mettent en action , et quelle action I à tout propos, les vers sublimes du poète : « Un soupir pour ceux qui m'aiment, un sourire pour ceux qui me haïssent, et, quel que soit le ciel au-dessus de ma tète, un cœur prêt pour tous les destins I »
M. Lawrence a cela de particulier dans le talent, qu'il ne procède pas par contrastes , cette chose facile, et qu'il se sent assez robuste pour mépriser les ressources de l'antithèse. Dans cette société de dandys qui ont six pieds de haut et qu'il nous peint, M. Georges Lawrence nuance la force, mais une seule
fois, exceptionnellement, il a opposé à toutes les riches nuances de la force , à toutes ces exaspérations ou extinctions de Técarlate sur de l'écarlate, une faiblesse et le contraste d'une pâleur, et c'est quand il a fait raconter toute cette vie de Guy Livingstone à un pauvre camarade de collège, chétif et souffrant, qui la regarde et l'admire du fond de la sienne et de sa faiblesse. Heureuse mise en scène du roman I qui en augmente l'idéal par la situation de celui qui le raconte : car l'idéal, c'est le plus souvent l'impossible. Mais, excepté le rhapsode tremblant et débile de cette épopée de la force , il n'y a personne qui tranche en faiblesse sur cette force à outrance , et les femmes elles-mêmes s'y raccordent aux autres personnages de l'histoire avec la plus étrange vigueur.
Il y a deux femmes, en effet, dans Guy LivingstonCy les deux femmes éternelles qui sont partout, dans toutes les œuvres humaines , quelque nom qu^elles portent ; les deux types primitifs , dont les autres femmes ne sont jamais, plus ou moins, que les divers mélanges ou les dégradations... Il y a la Provocante terrible, le démon charmant, l'Astarté, et en vis-à-vis, pour le combat qui doit la tuer, la Pudeur fière , l'Amour profond , celle qui presque toujours , dans sa lutte contre Vautre, doit mourir... L'auteur de Guy Livingstone n'a pas inventé, en fait de femmes, quelque combinaison nouvelle de caractère; mais son invention , c'est son intensité. Les deux femmes qui créent, par l'antagonisme de leurs sentiments, le drame de son livre , il en a monté les qualités et lés défauts jusqu'à cette note suraigue qu'il appelle Voutrance, cette outrance que vous retrouvez jusque dans
le dénoûment si peu attendu d'un pareil livre, où un colosse de l'énergie et de l'orgueil de Guy Livingstone finit par se transformer jusqu'à subir patiemment et sublimement le plus cruel outrage sous l'empire des sentiments les plus nobles et les plus doux de la nature humaine : le respect de la parole donnée, le repentir et la fidélité dans l'amour.
Tel est pourtant le dénoûment fort peu prévu, mais non inconséquent, du livre de M. Georges-Alfred Lawrence, de ce livre si profondément anglais jusqu'à sa concision , mais dont la conclusion est bien mieux qu'anglaise, puisqu'elle est chrétienne. J'ai dit plus haut que l'auteur de Guy Livingstone était, comme tous les grands écrivains de son pays, un fils de la Bible, qui est la magna parens de tout ce qui est supérieur en Angleterre. La Bible, — cette éducation de l'Angleterre, ce livre grand et terrible où le Dieu ja« loux frappe Satan, l'autre jaloux, — la Bible a empreint pour jamais l'imagination anglaise de sa grandeur et de sa terribilité, et c'est elle que je vois rayonner de son feu sombre et âpre aussi bien dans Richardson, qui a fait Lovelace, que dans Milton qui a fait Satan , aussi bien dans ce nouvel écrivain d'aujourd'hui qui vient d'ajouter dans Livingstone une grande figure à ces grandes figures aimées et hantées par l'imagination de son pays , que dans ce Byron dont il est l'enfant intellectuel.
On a appelé avec beaucoup de raison l'école de
Byron satanîque, mais tous les grands poètes sont salaniques en Angleterre, et M. Lawrence, qui a certainement beaucoup du poôte dans le talent, mais qui est plus spécialement un moraliste , a été satanique aussi dans son Guy Livingstone. Seulement, à la conclusion, chose étonnante I le byronien s'est brisé tout à coup, et le biblique , le juif à la tête dure qu'il y a toujours plus ou moins au fond de tout Anglais, a disparu entièrement pour faire place au chrétien qui se trouve si peu dans l'imagination anglaise , car, après tout, le génie du chrétien, c'est l'humilité ! Guy Livingstone, ce Samson, victime de sa force comme l'autre Samson, Guy Livingstone, ce dandy héroïque, qui efface d'un trait tous les dandys connus dans Thistoire des mœurs de l'Angleterre, finit par la douceur de l'humilité sous la plus mortelle injure, parce qu'il a promis à la femme qu'il a aimée et perdue d'être doux, et qu'il veut la revoir dans le ciel I
L'homme qu'il a offensé (le frère de sa bien-aimée) le soufflette avec son gant, et, quoiqu'il soit à l'heure de mourir, le Samson anglais n'a pas la tête tondue par Dalila, ni les yeux crevés par les Philistins. Son cheval lui a cassé les reins, il est vrai, mais il a encore des bras terribles , des bras auprès desquels les bras de Rob-Roy ne sont que des fuseaux, et cependant le lion outragé ne rugit même pas et ne fait entendre qu'une parole, non de pardon, mais qui demande pardon ! Il peut briser l'offenseur, et il l'épargne , lui qui n'a jamais rien épargné. Eh bien I voilà un sublime nouveau introduit dans la littérature anglaise , et l'honneur de M. Georges-Alfred Lawrence sera de l'y avoir mis. Dandie ou puritaine, la littéra-
ture anglaise n'est jamais que la littérature de Torgueil. Le Salan de Milton ne se repent point , ni Lovelace non plus, ni les héros de Byron, ni personne ; mais Livingstone, lui, a la beauté morale suprême, la beauté de l'humilité et du repentir. Rien de plus saisissant que cela, après une pareille histoire.
Mais qu'on ne s'y trompe pas I nous signalons bien moins Veffet esthétique d'un tel dénoûment que la promesse qu'il nous fait implicitement pour l'avenir, — que la révélation ici entreperçue , non pas d'un grand romancier de plus dans le pays des Richardson, des Walter Scott et des Fielding , mais d'un grand romancier chrétien dans un pays littérairement hébraïque , et dont les Indiens cités par M. Michelet disent avec leur sagacité ignorante et sauvage : « Les Anglais sont les juifs de Londres qui ont fait cruciiier Jésus-Christ, lequel était Français. »
En voyant ce titre singulier et piquant sur la couverture de ces deux volumes qu'on vient de publier, les braves gens naïfs^ qui se prennent au titre des livres, et qui ne sont pas, d'ailleurs, très au courant de la littérature de Russie, ne se douteront guère, à distance, de ce qu'exprime un titre pareil. Qui sait? Ils rêveront peut-être, — s'ils rêvent, — de quelque fantastique Russe nouvellement découvert, un fantastique froid ! Ils croiront que ce Nicolas Gogol, au nom
(1) Les Ames mortes.
si harmonieusement sauvage, est quelque Edgar PoS... ukrainien ou zaporogue, et ce sera une erreur dont ils s'apercevront bien vite, pour peu qu'ils ouvrent ces deux volumes, dont la prétention, au contraire, est d'être cruellement réels.
Jamais, en effet, auteur quelconque — poëte ou romancier — ne fut plus l'homme et môme le serf de la réalité que ce Gogol, qui est, dit-on, le créateur et le fondateur d'une école de réalisme russe près de laquelle la nôtre — d'une assez belle abjection pourtant — n'est qu'une petite école... primaire I ]1 paraîtrait que c'est une loi : les réalistes, comme les ours, viendraient mieux et seraient plus forts vers les pôles... Cette locution d*Ames mortes, qu'on pense tout d'abord être une manière de dire poétique et funèbre, toute pleine d'attirants mystères, n'est qu'un terme usuel en Russie, un terme vulgaire et légal... Vous saurez tout à l'heure ce que c'est...
M. Gharrière, qui nous a traduit le roman de Gogol, M. Ernest Gharrière, qui nous avait déjà traduit, et ^ très-souplement, les Mémoires d'un seigneur russe, par Tourguenef, nous assure que cet impitoyable réaliste de Gogol, qui n'a que le nom de barbare, a débuté par le plus pur idéal dans sa vie littéraire. Nous voulons bien l'en croire. Le jour le plus lividement glauque peut commencer par une aurore. Seulement, si l'auteur des Ames mortes, qui est l'idéal mort, l'a eu, ce sentiment de l'idéal, il l'a éteint en lui, comme on souffle un flambeau, et je défle bien, quand on lit son livre, qu'on puisse dire qu'il l'eut autrefois.
Mais, pour cette raison précisément, ce livre a eu tout de suite sa renommée. S'il avait éclaté d'idéal,
s'il avait porté cette marque brillante et délicate du génie, il attendrait probablement encore, obscur et dédaigné, sa pauvre beure de gloire (Milton, bêlas ! ne Teut jamais !), tandis que la réalité, faut-il dire pure pour dire toute seule, la réalité sans rien qui la relève, a crordinaire cette vile fortune que les bomtnes, ces fais en masse comme en détail, s'y reconnaissent, soit pour y applaudir, soit pour la maudire : mais, malédictions ou applaudissements, c'est toujours à peu près le même bruit !... Gogol est présentement un des bommes les plus célèbres de la Russie. Il en a été le scandale. Les uns trouvent qu'il a bideusement calomnié le pays qu'il a voulu peindre; les autres, qu'il l'a peint bideux, c'est vrai, mais ressemblant. Et ce n'est pas même bideux qu'il faut dire ! Le bideux a du relief, et la Russie de Nicolas Gogol n'en a pas. C'est le sublime de l'ennuyeuse platitude et dans des proportions tellement énormes et tellement continues, qu'on ne sait vraiment plus, au bout de quelque temps de lecture, lequel est le plus insupportable de la Russie ainsi peinte, ou du genre de talent de celui qui l'a peinte ainsi.
Et Ta-t-il peinte ainsi parce qu'il l'a vue ainsi, — car les peintres ont parfois des organes dont ils sont les victimes, — ou parce qu'elle est véritablement ainsi, cette Russie, au fond si peu connue, cette steppe en toutes choses, cette platitude indigente, immense, infinie, décourageante, et qui est partout dans les mœurs russes, dans les esprits, dans les caractères? Voilà la question très-embarrassante, mais -fatale, qui s'élève du livre de Gogol dans l'esprit de tout critique qui a pour devoir d'en parler.
Si le livre où le Réalisme le plus dénué d'invention; et qui s'en vante, peint toujours la réalité la plus terne, la plus sotte ou la plus abjecte, si ce livre inouï a le malheur d'être vrai, c'est la plus terrible, et pour un homme de cœur la plus douloureuse accusation qui puisse être jamais lancée contre ce colosse sans àme qu'on appelle, avec une ironie dont on ne se doute pas, « la sainte Russie » dans les ukases impériaux ! Mais si ce livre n'était pas vrai, — pas vrai môme dans le sentiment d'observateur de celui qui en a tracé les pages, — que mériterait, dans la mémoire de ses compatriotes, l'homme qui a osé l'écrire, pour avoir tenté, satirique impie, de déshonorer si abominablement son pays?...
Les Ames mortes^ en effet, sont le déshonneur universel de la Russie, et jusque de sa nature extérieure, que le réaliste Gogol insulte par les descriptions qu'il en fait et les indignes objets auxquels il la compare. Ces Ames mortes, qui veulent être un roman de mœurs gigantesque, devaient nous montrer la Russie sous tous ses aspects. Malheureusement l'auteur, qui, comme tous les littérateurs de son pays, imite perpétuellement quelqu'un ou quelque chose, et qui, comme Michel Cervantes, avait appelé poème son roman, est mort au dix-neuvième chant de ce poème qui n'est pas
un poème, et qu'il avait, comme Virgile (toujours comme quelqu'un), jeté au feu, sans qu'il ait brûlé plus que V Enéide,
De môme aussi (toujours de même I) que le Don Juan de Byron devait parcourir le globe tout entier dans le plan du poète, de même le héros de Gogol devait parcourir Tempire russe; mais ce n'était pas la main aveugle des circonstances qui le poussait à travers l'empire, c'était une pensée de spéculation. Le héros de Gogol est... il faut bien le dire! un escroc. Douanier d'abord, il a fait la contrebande et il a été chassé de son poste; et de douanier contrebandier, il est devenu acheteur d'âmes mortes. C'est ici que le titre du livre va s'éclairer d'un commentaire (1).
En Russie, on appelle âmes les esclaves, et tout propriétaire est obligé de payer au fisc une redevance pour chaque âme qu'il a sur ses terres. Or, comme l'administration, selon Gogol, est des plus vicieuses en Russie et que les révisions des listes du fisc se font à des intervalles éloignés, il se trouve souvent que les propriétaires auxquels il meurt des âmes sur leurs terres sont obligés de continuer à payer la redevance en question comme si ces âmes étaient vivantes. Ëh bien ! ce sont ces âmes, mortes en réalité, mais vivantes sur les registres du fisc, que Tchitchikoff ( l'impudent héros de Gogol) achète à qui veut les lui vendre, dans un but facile à comprendre. Le drôle sera propriétaire. Il possédera des âmes qui, aux yeux du fisc, existent tout le temps que la révision des listes n'est pas faite ;
(4) Depuis l'émancipation^ le Roman de Gogol n'est plus qu'une page d'histoire.
372 LES BOMANGIERS.
et muni de ses litres de vente, il empruntera sur ces âmes fictives au Lombard ( le Mont-de-Piété, en Russie ) des sommes parfaitement réelles. Tel est l'honnête commerce de l'honnête Tchitchikolf ; tel est l'odieux fripon auquel le triste génie de Gogol a cru donner une friponnerie amusante I Tel est le Jérôme Paturot russe à la recherche d'uneposition sociale^ et que l'auteur des Ames mortes^ qui nous donne sa carte, appelle le Conseiller de collège^ Paul Ivanmitch Tchitchikoff^ propriétaire terrier^ voyageur pour ses affaires personnelles!
Ainsi, voyages et aventures, c'est l'épopée d'unpareil Scapin, décrit par Gogol comme un type de Russe immortel, —qui ne peut pas mourir^ — et qu'on retrouvera toujours^ c'est cette épopée qui compose le livre des Ames mortes. Certes , on peut concevoir que, dans un but de moralité supérieure, un génie misanthropique ou indigné prenne un coquin pour héros de son livre et en dévoile l'idéal affreux, comme Vautrin, ou la réalité immensément comique, .comme Panurge, mais pour cela il faut savoir individualiser. Pour nous, le Tchitchikoff des Ames mortes n'est qu'un prétexte, un vieux moyen pour faire tourner sous notre regard le panorama social, religieux, politique, administratif^ de la Russie tout entière. Il est évident que l'auteur n'a pas eu la pensée de créer une individualité, en le créant.
On n'est pas une individualité parce qu'on est un voleur qui se lave les mains avec du savon de France, parce qu'on ne porte que des habits roux à reflets d'or et qu'on se mouche en faisant grand bruit. Tout cela n^est pas d'une originalité si comique 1 Serait-ce> par hasard, profond enRussie? Peut-être! mais chez nous,
Français, les légers de TEurope, nous appelons cela superficiel ! M. Charrière, qui a pour Gogol les bontés d'un homme d'esprit pour la personne qu'il a pris la peine de traduire, n'hésite pas à mettre les Ames mortes à côté de GU Blas, et, si cela lui fait bien plaisir, nous ne dérangerons rien à cet arrangement de traducteur, car la réputation de Gil Blas, — ce livre écrit au café entre deux parties de dominos, — a dit le plus fin et le plus indulgent des connaisseurs, — n'est pas une de ces gloires solides qui aient tenu contre le temps. Elle est passée... passée comme les rubans hortensia qui servaient de serre-têtes à nos grandspères ! Seulement, si nous cédons Gil Bios, nous ne pouvons pas permettre qu'on compare en quoi que ce puisse être le satirique russe, qui se torture pour être méchant, à notre impartial et tout-puissant Balzac.
Les personnages du roman de Gogol, tous ineptes, ne sont plus que superficiels, quand ils cessent d'être profonds d'ineptie. Le lendrc MânilofT, à qui « on voudrait voir une passion, une manie, un vice, afin de lui savoir quelque chose ^ » M"* Koroboutchine, Nozdref le hâbleur, Pluchkine l'avare, — ces tics plutôt que ces passions, — ne peuvent pas être mis à côté de la magnifique variété d'individualités qui foisonne dans la Comédie humaine y et qui sont taillées si profond que les gens qui ne voient pas à une certaine profondeur ne les croient plus vrais, les pauvres myopes 1 M. Charrière a prétendu que le Pluchkine de Gogol faisait plus d'effet sur l'imagination que les avares de Balzac, cette légion digne de Rembrandt et de Shakespeare, Gigonnet, Grandet et le terrible Gobseck lui-même; et la raison qu'il en a donnée est une petite raison de
qu'on n'imite pas. De l'invention imitée, en effet, ne serait plus de Tinvention, tandis que du style imité, c'est encore du style.
Du reste, cette tête indigente avoue très-bien sa pauvreté. «Je n'ai jamais écrit d'imagination, dii^il;» — et plus loin : «J'avais besoin pour travailler d'taôniment plus de notions qu'un autre. » Et voilii qu'après avoir confessé son indigence intellectuellQ, il 9e fait mendiant hardiment en sa Correspondance ^t quête, pour finir son livre, aux renseignements et aux détails. Manière de travailler qui, seule, le classerait à un rang presque subalterne, car l'Inspiration n'a pas pour procédé de tendre la main, quand cette main est celle du talent, ou le chapeau, qui est plus grand que la main, quand cette main est celle du génie!
Ce n'est donc pas, malgré les ressources d'explication et d'interprétation de M. Charrière, un homme du premier ni du second ordre, que Nicolas Gogol, l'auteur des Ames mortes. C'est un écrivain d'imitation plus ou moins souple, plus ou moins délié, plus ou moins habile, imprégné plus ou moins des influences européennes, mais manquant, pour toutes ces raisons, du caractère de tout ce qui est supérieur en littérature : — la sincérité ! Il n'a pas la sincérité du talent, mais tout se tiendrait-il?... A-t-il au moins l'autre^ encore plus utile et plus nécessaire, cette sincérité
morale qui nous empêcherait de douter de la vérité et de la moralité de son livre contre son pays?...
Il Ta dît un jour à Pouchkine : « Nous connaissons tous fort peu la Russie, »
Mais alors, si vous ne la connaissez pas, peintre de mœurs, pourquoi en parlez-vous?... Ou c'est un tâtonnement audacieux et superficiel que votre affreux livre des Ames morteSy dans lequel vous la vilipendez dans tout ce qui la constitue comme nation et comme société, ou c'est un conte à dormir debout ! Cependant c'est avec ce conte-là ou ce tâtonnement que Gogol lut accusé de vouloir allumer une guerre servile.
Mais ce Spartacus littéraire était-il autre chose, au fond, qu'un poète russe qui avait lu Byron et qui s'était inoculé l'ironie byronienne, à larges palettes, alors que le poète anglais joue, dans Don Juan et dans ses poésies politiques, au jacobin et au carbonaro. Singe de Byron, singe de Rousseau, cotnbinant leurs deux misanthropies, comédien, menteur, détraqué, bousingoty tel a été ce Gogol. Sa rage d'ironiser, de ridiculiser, A'aplatir son pays, fut de l'imitation encore, mais elle fut surtout la rage de faire de V effet, qui finit par faire souffrir et par épouvanter de son effet même ceux qui l'ont !
Écoutez cette plainte fatiguée : € Toutes les per* sonnes, écrit Gogol à un de ses amis, toutes les personnes qui lisent, enRussie, sont persuadées que l'emploi que je fais de ma vie est de me moquer de tout homme que je regarde et d'en faire la caricature... » Bientôt cette société qu'il avait blessée par cette suite de caricatures qui forment les divers Chants de son poëme des Ames mortes, les fonctionnaires de cette
Chine de fonctionnaires, dont il avait dit les bassesses, les petitesses, le néant, raristocratie puérile, les femmes, les prêtres, tout se souleva contre lui. Il eut peur.
Il était malade, affaibli : il voyagea pour se refaire Russe, pour se reprendre à son pays, pour le juger mieux ! et il s'en alla, singulier pèlerin, en Terre-Sainte ; mais en cela il n'imita pas Chateaubriand. Il voulait faire de son voyage à Jérusalem quelque chose comme un bouclier contre le ressentiment des popes, car à Saint-Pétersbourg, dans cette société mi-partie de mode et de religiosité mystique, un homme qui revient de Jérusalem a un charme...
Le charme n'agit point sur la mort : frais de voyage, de précaution, de coquetterie religieuse, tout fut inutile. Gogol revint pour mourir en Russie. C'était en 1848.
Il n'avait pas quarante-trois ans.
Triste vie, triste fin, — plus triste livre encore I Les Ames morteiy quelles qu'elles soient, mensonge ou vérité, n'ont que la longueur d'une grande œuvre. En supposant que la Gloire, qui est une capricieuse, veuille se gargariser jamais avec les deux syllabes du nom de Gogol, les Ames mortes^ ce long poème en prose, feront moins d'honneur à leur auteur que tel petit poëme ou telle petite nouvelle, son Tarass-Boulba, par exemple, dont relativement on ne parle pas! Gogol a travaillé pour le théâtre. Il est l'auteur d'une comédie politique intitulée le Revisor^ où il n'y a ni situation dramatique ni imagination quelconque, mais du mordant : seulement ce mordant n'est pas gai. En somme, Gogol n'était peut-être pas, mais il s'est voulu satirique, et il
a tué un joli petit talent plus que dans son gernae, sous une grande prétention.
C'est là un malheur dont avoir fait un livre plus long que ceux des autres Russes, qui ont, à ce qu'il parait, l'haleine courte, ne console pas. Ce livre a été publié en deux parties et à deux époques, mais la première est la plus curieuse, car le satirique, dans cette première partie. Test sans esprit de retour ; il brûle son vaisseau, et, dans la seconde, il fait Teffet d'arranger les planches d'une barquette pour s'en revenir! Ohl s'il n'était pas mort, il serait revenu!
Au lieu de s'abattre de haut et de gauler fort et ferme sur tout ce qui fait que la Russie est la Russie, Gogol, dans la seconde partie des Ames mortes^ rabat sa manche, pédantise, devient utilitaire, et le satirique disparaît derrière l'utopiste. L'auteur devient effroyablement ennuyeux. Jusque-là il n'avait été qu'insupportable.
Insupportable, nous l'avons dit déjà, parle sujet et la manière ; insupportable par la monotonie de son trait, qui est toujours le môme; insupportable par la vulgarité de son observation, qui ne s'élève jamais, quoiqu'il ait essayé, dans la seconde partie des AmeamorteSy de peindre des gens qui ne sont pas simplement des radoteurs ou des imbéciles ; insupportable enfin par sa description de la nature, qui nous reposerait du moins de cette indigne société de crétins nuancés dans laquelle il nous fait vivre, et qu'il nous peint toujours à l'aide du même procédé : la comparaison de Tobjet naturel avec le premier engin de civilisation venu. Par exemple : a L'étang était couvert de végé- » tations épaisses qxxi jouaient le tapis de billard,.,.
» Le jour n'était ni clair ni sombre, mais d'an gris » déterminé rappelant la teinte générale de Puni forme n de soldats de garnison. » Et ainsi toujours, pendant les dix-neuf chants de ce poôme accablant d idées communes, de sentiments communs, de situations communes, et qui prouverait, si Gogol peignait ressemblant et juste, que la Russie est toujours un colosse, — mais le colosse du Béotisme et de la Vulgarité !