‹ Les romanciersChapitre 8 sur 26 · M. RAYMOND BRUCKER · texte numérisé non relu

M. RAYMOND BRUCKER

n*empôche pas d'être un homme d'État, en terre de France :

J*eatends cncor Ibymnc inrnnial,

(Il faut bien dire que c'était la Marseillaise pour ceux qui ne la reconnaîtraient pas à l'épithète).

J'entends encor l'hymne infernal; J'entends hurler ta voix impie; Tu demandais l'original :

Contente-toi de la copie !

Tant d'acharnement dans un homme de pensée comme M. Brucker prouve qu'il est fait, comme certains grands esprits, tout d'une pièce et tout d'une coulée, et qu'en lui la spéculation et la pratique s'emmanchent si dru, qu'il n'est guère possible de les séparer. En 1832, plus révolutionnaire que jamais en morale comme en politique, M. Brucker écrivit avec M, Gozlan, qui lui prêta son coloris de lumière électrique, les Intimes, le livre le plus dangereux de toute cette époque de livres mauvais et dangereux. Nous croyons savoir que M. Brucker a le dessein de refondre les Intimes comme il a refondu le Maçon, et d'infuser dans ce cadavre brûlant le sang divin de la morale éternelle.

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Les Intimes furent le commencement de la grande fermentation intellectuelle de M. Raymond Brucker. Il écrivit, après leur publication, près de trente volumes qu'il jeta dans le torrent de la publicité avec rinsouciance d'une de ces natures qui se sentent supérieures à ce qu'elles produisent, et qui, malheureusement pour elles, ne s'incarneront jamais de pied en cap dans une œuvre quelconque. L'œuvre est toujours trop petite pour tous ces ferments qui la gonflent et réchauffent. Ce vin de feu tombe en écumes folles par-dessus les bords de la cuve et en rompt les cercles sous la pression de ses flots puissants et ivres d'eux-mêmes... Comme une vaste fleur dont les parfums rayonnent, l'imagination de M. Brucker répandit ses arômes dans tous les sens , atteignit les esprits qui l'entouraient, les pénétra des fécondantes contagions de sa pensée, et, chez certaines organisations rêveuses jusqu'à la pesanteur et à l'engourdissement, força le génie, comme on force la bête, à se lever. « C'est vous qui m'avez mis la plume à la main, » disait M™* Sand à M. Brucker à cette époque. Responsabilité terrible ! Parmi les livres que la pensée de M. Brucker débordait, il en est un, et c'est le plus oublié peut-être, qui s'appelle un Secret et qui en est trop un. Balzac en avait été profondément frappé, lui que si peu de chose pouvait atleindre

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du fond des merveilleux édifices qu'il bâtissait, les yeux sur Tavenir.

Cependant, après et môme avant cette époque (1833), un peu de désenchantement était tombé, ^corame une goutte d'eau glacée, dans les illusions de jeunesse et les erreurs à outrance de M. Brucker. Il analyserait certainement mieux que nous les causes de ce désen-> chantement, mais, après l'émeute de Saint-Merry (1832), ce désenchantement fut visible. La foi aux partis s'en allait de son âme, cette dernière foi que le dix-huitième siècle et la ruine de l'Empire, suivie de la seconde ruine de la Monarchie , avaient laissée pour toute ressource aux générations I Le scepticisme universel commençait à faire sur cet esprit d'aigle, qui avait soif des splendeurs de soleil de la Certitude, l'effet ténébreux et horrible que Byron a peint avec la grandeur d'un maître dans Darkness. Le suicide qui était dans l'air et dans les cerveaux à cette époque, autour de l'homme et dans l'homme, faillit l'emporter; mais, au lieu d'allumer le réchaud d'Escousse, M. Brucker alluma dans sa tête ce système, asphyxiant pour les imaginations vives, le Fouriérisme, et c'est ainsi que le suicide de sa vie, il ne l'accomplit que sur sa raison... C'est dans cette orageuse période de sa jeunesse qu'il écrivit avec un talent haletant et convulsé le livre intitulé Mensonge^ où la Critique put remarquer un effrayant chapitre intitulé le Fond des âmes, enlevé dans l'amère et ironique manière d'Henri Heine, un des plus grands poètes qui aient paru depuis Byron, mais une fleur de poésie mortelle aux âmes qu'elle touche, comme le laurier-rose, dont elle a les suavités de teinte et les poisons. Pendant ce

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temps, et jusqu'en 1836, les travaux de M. Brucker

OU! entrintermittence de la fièvre. Il publia une épitre de deux mille vers, adressée à M. Raspail; et de son parti, quoique n'y croyant pas^ car on ne se débarrasse que bien tard du dernier anneau de sa chaîne, de celui-là qui nous meurtrit longtemps encore lorsque les autres ne nous pèsent plus , il fit circuler manuscrite une œuvre qui ne pouvait pas Atre imprimée, le fameux Testament d^Alibaud, qui ramena le plus de socialistes à la cause républicaine et le plus de républicains à la cause socialiste; grand coup de ralliement bien frappé! Depuis, en 4848, il publia ce terrible Testament^ avec une préface expiatoire. II y raconte (sans les nommer) que MM» Cabet et Marrast, réfugiés à Londres, empêchèrent l'impression anglaise , en déclarant le manuscrit apocryphe; aimant mieux sacrifier l'œuvre, qui aurait tant servi à l'union de leurs deux partis, que de s'exposer aux vérités qu'elle renfermait.

Enfin 1836 arriva. 1836, c'est la date de la conversion de M. Brucker, c'est le moment béni où la Grâce, comme nous disons, nous autres chrétiens, s'empara de cet esprit rebelle, las des fausses théories et des menteuses lumières sous lesquelles il se débattait. £He l'atteignit d'abord dans sa raison. Avant de tomber jusqu'au fond de l'abîme de sa vie, le rayon divin lui en dora les sommets. M. Raymond Brucker vint à la Foi catholique comme l'enfant vient à l'existence , la tête la première. Il y vint du sein du Fouriérisme dont l'apparente grandeur logique et la mystérieuse force de combinaison l'avaient attiré et retenu. Il faudrait l'entendre lui-même raconter par quelle série

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de propositions reRter sées, il arriva des prémisses de \^ jouissance à la conclusion du sacrifice et construisit ainsi le syllogisme de sa foi : mais contentons-nous des faits seuls. Si la religion de Jésus-Christ fait ex* plosion dans les âmes les plus douces et les plus inertes, quand elle y glisse seulement une goutte de sa puissante lumière, que dut-elle produire dans Tàme de M. Brucker, dans la fournaise de ce cerveau qui avait brûlé comme une paille sèche tant de philosophies et de systèmes I Elle Tincendia de vérité. Dévoré d'une fièvre apostolique (je demande pardon pour la hardiesse du mot), il se servit, dans l'intérêt de sa foi nouvelle, de ce merveilleux don de parole improvisée qui est sa vraie force, sa plus incontestable supériorité. Pendant sept ans, toutes les semaines, il fit un cours de catholicisme à T Athénée, à propos de toutes les questions philosophiques, politiques, sociales. C'est là qu'il fut réellement le Diderot chrétien, comme nous nous obstinons à l'appeler. Verve, éclat, mouvement, brusqueries d'aperçus, cràneries d'expressions toujours heureuses, magnificences de développements et d'horizons, superbes insolences de gladiateur, immense plaisanterie qui couvrait tous les persiflages, qui bernait dans la peau de lion d'Hercule les Pygmées de l'ironie voltairienne, il exposa dans tous les sens à la lumière des questions contemporaines et pour en varier les feux et les nuances, tous les joyaux d'un des plus étincelants écrins oratoires qui furent jamais. C^ix-là, même ses ennemis, qui ont assisté, ne fût-ce qu'un jour, à eet enseignement de sept années, ne peuvent l'on* blicr. Envoyé à Nancy, il y fonda V Espérance ^ revint

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à Paris, et, comme tous les esprits de grande origine que le sentiment de l'unité tourmente et chez qui l'inconséquence entre la pensée et la ?ie ne saurait durer, il y revint chrétien pratique de chrétien spéculatif qu'il avait été jusque-là. Alors, au lieu d'avoir des aspirations, il eut un but. Il entra dans l'action catholique. 11 fonda, à la suite de M. Tabbé Massart et de M. Tabbé Cross, l'œuvre de Saint-François-Xavier, mettant ses pieds dans la trace des pieds de ces hommes bénis et n'aspirant là, comme partout, selon son expression humble et pittoresque, qu'à n'être rien de plus qu'une marionnette intelligente aux mains du clergé. L'originalité de ses talents lui fit une position exceptionnelle, inconnue avant lui. Il eut le droit, tout laïque qu'il fùt, de prêcher dans les églises et il devint l'O'Gonnell des ouvriers catholiques dans un pays plus heureux que l'Irlande; un O'Gonnell sans les mille échos de la persécution et de la gloire, qui rapportaient à Daniel sa voix agrandie, mais un O'Gonnell par le genre de talent, par la manière, par cette éloquence familière et pathétique, sublime et triviale à dessein, comme l'est un drame de Shakespeare. Incorrigiblement littéraire à travers ses travaux de parole, il publiait les Docteurs du jour^ un livre qui eut un grand succès de jeunes gens et de séminaire et devant lequel la presse eut l'injustice ou la petite rouerie, si connue, du silence. Vieilli, mais jeune comme une âme qui se sent immortelle , avec les mille tendances de ce Diderot à qui nous l'avons comparé, M. Raymond Brucker a eu la pensée d'aborder le théâtre. Il a voulu, — cette chose chimérique, — y faire asseoir la morale chrétienne une

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bonne fois. Son Petit carême de Molihe, une comédie en vers qu'il vient d'achever, aura-t-il du succès à rOdéon? Gela est douteux, car le bonheur, qui est bote comme un vieux bourgeois, n'est pas du côté des esprits aventureux et de cette chose qui dérange tout, — l'initiative. Mais qu'importe à cet esprit sincère qui aime la vérité; toujours prêt à la servir avec la hardiesse insoucieuse d'un homme qui sait que la vie est un passage, — et qui n'a pas peur de mourir, sous la main des Anges, à l'hôpital!

La librairie Lévy a publié derolèrement la correspondance de Stendhal (Beyle). Beyie ou Stendhal (car les éditeurs lui ont conservé, à ce maniaque de pseudonymes, le nom de guerre sous lequel il a écrit ses plus beaux ouvrs^es) fut un écrivain très-peu connu 4b son vivant, qui a publié, de 1820 à 1841, les livres les plus spirituels. Pour beaucoup de raisons, dont nous dirons quelques-unes, la Correspondance de Stendhal, quand elle parut, dut exciter un vif intérêt de curio^té, s'il y a encore un sentiment de ce nom au service des choses de la pensée, dans ce monde matérialisé. Ce devait être un livre à part, conme son au-

(!) Le B$uge d le Nùir, la Chartreuse de Parme, Armance. etc.

leur, — qui ne fut point un écrivain dans le sens notoire et officiel du mot, — qui n'en eut ni les mœurs, ni les habitudes, ni Tinfluence, ni l'attitude devant le public. Rareté charmante, du reste, dans un homme qui pourtant s'est môle d'écrire, — dont le talent n'a pas fait la vie, mais dont la vie, au contraire, a fait le talent.

Or, c'était cette vie justement, qu'a révélée, du moins en fragments, la Correspondance, C'était cette vie que la critique a pu consulter pour expliquer un talent bizarre souvent, mais incontestable, trop grand pour n'être pas compté dans la littérature contemporaine. Certes, nous, autant que personne, nous connaissons et nous flétrissons les côtés mauvais et gâtés de Stendhal. Nous savons d'où il était sorti et où il est allé, ce dernier venu du xviii" siècle, qui en avait la négation, l'impiété, l'analyse meurtrière et orgueilleuse, qui portait enfin dans tout son être le venin concentré, froidi et presque solidifié de cette époque empoisonnée et empoisonneuse à la fois, mais qui,, du moins, n'en eut jamais ni la déclamation ni la chimère 1 Stendhal est l'expression la plus raffinée et la plus sobre de ce matérialisme radical et complet do^t Diderot fut le philosophe et le poète. Il a pris un morceau de la lave de ce volcan du xvin* siècle, qui a couvert le monde de ses scories, et il a mis malheureusement dans cette lave impure la mordante empreinte d'un talent profond. Quoi qu'il ait été par les opinions et par les principes, intellectuellement Stendhal fut un homme, et c'est assez pour que la Critique s'en occupe dans un intérêt littéraire, et même dans un intérêt de moralité,

D'ailleurs, il faut bien en convenir, on n'est pas libre de le passer sous silence. On ne voile les portraits, des doges que quand on les a décapités! Nonseulement Stendhal a un de ces mérites positifs qui forcent la main à la Critique, mais il a, de plus, une fascination singulière qui oblige à le regarder. Le caractère de cet esprit faux ou sincère (et, pour nous, il manquait de sincérité) est d'attirer comme une énigme. « C'est le palais |dans le labyrinthe, » dont parlait cette fille de génie... Il était pétri de contrastes, et sa volonté acharnée les repétrissait en lui. Malérialiste.sans emphase, souterrain et fermé, il eut toute sa vie cette simplicité effrayante d'une erreur profonde, qui, selon l'Église et son terrible langage, est le signe de l'impénitence finale de l'esprit. Mais ce matérialiste avait vu la guerre, la grande école du sacrifice et du mépris de la matière. Il l'avait vue et il l'avait faite, et cette saine odeur de la poudre qu'il avait respirée avait préservé la vigueur de son esprit, sinon de son âme, des dernières pourritures de la corruption. C'était un homme d'action, fils d'une époque qui avait été l'action même, et qui portait la réverbération de Napoléon sur sa pensée; il avait touché à cette baguette magique d'acier qui s'appelle une épée, et qu'on ne touche jamais impunément, et il avait gardé dans la pensée je ne sais quoi de militaire et, qu'on me passe le mot, de cravaté de noir, qui tranche bien sur le génie fastueux des littératures de décadence. *•

Il eut beau s'éloigner, en effet, des premières fonctions de sa vie, de ses premières préoccupations; il eut beau devenir, à moitié d'existence, un observa-

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leur, les bras croisés, de la natare humaine, un pacifique dilettante de beaux-arts, un causeur de Décaméron, un capricieux de littérature qui avait fini par prendre goût aux lettres, dont il avait d'abord inédit, son genre de talent, qui brusquait Texpression pour aller au fait, se ressentit toujours de la mAle éducation de sa jeunesse. Quoique homme d'action, il avait, en tout temps, beaucoup regardé dans son âme, — dans cette âme à laquelle il ne croyait pas ! Les Italiennes, qu'il a tant aimées, les Lombardes, dont il était fou, ne regardent pas plus dans leiu* cœur, avec leurs longs regards indolents et amoureusement tranquilles, que lui ne regarda dans le sien. Fait pour le monde, comme tous les ambitieux, qui finissent par se venger, en le jugeant, de ne pouvoir le gouverner, Stendhal, misanthrope vrai au fond, mais qui cachait sa misanthropie comme on cache une blessure & chaque instant près de saigner, Stendhal fut... j'oserai le dire, un Tartuffe en beaucoup de choses, quoiqu'il pût être franc comme la force, car il l'avaitl

Oui, un Tartuffe, entendons-nous bien, un Tartuffe intellectuel 1 II le fut de naturel, d'originalité, de clarté, de logique, poussant sa tartufferie jusqu'à la sécheresse ; un Tartuffe qui commença par jouer sa comédie aux autres, et qui devint, comme tous les Tartuffes, son propre bonhomme Orgon à lui-même, punition ordinaire et bien méritée de tous ces menteurs! Esprit de demi-jour et même quelquefois de ténèbres, «et Excentrique prémédité passa dans la littérature, ou plutôt à côté de la littérature de son temps, u embossé n dans une cape hypocrite, ne montrant qu'un œil, à la façon des Péruviennes sous

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leur mantille, un seul œil noir, pénétrant, affilé, d'un rayon visuel qui, pour aller à fond, valait bien tous les stylets de Tllalie, mais qui avait, croyez-le bien, la prétention d'être vu et même d*être trouvé beau. Ainsi que tous les^ tarUiffes qui possèdent l'esprit de leur vice, et la majorité des bommes doublés d'une idée qu'ils ne disent pas, mais qui chatoie dans leur silence, comme le jais brille malgré sa noirceur, Stendhal inspire un intérêt dont on ne saurait se défendre. Ne sommes-nous pas tous des besogneux de vérité, en plus ou en moins?... Il a l'attrait du mystère et du mensonge, l'attrait d'un grand esprit masqué, ce qui est bien plus qu'une belle femme masquée! La fortune de la Correspondance^ c'est qu'on s'imagina voir son visage. On s'imagina que, dans cette vie journalière, facile, dénouée^ dont cette Correspondance est l'histoire, il avait mis son masque sur la table et dit bravement à ses amis, pendant que le monde avait le dos tourné : o Tenez, maintenant, regardez-moi ! »

Mais c'est là une imagination trompée. La Curiosité a eu le nez cassé, comme dit la pittoresque expression populaire. Ce qu'on a trouvé dans la Correspondance de Stendhal ti'a pas été ce qu'on y cherdiait. On y a trouvé certainement quelque chose de trèsintéressant encore, de très-piquant, de très-instructif, mais non pas le dessous de masque auquel on s'attendait un peu, et auquel on avait eu grand tort de s'attendre; car, au bout d'un certain temps, le masque qu'on porte adhère au visage et ne peut plus se lever. Le système s'incorpore à la pensée ; le parti pris vous a pris à son tour et ne vous lâche plus, et la sponta-

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néité est perdue! La tyrannie des habitudes de l'esprit crée une sincérité de seccuide main pour remplacer la sincérité vierge qu'elle tue... Shakespeare, qui a pensé à tout, nous a donné l'idée de cette tyrannie dans Hamlety quand, avec une intention profonde, que des critiques superficiels taxeraient peut-être de mauvais goût, il mêle aux cris les plus vrais, les plus naturellement déchirants de son Oreste du Nord, des souvenirs mythologiques et pédantesques qui rappellent l'université de Wittemberg, où le prince danois a été élevé. Stendhal, malgré l'énergie d'un esprit dont la principale qualité est la vigueur, a subi, comme les plus faibles, cette tyrannie des habitudes de la pensée. Quelle que soit la page de sa correspondance qu'on interroge, il y est et il y reste imperturbablement le Stendhal du Rouge et Noir, de la Chartreuse de Parme^ de l'Amowr, de la Peinture en Italie, etc., etc., c'est-à-dire le genre de penseur, d'observateur et d'écrivain que nous connaissons. Ici ses horizons varient; ils tournent autour de lui comme la vie de chaque jour que cette Correspondance réfléchit ou domine; mais l'homme qui les regarde, qui les peint ou les juge, n'est pas changé.

C'est toujours cet étrange esprit qui ressemble au serpent, qui en a le repli, le détour, la tortuesité, le coup de langue, le venin, la prudence, la passion dans la froideur, et dont, malgré soi, toute imagination sera l'Eve. C'est toujours (non plus ici dans le roman, mais bien dans la réalité) ce Julien Sorel (du Rouge et Noir) « au front bas et méchant » que les femmes, qui se connaissent en ressemblance, disaient être un portrait fait devant une glace, quoiqu'il leur parût un peu

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sombrement idéalisé ! C'est encore aussi ce Fabrice (de la Chartreuse), ce J^}ien Sorel d'une autre époque, quand la vie, qui velouté les choses en les usant, eut adouci râpre physionomie du premier. C'est, enfin, toujours le produit du xvm® siècle, l'athée à tout, excepté à la force humaine, qui voulait être à luimôme son Machiavel et son Borgia ; qui n'écrivit pas, mais qui caressa pendant des années l'idée d'un Traité de logique (son traité du Prince, à lui), lequel devait faire, pour toutes les conduites de la vie, ce que le livre de Machiavel a fait pour toutes les conduites des souverains; voilà ce que nous retrouvons sans adjonction, sans accroissement, sans modification d'aucune sorte en ces deux volumes de Correspondance, où Stendhal se montre complètement, mais ne s'augmente pas I Nous y avons vainement cherché une vue, une opinion, une perspective, en dehors de la donnée correcte, et maintenant acceptée, de cet esprit, moulé en bronze de sa propre main. Dans cette Correspondance, qui n'est pas un livre, qui n'est pas une convention, qui a chance, par conséquent, d'être plus vraie qu'un livre, d'être moins concluante, moins combinée, moins volontaire, Stendhal ne fait pas une seule fois ce que les plus grands génies, — des génies bien supérieurs à lui, — ont fait si souvent dans le tête-à-tête d'une correspondance libre et amie. Il ne se condamne ni ne s'absout; il ne s'applaudit ni ne se siffle, il ne se reprend en sous-œuvre ni ne monte plus haut que soi pour se juger, et c'est la vérité qu'il s'est appliqué intellectuellement cette maxime affreuse qui fut la sienne : « Ne jamais, jamais se repentir. »

50 LES ROMAKCSERS.

Donc, pas de surprise! pas de réTélation nouvelle! pas de naturel véritable dans les lettres de cet homme, dont Tesprit n'cndoie point, ne se contredit point, et qui aimait tant le naturel, — nous a-t-ii dit et répété dans tous ses livres et sur tous les tons, -^ mais qui Taimait probablement comme les roués aiment les femmes candides ! Pas de dédoublement de Thcnnme et de Tauteur, rien, en un mot, de ce qu'on trouve parfois dans ces délicieux recueils qu'on appelle des Correspondances : et cependant, malgré tout cela, malgré la déception, malgré cet esprit connu, et d'autant plus connu qu'il se distingue par une de ces physionomies qu'on n'oublie plus quand une fois on les a regardées, la Correspondance de Stendhal a le charme inouï de ses autres œuvres, «^ ce charme qui ne s'épuise jamais et sur la sensation duquel il est impossible de se blaser I

Pour notre compte, nous avons quelquefois cherché à nous rendre raison de l'intérêt poignant qu'on éprouve en lisant Stendhal, môme quand on fait le meilleur procès à son talent perverti et pervers. Nous avons voulu nous expliquer cette puissance d'un esprit si particulier, souillé par une détestable philosophie au plus profond de sa source, qui n'a ni la naïveté dans le sentiment, ni l'élévation souveraine (car, pour être élevé, il faut croire à Dieu et au ciel), ni aucune de ces qualités qui rendent les grands esprits irrésistibles. Tout en aimant d'un goût involontaire le

plaisir intellectuel qu'il nous donne, nous n'en avons pas été abruti au point de ne pas voir tous les défauts et toutes les misères d'un écrivain qui en eut, pour sa part, autant que personne, si ce n'est peut-être davantage. Quand un homme, en effet, arrivé à peu près à la moitié du xix*' siècle, jure par Cabanis en philosophie, en législation par Destutt de Tracy, et par Bentham en économie sociale ; quand cet homme, de l'esprit le plus mystificateur, semble se mystifier luimême, en admirant politiquement M. de La Fayette, et ne se moque nullement de nous en nous disant que l'Amérique serait assurément un grand pays, si elle avait un Opéra, certes, on peut affirmer que les pauvretés d'opinion et les superficialités d'aperçu ne manquent pas à cet homme, de l'esprit le plus retors depuis Voltaire, et qui a vu Napoléon! Lorsque, d'un autre côté, cet observateur, digne d'être impersonnel, déclassé par les hasards de la naissance et de la vie, mais naturellement aristocrate, comme on doit l'être quand, intellectuellement, on est né duc, revêt par vanité, — ce sentiment qu'il raille sans cesse, — les plates passions du bourgeois révolutionnaire, c'est-à-dire de l'espèce d'animal qu'il devait détester le plus, et s'ingénie à nous rapetisser lord Byron, parce que lord Byron était un aristocrate, il nous offre, il feut en convenir, à ses dépens, un triste spectacle. Et ce n'est pas tout! Diminué par la vanité dans son intelligence, il est souvent aussi diminué* par elle comme écrivain. Elle lui a donné des manières, des affectations, des grimaces d'originalité, désagréables aux âmes qui ont la chasteté du Vrai... Sans doute, il est fort difficile de bien déterminer ce que c'est que

le naturel dans Voriginalité. Un critique très-fin (M. de Feletz) n'a-t-il pas prétendu, avec de très-piquantes raisons à Tappui de sa prétention, que celui-là, que toute la terre appelle le bonhommcy avait littérairement la scélératesse des plus ténébreuses combinaisons ; et qu'importe, du reste, pour le résultat I qu'importe si, dans ce tour de souplesse du naturel dans Voriginalité y l'effort est voilé par un art suprême! Malbeureusement, telle n'est pas toujours l'originalité de Stendhal. Il la cherche, il la poursuit comme la fortune; mais, si on ne craignait pas l'emploi des mots bas pour caractériser des procédés littéraires, on dirait qu'il a des ficelles^ des ^rwc* pour y parvenir. Il nous parle quelque part, dans un de ses livres, des conscrits qui, à l'armée, se jettent dans le feu par peur du feu : il ressemble un peu à ces conscrits-là. Seulement, ce n'est pas par peur de l'affectation qu'il se jette dans l'affectation : c'est par peur de la vulgarité.

On le voit, nous ne transigeons pas sur Jes nombreux défauts de fond et de forme qu'une étude sévère nous a fait apercevoir dans les œuvres d'un homme qui , littérairement, pour se faire remarquer, aurait mangé des araignées, comme l'athée Lalande, et religieusement, qui niait Dieu comme lui. Mais nous disons que ces défauts , qui choquent et qui dégoûtent , ne détruisent point l'empire exercé par Stendhal sur les esprits Uti peu fortement organisés, signe certain qu'il y a ici un« puissance , une réalité de puissance , — dont la Critique est tenue de trouver le secret.

Eh bien I selon nous , c'est la force ! D'autres ont la grâce, d'autres ont l'ampleur , d'autres encore ont

l'abondance: Stendhal, lui, a la force, c'est-à-dire, après tout, la chose la plus rare qu'il y ait dans ce temps de cerveaux et de cœurs ramollis. 11 a la force dans rinvention (voyez les héros de ses romans, et même ses héroïnes, qui sont toutes des femmes à caractère l)j et il a la force dans le style, qui, de fort sous sa plume, devient immanquablement de mauvais goût, s'il ajoute quelque chose au jeu naturel de ses muscles et à sa robuste maigreur. Quand Stendhal est nettement supérieur, il ne Test que par la seule vigueur de son expression ou de sa pensée... Si on creusait cette analyse, on verrait, en interrogeant une par une ses facultés, qu'il a la sagacité, qui est la force du regard , comme il a la clarté brève de Texpression, qui est la force du langage. En Italie, où il a vécu, où il s'est énervé en lisant Métastase et écoutant de la musique , il a pu contracter bien des morbidesses, mais il n'a pu venir à bout de sa vigueur première. Elle a résisté. Voilà le secret de son empire sur lésâmes plus énergiques que délicates, et de la révolte de ces dernières. Figurez-vous Fénelon, ou même Joubert, lisant Stendhal! Voilà aussi le secret de sa longue impopularité — ou, pour mieux dire , de sa longue obscurité comme écrivain. II n'a jamais frappé qu'un petit nombre d'hommes, mais il les a frappés , de sorte qu'ils sont restés timbrés à l'efiigie de ses sensations ou de ses idées, tandis que la masse lui a toujours échappé. Il écrivait un jour cette phrase calme et amère : « La bonne compagnie de l'époque actuelle a une âme de soixante-dix ans. Elle hait l'énergie sous toutes les formes, » et certainement, en écrivant cela, ilpensaità lui et àses écrits.

54 LES HOIUHGIERS.

Cette société, en effet, qni recherchait hier encore les luxuriances et les débauches des esprits outrés et malades , doit trouver le genre de talent de Stendhal trop simple, trop décharné, trop dur pour elle, car, même quand il se crispe et s'affecte, ce n'est jamais de cette affectation moderne qui juche à vide sur de grands mots. Depuis que cette Correspondance est publiée , beaucoup d'esprits ont travaillé à la gloire de Stendhal. Dans une notice pénétrante et concise , M. P. Mérimée a gravé Tépitaphe de l'auteur de Rouge et Noir avec le couteau de Carmen. Mais, lorsque la creuse vague humaine aura cessé de jeter le peu de bruit et d'écume qu'elle jette toujours sur recueil d'une tombe, quand un homme vient tout récemment d'y descendre, la gloire de Stendhal ne sera guère saluée dans l'avenir que par les esprits plus ou moins analogues au sien par la fonce. L'énergie seule aime l'énergie. Lorsque Stendhal mourut, il allait peut-être nous donner quelque grand roman sur l'Italie du xvi« siècle , dont il s'était violemment épris. Ainsi que l'atteste la Correspondance , limagination de cette amoureux de la Passion et de la Force remontait vers la Féodalité expirante, pour y chercher des types, des émotions et des effets, et se détournait avec mépris de cette société, à âme de soisânte-dix ans , dont il avait écrit encore cette autre phrase : «A Paris, quand l'amour se jette par la fenêtre, c'est toujours d'un cinquième étage, » pour en marquer la décrépitude; car la vieillesse , comme l'immoralité , comme l'Athéisme, comme les Révolutions, descend dans les peuples au lieu d'y monter, et c'est ordinairemet^

par la cime que les sociétés commencent de mourir. Du reste , cette force dans le talent qui distingue Stendhal, il l'avait dans Tàme, et la Correspondance qu'on publie montre combien son caractère rayonnait dans le même sens que son esprit. Elle confirme par les confidences de l'intimité ce que les écrits de l'auteur nous avaient appris, c'est que toute sa vie Stendhal fit une guerre, publique ou privée, à la puissance que les faibles adorent, à l'Opinion. L'Opinion en toutes choses, -Stendhal, qui n'avait pas cent mille livres de rentes pour se mettre sans danger au-dessus d'elle, l'a courageusement méprisée ou combattue, souvent à tort, parfois avec raison, mais toujours sans en avoir peur. Il la méprisa dans les arts, dans la politique, dans les lettres, dans la morale chrétienne, que cet athée ne comprit pas, aveuglé qu'il était par- son athéisme, le crime irrémissible de son esprit. Ses lettres prouvent, par ce qu'elles contiennent, que l'audacieux et impassible historien des Cinci, que le défenseur presque monstrueux d'Antinous, dont l'audace ressemblait à une provocation perpétuelle, ne gasconnait pas ^djks ses thèses inouïes , et qu'il en pensait les propositions. Assurément, il eût mieux valu ne pas les penser et ne pas les soutenir, mais il ne s'agit pas ici du fond des choses et du mutisme radical de l'esprit de Stendhal, en fait de morale, il s'agit seulement de signaler la fermeté d'un caractère dont la force augmentait encore celle d'un esprit, qui, naturellement, savait oser. Dans la biographie intellectuelle servant d'introduction à la Correspondance, un trait rapporté par M. Mérimée nous fait mieux comprendre que

56 LES BOMANCIERS.

tout ce que nous pourrions ajouter, le caractère de Stendhal et la solidité du métal qu'il avait sous la peau. C'était dans Tépou^antable campagne de Moscou, lorsque les hommes les plus vaillants et les mieux trempés étaient non plus abattus, mais comme dissous par la misère, le froid et la faim, et que l'armée était en proie à cette démoralisation contagieuse, qui est le désespoir des grandes masses, et qui les suicide. Stendhal , un jour, aux environs de la Bérésina, se présenta devant son chef, M. Daru, l'intendant général , rasé et habillé avec la recherche qu'il aurait eue à Paris. « Vous êtes un homme de cœur, lui dit M. Daru , frappé d'un détail qui aurait frappé aussi Napoléon, car il révélait l'homme tout entier qu'était Stendhal; et, en effet, à part la petite terreur d'être dupe, rapportée des salons, et que lui a reprochée si spirituellement M. Sainte-Beuve, il garda toujours inaltérables, dans toutes les positions et dans tous les dangers , sa bonne humeur et son sang-froid. L'année qui précéda celle de sa mort fut marquée par des symptômes de destruction prochaine^ qu'il analysa dans ses lettres à ses amis, et dont il parla comme aurait fait Broussais, — un autre homme de grand talent et de grand caractère, qui trouva dans l'immonde et fausse philosophie du xviii* siècle la borne et l'obstacle de son génie scientifique, comme Stendhal, ce grand artiste d'observation et ce grand observateur dans les arts, y trouva la borne et l'obstacle du sien.

Car on se demande, en lisant ces lettres, dont quelques-unes valent en critique ce que leur auteur a jamais écrit de plus profond et de plus piquant

dans ses livres, on se demande ce qu'il eût été, ce Stendhal-Beyie, s'il avait été spiritualiste et chrétien, c'est-à-dire ce qu'aucune intelligence moderne, ce qu'aucun esprit de ce côté du temps ne peut se dispenser d'être, sans, à l'instant môme, se rompre en plus ou en moins, se dessécher, se rabougrir. Si un homme de la hauteur de Gœthe, en se faisant païen, comme il le devint sur ses derniers jours, a, pour tous ceux qui ne mesurent pas la grandeur du génie à son ombre, diminué la portée comme la chaleur de ses rayons , on peut s'interroger sur ce que doit produire un système d'idées, comme le matérialisme de Stendhal, sur des facultés moins nombreuses, moins enflammées et moins opulentes! Au moins, Gœthe avait été chrétien; il avait été l'auteur du Faust et du D'Egmont, et, quand le christianisme a passé par un génie, c'est comme l'amour quand il a a passé par un cœur : il en reste toujours quelque chose. De plus, le paganisme de Gœthe s'appuyait encore à quelque chose de spirituel, à ce panthéisme qui peut tenter les poëtes, et qui est comme la spiritualisation de la matière I Mais le matérialisme raccourci et brute de d'Holbach, d'Helvétius, de Cabanis, que peut-il pour le génie d'un homme? Stendhal, nous l'avons constaté» avait le don de la force, et d'une force que rien n'a pu énerver; mais cette force a manqué souvent de douceur, de liant, de tendresse, de largeur, de plénitude. Ce n'était pas une négation qui pouvait l'étargir, lui ouvrir les entrailles, lui verser la vie! Plus que personne, Stendhal avait besoin qu'une grande et généreuse doctrine ajoutât à ses facultés et les étoffât.

Il n'était pas de la nature de Diderot , quoiqu'il en eût la philosophie. Diderot, qui croit qu'on peut foire de Tâme comme on fait de la chair, est amoureux de l'abstraction. Il étreint cette nuée en furie. C'est l'Lxion de l'abstraction avec un tempérament de satyre. Stendhal , lui , s'ajuste à son matérialisme , et s'y assimile si bien , qu'à peine sll en parle. Il n'y a pas plus de trois lettres de la Correspondance où il convienne nettement de son incrédulité, et où il nie Dieu avec une insolence tranquille. Diderot parle de la matière en se cabrant d'effroi devant elle. Il a peur de mourir comme Pascal. Il a des mots qui sont des affres. « La caducité , dit-il en blêmissant de se voir vieux, a un pied sur un tombeau et l'autre pied sur un gouffre. » « Stendhal, dit son biographe, M. Mérimée, ne craignait pas la mort, mais il n'aimait pas à en parler, la tenant pour une chose sale et vilaine plutôt que triste. » En se laissant saisir par la glace du matérialisme, un homme comme Diderot pouvait donc ne pas s'éteindre tout entier, tant il était bouillonnant! Mais un homme comme Stendhal , matérialiste , n'avait plus guère dans le talent que les qualités de la matière, ferme, pénétrant, aiguisé et brillant comme elle, et son esprit finissait par n'être plus qu'un admirable outil d'acier.

C'est cette plume qui ne s'est jamais amollie, même quand elle a voulu être tendre, que la Correspondance de Stendhal montrera mieux encore que les livres qu'il nous a laissés. Dans cette Correspondance, qui commence en 1829 pour finir en 1842, nous trouvons, au milieu de toutes les questions intellecluelles qui y sont agitées, plusieurs lettres où

Stendhal parle d'amour pour son propre compte, et non plus pour le compte de ses héros de roman. En les lisant, on est surtout frappé de la sécheresse d'expression d'une âme pourtant passionnée, et on sent presque douloureusement dans ces pages le tort immense que fait même à la sensibilité d'un homme le malheur d'avoir, sur les grands problèmes de la vie morale, pensé faux!

Ge livre de M. Gustave Flaubert a eu un succès éclatant et rapide, et ce succès n'est pas épuisé. Rien n'a manqué à sa fortune : ni la pointe de scandale, qui est le sel d'un livre en France, ni l'intérêt dramatique d'un procès.* Inconnu et sans précédents littéraires, l'auteur s'est trouvé tout à coup célèbre. On ne peut pas dire qu'il ait déchiré d'un seul coup cette nuée impatientante, ce je ne sais quoi d'importun et d'opaque qui sépare parfois, pendant si longtemps, les plus grands talents de la gloire; car son nom se dégageait déjà de l'obscurité et montait, sans lutte, dans la lumière, à mesure que les chapitres de son livre, imprimés d'abord dans une Revue, passaient sous les yeux du public.

(1) Madame Bovary,

62 LES ROMANGIERS.

C'était justice^ du reste. La Vogue, cette badaude et cette sotte, n'avait rien à voir dans ce succès franc et mérité. Parmi les productions d'une littérature de copiage, parmi tous ces romans, issus plus ou moins de Balzac ou de Stendhal — les seuls romanciers d'invention et d'observation de ce siècle, — un livre qui avait de l'accent, de l'originalité, une manière tranchée — tranchée même jusqu'à la dureté — devait frapper les connaisseurs, et telle a été l'histoire — l'histoire instantanée de la Madame Bovary de M. Flaubert. — Selon nous, jamais succès ne fui plus juste. Il avait les deux raisons fondamentales des réussites qui doivent durer. Le livre valait mieux que les autres livres contemporains du même genre, et de plus il avait une valeur en soi. Ce n'était pas le borgne du royaume des aveugles. Il avait ses deux yeux et même on pouvait les trouver beaux, quoiqu'ils fussent moins beaux que sévères, et que l'imagination — cette faculté — il faut le rappeler à M. Flaubert — pour laquelle les romanciers écrivent aussi, ne puisse jamais les regarder comme une femme amoureuse,, pour s'en éprendre et y rêver!

C'est un livre, en effet, sans tendresse, sans idéalité, sans poésie, et nous oserions presque dire sans âme, si l'intelligence ne faisait pas partie de l'âme humaine et n'en constituait pas la plus fière moitié. La Madame Bovary de M. Flaubert n'est pas qo romaa eomme

M. GUSTAVE AAfiBERT. 63

Caleè WitUamy Aobinson Crusoé et Arthur Gordon Pym, où la force exaspérée des passions les pi as viriles est en cause et aux prises avec la fatalité des évéûemenis ou delà natune. Pour écrire de pareils roisans, rintelligence suffit quand elle est robuste.

Mais Madame Bovary est un roman de m<Burs, et de mœurs actuelles, et, bien que le sentiment s'y montre horriblement abaissé sous les corruptions qui envahissent une âme faible et qui finissent par la putréfier, «c'est du cœur d'une femme qu'il y est question, et l'imagination s'attend à autre chose qu'à une main de chirurgien, impassible et hardie, qui rappelle celle de Dupuyl^ren, fouillant le cœur de son Polonais, quand il lui eut rejeté la tablette de la poitrine sur la figure, dans la plus étonnante de ses opérations...

M. Flaubert est un moraliste, sans doute, puisqu'il fait des romans de mœurs, mais il l'est aussi peu qu'il est possible de Têtre, car les moralistes sentent quelque part, — dans leur ciBur ou dans leur esprit, — le contre-ooup des choses qu'ils décrivent, et leur jugement domine leurs émotions. M. Flaubert, lui, n'a point d'émotions; il n'a pas de jugement, du moins appréciable. C'est un narrateur incessant et infatigable, c'est un analyste qui ne se trouble jamais; c'est un descripteur jusqu'à la plus minutieuse subtilité. Mais il est sourd-muet d'impression à tout ce qu'il raconte. Il est indififérent à ce qu'il décrit avec le scrupule de l'amour. Si l'on forgeait à Birmingham ou à Manchester des machines à raconter ou à analyser en bon acier anglais, qui fonctionneraient toutes seules par des procédés inconnus de dynamique, elles

64 LES ROMANGIEES.

fonctionneraient absolument comme M. Flaubert. On sentirait dans ces machines autant de vie, d'âme, d'entrailles humaines que dans l'homme de marbre qui a écrit Madame Bovary avec une plume de pierre, comme le couteau des sauvages.

A coup sûr, M. Gustave Flaubert est trop intelligent pour n'avoir pas en lui les notions affermies du bien et du mal ; mais il les invoque si peu qu'on est tenté de croire qu'il ne les a pas, et voilà pourquoi, à la première lecture de son livre, a retenti si haut ce grand cri d'immoralité qui, au fond, était une calomnie. Non, l'auteur de Madame Bovary n'était point immoral. Il n'était qu'insensible... Originalité très-particulière! Il est des romanciers qui aiment leurs héros, qui les exaltent, qui les justifient ou les plaignent. Il en est d'autres qui les détestent, qui les condamnent ou les maudissent, et c'est encore une manière de les aimer. Mais tous ou presque tous s'animent devant les types qu'ils ont créés. Il répugne à la nature de l'homme d'avoir un sujet dans les mains sans se passionner pour ou contre. Mais M. Flaubert échappe à cette coutume qui semblé une loi de l'esprit humain. Jeune encore pour tant de froideur, il débute comme le vieux Goethe finissait. Il prouve qu'on peut étreindre un type dans sa pensée, le porter des années peut-être dans cette cohabitation intellectuelle qui embrase la plupart des esprits, puis le laisser choir de son cerveau, organisé, vivant, sans avoir été ému une seule fois de la nature qu'on lui a donnée ou de la destinée qu'on lui a faite. La Madame Bovary du roman manque du sentiment maternel , et c'est un des caractères de son type. £b bien !

M. Gustave Flaubert est la M"* Bovary de son livre. Il est à sa singulière héroïne ce qu'elle-même est à son enfant. Dira-t-on que c'est là une puissance? Nous croyons que c'est une pauvreté.

Tel est le défaut radical d'un ouvrage qui se recommande par des qualités d'une grande force, mais que la critique devait signaler tout d'abord , avant tout détail et toute analyse , parce que ce défaut affecte l'ensemble et le fond du livre môme, — parce que cette indigence de sensibilité, (}'imagination, et je dirai plus, de sens moral et poétique , se retrouve à toute page et frappe l'œuvre entière de M. Flaubert d'une épouvantable sécheresse. Pour notre compte, nous ne connaissons pas de composition littéraire d'un talent plus vrai et qui soit en môme temps plus dénuée d'enthousiasme, plus vide de cœur; d'un sang-froid plus cruel. Excepté un pli d'ironie qu'on croit entrevoir, — en est-on môme bien sûr? — autour de la pensée du romancier et presque toujours au moment oîi on le voudrait sérieux et sincère, — par exemple, quand il s'agit des détails de l'éducation religieuse de sa M™® Bovary, l'ouvrage n'offre à l'esprit qu'une aridité désolante , malgré le vif de sa douleur et de son style. L'intérêt qu'on prend à sa lecture est l'intérêt d'une curiosité poignante et bientôt satisfaite; mais le charme qui fait revenir au souvenir du livre par la rêverie, le charme qui est le propre de l'art, même dans ses compositions les plus terribles, l'homme de talent qui a écrit Madame Bovary n'en a point la sorcellerie suprême. L'aura-t-il un jour?... On dit M. Gustave Flaubert dans le milieu de la vie. À la vigueur de son

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