HONORE DE BALZAC
lui reprocher, avec tous les desiderata que le bon sens pouvait formuler aux pieds de son génie, Balzac reste tellement colossal encore, que la Critique en est accablée, que Tlmagination en sourit, et que diminué, oui, réellement diminué dans sa stature, il ne nous paraît pas moins grand! L'effet qu'il produit n'a pas changé. On peut lui chercher des analogues, une parenté, une filiation intellectuelle; et, comme tous les génies qui ne tombent pas du ciel, il en a une, mais il transfigure sa race en lui. On s'imagine l'avoir abaissé quand on. Ta fait sortir de Rétif de la Bretonne, mais c'est un Rétif de la Bretonne sublimisé et mêlé à un Dante, — à un Dante romanesque et moderne, le Dante d'un temps qui a estropié toute grandeur ! Ce qui a dominé, hyperdominé son talent, c'est le mécontentement de ce qui se faisait autour de lui et l'envie de le refaire pour montrer ce qu'on pouvait tirer de tous ces idéals manques! Dans le morcellement universel il cherchait son unité propre et butinait partout pour composer l'œuvre originale dont la conception ne le quitta jamais. Il écrivit des livres comme on prend des notes de trois et quatre lignes et dont on se propose de faire des ouvrages qui souvent ne voient pas le jour. Combien de pages, de pensées, de pierres d'attente hésitonsnous à sacrifier dans l'économie de nos travaux, tandis que lui , Balzac , sacrifiait des livres entiers comme on sacrifie des notes perdues! Malgré cette surfaqe d'orgueil que les petits amours -propres blessés aperçoivent, il avait une humilité éternelle. Ses ouvrages retouchés avec acharnement, ses pages incessamment remaniées , ses textes intercalés dans
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les textes et sou style qu'oQ appelle surchargé, en témoignent. Un jour Chateaubriand, dans un commentaire de V£s8ai sur les révolutions^ se donna publiquement la discipline avec une coquetterie de pénitence qui était de la vanité à Tenvers, mais Balzac fut souvent un pénitent plus profond et plus vrai. 11 se rétractait par en haut. Il opérait plus intimement sur son œuvre et sur sa pensée. Il faisait mieux que de se corriger, il se purifiait. M. Poitou ose lui opposer, pour le convaincre de scepUcisme, je ne sais quelle préface de 1835. C'est trop. oublier que les préfaces de Balzac, raturées d'ailleurs parla grande préface de la Comédie humaine, qui ne fut pas le dernier mot que son génie prononça, n'étaient dans ses travaux et dans ses idées que des jalons, bientôt dépassés et bientôt abattus. C'est en effet le caractère particulier de l'esprit de cet homme plus étonnant que son œuvre, quoique son œuvre soit un monument, de toujours s'élever, de toujours s'accroître, et par cela môme d'avoir plus besoin du temps que personne. U avait compté sans la mort. Disproportionné avec la nature humaine, avec les talents les plus beaux de son époque et de toutes les époques qui eurent des côtés plus parfaits, mais qui ne furent pas plus puissants ; à quarante ans majeur à peine , mort à cinquante dans une plénitude de midi pour nous, qui n'était pour lui qu'une aurore, il était de conception infatigable. Là où il avait percé l'horizon, à ce qu'il semblait, jusqu'à sa dernière limite, il en creusait un autre encore qui s'ouvrait dans les profondeurs du premier. Alchimiste de littérature, comme l'avaient été de leur temps Shakespeare et Molière, Balzac