‹ Les romanciersChapitre 9 sur 26 · IV. A · texte numérisé non relu

IV. A

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observation, on sent qu'il s'est attendu , cette chose héroïque dans un temps où tout le monde est si pressé. Nous croyons beaucoup à ces hommes qui ont mis la main sur leurs facultés et qui les ont forcées à se taire longtemps. Le Silence est père de la Pensée. Mais le charme est-il volontaire? Peut-il être une conquête de la méditation ou de l'étude? Et si M. Flaubert en avait eu le don, ne l'aurait-il pas montré dans ce premier ouvrage, fruit d'une jeunesse mûrie , et serionsHious réduits à le regretter?...

Madame Bovary est une idée juste, heureuse et nouvelle. Ce n'est pas un roman, comme nous en fai* sons toujours dans la première partie de notre vie, car le roman étant le plus [souvent de l'observation personnelle appliquée aux choses de sentiment, nous voulons tous avoir plus ou moins l'expérience des choses du cœur. Que de gens pour qui le roman qu'ils écrivent n'est qu'une confidence à la troisième personne ! Quand la mode était aux tragédies, faire une tragédie n'était qu'une prétention littéraire; mais écrire un roman, c'est une prétention littéraire, doublée d'une autre, bien plus profonde. Ce sont les mémoires de la fatuité. La Madame Bovary de M. Flaubeit n'est point les mémoires de la sienne. La personnalité peut y tenir sa place, car on ne sait pas assez combien la personnalité d'un homme est près de lui quand on la croit le plus loin ; mais M. Gustave Flaubert est de

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la véritable race des romanciers : c'est un observateur plus occupé des autres que de lui-môme. Ayant vécu en province longtemps , ily a trouvé plus en relief qu'à Paris, où il existe aussi, mais moins complet, un genre de femmes oublié par Balzac, qu'il s'est mis à peindre avec un détail infini, dans une étude consommée. C'est tout simplement la femme médiocre des vieilles civilisations, cette femme qui est, hélas 1 (cela fait trembler) la moyenne des femmes dans les sociétés sans croyances, cette espèce d'être faible sans grandes passions, sans rétoff€4es grandes vertus ou des grands vices, inclinant de hasard au bien comme au mal, selon la circonstance, et qui, positives et chimériques tout à la fois, se perdent par la lecture des livres qu'elles lisent, par les influences et les suggestions du milieu intellectuel qu'elles se sont cré.é, et qui leur fait prendre en horreur l'autre milieu dans lequel elles sont obligées de vivre. Certes , voilà une réalité, s'il en fut jamais, et qui devait tenter la plume d'un maître. En l'abordant avec la fermeté et la netteté de son mâle esprit, M. Faubert a montré que, s'il n'est pas un maître encore, il peut le devenir.

En effet, il a placé, avec l'entente d'un art profond, sa madame Bovary, cette nature si peu exceptionnelle, dans les circonstances qui devaient le plus repousser ce qu'elle a de commun, et accuser le plus énergiquement les lignes de son type. Il en a fait la fille d'un paysan dans l'aisance, qui lui a donné tout juste ce qu'il faut d'éducation à une fausse demoiselle pour mépriser son bonhomme de père, s'il a dans sa grosse main le calus du manche de la charrue ou du pied de frêne et s'il fait des fautes de français. Il l'a mariée à

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un imbécile qui avorte à tout, môme à être grotesque, et qui, dans rimpossibilité de parvenir à être médecin, s'est rabattu à n'être qu'un officier de santé, maladroit et tâtonnaat. Bovary est un de ces hommes pour lesquels les femmes les meilleures seraient impitoyables : à plus forte raison Emma Rouhaut 1 C'est Jocrisse en bourgeois, — un Jocrisse sobre et boutonné avec une sentimentalité qui rentre. Il aime sa femme de cette affection des imbéciles du genre tendre^ qu'ont certaines espèces inférieures pour les espèces supérieures, ce qui est une question de physiologie animale bien plus que de moralité sensible.

Non content d'avoir expliqué son héroïne par son père, son éducation, son mariage et surtout son mari, M. Flaubert a établi sa madame Bovary dans une bourgade de Normandie, au beau milieu d'une société de petit endroit^ composée du pharmacien, du curé, du notaire et du receveur des contributions, et il a bâti sous ses yeux, dans la perspective, le château voisin de toute bourgade, où expirent présentement les vieilles races dans le dernier lambeau de fortune qu'elles ont sauvé des révolutions. Ce château, vu de loin, doit envoyer à la tête de madame Bovary bien des rêves et des convoitises ; mais l'auteur ne se contente pas de ces fumées, de ces curiosités qui sont les incubations d'une corruption dont le principe sommeille, mais va tout à l'heure s'éveiller. Il combine sa fable de manière à ouvrir ce château à son héroïne et à la mêler un soir aux fêtes et au luxe d'une sociétéentr'aperçue seulement dans les livres à couverture jaune qu'elle a lus. Cette soirée au château de la Vaubeyssard est, par parenthèse, une des scènes du

livre dans lesquelles M. Flaubert a montré le plus son genre de talent, sagace et cru jusque dans les nuances, qu*il saisit fortement et finement, comme un chirurgien pince les veines. Avant cette scène, nous avions les prodromes du roman, mais il faut le dater réelle ment de ce bal , où Toeil commence de corrompre Tâme et où le monde extérieur entre dans le cœur de madame Bovary pour n'en plus sortir.

. Il y allume des soifs qu'elle n'apaisera plus, môme en les étanchant. Ces hommes aux manières inconnues, qui ont froissé sa robe en valsant avec elle, lui ont communiqué la peste des désirs coupables et le dégoût de la vie qu'elle retrouve en rentrant au logis. Le levain des sensations, goûtées à ce bal, fermente... Un clerc de notaire, aux joues roses, timide et curieux, sentimental et niais comme une romance, est sa première pensée, nettement adultère, mais ce n'est qu'une pensée. Ce jeune homme, que l'auteur ramènera plus tard et qui sera le second amant de madame Bovary, cède la place au roué, grossier, expert et hardi, frotté d'une élégance équivoque, qui devait triompher naturellement d'une femme comme elle, car dans réloignement de la société que son souvenir hante, c'est l'homme qui lui rappelle le plus, par les surfaces, les beaux du château de la Vaubeyssard. Ce n'est qu'un bourgeois, mais il est riche. Il porte des habits de velours vert et des bottes molles, et il a tout ensemble du gentillâtre, de l'écuyer du Cirque et du parvenu. Cet homme de tempérament et de tournure, qui a l'usage des femmes perdues, et qui n'est qu'un vrai drôle au fond, a trouvé la femme du médecin jolie, et à la première vue, à une séance de Comices

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agricoles, il lui débite toutes les bêtises et toutes les vulgarités dont se compose cette chose facile, dont les hommes devraient être moins fiers : la séduction. A quelques jours de là, madame Bovaqr devient la maltresse de M. Rodolphe Boulanger de la Hucbette. Ils montent à cheval ensemble, courent les bois et les solitudes, et ce n'est point assez iqpie ces téte-à-tête provoqués par le mari , heureux de voir sa femme en amazone; madame Bovary va voir son amant en cachette, quand Bovary est en tournée.

L'intimité de Tadultère s'établit et se développe avec toutes ses dépravations, fatigant Thomme rassasié après quelques ivresses, et exaltant la femme da* vantage. Toujours littéraire, toujours préoccupée des grands modèles, madame Bovary épuise bientM tout le vestiaire romanesque du dix-neuvième siècle. Elle fume, elle met des gilets d'homme, et finit par vouloir être enlevée et faire son petit voyage d'Italie, tout comme une autre... Malheureusement, ici, le faux héros du romaq auquel elle s'est donnée» s'écroule. II a assez comme cela de cette folle. Il refuse d'empêtrer sa vie dans cet enlèvement d^une femme mariée qui parle d'emporter sa fille avec elle, et il la plante là avec des façons insolemment paternelles et la prudence d'un sage qui défend ses quinze mille livres de rente. Terrassée par la lâcheté de l'homme qu'elle ciime, madame Bovary est sur le point de mourir d'une fièvre cérébrale, causée par l'abandon, le chagrin, la déception, la honte. Mais ce premier amour, qui lui fait descendre les premières marches de l'escalier de l'in&mie, la jette aux secondes, qui la rou* leront sur les dernières.

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Et elle ne s'en relèvera plus, parce qu'il faut que le roman finisse ^ car les femmes comme madame Bo* vary ne s'arrêtent pas à un second amour. Elles ne s'empoisonnent pas. Ël>es continuent de vivre, de se donner, de se reprendre, de se faisander chaque jour davanlage au contact d'ignominieuses caresses, et de réaliserje mot terriUe de Diderot : « H 7 a plus loin « pour mie femme de son mari à son pre^iet amant « .que de sonpremieramant à son dixième, n Le clerc de notaire, M. Léon, ce chérubin bourgeois, qui avait coulé dans le sein de madame Bovary la première impureté brûlante, a quitté Yonville, et achève à Rouen ses étiides. Madame Bovary, convalescente, ayant vaine* ment cherché une consolation et un appm das^ une religion que M. Flaitbert, qui doit être, sauf erreur, un incrédule, nous montre à travers un curé ridicule et stupide, rencontre au spectacle, où son mari la mène pour la distraire, ce jeune homme aimé et désiré autrefois; et alors tous deux, ayant cessé d'être novices, se reprennent tout à coup l'un à ^'autre avec la fureur du regret de ne s'être pas saisis plue tôti Ce second amour, admirablement caractérisé par M. Flau bert, qui est un véritable nosographe de la corruption, est très-différent du premier de tou& les vices acquis, de tontes les lâches habitudes contractées. Madame Bovary, dont les besoins de volupté se réveillent plus âpres du sein des langueurs de la souffrance, reconuxkence avec Léon l'intimité dont elle a joui quelque temps avec Rodolphe. Seulement, elle la veut plus con^lète, plus fH?ofbnde, mieux cachée, moins haletante, et, pour cela, elle s'entortille dans toutes les abominations de l'adultère, les manigances.

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les mensonges et la trahison ! Elle décide Bovary, le consentement perpétuel , à renvoyer à Rouen toutes les semaines prendre des leçons de musique, et ces leçons ne sont qu'un prétexte pour vivre seerètement avec Léon. Plus audacieuse parce qu'elle est femme, et qu'à égalité de corruption la femme est toujours la plus avancée et la plus endurcie, elle entraine Léon maintenant comme elle avait été entraînée par Rodolphe. Elle est l'homme de cette nouvelle intimité.

Léon e&i une âme médiocre, c'est une variété de lâche qui a bien son mérite après M. Boulanger de la Huchette. La vie en commun qu'il mène avec cette maîtresse, exigeante de passion, exigeante de caprice, et, par dessus le marché, exigeante des raffinements de l'existence matérielle, l'oblige à des dépenses qui menacent sa fortune et compromettent son avenir. Il en a le souci parfois. Elle s'en aperçoit et l'en raille. Elle ressent pour lui un peu de ce mépris sous lequel elle a enterré Bovary dans son cœur, mais ce mépris qui profane l'amour ne l'éteint pas. Elle qui, toute misérable qu'elle soit, vaut mieux que les hommes qui l'ont salie, sait se ruiner et ruiner son mari sans qu'il y paraisse à son visage, quand elle le tend aux baisers de son faible amant! Elle emprunte, en effet, elle dépense, elle prend à usure, elle abuse de la procuration que la confiance de Bovary a mise entre ses mains, et lorsque tout est mangé, dévoré, englouti, qu'il n'y a plus de ressources, que les meubles de l'officier de santé sont saisis, elle se glisse furtivement chez le pharmacien, y avale de l'arsenic à poignées et meurt; heureusement, faut-il dire, car si elle ne s'empoisonnait pas ce jour-là, un autre jour

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