Les romanciers naturalistes
Ce sont encore ici des études qui ont paru d’abord en Russie, dans Le Messager de l’Europe. Seulement, je les ai écrites avec une pensée d’ensemble. Mon projet était, en les réunissant un jour en un volume, de donner une histoire du roman naturaliste, étudié dans les chefs qui en ont successivement apporté et modifié la formule.
On se souvient peut-être du vacarme que souleva mon étude sur les romanciers contemporains, qu'on trouvera à la fin de ce volume.
Aujourd’hui seulement, elle y prend son vrai sens, sa valeur exacte. Elle n’est, après les autres études, qu’une suite de notes rapides, destinées à rendre mon travail complet. J'espère qu'on voudra bien comprendre.
Il me reste à m’exuser de donner sur Balzac une étude absolument indigne de lui. Cen’est là qu’une compilation faite à l’aide de sa Correspondance. Je comptais reprendre ce travail,
l’élargir en étudiant plus particulièrement en lui le romancier. Mais, comme le temps et le courage m'ont manqué, comme d’autre part je ne puis décapiter mon livre en omettant Balzac, je me décide à publier les pages que j'ai sous la main, pour qu’elles marquent au moins, à notre tête, au sommet, la glorieuse place du père de notre
roman naturaliste.
Emize ZOLA.
SAICENEUEE
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La Comédie humaine est comme une tour de Babel que la main de l’architecte n’a pas eu et n’aurait jamais eu le temps de terminer. Des pans de muraille semblent devoir s’écrouler de vétusté et joncher le sol de leurs débris. L’ouvrier a employé tous les matériaux qui lui sont tombés sous la main, le plâtre, le ciment, la pierre, le marbre, jusqu’au sable et à la boue des fossés. Et, de ses bras rudes, avec ces matières prises souvent au hasard, il a dressé son édifice, sa tour gigantesque, sans se soucier toujours de l’harmonie des lignes, des proportions équilibrées de l’œuvre. On croit l’entendre souffler dans son chantier, taillant les blocs à grands coups de marteau, se moquant de la grâce et de la finesse des arêtes. On croit le voir monter pesamment sur ses échafaudages, maçonnant ici une grande muraille nue et rugueuse, alignant plus loin des colonnades d’une majesté sereine, perçant les portiques et les baies à sa guise, oubliant parfois des tronçons entiers d’escalier, mêlant avec l’inconscience et la puissance du génie le grandiose et le vulgaire, l’exquis et le barbare, l’excellent et le pire.
À cette heure, l’édifice est là, découronné, profilant sur le ciel clair sa masse monstrueuse. C’est un entassement de palais et de bouges, un de ces monuments cyclopéens comme on en rêve, pleins de salles splendides et de réduits honteux, coupé par de larges promenoirs et par des corridors étroits où l’on ne passe qu’en rampant. Les étages se succèdent, élevés, écrasés, de styles différents. Brusquement, on se trouve dans une chambre, et l’on ignore comment on y est monté, et l’on ne sait comment on en descendra. On va toujours, on se perd vingt fois, sans cesse se présentent de nouvelles misères et de nouvelles splendeurs. Est-ce un mauvais lieu ? est-ce un temple? On hésite à le dire. C’est un monde, un monde de création humaine, bâti par un maçon prodigieux qui était un artiste à ses heures.
Du dehors, je l’ai dit, c’est Babel, la tour aux mille architectures, la tour de plâtre et de marbre, que l’orgueil d’un homme voulait élever jusqu’au ciel, et dont des bouts de muraille couvrent déjà le sol. Il s’est fait des trous noirs, dans cette série d’étages superposés; çà et là, une encoignure a disparu; les pluies de quelques hivers ont suffi pour émietter le plâtre que la main hâtive de l’ouvrier a trop souvent employé. Mais tout le marbre est resté debout, toutes les colonnades, toutes les frises sont là intactes, élargies et blanchies par le temps. L’ouvrier a élevé sa tour avec un tel instinct du grand et de l’éternel, que la carcasse de l’édifice paraît devoir demeurer à jamais entière; des pans de mur auront beau crouler, des planchers s’effondrer, des escaliers se rompre, les assises de pierre résisteront toujours, la grande tour se dressera aussi droite, aussi haute, appuyée sur les larges pieds de ses colonnes géantes; peu à peu, tout ce qui est boue et sable s’en ira, et alors le squelette de marbre du monument apparaîtra encore sur l’horizon, comme le profil immense et déchiqueté d’une ville. Même dans un avenir lointain, si quelque vent terrible, en emportant notre langue et notre civilisation, jetait par terre la carcasse de l’édifice, les décombres feraient sur le sol une telle montagne, qu'aucun peuple ne pourrait passer devant cet amas, sans dire : ‘* Là dorment les ruines d’un monde ”?.
Balzac est né à Tours, le 16 mai 1799. IL passa sept années au collège de Vendôme, qui jouissait alors d’une grande vogue. Ce ne fut pas, comme Victor Hugo, un enfant prodige; au contraire, ses professeurs le regardaient comme une intelligence médiocre, lourde et paresseuse. À la vérité, tout un travail se passait dans cette tête, aux yeux demi-clos, à l’expression distraite. Quand son indolence l’avait fait mettre au cachot, il y dévorait en secret les livres qui lui étaient tombés sous la main. La passion de la lecture le torturait, et il remuait un monde d'idées si complexe pour son âge, qu'il tomba malade. Personne ne devina la cause de son mal; on le rendit à sa famille, il suivit les classes du collège de Tours. D'ailleurs, les siens le tenaient également en une très petite estime. Aussi riait-on des premières ambitions qui lui poussaient. Vers la fin de 1814, il vint avec ses parents à Paris, où il acheva ses études, toujours sans aucun éclat. Successivement, il entra chez un notaire et chez un avoué. Mais son tempérament répugnait à la chicane, et il finit par obtenir de son père l’autorisation de tenter la carrière des lettres. Sa famille cédait avec beaucoup de mauvaise grâce. Elle Jui accordait seulement un an pour faire ses preuves. La pension qu’elle lui servait était calculée de façon à l’empêcher de mourir de faim et à le dégoûter de la vie des mansardes. Enfin, comme ses parents voulaient lui éviter la honte d’un échec, certain pour eux, ils avaient exigé que la tentative eût lieu en secret, et que, même aux yeux des amis intimes, Honoré passât pour être à Montauban, auprès d’un cousin.
Le voilà donc à Paris, dans un taudis de la rue de Lesdiguières, libre de rêver et d’écrire à sa fantaisie. D'abord, il voulut tenter le théâtre, il fabriqua avec la plus grande peine une tragédie en cinq actes, Cromwell, qui, lue devant la famille et les amis assemblés, fut jugée de la dernière médiocrité. Il dut rentrer chez ses parents, l’épreuve étant jugée suffisante et décisive. Cependant, il continua à écrire. C’est alors qu’il produisit cette quantité
de romans de pacotille, dont il refusa toujours de se reconnaître le père. En cinq ans, il publia sous des pseudonymes une quarantaine de volumes. Il frémissait sous cette tâche odieuse, son génie s’agitait sourdement et lui faisait trouver abominable un pareil emploi de son temps. S’il avait eu alors une pension de quinze cents francs, il aurait peut-être échappé aux embarras qui écrasèrent toute sa vie. Pour se soustraire à la dépendance dans laquelle il vivait chez ses parents, il se résolut à tenter le commerce, il acheta une imprimerie et! lança des éditions à bon marché de La Fontaine et de Molière. Il avait alors vingt-cinq ans. L'entreprise fut désastreuse. Sa famille ayant refusé de l’aider dans sa débâcle, il dut se retirer avec un passif assez considérable; tel fut le commencement de la dette qui pesa sur son existence entière d’une si terrible façon. En 1827, il se trouvait de nouveau sur le pavé de Paris, sans un sou, abandonné de tous, n'ayant plus que sa plume pour s’acquitter et pour vivre. Alors, commença la bataille sans merci qu'il livra jusqu’à sa mort. Il n’y a pas de héros qui puisse se vanter d’avoir accompli autant de prodiges de volonté et de courage.
Balzac avait vingt-neuf ans. Il s’établit rue de Tournon. Tous ses proches le prenaient en pitié et critiquaient amèrement chacune de ses actions. Il faut se le représenter dans sa petite chambre, n’ayant personne qui aït foi en lui, jugé par sa mère et son père eux-mêmes comme un brouillon incapable de se créer une belle situation. Ce fut alors qu'il écrivit Les Chouans, le premier roman qu’il ait signé. Comme il arrive toujours, la presse se montra d’abord bienveillante pour cet inconnu; il ne gênait encore personne et gardait la modestie d’un débutant. Mais les choses changèrent vite; dès les romans qui suivirent, toute la critique se déchaîna contre lui, la bataille s’engagea, on le traîna dans la boue à chaque livre nouveau qu’il publiait. Plus tard, la peinture qu’il fit du monde des journalistes, dans Les Illusions perdues, acheva de le fâcher avec les journaux; et, malgré les chefs-d’œuvre qu’il jetait dédaigneusement, en réponse à toutes les attaques, on peut dire qu’il est mort avant d’avoir triomphé. Son apothéose s’est faite sur son tombeau.
Je ne veux pas entrer dans les détails d’une vie très simple et connue de tous. On sait qu'il logea successivement rue de Tournon, rue Cassini, rue des Batailles, aux Jardies, rue Basse, à Passy, et enfin à Beaujon, dans la maison où il est mort. On sait que son existence entière fut prise par;la dette, qu’il se débattit dans des billets et des renouvellements de billets, exploité par des usuriers, s’enfonçant à chaque heure davantage, faisant des miracles de travail, sans arriver à se libérer. Sa vie fut enfermée dans un labeur de géant. Elle avait des côtés cachés, toutefois. Il échappait par moments à ses amis les plus intimes, était d’une discrétion farouche sur le chapitre des femmes. Souvent aussi il disparaissait, il partait en voyage, sans avertir personne. Îl plaçait un de ses romans dans une ville qu’il ne connaissait pas, il tenait à la visiter; et c’est ainsi qu’il a parcouru à peu près toute la France. Puis, il se lançait dans des aventures plus longues, il allait en Savoie, en Sardaigne, en Corse, en Allemagne, en Italie, en Russie. D'ailleurs. son incessante production ne s’arrêtait pas dans ses voyages; il travaillait partout, un coin de table lui suffisait. Aucun grand fait ne tranche dans l’existence de cet ouvrier puissant. On a Balzac tout entier, lorsqu'on ajoute que l’homme d’affaires n’était pas complètement mort en lui, et que son imagination de romancier s’exerçait souvent dans le domaine des inventions et des entreprises : c’est ainsi qu'il rêva la fabrication d’un nouveau papier pour l’impression de ses œuvres; c’est ainsi qu’il songea à tirer parti des scories laissées par les Romains en Sardaigne, en s’appuyant sur ce raisonnement que les procédés de la métallurgie étaient très défectueux dans l’antiquité. Des projets surprenants naissaient sans cesse dans son cerveau toujours en activité. Il voulut aussi être un homme politique, et échoua. Heureusement, pour la gloire des lettres françaises, il dut rester un simple romancier et dépenser son génie dans les œuvres que la nécessité lui faisait enfanter si douloureusement.
Le roman de sa vie fut son mariage avec la comtesse Hanska. Il avait connu cette dame mariée. I] l’aimait depuis seize ans, lorsqu'il l’épousa enfin, peu de temps avant sa mort. Quand le mariage fut célébré, en Russie,
il était déjà atteint de la maladie de cœur dont il devait mourir; et il ne revint en France que pour expirer, Aujourd’hui, la Correspondance donne des détails très intéressants sur cette union, que Balzac avait projetée et contractée dans le plus strict mystère. Je montrerai là un Balzac intime d’une prudence et d’une ambition bien singulières.
Ces quelques détails biographiques suffiront pour me dispenser d’explications compliquées, à chaque fragment des lettres de Balzac que je citerai. De cette manière, il n’y aura pas dans mon analyse de trop grands trous. D'ailleurs, c’est ici un simple résumé de la Correspondance que je veux donner. J’ai lu le recueil avec le plus grand soin, en m'attachant surtout aux lettres qui ouvraient des jours nouveaux sur Balzac, ou du moins qui mettaient en lumière les grands côtés de sa vie. Ma besogne va être uniquement de grouper ensemble les lettres qui se rapportent aux mêmes faits et de montrer ainsi le Balzac intime, le Balzac vrai, le grand cœur et le grand cerveau qu’on ne connaissait pas encore tout entier. Aujourd'hui, au-dessus de sa tour cyclopéenne, au-dessus de ce monument dont j’ai parlé et qui restera debout dans les siècles, il faut élever sa statue, la statue du génie héroïque et laborieux.
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D'ordinaire, on rend aux hommes illustres un bien mauvais service, lorsqu'on publie leur Correspondance. Ils y apparaissent presque toujours égoïstes et froids, calculateurs et vaniteux. On y voit le grand homme en robe de chambre, sans la couronne de laurier, en dehors de la pose officielle; et souvent cet homme est mesquin, mauvais même. Rien de cela ne vient de se produire pour Balzac. Au contraire, sa Correspondance le grandit. On a pu fouiller dans ses tiroirs et tout publier, ‘sans le diminuer d’un pouce. Il sort réellement plus sympathique et plus grand de cette terrible épreuve. |
Mais ce qu'il faut mettre surtout en avant, c’est sa
bonté et sa gaîté. Il était bon et il était gai, deux qualités bien rares dans ce terrible métier des lettres, qui aigrit et qui attriste si vite les meilleurs. Chose plus surprenante encore, il garda jusqu’à la mort son rire d’enfant et sa tendresse de cœur, au milieu des soucis les plus persistants qu’un homme puisse traverser. On lui soupçonnait bien cette sérénité d’âme; mais on ignorait quel esprit large et paisible il était. C’est une véritable révélation que de trouver dans ce géant, dans cette intelligence supérieure, une âme si chaude, une humeur si égale. Il avait évidemment une santé morale robuste, un tempérament superbe de force, de paix et d’amour. Le cœur aura été chez lui aussi vaste que le cerveau. Pour moi, cela domine tout et le met à part.
Ses premières lettres de la vingtième année, écrites à sa sœur Laure, dans la mansarde de la rue de Lesdiguières, sont charmantes d’entrain et d’affection. Déjà, on sent l’adorable grammairien des Contes drôlatiques, inventant des mots, trouvant des tournures, se lâchant dans un style d’une vie et d’une abondance extrêmes. Ce sont de vrais éclats de rire, mouillés d’une larme de tendresse. ‘* Laure! ô ma chère Laure, que je t’aime! Comment se fait-il que l’on ne puisse pas décrocher le Tacite de papa? Songe que je m’en remets à toi qui es fine comme l’ambre, pour l’escofier au profit de ton frère... ”” (Paris, octobre 1819). Et plus loin : ‘* Mademoiselle Laure, je monte sur mes grands chevaux, je mets mon rabat et mon bonnet carré d’aîné, pour vous gronder. Comment! méchante, à propos de l’aimable demoiselle du second, tu me rappelles la demoiselle du Jardin des Plantes. Fi! que c’est laid, mademoiselle. — Laure, je ne plaisante pas, c’est sérieux. Si on lisait, par hasard, ta lettre, on me prendrait pour un Richelieu qui aime trente-six femmes à la fois. Je n’ai pas le cœur si large, et, excepté vous que j’aime à l’adoration, je n’aime d’amour qu’une seule personne à la fois. Cette Laure! elle me voudrait voir un Lovelace: et pourquoi, je vous demande un peu! Si j'étais un Adonis encore! ?” (Paris, 30 octobre 1819). Puis, vient la note rêveuse : ‘* J’éprouve aujourd’hui que la richesse ne fait pas le bonheur, et le temps que je passerai ici sera pour moi une source de doux souvenirs! Vivre à ma fantaisie,
travailler selon mon goût et à ma guise, ne rien faire si je veux, m’endormir sur l’avenir que je fais beau, penser à vous en vous sachant heureux, avoir pour maîtresse la Julie de Rousseau, la Fontaine et Molière pour amis, Racine pour maître et le Père-Lachaise pour promenade!... Je te quitte pour aller au Père-Lachaise faire des études de douleurs, comme tu faisais des études d’écorché. J’ai abandonné le Jardin des Plantes, parce qu’il était trop triste. Me voilà revenu du Père-Lachaise, où j’ai piffé de bonnes grosses réflexions inspiratrices. Décidément, il n’y a de belles épitaphes que celle-ci : La Fontaine, Masséna, Molière, un seul nom qui dit tout et qui fait rêver! ”” (Paris, 1820.) Et il signe ‘* ton grigou de frère ”? |
Tout Balzac était déjà dans ces lettres de jeunesse, dont je ne puis que détacher quelques phrases. On entend son rire puissant, et il possède déjà le style qu'il a tant cherché plus tard, troublé par les magnificences romantiques de Victor Hugo, ne s’apercevant pas qu'il avait lui-même apporté un outil d’une rare force. Je veux donner encore deux exemples de sa belle gaîté. Il parle de lord R’hoone, un des pseudonymes anglais qu'il avait choisis pour signer ses premiers romans. ‘* Chère sœur, je m’en vais travailler comme le cheval d'Henri IV, avant qu’il fût en bronze, et cette année, j’espère gagner les vingt mille francs qui doivent commencer ma fortune. Dans peu, lord R’hoone sera l’homme à la mode, l’auteur le plus fécond, le plus aimable, et les dames l’aimeront comme la prunelle de leurs yeux. Alors le petit brisquet d’Honoré arrivera en équipage, la tête haute, le regard fier et le gousset plein; à son approche, on murmurera de ce murmure flatteur d’un public idolâtre, et l’on dira : ‘ C’est le frère de Mne Surville ?”. Alors, les hommes, les femmes, les enfants et les embryons sauteront comme des collines... Et j’aurai des bonnes fortunes en foule; c’est dans cette vue que j’économise pour user au besoin. Depuis hier, j’ai renoncé aux douairières, et je me rabats sur les veuves de trente ans. Expédie toutes celles que tu trouveras ‘* à lord R’hoone, à Paris *”’. Cela suffit! Il est connu aux barrières! — Nota. Les envoyer franches de port, sans fêlure ni soudure; qu’elles soient riches, ai-
mables; pour jolies, on n y tient pas... Lei vernis passe et le fond du pot reste! ?” (Villeparisis 1822 ). Plus tard, dans la lutte, il avait beau être écrasé, son rire d EL revenait sur les lèvres, à la moindre heureuse chance. ‘ Tu vois que j’ai de bonnes nouvelles à t’annoncer, sœurette : les revues me lèchent les pieds et me paient plus cher mes feuilles en janvier. Hé! hé! — Les lecteurs reviennent si bien sur Le Médecin de campagne, que Werdet a l’assurance de vendre en une semaine l’édition in-octavo et en quinze jours l’in-douze. Ha! ha! — Enfin, j'ai de quoi faire face aux grosses échéances de novembre et de décembre qui t’inquiétaient tant. Ho! ho! ?” (Paris, septembre 1835 ). Ne croit-on pas l’entendre, riant à pleine gorge et oubliant tout dans la santé de sa joie?
Et remarquez qu’il avait réellement du mérite à être gai. Sans parler de la vie abomirable qu’il mena, il fut toujours torturé par ses parents, qui ne le comprenaient guère. Sa mère surtout, qu'il aima d'un amour sans borne, était d’un caractère difficile, dont il souffrit toute son existence. ‘‘ Je te dirai très confidentiellement que cette pauvre mère tend à devenir nerveuse, comme bonne maman, et peut-être pis. Hier encore, je l’entendais se plaindre, comme bonne maman, s'inquiéter du serin, comme bonne maman, prendre en grippe Laurence ou Honoré, comme bonne maman... J'espère que cela te reportera au milieu de nous mieux que toutes les descriptions du monde. Hélas! comment se fait-il que l’on n’ait pas dans la vie un peu d’indulgence, que l’on cherche en toute chose ce qu’il peut y avoir de blessant ? Personne ne veut vivre à cette bonne flanquette, comme papa, toi et moi nous vivrions... ”” ( Villeparisis, juin 1821).
À chaque instant, dans la Correspondance, on trouve la trace des tourments que sa famille lui causait. Je citerai quelques exemples. Voici une lettre navrante, écrite à la suite de sa catastrophe financière, lorsqu'il s’était réfugié rue de Tournon. Sa famille habitait alors Versailles. ‘‘ On me reproche l’arrangement de ma chambre; mais les meubles qui y sont m’appartenaient avant ma catastrophe! Je n’en ai pas acheté un seul! Cette tenture de percale bleue qui fait tant crier était dans ma chambre à l’imprimerie. C’est Latouche et moi qui, l’avons clouée
sur un affreux papier qu'il eût fallu changer. Mes livres sont mes outils, je ne puis les vendre... Un port de lettre, un omnibus sont des dépenses que je ne puis me permettre, et je m'’abstiens de sortir pour ne pas user d’habits. Ceci est-il clair?... Ne me contraignez donc plus à des voyages, à des démarches, à des visites qui me sont impossibles; n’oubliez pas que je n’ai plus que le temps et le travail pour richesse, et que je n’ai pas de quoi faire face aux dépenses les plus minimes... Ne me crois aucun tort, chère sœur; si tu me donnais cette idée, j’en perdrais la cervelle. Si mon père était malade, tu m’avertirais, n'est-ce pas? Tu sais bien qu’alors aucune considération humaine ne m’empêcherait de me rendre auprès de lui... Merci, cher champion dont la voix généreuse défend mes intentions. Vivrai-je assez pour payer raussi mes dettes de cœur? ?” (Paris, 1827). Et il revient toujours sur cette idée que le temps pour lui, c’est de l’argent. ‘‘* Je souffre bien amèrement d’être l’objet de perpétuels soupçons. Je crois que ma lettre doit répondre à tout. Je suis pourtant assez malheureux! Il me faut, pour gagner de l’argent, la tranquillité du cloître et la paix! Quand je serai heureux, peut-être me rendra-t-on justice; il sera trop tard, car je ne serai heureux .que mort... ”” (Paris, 1829). Il ne savait pas si bien prophétiser, car il devait mener pendant vingt ans cette abominable vie.
Je saute par dessus ces vingt années, pour ne pas trop multiplier les citations sur ce point secondaire, et j'arrive au mariage de Balzac avec la comtesse Hanska. Il était alors au fond de la Russie méridionale, à Vierzschovnia, en train de préparer cette union dans le plus profond mystère, lorsqu'une lettre de sa mère, restée à Paris, faillit tout compromettre. Il écrit à sa sœur : ‘‘ Il faut que tu n'’aies pas su cela, car tu l’aurais empêché, toi qui es si bonne et si conciliante! Dans les circonstances où je suis, c'était bien fatal. M'écrire une lettre qui, pour des gens logiques, donnait à penser qu'il en résultait ou un mauvais fils ou une mère d’un caractère diffcile, pointilleux, etc. Enfin, c’était la lettre d’une mère à un petit garçon de quinze ans qui a fait des fautes. Cette lettre si inopportune, où ma pauvre mère non seu-
lement ne me dit pas un mot de tendresse, mais termine en déclarant qu’elle subordonne sa tendresse à ma conduite (une mère maîtresse d’aimer ou non un fils comme moi; soixante et douze ans d’une part, cinquante de l’autre!), est arrivée au moment où je vantais les services de ma mère, où je disais quelle bonne comptable elle était, quelles peines elle se donnait à son âge en allant au chemin de fer, etc., etc. Enfin, j’avais amené la comtesse à concevoir qu'il fallait que ma mère eût une bonne à Suresnes, qu’il fallait s’occuper d’elle, la rendre heureuse, quand est survenue cette bise en forme de lettre, deux mois après un reproche que j’avais fait à ma mère, et tu sais qu’il était fondé! ”” ( Vierzschovnia, 22 mars 1849).
Son mariage avec la comtesse Hanska fut d’ailleurs pour lui toute une affaire laborieuse, qu’il semble avoir menée avec une habileté de tactique extraordinaire. Il était profondément épris, j'en suis convaincu. Mais je le soupçonne d’avoir encore vu là une bataille, d’avoir dramatisé son union, en exagérant les quelques diff cultés qu’il rencontra. Dans la lettre dont je viens de citer un fragment, il y a des phrases singulières : ‘* Bien plus, ma mère me créait des obligations d’écrire et de répondre à mes nièces, ce qui était un renversement des principes élémentaires de la famille; et il faudrait que tu susses bien ce que sont les personnes chez qui je suis pour comprendre le mauvais effet de ces phrases ””’. Et ce passage est encore plus explicite : ‘* Mme Hanska est ici riche, aimée, considérée; elle n’y dépense rien, elle hésite à aller dans un endroit où elle ne voit que troubles, dettes, dépenses et visages nouveaux; ses enfants tremblent pour elle! Joins à cela la lettre digne et froide d’une mère qui gronde son petit dernier (cinquante ans!), et tu te diras que, sur des doutes exprimés relativement au bonheur et à l’avenir, un galant homme part, remet la propriété de la rue Fortuné à qui elle est, reprend sa plume et va s’enfouir dans un trou comme celui de Passy. À quarante-cinq ans, les considérations de fortune pèsent d’un poids énorme dans les plateaux du sort ””’. Enfin, il montre son mariage à sa sœur comme la fortune de toute la famille. ‘‘ Songe donc, ma bonne chère Laure,
qu’aucun de nous n’est, comme on dit, arrivé; que si, au lieu d’être obligé de travailler pour vivre, je devenais le mari d’une des femmes les plus spirituelles, les mieux nées, les mieux apparentées et d’une fortune solide quoique restreinte, malgré le désir de cette femme de rester chez elle et de n’avoir aucune relation, pas même de famille, je serais dans une position bien plus favorable de vous être utile à tous... Va, Laure, c’est quelque chose, à Paris, que de pouvoir, quand on le veut, ouvrir son salon et y rassembler l'élite de la société, qui y trouve une femme polie, imposante comme une reine, d’une naissance illustre, alliée aux plus grandes familles, spirituelle, instruite et belle; il y a là un grand moyen de domination ””.
Toute la lettre est à lire. J’y trouve un roman entier, un de ces romans profondément humains, comme Balzac savait les fouiller. Cela s’appellerait : Le mariage d’un grand homme avec une grande dame. Déjà, à plusieurs reprises, Balzac avait rêvé de se tirer de ses embarras pécuniaires par un riche mariage; on en trouve des traces discrètes dans la Correspondance. Certes, je le répète, je crois à la noblesse des sentiments de Balzac et de Mme Hanska. Mais comme il est triste d’entendre le grand romancier disant que personne de sa famille n’était arrivé ! Remarquez qu’il avait écrit tous ses chefsd’œuvre. On croit comprendre, en outre, que la comtesse mettait comme condition à son mariage qu’elle ne recevrait pas les parents de son mari. Pendant ce temps, la mère de Balzac était chargée de veiller à Paris sur la maison de la rue Fortuné, qu’il avait embellie et qu’il considérait comme un appât pour la comtesse. C'était toute une stratégie de grand général. En lisant ceci par exemple, ne dirait-on pas Napoléon à la veille d’Austerlitz : ‘* Comme j’agis toujours dans le bon sens et en vue du triomphe, dis à ma mère de faire les doubles rideaux de l’alcôve et d’y coudre les dentelles qu’elle a. Dis-lui aussi de faire prendre l’air aux tapisseries qui sont dans un tiroir de la commode de la Reine ””’. Si l’on ajoute que Balzac, au milieu de cette lutte suprême de son mariage, se débattait dans les premières atteintes de la maladie de cœur dont il devait mourir, et dont il est
mort sans jouir de sa victoire, on aura, je le dis encore, un des plus beaux et un des plus tristes romans qu'il ait faits. Il traita le mariage comme il avait traité la dette, en utopiste puissant, en lutteur qui voulait ruser avec les montagnes et qui finissait par les prendre et par les transporter.
D'ailleurs, il restait le fils le plus tendre et le plus respectueux. Dès que son mariage est accompli, il écrit à sa mère : ‘* Ma”bonne chère mère bien-aimée... Hier, à sept heures du matin, grâce à Dieu, mon mariage a été béni et célébré dans l’église Sainte-Barbe de Berditchef, par un envoyé de l’évêque de Jitomir... Nous sommes maintenant deux à te remercier des bons soins que tu as donnés à notre maison, comme nous serons deux à te témoigner notre tendresse respectueuse. J'espère que tu jouis d’une excellente santé. Je te réitère de ne pas épargner les voitures pour diminuer les peines que nous te donnons pour nos affaires... A bientôt. Trouve ici l'expression de mon respect et de mon attachement fiial... Ton fils soumis... ”” (Vierzschovnia, 14 mars
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J’aborde maintenant ce qu’il y a de plus large et de plus héroïque dans la Correspondance; je veux parler de la bataille sans relâche que Balzac livra à la dette, par un travail acharné de toutes les heures de sa vie. Il n’y a certainement pas de spectacle plus beau que celui de ce lutteur s’épuisant en efforts sans cesse renaissants, fournissant une besogne comme aucun homme avant lui n’en avait faite. Sans doute, on connaît des producteurs infatigables, qui ont peut-être entassé plus de volumes que Balzac. Seulement, il faut songer que son monument fut bâti en vingt années, et que ses ouvrages sont presque toujours de bronze et de marbre. Faire beaucoup et faire solide, voilà le prodige.
Avant tout, dans la Correspondance, on voit le travailleur. Il se dresse de toutes les pages, il emplit ces
trois cent quatre-vingt-quatre lettres. Du premier mot au dernier, Balzac travaille et enfante. C’est comme une épopée, un géant aperçu dans sa forge, ne prenant pas une heure de repos, tapant toujours sur son fer, grisé par son effort. On savait le grand romancier laborieux, mais ce cri continu de l’ouvrier aux prises avec la fatigue, fait de la Correspondance un recueil unique. plein de la poésie de l’action. Jamais on ne l’aurait rêvé si puissant. Le rocher qu’il roulait était vraiement d'un poids à écraser tout autre homme que lui.
Je vais tâcher de le montrer en pleine bataille, car les commentaires ne suffisent pas; il faut le voir et l” entendre. Je prendrais seulement quelques phrases à chaque lettre, de façon à montrer toutes les phases du long combat.
Cela commence, chez ses parents, lorsque ceux-ci lui refusent la petite pension qui lui permettrait d’écrire à sa guise. Il bâcle de mauvais romans, et il dit à sa sœur : ‘* Avec quinze cents francs assurés, je pourrais travailler à ma célébrité; mais il faut le temps pour de pareils travaux, et il faut vivre d’abord! Je n’ai donc que cet ignobie moyen pour m'indépendantiser. Fais donc gémir la presse, mauvais auteur (et le mot n’a jamais été si vrai!) ” ( Villeparisis, 1821). Et cette autre phrase, à une année de distance: ‘Ah! si j'avais ma pâtée, j'aurais bien vite ma niche, et j’écrirais des livres qui resteraient peut-être! ? (Villeparisis, 1822). Mais la lutte ne commence réellement qu’après sa catastrophe financière. Il devait vivre par son seul travail, vivre et payer des dettes très lourdes. Voici un de ses premiers cris de détresse, adressé à M. Dablin, un ami MAS il avait dû emprunter une assez grosse somme : ‘* Un homme qui se lève, depuis quinze ans, tous les j jours dans la nuit, qui n’a jamais assez de temps dans sa journée, qui lutte contre tout, ne peut pas plus aller trouver son ami qu’il ne va trouver sa maîtresse; aussi ai-je perdu beaucoup d’amis et beaucoup de maîtresses, sans les regretter, puisqu'ils ne comprenaient pas ma position. Voilà pourquoi vous ne m’avez vu que quand il s’agissait d’affaires. Je suis fâché que vous ne m’ayez pas répondu au sujet de l'assurance, car plus je vais, plus les travaux augmentent, et je n’ai pas la certitude de pouvoir résister à ce travail
sans relâche ?”. (Paris, 1830). La lettre suivante adressée à la duchesse d’Abrantès est encore plus explicite : ‘* Ecrire! je ne le puis! la fatigue est trop grande. Vous ignorez ce que je devais, en 1828, au-dessus de ce que je possédais : je n’avais que ma plume pour vivre et pour payer cent vingt mille francs. Dans quelques mois, j’aurais tout payé, j'aurai reçu, j'aurai arrangé mon pauvre petit ménage, mais pendant six mois encore, j’ai tous les ennuis de la misère... ”” (Paris, 1831).
Il faut remarquer cet espoir d’être libéré dans six mois. Toute sa vie, Balzac a espéré ainsi se tirer d’exbarras, au bout d’un laps de temps relativement couri: et, toute sa vie, la dette est retombée sur lui, plus écrasante. Nous allons: à plusieurs reprises, le voir ainsi : toujours vainqueur, toujours vaincu.
Üne de ses plus grosses crises paraît avoir été celle ce l’année 1832, lorsqu'il s’était retiré en Touraine, pour échapper à ses créanciers et travailler plus iranouillement. Îl écrivait alors à sa mère, qui s’occupait de ses affaires, à Paris. La série de ces lettres le montre donnant un coup de collier formidable. ‘* 11 me faudrait au moins six semaines de tranquillité parfaite pour te remettre les quatre mille huit cents francs des deux ouvrages que je vais faire... Voilà quatre ans que vingt fois j’ai eu l’idée de m'’expatrier.. Tu me demandes de t’écrire en détail; mais, ma pauvre mère, tu ne sais donc pas encore comment je vis? Quand je puis écrire, je fais mes manuscrits: quand je ne fais pas mes manuscrits , j'y pense. Je ne me repose jamais. . Songe donc que j ’ai trois cents pages de manuscrit à ALES à penser, à écrire pour La Bataille ! que j’ai cent pages à ajouter aux Conversations, et qu’à dix pages par jour, cela fait trois mois, et à vingt, quarante-cinq jours, et qu'il est physiquement impossible d’en écrire plus de vingt, et que je ne demande que L'HEURE jours; et que. pendant ces quarante Jours, j'aurai les épreuves de Gosselin... Dans mon désir de nous tirer d’embarras, je ferai l’impossible. Si le bonheur veut que je puisse travailler comme les deux derniers jours de Saint-Firmin, je vous sauverai... *’ (Saché, juillet 1832). La lettre suivante est peut-être plus navrante encore : ‘* Que veux-tu que je réponde sur le
marchand de fourrages? Bon Dieu! je travaillle nuit et jourpour faire de l’argent et le payer... Or, n’ayant de l’argent que dans quarante jours, je ne puis rien faire avant ce terme; c’est une réponse générale; car, à moins de tout vendre pour rien et de ne mettre nu comme un saint Jean, je ne vois pas d’autres moyens de faire de l’argent... J’allais ce matin entamer mon travail avec courage, lorsque ta lettre est venue me désorganiser complètement. Je t’ai dit, les’larmes aux yeux et le cœur serré, qu'il était impossible que mon manuscrit fât prêt avant le 10 août, ‘et, le 10 ‘août, aurons-nous dix-huit cents ‘francs? Vois si tu peux à Paris arranger tout pour cette époque. Si je n’ai pas’d’argent, eh bien! je me laisserai poursuivre et je paierai les frais; ce sera de l’argent bien cher! ?”’ (Angoulême, 19 juillet 1832). Et . il ajoute dans la même lettre : ‘* Je me lève à six heures du soir, je corrige Les Chouans, puis je travaille à La Bataille, de huit à quatre heures du matin, et, pendant le jour, je ‘corrige ce que j’ai fait la nuit; voilà ma vie! en connais-tu de plus occupée? Adieu, ma bonne mère. Fais l’impossible, c’est ce que je fais de mon côté. Ma vieestun miracle perpétuel. Je t’embrasse de tout mon cœur, et avec bien du chagrin, car je te rends aussi malheureuse que je le suis ?”.
Je trouve dans une autre lettre adressée à sa sœur ces lignes si pleines d’émotion : ‘* Oui, tu as raison, mes progrès sont réels, et mon courage infernal sera récompensé. Persuade-le aussi à ma mère; chère sœur, dis-lui de me faire l’aumône de sa patience; ses dévoüments lui seront comptés! Un jour, je l’espère, un peu de gloire lui paiera tout!... Dis à ma mère que je l’aime comme lorsque j'étais enfant. Des larmes me gagnent en t’écrivant ces lignes, larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l’avenir, et il me faut cette mère dévouée au jour du triomphe! Quand l’atteindrai-je?... Quelque jour, quand mes œuvres seront développées, vous verrez qu’il a fallu bien des heures pour avoir pensé et écrit tant de choses; vous m’absoudrez alors de tout ce qui vous aura déplu, et vous pardonnerez, non l’égoïisme de l’homme (l’homme n’en a pas), mais l’égoïsme du penseur et du travailleur ”’. (Angoulême, août 1832).
Et toujours revient le refrain de la délivrance. Il fait des comptes, établit des chiffres, trouve par exemple qu'il aura prochainement neuf mille sept cents francs. ‘* Je serai donc bientôt au-dessus de mes affaires... ?” ( Aix, 30 septembre 1832). Mais il ne tarde pas à retomber sous les rudes coups de la réalité. Il écrit à une amie, Mne Zulma Carraud. ‘‘ Je n’ai pas encore un volume réimprimé des Chouans, j'ai encore douze à treize feuilles du Médecin de campagne à terminer, j'ai cent pages à fournir ce mois-ci à la Revue. Pour achever tout cela ne suis-je pas forcé de rester à Paris ?/Puis, il y a les affaires d’argent dont les difficultés vont croissant, parce que les besoins sont fixes et les recettes frappées d’anomalie, autant que les comètes... Je vous assure que je vis dans une atmosphère de pensées et d'idées, de plans, de travaux, de conceptions, qui se croisent, bouillent, pétillent dans ma tête à me rendre fou... ?” (Paris, mars 1833). Dans une lettre adressée à la même personne, je relève ces lignes : ‘‘ Je ne dors plus que cinq heures; de minuit à midi, je travaille à mes compositions, et de midi à quatre heures, je corrige mes épreuves. Le 25, j’aurai quatre volumes imprimés. Eugénie Grandet vous étonnera... ?” (Paris, décembre 1833).
Nouvel espoir de triomphe. Il croit la dette écrasée. Cette fois, il pousse les choses jusqu’à rêver d’assurer une petite fortune à sa mère. ‘* Maintenant que le but n’est plus si loin, je puis t’en parler. Cette année tu auras deux joies. Le jour de ma naissance, j’en suis sûr, je ne devrai plus qu’à toi, et j’espère, durant le reste de l’année, arriver à un plus beau résultat encore; j'espère pouvoir te composer un petit capital dont l’emploi sera tel, que, d’abord, tu auras une sécurité; et puis, plus tard. tu verras! Ma richesse, vois-tu, c’est ton bonheur, c’est ta satisfaction dans les choses de la vie. Oh! bonne mère, vis donc pour voir mon bel avenir; si tu ne vas pas mieux, viens encore à Paris, et consultons. Si j’allais en janvier à Vienne, je tâcherai d’avoir assez d’ argent pour t’emmenêr ; un voyage te remettrait peut-être ?” (Paris, novembre 1834).
Le mêmef"mois, il écrivait à Mme Zulma Carraud : ‘* Mais, cara, vous me faites mauvais et grand seigneur
à plaisir. Aucun de mes amis ne peut ni ne veut se figurer que mon travail a grandi, que j’ai besoin de dix-huit heures par jour, que j’évite la garde nationale qui me tuerait, et que je fais comme les peintres : j’ai inventé des consignes qui ne sont connues que des personnes qui ont bien sérieusement à me parler. Moi, grand seigneur! me voilà retombé dans la classe de ceux qui ont des revenus impiioyables, fixes, et qui ne peuvent pas se permettre la moindre chose de ce que font les Bédouins, qui vivent à même sur leur capital. Je suis, outre tout mon travail habituel, accablé d’affaires, j’ai la queue du malheur à débrouiller. Les cinquante mille francs ont été dévorés comme un feu de paille, et j’ai encore devant moi quatorze mille francs de dette; ce qui est aussi considérable que les vingt-quatre mille que j’ai payés, car c’est la dette en elle-même et non la somme plus ou moins forte, qui me tourmente. Îl me faut encore six mois pour libérer ma plume comme j’ai libéré ma bourse: et si je dois encore quelque chose il est certain que les bénéfices de l’année m’acquitteront. D'ailleurs, je dois toujours; ces cinquante mille francs sont une avance qu’on m'a faite sur les produits de mon travail... ”” (Paris, fin de novembre 1834). La vérité est là, et non dans la lettre à sa mère, qui précède. On saisit nettement par cet exemple combien son imagination jouait un grand rôle dans sa lutte.
D'ailleurs, les crises se succédaient. Dans la première lettre adressée à Mme Hanska, que contient la Correspondance, on trouve cette page si caractéristique : ‘* Je vous certifie que la plus cruelle conviction me gagne, je n’espère pas résister à de si rudes travaux. On parle des victimes dues à la guerre, aux épidémies; mais qui est-ce qui songe aux champs de bataille des arts, des sciences et des lettres, et à ce que les efforts violents faits pour y réussir y entassent de morts et de mourants? Dans ce redoublement de travail qui m’a saisi, pressé que je suis par la nécessité, rien ne me soutient. Du travail, toujours du travail! des nuits embrasées succèdent à des nuits embrasées, des jours de méditation à des jours de méditation, de l’exécution à la conception, de la conception à l’exécution! peu d’argent, comparativement à ce qu’il
m'en faut; immensément.d’argent, par rapport à la production. Si chacun de mes livres éiait payé comme ceux de Walter Scott, je m'en tirerais; mais, quoique bien payé, ie ne m'en tire pas. J'aurai gagné vingt-cinq mille francs en août. Le Lys m’est payé huit mille francs, moitié par la librairie, moitié par la Revue de Paris. L'article au Conservateur, me sera payé trois mille francs. J'aurai fini Séraphita, commencé les Mémoires de deux jeunes mariés, et fini la livraison de Madame Béchet. Je ne sais si jamais cerveau, plume et main, auront fait pareil tour de force à l’aide d’une bouteille d’encre... ”? (Paris, 11 août 1835).
Le:cri le plus navrant de tout la correspondance est ‘celui-ci, qu’il jette l’année suivante dans une lettre à Mme Hanska. ‘* Descendu de toutes mes espérances, ayant tout abdiqué forcément, réfugié ici, dans l’ancienne mansarde de Jules Sandeau, à Chaillot, le 30 septembre, au moment que, pour la seconde fois dans ma vie, je me trouvais ruiné par un désastre imprévu et complet, et qu'aux inquiétudes d’avenir se joignait le sentiment de la profonde solitude où cette fois j’entrais seul, je pensais doucement qu’au moins je demeurais tout entier dans quelques cœurs. de choix... à ce moment-là, votre lettre si découragée, si triste, est venue!... Je n’ai pas quitté la rue Cassini sans regret; j'ignore encore si je pourrai conserver quelques parties du mobilier auxquelles je tiens, ainsi que ma bibliothèque. J’ai fait, par avance, tous les abandons, tous les sacrifices de menues jouissances et de souvenirs, afin d’avoir la petite joie de les savoir encore à moi; ce serait peu de chose pour éteindre la soif de la créance, et ils apaiseraient la mienne durant ma marche dans le désert et dans les sables où je vais entrer. Deux ans de travail peuvent tout acquitter, mais il m’est impossible de ne pas succomber à deux ans de cette vie... Pour savoir jusqu'où va mon courage, il faut vous dire que Le Secret des Ruggieri a été écrit en une seule nuit; pensez à cela, quand vous le lirez. La Vieille Fille a été écrite en trois nuits. La Porte brisée, qui termine enfin L’Enfant maudit, a été faite en quelques heures d’angoisses morales et physiques; c’est mon Brienne, mon Champaubert, mon Montmirail, c’est ma campagne
de France! Mais il en a été de même de La Messe de l’athée et de Facino Cane ; j’ai écrit à Saché, en trois jours, les cinquante premiers feuillets des Jllusions perdues... Ce qui me tue, ce sont les corrections. Il faut se surpasser. puisqu'il y a indifférence chez l’acheteur: il faut se surpasser au milieu des protêts, des chagrins d’affaires, des embarras d’argent les plus cruels, et dans la solitude la plus complète, la plus dénuée de toute consolation ”. (Paris, octobre 1836).
Je dois me borner et me contenter d’extraire quelques lignes de chaque lettre, de façon à montrer que la lutte durera jusqu’à la mort. Ce sont de rontinuelles secousses. ‘* J’ai conclu une affaire avec M. Lecou, qui va me permettre de payer Hubert, de satisfaire aux plus pressants besoins, et comme nous mettrons en vente La Femme supérieure, i’en destine une part à acquitter les eflets Gougès. Ma mère aura ce qu'il lui faut le 10 décembre au plus tard. Maïs je n’atteindrai pas ce résultat sans me jeter dans un travail horrible; je veux que César Birotteau (acheté vingt mille francs par un journal) soit fini le 10 décembre; il faut passer vingt-cinq nuïts, et j’ai commencé ce matin. Î) faut faire trente-cinq à trente-six feuilles, un volume et demi, en vingt-cinq jours. ”? (Lettre à sa sœur, novembre 1837). — ‘* Tranquillisetoi, ma Laure fbien-aimée : il est dans les probabilités que, cette semaine, j'aurai pu réunir les deux mille francs qui me sont indispensables. J’essayerai alors de te rendre tout ce que je te dois; ma pauvre mère en souffrira, mais, avec elle, je sais que bientôt je pourrai réparer les plaies. Aujourd’hui, il faut se tirer d’affaire ?”. (Lettre à sa sœur, Paris, 1839). — ‘* Pour le moment, ce que vous me demandez est absolument impossible; mais, dans deux ou trois mois, rien ne sera plus facile. À vous, ma sœur d’âme, je puis confier mes derniers secrets; or, je suis au fond d’une effroyable misère; Tous les murs des Jardies se sont écroulés par la faute du constructeur qui n’avait pas fait de fondations; et tout cela, quoique de son fait, retombe sur moi, car il est sans un sou, et je ne lui ai encore donné que huit mille francs en à-compte. Ne me croyez pas imprudent, cara; je devrais être bien riche en ce moment; j’ai fait des miracles de travail; mais tous
mes travaux intellectuels ont croulé avec ‘mes murs... ”?
(Lettre à Mme Zulma Carraud, les Jardies, mars 1839). — ‘ Le chagrin est venu, chagrin intime, profond et qu’on ne peut dire... Quant Sla chose matérielle : seize volumes écrits, vingt actes faits, cette année, n’ont pas suffi! Cent cinquante mille francs gagnés ne m'’ont pas donné la tranquillité... ”” (Lettre à Mme Zulma Carraud, les Jardies, 1840). — ‘‘ L’argent nécessaire à ma vie est en quelque sorte disputé à celui qu’exigent les créances, et bien péniblement obtenu... Je ne m'’abuse pas : si, jusqu'ici, en travaillant comme je travaille, je n’ai pu réussir à payer mes dettes ni à vivre, le travail à’ venir ne me sauvera pas; il faut faire autre chose, chercher une position. ?” (Lettre à sa mère, avril 1842). — ‘‘ Il me faut vingt-cinq mille francs, ce mois-ci, et il faut que je règle avec les trois libraires de La Comédie humaine, qui me doivent de quinze à zeize mille francs. Il est plus que probable que, si j’eusse appliqué tout ce que j’ai en portefeuille, au payement de mes dettes, je n’aurais plus rien dû à personne au monde vers octobre prochain... ”” (Lettre à MMe Hanska, Paris, 3 avril 1845). ‘‘ Les événements les plus affreux, les plus incroyables, ont fondu sur moi! Me voilà sans aucun argent, poursuivi par des gens qui me rendaient service; j'ai à peine le temps de sufire au plus pressé. Il va falloir travailler dix-huit heures par jour... ”’” (Lettre à sa sœur, Paris, mai 1846). — ‘* Ces quatre ouvrages (Les Paysans, Les Petits Bourgeois, Le Cousin Pons, La Cousine Bette) me payeront toutes mes dettes, et cet hiver L’Education du Prince et La Dernière |Incarnation de Vautrin me donneront le premier argent qui sera bien à moi et qui SPC ma fortune ”. (Lettre à M€ Hanska, juin 1846 ).
Je ne saurais trouver, dans toute la Fi quatre lignes plus tristes et plus typiques. Tout Balzac est dans cet espoir suprême. Il a quarante-buit ans, il a déjà produit tous ses chefs-d’œuvres et il rêve une fois encore de gagner un argent qui soit bien à lui, pour commencer sa fortune. N'est-ce pas le cri de cet éternel rêveur, de ce débiteur traqué pendant vingt ans, et qui se débattait furieusement dans la dette, en comptant toujours gagner des millions du soir au lendemain. D'ailleurs,
remarquez que, ce jour-là comme les autres, il s’abusait. Les plaintes recommencent, les créances l’écrasent plus que jamais. Elles ne cessent même pas, lorsqu'il se retire chez la comtesse Hanska, à Vierzschovnia, pendant les années 1849 et 1850. A la veille de son mariage, il est tourmenté par sa liquidation, il s’inquiète et parle de se réfugier dans une mansarde, si l’union projetée n’avait pas lieu. Sa sœur étant à son tour tombée dans des soucis d’argent, il lui écrit le 9 février 1849 : ‘‘ Tu sais quels moyens j ’employais pour vivre.à bon marché; je ne faisais la cuisine que deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, et je mangeais la viande froide dans la salade. En me contentant du strict nécessaire, à Passy, je pouvais restreindre toutes les dépenses à un franc par tête. Je recommencerais très bien cela sans sourciller ””’. Ce détail ne jette-t-il pas un jour lamentable sur la vie du grand romancier? Il serait mort dans un taudis, si son mariage ne l’avait enfin tiré de ses embarras d’argent; et il n’arriva à cette fortune si ardemment convoitée, que pour mourir. Son génie n’avait pu le faire vivre. Il fallut qu’une femme vint à son secours, pour qu'il se couchât solvable dans la tombe.
J’ai eu la curiosité, en lisant avec soin la Correspondance, de marquer tout ce qui avait trait au théâtre. Il m'a semblé curieux de dégager, de cet amas énorme de documents, les diverses façons dont Balzac avait envisagé l’art dramatique. Le théâtre le préoccupa toute sa vie. Nul doute qu’il y aurait porté sa puissante activité, si le manque de temps et la nécessité de battre monnaie avec le roman, ne lui avaient toujours fait remettre à plus tard des tentatives sérieuses.
Comme je l’ai dit, son premier travail littéraire fut une tragédie sur Cromwell, dont il nous donne le plan, et qui devait être une chose absolument médiocre. Dans ce temps-là, à vingt et un ans, il reconnaissait Racine
pour maître. (Corneille, qu’il appelait ‘‘ son lgénéral ”’, paraissait le toucher moins. Cependant, il se lamentait beaucoup de ne pas avoir assez d’argent pour prendre un parterre, le jour où l’on jouerait Cinna. Ce qui est très curieux surtout, c’est de voir son dédain des sujets modernes. La veille de la représentation de Marie Stuart, de Pierre Lebrun, il écrit à sa sœur : ‘* Le sujet de cette tragédie est assez éloigné pour être mis sur la scène; espérons que l’auteur luttera avec succès contre les difficultés des sujets modernes, qui ne sont jamais aussi favorables à la poésie que les sujets antiques. Ajoute à cela la diffculté de rendre un moderne intéressant! Nos hommes d'Etatgsont tous les mêmes; les crimes diplomatiques prêtent peu au théâtre... ?” { Paris, 30 octobre 1813). Ces lignes ne sont-elles pas étranges sous la plume de l’écrivain qui a créé le roman moderne, qui devait montrer toute la largeur du drame contemporain. D'ailleurs, on sent déjà dans cette lettre une tendresse secrète pour le drame. C’est là peut-être le premier tâtonnement d’où Balzac s’est dégagé.
Il n’est de nouveau question du théâtre, dans ses lettres, que quinze ans plus tard. La dette l’écrasait, il songeait à se faire auteur dramatique, pour s’acquitter. Une pièce a toujours produit davantage qu’un roman; seulement, il faut d’abord perdre au théâtre un temps considérable, si l’on veut être joué et réussir; et c'était là une perte que Balzac ne pouvaït se permettre. On trouve trace de ce que j’avance, dans une lettre à sa sœur, datée de Saché, 1834. ‘‘ Mes essais de théâtre vont mal, il faut y renoncer pour le moment. Le drame historique exige de grands effets de scène que je ne connais pas et qu’on ne trouve peut-être que sur place, avec des acteurs intelligents. Quant à la comédie, Molière, que je veux suivre, est un maître désespérant; il faut des jours et des Jours pour arriver à quelque chose de bien en ce genre, et c’est toujours le temps qui me manque. Il y a, d’ailleurs, d’innombrables difficultés à vaincre pour aborder n’importe quelle scène, et je n’ai pas le loisir de jouer des jambes et des coudes... ?” Même il avait songé à trouver des prête-noms pour faire jouer sous leur responsabilité des pièces’ bâclées à la diable, qui ne le compromettaient
pas. On voit donc très clairement qu’à cette époque le théâtre n’était pour lui qu’une façon de gagner le plus d’argent possible, n’importe comment.
Plus tard, dans une lettre à M€ FHanska, du 15 jum 1838, il juge Scribe de la façon suivante : ‘‘ Je suis allé hier au soir voir La Camaraderie, et je trouve beaucoup d’habileté dans cette pièce. Scribe connaît le métier, mais. il ignore l’art. Il a du talent, mais il n’a pas le génie dramatique, et, d’ailleurs, il manque complètement de style ?”. Ce jugement est en somme celui que nous portons aujourd’hui nous-mêmes. Je l’ai cité, pour montrer que Balzac, assez mauvais critique d’ordinaire, savait. parfois dire le mot juste.
Enfin, nous arrivons au mois de mars 1840, à la jveille de la représentation de Vautrin. Il y a quelques lbillets. fort curieux. Entre autres, en voici un adressé à M. Dablin : ‘‘ Si vous avez dans votre cercle des [personnes qui souhaitent assister à la première représentation de Vautrin, et qui soient bienveillantes, j’ai le droit de faire louer des loges à mes amis plutôt qu’à des inconnus. Je tiens à ce qu’il y ait de belles femmes ”. Rien de plus charmant et de plus naïf que cette dernière phrase. On y sent le Balzac mondain, un étrange mondain qui rêvait le monde comme un Olympe, dont il était ébloui. Les ducheses et les marquises sont des déesses à ses yeux. Son esprit chimérique lui faisait voir la salle où l’on allait jouer Vautrin, pleine d’épaules nues et de diamants; et, pour lui, très sérieusement, cela devait décider du succès. Pourtant, il était plein de terreur, car il écrit à Léon Gozlan : ‘* Vous verrez une chute mémorable. J’ai eu tort d’appeler le public, ie crois ”?’. On sait que Vautrin fut défendu à la seconde représentation, Frédéric-Lemaître ayant eu l’étrange fantaisie de se faire la tête de Louis-Philippe, pour jouer son rôle de gredin sublime. Cela donna même lieu à un des traits les plus nobles de la vie de Balzac, On lui offrit une indemnité qu'il refusa. Justement, une lettre à Mme de V... fait allusion à ce fait. ‘* Ce matin, j’achevais de vous écrire, chère amie, quand le directeur des beaux-arts est venu pour la seconde fois. Il m’a offert momentanément une indemnité qui ne faisait pas votre somme...
J'ai refusé. Je lui ai dit que j’avais droit ou non, et que, si c'était oui, il fallait que mes obligations envers des tiers fussent au moins remplies; que je n’avais jamais rien demandé; que je tenais à cette noble virginité, et
e je voulais ou rien pour moi, ou tout pour les autres.…..?? (Paris, 1840).
Mais l’aventure la plus curieuse de Balzac au théâtre fut la représentation des Ressources de Quinola. On sait qu’il loua la salle tout entière, et se fit courtier, pour vendre les places à un taux exagéré. Il y a, à ce sujet, deux lettres bien curieuses, adressées à Mlle Sophie Koslovski. On le voit en plein enthousiasme de son idée de négoce. ‘‘ Entre nous, les premières fermées sont de trente francs la place, les premières découvertes de vingt-cinq francs, et je vous veux, vous, aux premières découvertes avec des élégantes. Les deuxièmes découvertes ne sont que de vingt francs la place... Allons, Sophie, à l’œuvre! ça chauffe! ça brûle! ?” (Paris, 6 mars 1842). Ces prix sont énormes pour nos théâtres. Le lendemain, il envoie une lettre plus explicite encore. Il veut surtout la colonie russe, et il parle plus que jamais de mettre les belles femmes en avant. ‘‘ Dites à toutes vos Russes qu'il me faut les noms et les adresses, avec leur recommandation écrite et personnelle, pour ceux de leurs amis (hommes) qui voudront des stalles. Il m’en vient cinquante par jour sous de faux noms, et qui refusent de dire leur adresse: ce sont des ennemis qui veulent faire tomber la pièce. Nous sommes obligés aux plus sévères précautions... Dans cinq jours, je ne saurai plus ce que je ferai. Je suis ivre de ma pièce... ?” Tous ces beaux calculs devaient fatalement aboutir à une chute complète. La salle, louée par Balzac, resta vide dès la seconde représentation. Les Ressources de Quinola sont d’ailleurs son œuvre dramatique la plus médiocre. Mais on saisit là admirablement la puissance de son imagination, le besoin qu’il éprouvait de concevoir des plans extraordinaires de fortune.
La meilleure pièce de Balzac, avec La Marâûtre, est certainement Mercadet, qui est aujourd’hui au répertoire de la Comédie-Française. Cette pièce, dont le titre fut d’abord Le Faiseur, dut être élaguée pour être mise à la
scène. Une lettre, adressée à M. Laurent Jan, un des amis fidèles de Balzac, et datée de Vierzschovnia, le 9 février 1849, parle de l’étrange idée du directeur d’un théâtre du boulevard, qui voulait transformer Le Faiseur en un gros mélodrame. L’auteur s’opposa nat eee à cette fantaisie. Je trouve dans la lettre cette phrase :
‘* Tu auras sous peu Le Roi des mendiants, pièce de circonstance en république et flatteuse pour la majesté populaire. Un scénario superbe! ?” Ainsi donc, Balzac, à la veille de sa mort, se préoccupait plus que jamais du théâtre. J’ignore si le scénario du Roi des mendiants a été conservé, s’il a même existé réellement; en tous cas, ïl n’est pas dans les œuvres complètes. Une lettre, du 19 décembre 1849, adressée également à M. Laurent Jan, revient sur ses projets de travailler pour le théâtre. ‘* Une maladie de cœur longue et cruelle, à péripéties diverses, qui m'a saisi depuis l’hiver dernier, m’a empêché d'écrire, excepté pour mes inextricables affaires et Les stricts devoirs de famille... Donc, vers les premiers jours de février prochain, je serai à Paris, avec la ferme et nécessaire envie de travailler comme membre de la Société des auteurs dramatiques; car, dans mes longs jours de traitement, j'ai trouvé plus d’une petite Californie théâtrale à exploiter... ??” Ce document me confirme dans la pensée que, si la mort n’avait pas pris Balzac, nous aurions sans doute compté un grand auteur dramatique de plus. IL était enfin sauvé de la dette, il allait pouvoir consacrer tout son temps au théâtre; depuis longtemps, mordu de la passion des planches, il n’attendait que cette heure. Son succès, pour moi, était certain. [Il avait un talent essentiellement perfectible. Quand on étudie ses romans, on le voit, sans cesse s’élever, aller du pire à l’excellent, avec la lenteur et la force d’un homme dont la solide intelligence a le besoin de s’échauffer. Dans son théâtre, le même fait se présente : sa dernière pièce, Mercadet, est de beaucoup la meilleure. Il se serait développé, cela est hors de doute, d’après la loi que j’indique, et il aurait atteint le chef-d'œuvre. Bien que cela puisse paraître paradoxal, Balzac est mort lorsqu'il commençait à voir clair en lui, lorsqu'il allait enfin écrire ses œuvres les
plus belles.
Il est une autre question que j’ai étudiée de très près, dans la Correspondance; je veux parler de l’attitude de l’Académie française à l’égard de Balzac. On savait seulement en gros qu'il s’était présenté deux fois et que deux fois on l’avait laissé à la porte. La Correspondance donne quelques détails. On peut reconstituer les sentiments de Balzac lui-même sur la question. J’ai noté les moindres phrases qui avaient rapport à la matière.
C’est en 1844, à l’âge de quarante-six ans, qu’il songea à se présenter pour la première fois. Je dois citer la courte lettre suivante, adressée à Charles Nodier, et qui explique pourquoi l’Académie le repoussa. ‘‘ Je szis aujourd’hui trop sûrement que ma situation de fortune est une des raisons qui me sont opposées à l’Académie, pour ne pas vous prier avec une profonde douleur de disposer de votre influence autrement qu’en ma faveur. Si je ne puis parvenir à l’Académie à cause de la plus honorable des pauvretés, je ne me présenterai jamais aux jours où la prospérité m'accordera ses faveurs. J'écris en ce sens à notre ami Victor Hugo, qui s'intéresse à moi ’. Cette lettre, très digne, indique l’importance que Balzac donnait au titre d’académicien. Or n'avait point encore ridiculisé l’Académie, et les écrivains les plus révolutionnaires tenaient à honneur d’y entrer. Malgré son serment de ne pas courir les chances d’un nouvel échec, Balzac posa d’ailleurs une seconde fois sa candidature.
L’année suivante, le 3 avril 1845, il écrit à Me Hanska : ‘‘ Voici encore un académicien de mort, Soumet; il y en a cinq ou six qui inclinent à la tombe; la force des choses me fera peut-être académicien, malgré vos railleries et vos répugnances ”’. En effet, Mme FHanska paraît l’avoir toujours détourné de se présenter, car plusieurs fois Balzac revient sur ce fait. Sans doute, étant étrangère, elle ignorait la force énorme que le titre d’académicien avait et a même encore en France. Dans notre pays, où l’on veut que le talent soit patenté pour le reconnaître, les bourgeois ne s’inclinent que devant l’écrivain qui porte l’estampille de l’Institut. Les livres de cet écrivain s’écoulent à un beaucoup plus grand nombre d'exemplaires, sa personne
devient comme sacrée. Il est évident que Balzac avait le désir d’entrer à l’Académie; il y a même, dans la phrase que je viens de citer, comme un vague désir de voir la mort vider les fauteuils et lui ouvrir toute grande la porte.
Le seconde fois, quand il se présenta, en ‘février 1849, il était à Vierzschovnia, malade et préoccupé de la grande affaire de son mariage. Cet éloignement le dispensa au moins de la corvée fatigante des visites. Il dut se contenter d’écrire aux académiciens. Mais son beau-frère, M. Surville, à Paris, fit certainement des démarches, ainsi que cela ressort d’une lettre de Balzac, datée du 9 février 1849. Il écrit à son beau-frère : ‘Tu as bien fait pour toi d’aller chez Victor Hugo; mais, pour moi, c'était inutile, et c’eût été dangereux, si je n’avais pas l’intention de ne plus me présenter à l’Académie. Il a parfaitement deviné que je voulais mettre l’Académie dans son tort ?”’. Le passage est un peu énigmatique. Mais on comprend que Balzac prétendait se présenter uniquement pour essuyer un échec et montrer ainsi le mauvais vouloir de l’Académie. Est-ce bien vrai? n’avait-il pas un secret espoir d’être élu? En tous cas, il a parfaitement réussi à mettre l’Académie dans son tort.
Voici, d’ailleurs, quelques lignes d’une lettre à M. Laurent Jan, qui parle du dénoûment de l’aventure. ‘* l’Académie m’a préféré M. de Noailles. Il est sans doute meilleur écrivain que moi; mais je suis meilleur gentilhomme que lui, car je me suis retiré devant la candidature de Victor Hugo. Et puis M. de Noailles est un homme rangé, et moi, j'ai des dettes, palsambleu! ?”’ On ne saurait se venger plus spirituellement.
Ces documents établissent très clairement que Balzac a vivement désiré être académicien. L'Académie ne peut donc alléguer son éternelle raison, le fameux règlement qui lui ordonne d’attendre que les plus illustres viennent à elle. Balzac est allé à elle, et elle l’a repoussé sous le plus vilain des prétextes. Si le grand nom du romancier manque sur ses registres, c’est qu’elle a semblé croire que ce nom y ferait tache. Elle est seule à porter la responsabilité de ce déni de justice, de ce crime de lèse-
littérature. Cela suffit à juger cette institution caduque qui s’entête à vivre dans les temps nouveaux. Elle a perdu depuis longtemps toute action sur les belles-letires. Elle ne peut même pas achever le Dictionnaire, que M. Littré a terminé avant elle. Chaque année, elle se contente de distribuer des prix de littérature, comme on distribue des images de sainteté dans les couvents, aux plus sages et aux plus religieux. Le grand courant moderne, qui doit fatalement l’emporter un jour, passe, sans s'inquiéter de ce qu’elle fait ni de ce qu’elle pense. Et il est des années où l’on peut véritablement croire qu’elle n'existe plus, tant elle paraît morte. Pourtant, la gloriole pousse encore nos écrivains à se parer d’elle comme on se pare d’un ruban. Elle n’est plus qu’une vanité. Elle croulera le jour où tous les esprits virils refuseront d’entrer dans une compagnie dont Molière et Balzac n’ont pas fait partie.
La publication de la Correspondance aura déçu la curiosité de ceux qui s’attendaient à des indiscrétions littéraires. Les lettres les plus intéressantes sont celles que Balzac adressait à sa famille et à ses amis. Elles occupent une bonne moitié du volume; les lettres à sa sœur et sa mère sont surtout nombreuses; ensuite, il faut citer les lettres à MMe Hanska, qui sont de véritables journaux écrits au jour le jour, et les lettres à MM€ Zulma Carraud, cette vieille amie du romancier, à laquelle il disait tout. Aussi est-ce la personnalité de Balzac qui occupe la Correspondance. 11 se soucie très peu des autres, il ne formule que par hasard, et en quelques lignes, des jugements sur les personnages et les événements de son temps. Toujours il est en scène, toujours il parle de lui, de son travail, de ses projets, de ses dettes, de ses sentiments. Il se fait le centre de tout ce qui l’entoure. C’est l’idée fixe d’un homme dont l’individualité est sans cesse en enfantement. De là l'originalité profonde du recueil.
J’ignore comment les lettres ont été réunies. Je sais
seulement que les éditeurs ont beaucoup tardé à les publier. La famille a-t-elle fait un triage? c’est bien possible. Il me semble qu’il doit exister d’autres lettres de Balzac, car il est peu croÿyable qu’en dehors des quatre personnes que j’ai nommées, Balzac n’ait pas eu, des correspondants nombreux. Si j'ajoute la duchesse d’Abrantès, la duchesse de Castries, ses amis Théodore Dablin et Laurent Jan, auxquels quelques lettres sont adressées, il n°v a plus dans le volume que des correspondants isolés, qui fournissent chacun un ou deux billets d’intérêt médiocre. J’excepte les lettres aux éditeurs et aux confrères, dont je parlerai tout à l’heure. Maintenant, il est vrai qu’à plusieurs reprises Balzac explique combien le temps est précieux pour lui; il ajoute même quil écrit simplement à ses parents et aux hommes d’affaires. De là sans doute le caractère particulier de la Correspondance. Il est une crainte plus fondée, c’est que des mains amies, croyant faire une besogne pieuse, aient singulièrement amputé certaines lettres. Je me borne à émettre cette crainte, sans insister davantage.
NL est dans ses lettres à sa sœur, à sa mère, à Mme Hanska à Mme Zulma Carraud, que Balzac se livre complètemin et nous fait entrer dans ses pensées Les plus intimes. Comme je l’ai constaté tout d’abord, il s’y montre d’une grande bonté et d’une égalité d’humeur qui se dément rarement. On y retrouve, d’ailleurs, le romancier, avec le grandissement perpétuel qu’il donnait aux êtres et aux choses. Tel un géant en belle humeur qui se promènerait dans une nature élargie, faite à sa taille. On comprend, en le voyant ainsi dans\l’intimité, qu’il’s’est mis tout entier dans son œuvre. Le’ père Grandet entassant les millions, c’était lui faisant le continuel rêve d’une fortune colossale; le père Goriot mourant pour ses filles, c'était lui écrivant à sa mère et à sa sœur des lettres où la tendresse prend des formes épiques; César Birotteau consacrant sa vie au paiement de sesdettes, c'était encore lui travaillant dix-huit heures par jour pour satisfaire ses créanciers. Et on le découvre ainsipartout, et il se révèle très grand, très bon, très brave. * Mais, dès qu’on arrive aux lettres qu'il} ‘adressait à ses éditeurs, on trouve un autre homme. Il, ‘est’chicanier
et rude. Il s’est fâché tour à tour avec presque tous les éditeurs qui ont publié ses œuvres : Mame, Gosselin, Werdet, Souverain, Lévy. Son procès avec Mame e:t resté célèbre. Et, dans ses lettres, il les traite fort mal, les appelle gredins, sans aucun ménagement. Il faut dire que, de son temps, les rapports entre les auteurs et les éditeurs étaient féroces. De part et d’autre, on s’accusait de vol, au premier mot. Cela tenait au mode même de publication des œuvres, dont les éditeurs achetaient la propriété pour une somme convenue. Aujourd’hui que les auteurs touchent un tant pour cent sur les exemplaires tirés, la paix a été faite et la librairie n’est plus un ieu qui ruine ou le libraire ou l’écrivain. En outre, Balzac avait un système compliqué d’épreuves qui lassait les éditeurs les plus patients. Ses ouvrages se vendaient peu, dans les premières années. On comprend donc que ses rapports avec les Mame, les Gosselin, les Souverain, fussent très difficiles. Un seul éditeur, Werdet, se dévoua et resta respectueux; mais il fit faillite.
J'arrive aux rapports de Balzac avec ses confrères. Cette partie de la Correspondance, je le répète, est une véritable déception. Il n’y a guère là que des billets insignifiants. Je relève trois bouts de lettre à Victor Hugo, le premier sur un ton cérémonieux les deux autres témoignant d’une intimité plus grande; d’ailleurs, il s’agit simplement de convocations pour des séances de la Société des Gens de Lettres. Il y a encore cinq lignes à Lamartine, pour lui offrir une loge, le jour de la première représentation de Vautrin; quelques lignes également à Champfleury, en remercîment de la dédicace d’un livre; quelques lignes à Charles Nodier, que j’ai citées, à propos de l’Académie; une lettre à Gautier, la’ dernière du volume, dictée à Mme de Balzac, et où le romancier mourant a seulement tracé ces mots de sa main : ‘* Je ne puis ni lire ni écrire! *’ Tout cela est d’un intérêt si médiocre, qu’on aurait pu le retrancher. Je citerai encore quelques lettres à Méry, pour lui donner la commission de retenir des places aux diligences de Marseille, et des lettres à M. Emile de Girardin, avec lequel Balzac'se fâcha et se raccommoda, comme avec ses éditeurs, au sujet’ d’une publication. Il faut dire pourtant que Balzac, dans la
Correspondance, montre plutôt une grande indifférence que de mauvais sentiments envers ses confrères. Et cela était beau de sa part, car on doit se rappeler combien il était attaqué et traîné dans la boue. Au milieu de l’injustice dont il souffrait, on ne surprend pas une seule revanche passionnée de sa part. Le plus souvent, il ne nomme personne, il n’a que du dédain. Quand il laisse tomber une critique, cette critique est toujours Juste et modérée. On ne lui voit guère qu’un ami et un disciple, dans ses lettres. Il écrit assez souvent à Charles de Bernard, un romancier de talent, qui le copiait en l’adoucissant et en le mettant à la portée des bourgeois. Les dernières lettres à cet écrivain montrent qu’une grande intimité s'était établie entre Balzac et lui.
J’ai déjà cité son opinion sur Scribe, à propos de La Camaraderie. Je trouve maintenant dans une lettre, écrite le 21 décembre 1845 à Me Fanska, le passage suivant sur Les Trois Mousquetaires, d’Alexandre Dumas : ‘* Je comprends, chère comtesse, que vous ayez été choquée des Mousquetaires, vous si instruite, et sachant surtout à fond l’histoire de France, non seulement au point de vue officiel, mais jusqu’aux moindres détails intimes des petits cabinets du roi et du petit couvert de la reine. On est vraiment fâché d’avoir lu cela, rien n’en reste que le dégoût pour soi-même d’avoir ainsi gaspillé son temps (cette précieuse étoffe dont notre vie est faite); ce n’est pas ainsi qu’on arrive à la dernière page (d’un roman de Walter Scott et ce n’est pas ‘avec ce sentiment qu'on le quitte; aussi on relit Walter Scott, et je ne crois pas qu’on puisse relire Dumas. C’est un charmant conteur, mais il devrait renoncer à l’histoire ou, sinon tâcher de l’étudier et de la connaître un peu mieux ?”. En somme, cela est d’une vérité absolue, et l’on ne sent là que l’opinion sincère d’un homme, blessé par une lecture dans ses convictions littéraires. Il exprime des idées semblables, dans un autre passage, où il parle des Mystères de Paris, d’Eugène Sue. On comprend que l’auteur de La Comédie Humaine devait se montrer très dédaigneux pour ces longs romans où le faux le dispute au mauvais style. Ce que je saisis moins, c’est la profonde admiration de Balzac pour Walter Scott. A plu-
sieurs reprises, il témoigne un enthousiasme extraordinaire. Par exemple, je citerai ce dithyrambe : ‘* Voilà douze ans que je dis de Walter Scott ce que vous m'’en écrivez. Auprès de lui, lord Byron n’est rien ou presque rien. Toutes les œuvres de Walter Scott ont un mérite particulier, mais le génie y est partout. Vous avez raison, Scott grandira encore, quand Byron sera oublié ”. (Lettre à Mme Hanska, Paris, 20 janvier 1838). Ce jugement est fâcheux, car c’est justement le contraire qui arrive : Byron jette toujours un vif éclat, tandis que Walter Scott n’est plus guère lu que par les pensionnaires. Je parle pour la France. Il est très curieux de voir le fondateur du roman naturaliste, l’auteur de La Cousine Bette et du Père Goriot, se passionner ainsi pour l’écrivain bourgeois, qui a traité l’histoire en romance. Walter Scott n’est qu'un arrangeur habile, et rien n’est moins vivant que son œuvre.
Mais la lettre qui fait le plus d’honneur à Balzac, au point de vue de la confraternité littéraire, est celle qu’il écrivit à Stendhal, après avoir lu La Chartreuse de Parme. On voit là que, s’il était sévère pour les œuvres médiocres, il savait s’incliner, lui si grand, devant les belles œuvres. Il faudrait reproduire tout entière cette lettre, dont je . détache les lignes suivantes : ‘* Il ne faut jamais retarder de faire plaisir à ceux qui nous ont donné du plaisir. La Chartreuse est un grand et beau livre; je vous le dis sans flatterie, sans envie, car je serais incapable de le faire, et l’on peut louer franchement ce qui n’est pas de notre métier. Je fais une fresque et vous avez fait des statues italiennes. Il y a progrès sur tout ce que nous vous devons. Vous savez ce que je vous ai dit sur Le Rouge et le Noir. Eh bien, ici, tout est original et neuf... Mon éloge est absolu, sincère. Je suis d’autant plus enchanté de vous écrire ce qui est dans cette page, que beaucoup d’autres, tenus pour spirituels, sont arrivés à un état complet de sénilité littéraire... Je n’ai pas, dans ma vie, écrit beaucoup de lettres d’éloges; ainsi vous pouvez croire à ce que j'ai le plaisir de vous dire... Vous avez expliqué l’âme de l’Italie ?”. (Ville-d’Avray, 6 avril 1839). Il souffle, dans cette page, un vent qui est bon à respirer, car on y sent Balzac au-dessus de toutes les jalousies
mesquines du métier. Je crois curieux de rapprocher de cette lettre une autre lettre, écrite le 30 janvier 1846, après la mort de Stendhal, à M. Colomb, exécuteur testamentaire de ce dernier, qui désirait reproduire, à la suite de La Chartreuse de Parme, l’article que Balzac avait publié sur ce roman, dans La Revue Parisienne. Ün passage est particulièrement intéressant : ‘‘* Stendhal est un des esprits les plus remarquables de ce temps; mais il n’a pas assez soigné la forme; il écrivait comme les oiseaux chantent, et notre langue est une sorte de Mme fonesta qui ne trouve rien de bien que ce qui est irréprochable, ciselé, léché... Je suis très chagrin que la mort l’ait surpris; nous devions porter la serpe dans La Chartreuse de Parme, et une seconde édition en aurait fait une œuvre complète, irréprochable. C’est toujours un livre merveilleux, le livre des esprits distingués... ?? Cette préoccupation de la forme est caractéristique chez Balzac. J'ai déjà dit que le style avait dû être l’éternel tourment de sa vie. L’éclat du groupe romantique le désespérait. De là, ses efforts, son labeur prodigieux sur certains romans. Et le pis est qu'il écrivait d’autant plus mal qu'il cherchait davantage la couleur. II faut expliquer ainsi les phrases alambiquées, les tournures extraordinaires, l’enflure qu’on lui reproche. Le Lys dans la vallée est certainement l’œuvre où son effort vers le beau style est le plus visible; le commencement surtout est intolérable. Il voulait lutter avec Victor Hugo. Remarquez que Balzac avait un style superbe et personnel, lorsqu'il consentait à écrire tranquillement et puissamment. [Il était surtout un grammairien hors ligne. Les Contes drôlatiques sont des chefs-d’œuvre de forme, des bijoux ciselés par un grand artiste.
J’ai parlé des attaques furibondes, au milieu desquelles Balzac avait écrit ses romans. Aucun écrivain n’a été plus nié, plus conspué que lui. D’abord, le novateur épouvantait. Puis, il vivait à l’écart, il ne s’appuyait pas sur la puissante camaraderie du monde littéraire. Enfin, dans Les Illusions perdues, il avait fait une peinture des journalistes que jamais ceux-ci ne lui pardonnèrent À Il a grandi ainsi parmi les huées, sans un appui \véritable. Quand on lit les articles du temps sur ses livres, on reste
stupéfait de tant d’imbécillité et de mauvaise foi. C’est à croire que la critique est une mégère acharnée contre tous les créateurs. Le jour où il s’imposa, comme on ne pouvait plus le nier et que sa haute stature crevait les yeux, on lui jeta le reproche bête d’immoralité, qui est la dernière injure des critiques effarés. On retrouve, dans la Correspondance, des traces de ce long martyre de Balzac. Longtemps, il soupire après la gloire. Il a déjà produit plusieurs de ses chefs-d’œuvre, qu'il se sent inconnu, et qu'il parle de lui comme d’un débutant, qui n’est point encore sûr de sa main. ‘* Peut-être ?”” est son grand mot. Il a la conscience qu’il doit travailler beaucoup, s’il veut arriver au rang des maîtres. Et longtemps il attend son premier succès. Pourtant, — il avait alors trente-quatre ans, — il écrit d’Aix à sa mère, le 27 août 1832 : ‘‘ Ma mère chérie, il faut que je te console comme je me console moi-même, par des rêves! Un jeune homme a fait quatre lieues pour me voir, en apprenant que j'étais à la Poudrerie, et les gens du Cercle constitutionnel ont dit que, si je voulais être député, ils me nommeraient malgré mes opinions aristocratiques... Estce vrai? m’a-t-on attrapé? je ne sais, mais cela augmente mon espoir; il ne s’agit plus que de faire encore quelques eorts, de ne pas manquer de courage ?”. Le découragement est rare, chez lui; pourtant, la Correspondance le montre quelquefois abattu. Il est vrai qu'il se relève aussitôt, et que la moindre espérance lui fait concevoir les réussites les plus complètes. Peu à peu, il comprend sa force, il n’en est plus à souhaiter la gloire, car il la sent qui flamboie autour de lui. C’est alors qu'il laisse voir tout son mépris pour ses adversaires. Îl écrit par exemple à Mme Hanska : ‘* Je suis, vous le savez, aussi indifférent au blâme qu’à l’éloge des gens qui ne sont pas les élus de mon cœur, et surtout à l’opinion du journalisme, et en général de ce qu’on appelle le public... ” (Paris, 20 juin 1838).
Mais la lettre la plus explicite qu’il ait écrite sur cette matière est la lettre à Mme Hanska, datée du 5 février 1844. Là, il dit sa pensée tout entière. ‘‘ De grâce, ne vous faites pas de chagrin pour les Revues, ce serait même fâcheux qu’il en fût autrement. On est perdu en
France du moment que l’on s’est fait un nom et qu’on est couronné de son vivant. Injures, calomnies, négations, tout cela m’arrange. Un jour, on saura que, si j'ai vécu de ma plume, il n’est jamais entré deux centimes dans ma bourse qui ne fussent [durement et laborieusement gagnés; que l’éloge jou le Jblâme m'ont été très indifférents; que j’ai construit mon œuvre au milien des cris de haine, des mousqueteries littéraires, et que j'y allais d’une main ferme et imperturbable. Ma vengeance est d'écrire, dans Les Débats, Les Petits Bourgeois ; c’est de faire dire à mes ennemis avec rage : ‘* Au moment où l’on peut croire qu’il a vidé son sac, il lance un chefd’œuvre! ”” C’est le mot de Mme Reybaud en lisant Honorine et David Séchard... En somme, voici le jeu que je joue : quatre hommes auront eu, en ce demi-siècle, une influence immense! Napoléon, Cuvier, O’Connell; je voudrais être le quatrième. Le premier a vécu du sang de l’Europe, il s’est inoculé des armées; le second a épousé le globe; le troisième s’est incarné un peuple; moi, j’aurai porté une société tout entière dans ma tête. Autant vivre ainsi, que de dire tous les soirs : ‘* Pique! atout! cœur!...”? Le jour où Balzac a écrit cela, il a eu la prescience de la place qu'il occuperait dans notre littérature. En effet, il a porté toute une société dans sa tête, et en outre, il a créé le roman moderne, il a le premier dégagé de notre société le beau relatif, qui n’est autre chose que la vie.
Et écoutez ce cri joyeux du romancier (qui a enfin trouvé des admirateurs. Son pays ne le comprend pas, il faut que le succès lui vienne d’abord de l’étranger. Il écrit à sa sœur : ‘‘ Je vais hier chez le baron Gérard, il me présente trois familles allemandes. Je crois rêver, trois familles!... rien que cela! L’une de Vienne, l’autre de Francfort, la troisième prussienne, je ne sais d’où. Elles me confient qu’elles viennent fidèlement depuis un mois chez Gérard, dans l’espérance de m’y voir, et m’apprennent qu’à partir de la frontière de France ma réputation commence ( cher ingrat pays!).‘* Persévérez dans vos travaux, ajoutent-elles, et vous serez bientôt à la tête de l’Europe littéraire! ?” De l’Europe! ma sœur, elles l’ont dit! Flatteuses familles! Ferais-je pouffer de
rire certains amis, si je leur racontais ceci! Ma foi, c’étaient [de bons Allemands, je me suis laissé aller à croire qu'ils [pensaient ce qu'ils disaient, et, pour être vrai, je les aurais écoutés toute la nuit. La louange nous va si bien, à nous autres artistes, que celle de ces braves Allemands m'a rendu le courage; je suis parti ftout guilleret de chez (Gérard... ?’ (Paris, juin 1833). Je ne connais pas d’épisode plus charmant que celui de ces trois familles étrangères qui lapportent de bonnes paroles à un grand écrivain traqué dans son pays. Le ton de Balzac veut être plaisant. Mais on sent l’émotion jprofonde sous la phrase qui a l’air de se moquer. Il a été touché aux larmes. Et on le voit s’en aller, léger, s’estimant déjà à la tête de l’Europe littéraire, tapant triomphalement le pavé de ses talons. Ce jour-là, il a dû faire de la bonne besogne. N'est-ce pas profondément triste que les plus nobles enfants de cette France si intelligente soient presque tous condamnés à tenir leur première couronne des peuples voisins ?
Comme je cherche à trouver tout Balzac ‘dans la [Correspondance, à emprunter à lui-même des documents qui le montrent debout et entier, je ne serais pas complet, si je ne disais un mot de l’homme politique qu’il a voulu être. Il était, selon lui, d’opinions aristocratiques. Rien de plus étrange, d’ailleurs, que ce soutien du pouvoir absolu, dont le talent est essentiellement démocratique, et qui a écrit l’œuvre la plus révolutionnaire qu’on puisse lire. Il faut l’étudier à ce point de vue, pour remarquer quels coups formidables il a portés dans le vieil édifice de notre société, en croyant peut-être la consolider. Aussi, malgré son étalage de respect pour les idées monarchiques, n’a-t-il encore trouvé des enthousiastes que parmi la nouvelle génération, amoureuse de liberté. Il y aurait là une étude curieuse à faire, que je poserai ainsi : comment le génie d’un homme peut aller contre les convictions de cet homme. Quoi qu’il en soit, Balzac a longtemps rêvé d’être un homme politique militant. On trouve souvent des traces de cette ambition dans ses lettres. Il souhaitait toutes les gloires, et, grâce à sa puissante imagination, il se voyait déjà à la tribune, domptant ses adversaires, devenant le grand ministre
d’un grand roi. Ce rêve l’a obsédé, une des plus grosses souffrances de son amour-propre a été certainement de voir qu’on ne croyait pas en ses capacités d’homme de gouvernement.
Dans une lettre écrite à Mme Carraud, datée d’Aix, le 23 septembre 1332, il parle très sérieusement de ses opinions. ‘* Je vous aime bien, parce que vous me dites tout ce que vous pensez. Cependant, je ne saurais accepter vos observations sur mon caractère politique, sur l’homme de pouvoir. Mes opinions se sont formées, ma conviction est venue à l’âge où un homme peut juger de son pays, de ses lois let ide ses mœurs... Je icrois voir tout et tout combiner pour un pouvoir politique prospère... Je veux le pouvoir fort... ?”’ On sent qu'il a pris là un ton solennel, pour donner du poids è à ses convictions. Cela fait un peu sourire, car on s’imagine qu'il avait dû bâtir un bien beau plan de roman, sous cette idée d” ‘‘ un pouvoir politique prospère ””. Il ne traitait rien simplement, et il aurait été, je crois, un homme politique singulièrement chimérique, outrant les systèmes, inventant chaque matin une nouvelle méthode pour rendre le peuple heureux. Les tempéraments comme le sien ne sont réellement bons que dans l’art, où leurs débordements font merveille. Aussi ma conviction est-elle qu’on lui a rendu service en ne le prenant pas au sérieux. Îl se porta candidat à la députation et échoua. Une des phrases les plus adorables de la Correspondance est à coup sûr celle-ci. Je la prends dans une lettre à son éditeur, M. Mame, datée du 30 septembre 1832 : ‘ Mon élection est chose arrêtée dans les sommités du parti royaliste, en cas d’élections pénérales ie) Ah! le pauvre grand homme! quelle belle naïveté et quelle tranquille confiance! Une duchesse lui aura coulé cela à l’oreille comme jun compliment, et là-dessus son imagination a travaillé, toutes les sommités du parti royaliste s’occupent de lui. La vérité est que les sommités du parti royaliste en sont encore à comprendre son génie, et que son nom, prononcé dans un salon aristocratique, paraît presque lune inconvenance. Réjouissons-nous en égoïstes que le parti royaliste, pas plus qu’un autre, n’ait jamaïs songé sérieusement à faire un député de Balzac, car nous aurions certainement perdu la moitié de ses chefs-
d’œuvre. Il était homme à se griser de l’action et à préférer la tribune au livre.
D'ailleurs, il n’avait nullement abandonné l’espoir de jouer un rôle politique considérable. Pendant qu'il préparait son mariage, en Russie, on devine qu’il rêvait, à son retour en France, d’user de sa situation nouvelle pour dominer enfin son époque. Il se voyait marié à une femme dont il grandissait la noblesse et la fortune; il rêvait d’ouvrir un salon, de s’entourer de toute la belle société russe, de prendre place dans l’aristocratie, et de faire ainsi son chemin jusqu’à une haute situation. S'il n’était pas mort, nous aurions sans doute connu un Balzac bien extraordinaire. Cela était dans son sang, et il ne faut pas nous en plaindre, car c’est à ce puissant besoin de rêver de grandes destinées, de combiner sa vie et celle des autres, que nous devons La Comédie humaine.
Il me faudrait maintenant descendre dans des détails fort curieux, mais d’une importance secondaire. J’indiquerai simplement les lettres qu'il écrivait de Corse et de Sardaigne, en 1838; il était allé dans cette dernière île, pour s’assurer que les scories des mines exploitées par les Romains contenaient encore du métal; l’idée lui fut enlevée par des ingénieurs italiens. Ces lettres sont fort pittoresques et offrent un vif intérêt anecdotique. Une autre fois, il conçut le beau projet de fabriquer du papier pour ses livres avec une matière nouvelle. Enfin, au moment où il souffrait de sa maladie de cœur, à Wierzchovnia, il lui poussa la belle idée de trafiquer sur les forêts que la comtesse Hanska ‘possédait; et il fallut que son beau-frère M. Surville, lui expliquât que les frais de transport du bois mangeraient les bénéfices. Son cerveau travaillait ainsi continuellement. Même il spéculait sur le hasard. On raconte qu’un soir il alla se poster pendant deux heures sur la place du Château-d’Eau, dans la conviction qu’un événement heureux et décisif l’attendait en cet endroit. Comme il l’écrit lui-même quelque part, dans la Correspondance, il se levait certains matins avec une grande émotion, tressaillant au moindre coup frappé à sa porte, croyant que le bonheur de sa vie était en jeu. Cette lattente nerveuse d’un bienfait du sort devait le conduire tout'droit à croire aux manifestations
surnaturelles. 11 fut en effet un adepte du somnambulisme, et je lis l’étonnant passage suivant, dans une lettre à sa mère (Genève, 16 octobre 1832) : ‘‘ Maintenant, ma mère bien-aimée, tu trouveras, ci-joints, deux morceaux de flanelle que j’ai portés sur l’estomac, et avec lesquels tu iras chez M. Chapelain. Commence par soumettre à l’examen le morceau n° 1. Fais demander la cause et le siège du mal, le traitement à suivre; fais expliquer le pourquoi de chaque chose; le tout très détaillé. Puis, pour le n° 2, demande la raison du vésicatoire ordonné dans la consultation précédente, et répondsmoi par le courrier même du jour où tu consulteras, et consulte aussitôt ma lettre reçue! Aïe soin de prendre la flanelle avec des papiers pour ne pas altérer les effluves ?”. Le mystique de Louis Lambert devait forcément aboutir là. Et ce n’est pas le côté le moins étonnant de ce tempérament si solide. Il y avait sans doute une lésion dans ce vaste cerveau, la fêlure du génie. Les jours où il ne tombait pas dans le sublime, il tombait dans l’étrange.
Je crois n’avoir rien omis de ce qui méritait d’être dégagé de la Correspondance et placé en pleine lumière. Comme je l’ai dit, Balzac s’est raconté là tout entier. Pour qui saura le chercher et le trouver, le romancier et l’homme apparaîtront avec leurs allures extérieures et leurs pensées les plus intimes. C’est une confession générale,
En fermant l’ouvrage, je suis tombé dans une grande rêverie. Quels singuliers chemins prend parfois la destinée pour faire un grand homme! Aujourd’hui, Balzac est mort, et nous n’avons plus que son monument sous les yeux; il nous étonne par sa hauteur, nous restons pleins de respect devant un aussi prodigieux travail. Comment un ouvrier a-t-il pu tailler à lui seul un pareil monde? Et, si nous fouillons l’histoire de cet ouvrier, voilà que nous apprenons qu'il travaillait tout simplement pour payer ses dettes. Oui, ce géant infatigable n’était qu’un
débiteur traqué par ses créanciers, achevant un roman pour payer un billet, entassant les pages pour ne pas être saisi, faisant ce miracle de production superbe uniquement en vue de ses échéances de chaque mois. Il semble que, sous des nécessités toujours pressantes, dans ses effroyables embarras d’argent, son cerveau se soit élargi et ait éclaté en chefs-d’œuvre.
Qui sait quelle aurait pu être l’œuvre de Balzac, s’il était né avec une fortune solide, dans une vie tranquille et réglée? On ne se l’imagine pas heureux. À coup sûr, il aurait moins produit. Ne se sentant plus traqué, il se serait peut-être mis à la recherche de la perfection, soignant ses livres, écrivant à ses heures. Nous y aurions gagné des œuvres plus mûries, mieux équilibrées; mais ces œuvres auraient eu forcément moins de flamme intérieure. Dans ce champ des hypothèses, on peut même aller jusqu’à supposer que Balzac aurait préféré l’action et que nous compterions un grand écrivain de moins. Il y avait en lui un homme d’affaires très ardent, qui aurait cédé à la tentation des entreprises, voyages, politique, industrie. D'ailleurs, je me contente d’indiquer ces éventualités possibles.
La vérité est que l’œuvre de Balzac a été réellement faite de la vie abominable qu’il a menée. Des critiques délicats, au nom du jbon goût, peuvent commettre la faute de souhaiter un Balzac expurgé et corrigé. Il serait impossible de le modérer, de lui donner june invention plus nette et un style plus châtié, sans aussitôt l’amoindrir et le rabaïisser à la taille des romanciers de second ordre. Il faut le prendre dans son ensemble, l’admirer avant tout pour sa force. Quand il passait les nuits pour faire honneur à sa signature, sa fièvre descendait dans sa plume, ses phrases gardaient quelque chose de sa volonté. Plus il entendait le fouet de la dette claquer sur ses épaules, et plus son effort devenait magnifique. De là, la puissance qui se dégage de tout ce qu'il a écrit. Il fait songer à un naufragé qui se noie et qui se transforme en héros, nageant des lieues, décuplant son effort, accomplissant le miracle de marcher sur la mer et de commander aux flots irrités. S’il avait eu le loisir d’être parfait, nous y aurions perdu cette coulée magistrale qui charrie la vie
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dans La Comédie humaine. Ce sont ses tourments, sa propre existence de lutteur, qui roule ainsi au fond de son œuvre, avec un fracas si retentissant et si profond.
Mais je veux être plus aflirmatif encore. Seul un tel
homme pouvait écrire l’épopée moderne. Il fallait qu'il
eût passé par la faillite pour composer son admirable César Birotteau, qui est aussi grand dans sa boutique de parfumeur que les héros d’Homère devant Troie. Il fallait qu'il eût marché sur le pavé de Paris avec des souliers éculés pour connaître les dessous de la vie et mettre debout les types éternels des Goriot, des Philippe Brideau, des Marneffe, des baron Hulot, des Rastignac. Un homme heureux, digérant à l’aise, coulant ses journées sans secousse, n’aurait jamais descendu dans cette fièvre de l’existence actuelle. Balzac, acteur du drame de l’argent, a dégagé de l’argent tout le pathétique terrible qu’il contient à notre époque; et il a analysé de même les passions qui font mouvoir les personnages de la comédie contemporaine, il a peint admirablement son temps, parce qu'il souffrait de son temps. C’est le soldat, placé au centre de la bataille de la vie, qui voit tout, qui se bat pour son propre compte, et qui raconte l’action, dans la fièvre même de la lutte.
Il est venu à son heure, voilà encore une des raisons de son génie. On ne se l’imagine pas naissant au XvII® siècle, dans lequel il aurait fait un auteur tragique bien médiocre. Il devait se produire juste au moment où la littérature classique se mourait d’anémie, où la forme du roman allait s’élargir et englober tous les genres de l’ancienne rhétorique, pour servir d’instrument à l’enquête universelle que l’esprit moderne ouvrait sur les choses et sur les êtres. Les méthodes scientifiques s’imposaient, les héros pâlis s’effaçaient devant les créations réelles, l’analyse remplaçait partout l’imagination. Dès lors, le premier, il était appelé à employer puissamment ces outils nouveaux. Il créa le roman naturaliste, l’étude exacte de la société, et du coup, par une audace du génie, il osa faire vivre dans sa vaste fresque toute une société copiée sur celle qui posait devant lui. C'était l’affirmation la plus éclatante de l’évolution moderne. Il tuait les mensonges des anciens genres, il commençait l’avenir. Ce
qu’il y a de plus étonnant, dans son cas, c’est qu'il ait accompli cette révolution en plein mouvement romantique. Toute l’attention se portait alors sur le groupe flamboyant à la tête duquel trônait Victor Hugo. Les œuvres de Balzac n'avaient qu’un très petit succès. Personne ne semblait soupçonner que le véritable novateur était ce romancier, qui jetait encore si peu d'éclat, et dont les œuvres paraissaient si confuses et si ennuyeuses. Certes, Victor Hugo reste un homme de génie, le premier poëte lyrique du monde. Mais l’école de Victor Hugo agonise, le poëte n’a plus qu’une influence de rhétoricien sur les jeunes écrivains, tandis que Balzae grandit tous les jours et détermine à cette heure un mouvement littéraire qui sera sûrement celui du xx° siècle. On avance dans la voie qu'il a tracée, chaque nouveau venu poussera l’analyse plus loin et élargira la méthode. Il est à la tête de la France littéraire de demain.
M. H. Taine, dans une étude qu’il a faite anciennement sur lui, a dû remonter jusqu’à Shakespeare pour lui trouver un égal. Et cette comparaison est juste. En effet, Shakespeare seul a enfanté une humanité aussi large et aussi vivante. Ce sont deux créateurs d’âmes de même puissance, nés dans deux sociétés différentes. Et lun et l’autre nous ont laissé leurs œuvres comme de vastes magasins de documents humains. La gloire de Balzac est là. D’autres écrivains, chez nous, ont pu écrire avec plus de correction et d’éclat; d’autres ont pu apporter une imagination mieux équilibrée; d’autres ont pu exceller dans la logique des sentiments, dans la création de figures parfaites; mais personne n’a fouillé l’humanité plus avant, personne n’en a dit plus long sur l’homme, persoune en un mot n’a entassé une masse plus considérable de documents. Imaginez un chimiste qui entre chaque matin dans son laboratoire, qui s’y enferme pour multiplier les expériences; ce chimiste écrit toutes ses trouvailles, découvre à chaque heure des vérités nouvelles et les note dans la fièvre de son travail. Peut-être l’ordre manque-t-il un peu; mais, pour qui lira ces papiers, il n’y en a pas moins là un resplendissement de vérités de toutes sortes, des matériaux d’un prix inestimable. Plus tard, on pourra classer tout cela. Le savant qui a, le
premier, dégrossi la besogne, gardera l’éternel honneur d’avoir fondé une science. Eh bien! Balzac est ce chimiste du cœur et du cerveau humains, il a fondé une littérature.