HONORÉ I)£ BALZAC
Si Tétude de M. Eugène Poitou avait été réellement une étude morale et littéraire, dure fût-elle, cruelle même, nous Taurions accejèlée. Nous aimons les Aristarques du génie. Nous n'en craignons pas m^.me les Archiloques, s'il s'en rencontre, car les limes dé la gloire sont plus dures que la dent des gracieux animaux qui les rongent, et c'est toujours quelque chose, c'est encore un prolit pour l'intelligence que le lalent, fût-il dans l'injuslice. 11 y a plus. Nous montrer les côtés faibles ou mauvais d'une grande œuvre qui noie se|*'^fauts dans une splendeur éblouissante, appliquer une vueMe lynx sur cette vue d'aigle qui a embrassé tant d'objets, mais à laquelle beaucoup ont pu échapper, signaler enfin dans l'homme le plus imposant la petitesse humaine qui doit empêcher l'idolâlrie, c'est là ii^ entreprise qui a son mérite, ses difficultés, sa valeur. Plus l'œuvre est belle/ plus te critique est fort q^ï^h pénètre et qui la juge. Plus la gloire et le talent semblent de bon aloi, plus le peseur de tout cet br fin doit avoir la main sûre et le tact exquis. Voir une tache ou voir une étoile, c'est la môme chose. Le tout est de voir. Par l'évidence de son génie, Balzac, dont il est question, est précisément un de ces hommes qui créent «à ccnx qui le regardent des obligations d'aperçu; et J'on peut dire hardiment que le critique qui n'a pas vu en lui et qui n'y montre pas ce que le commun
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des hommes ne peut voir, n'était réellement pas digne de le regarder!
Serait-ce le cas de M. Eugène Poitou, le nouveau crilique qui vient de naître à la Comédie kumaine?... Nous avons lu avec Tattenlion que mérite toute tentative hardie le travail qu'il a publié, et nous n'y avons trouvé ni une observation inconnue, ni un reproche qui n'ait élé^déjii et bien ou mal à propos articulé. Le travail de M. Poitou n'est que la répétition pcdantcsque et très-fastidieuse de toutes les idées communes et hostiles qui ont été, à toutes les époques, exprimées sur Balzac depuis qu'il avait commencé la grande œuvre si prématurément interrompue par sa mort. Ce qu'une critique, superficielle toujours, injuste souvent, et quelquefois de la plus envieuse duplicité, a écrit pendant vingt ans contre un génie en train de faire sa voie, est reproduit par M. Poitou avec la fidélité aveugle d'un homme qui n'a pas une idée à soi. C'est la parade défilée de toutes les vieilleries auxquelles Balzac, et bien d'autres, et tout le monde, ont déjà répondu. C'est cette gravure allemande, la Beviœ des Morts, moins les Champs-Elysées, moins la poésie, moins surtout Napoléon. Voyez si vous ne connaissez pas le vide de toutes ces accusations I
Comme moralité, «Balzac est un enfant du xvin* siècle. )) C'est tout à la fois « un matérialiste» et « un sceptique. » C'est par matérialisme, le croirait-on I qu'il a fait le Lis dans la vallée. C'est par scepticisme qu'il a écrit Serapkita. a Le plus repoussant spectacle que l'imagination malade puisse inventer, c'est la Comédie kumaine... Elle est le délire de Vorgueil. » Le pessi-
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misme de Tauteur y fausse la vérité à toute page. Intelleotuellenient , d'ailleurs, « ce n'est pas une œuvre. L'ordonnance, l'unité, la science de la composition, n'y sont pas. L'idée en est venue, après coup, ex post facto^ comme disent les juristes. » Balzac fit l'échiquier pour les pions et non les pions pour l'échiquier. Pour ce qui est de ces romans dont le rapprochement matériel a produit la Comédie humaine^ » Ils manquent de variété. Ils ne sont que la reproduction des mômes types. » Ils pèchent par l'invention. Balzac au fond « était stérile. » San^ la gravité de son état qui l'empêche d'être pittoresque, M. Eugène Poitou nous peindrait Balzac tendant le chapeau à toutes les idées de son temps. Génie mendiant qui vivait d'aumônes. M""® Sand et M. Sue lui ont donné. Il est le Lazare de leurs dessertes! Après cette vue d'ensemble sur l'homme et son œuvre, M. Poitou descend aux délails et continue de reprendre en sous-œuvre les opinions usées. « Balzac, dit-il, n'est qu'un peintre de genre. Il n'était qu'un Mieris. Son premier et son plus grand tort fut de se croire un Véronèse. » Le second fut de ne peindre t( que des individualités, des exceptions, des hommes et non l'homme, et de les peindre sans mesure, sans sobriété, avec outrance» et non sagement, comme Lesage, ce Salomon, auteur de Gî7 i?/as/ Enfin le style, « qui fait vivre les œuvres, » est chez Balzac « matériel, inégal, surchargé, bizarre, trahissant l'effort, » et il trahira sa mémoire, en ne l'arrachant pas à l'oubli.
Nous avons fini. Voilà, dégagé de ses développements et de ses déclamations, le fond du travail de
M. Eugène Poitou. C'est à ces misères (il faut bien enfin, quoi qu'il en coûte, appeler les choses par leur nom), c'est à ces misères que la Revue des Deux* Mondes^ dans ses feuilles, a réservé la place d'honneur. On ne sait pourquoi, car, s'il fallait absolument l'hécatombe des œuvres de Balzac aux principes littéraires et moraux de M. Buloz, on avait, sans sortir de chez soi, M. Gustave Planche, mort maintenant mais vivant alors, qui du moins avait de la compétence littéraire, une sagacité exercée, et qui aurait vu dans Balzac, artiste énorme, mais non infaillible, des débilités de main ou des excès d'intelligence qui ont échappé à l'adolescence magistrale de M. Poitou. Esprit à grandes lignes, mais à lignes arides et qui avait porté le poids du jour, M. Planche n'en était pas moins un critique digne de toucher à ce grand sujet, Balzac et son œuvre. S'il y avait touché, il n'eût pas compromis ceux qu'il aurait servis, et l'on aurait eu la décence du coup que l'on voulait porter. Pourquoi donc ne l'avez-vous pas pris? Aurait-on trouvé en lui l'obstacle d'une indépendance? ou Balzac, cet uomo di sasso, aurait-il épouvanté de son marbre et du poids de son génie un homme qui amesuré assez de cerveaux pour savoir ce que celui-ci pèse, — et pour ne pas se soucier d'avoir à soulever ce fardeau?...
Balzac, en effet, avec ses défauts, avec ses vices de composition, s'il en a, et qu'il fallait nettement déterminer; avec toutes les faules qu'on serait en droit de