‹ Les romanciers naturalistesChapitre 5 sur 11 · CR RO RE · texte numérisé non relu

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MM. de Goncourt tout entiers sont là. Certes, ils ont des qualités dramatiques de romancier, leurs œuvres sont pleines de documents humains pris dans la vérité de la vie moderne, plusieurs de leurs créations sont fouillées par des mains d’analystes puissants. Mais, en ces matières, ils ont des égaux. Où personne ne les surpasse, où ils sont des maîtres indiscutables, c’est, je le dis une fois encore, dans la nervosité de leur sensation et dans la langue inventée par eux pour traduire les impressions les plus légères, qu’ils ont notées les premiers. S’ils tiennent à leurs devanciers, ils ne ressemblent à aucun d’eux. Ils leur doivent simplement l’élargissement de l’art, qui a rendu toutes les tentatives possibles. Ils sont les romanciers artistes, les peintres du vrai pittoresque, les stylistes élégants qui s’encanaillent par amour de l’art, les instrumentistes les plus remarquables dans le groupe des créateurs du roman naturaliste contemporain.

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Il est nécessaire de connaître leur histoire littéraire, pour se faire une idée juste de leurs œuvres et de leur rôle.

Ils étaient deux frères, Edmond l’aîné, et Jules le cadet, à une dizaine d’années l’un de l’autre. Aujourd’hui, Jules est mort. Edmond a dépassé la cinquantaine. Jamais ils ne se sont quittés, que le jour abominable où le cadet est parti, en emportant avec lui la moitié de l’aîné. Pendant vingt ans, ils ont travaillé à la même table. C'était une collaboration comme naturelle, dont il est impossible de retrouver dans leurs livres l’effort et la trace. Le public les avait acceptés comme un être unique. Îl n’existait pas une seule ligne signée d’Edmond ou de Jules seul; toujours ils apparaissaient côte à côte, nécessaires l’un à l’autre, ayant fait de leurs deux talents un seul talent. La critique s’arrêtait avec respect devant le secret de cette collaboration; elle ne cherchait pas à faire la part de chacun des deux frères. D'ailleurs, la collaboration n’entraînait pas pour eux les défaillances

qu’elle produit souvent. Les qualités de l'écrivain en deux personnes se développaient naturellement, dans le même sens, sans confusion aucune, comme si une unique volonté eût présidé à la besogne. De la première ligne qu’ils ont écrite à la dernière, il y a le même tempérament, la même passion; bien des œuvres qui ont passé par un seul cerveau, n’ont pas cette admirable unité, cette originalité signant chaque page d’un trait inoubliable. Le jour où la mort est venue, elle a emporté plus qu’un homme, elle en a foudroyé un autre, dans son talent et dans sa gloire.

C’est une histoire affreuse. Les deux frères désertant les quartiers populeux de Paris, où ils souffraient du bruit de la rue, venaient de se réfugier à Auteuil, dans un petit hôtel charmant et silencieux, dont ils s’étaient plu à faire un trou de‘bonheur et de travail. La fortune leur souriait, non qu'ils fussent très riches, mais ils avaient cette aisance large qui permet à l’artiste de suivre son rêve, de travailler à son heure, sans attendre le succès d’argent d’un livre. Leur petit hôtel était leur folie. Ils y avaient mis une grosse part de leur capital. Ils l’embellissaient, en faisaient l’asile longtemps rêvé, avec un jardin planté d’un bouquet de grands arbres, fleuri de roses, des roses jaunes dont un pied superbe s’enroulait à la porte du salon. Ils y étaient au large, à deux pas du bois de Boulogne, dans des pièces claires, toutes pleines d’objets d’art, vivant au seuil de Paris, comme retirés des premières fièvres du métier et prêts à i’éclosion des chefs-d’œuvre. Et c’est là, leur installas tion à peine terminée, lorsqu'ils avaient enfin satisfait ce désir de mettre du silence autour de leur table de travail, que la mort est venue jeter son suaire entre eux. L’écroulement a été effroyable. Depuis huit années, Edmond traîne sa blessure au flanc.

J’entre maintenant dans les particularités qui expliquent, à mon sens, certains côtés du talent de MM. de Goncourt. Ils ont commencé par être tellement sensibles au monde visible, aux formes et aux couleurs, qu’ils ont failli être peintres. Jules gravait, faisait de l’eau-forte. Tous deux dessinaient, lavaient leurs dessins à l’aquareile. Ils ont gardé de ces premiers travaux le

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souci du coup de pinceau exact, la finesse et le pittoresque du trait, l’ensemble technique des tons et de leur valeur. Même, plus tard, quand ils ont eu à faire une description capitale, ils sont allés prendre une vue de l’horizon, ils ont rapporté, dans leur cabinet, une aquarelle, comme d’autres rapportent des notes manuscrites sur un agenda. On comprend toute la fidélité qu’un pareil procédé leur donnait. À chaque page, on retrouvera ainsi la touche vive et sentie, le croquis de l’artiste. Et ce ne sont pas des peintres, dans le sens un peu lourd et complet du mot, mais des graveurs dont la pointe reste libre, des aquarellistes qui se contentent avec raison de deux ou trois tons posés crânement pour donner de la vie à un paysage ou à une figure.

Autre trait caractéristique, MM. de Goncourt, avant d’aborder le roman, ont fouillé en tous sens le xvr11° siècle. Ils étaient attirés vers cette époque d'élégance, de grâce libre, d’enfantement extraordinaire, par des analogies de tempérament, des regrets vagues de n’être pas nés cent ans plus tôt. Ils ont publié des études historiques, de la facture la plus originale et de l’intérêt le plus vif, dont voici quelques titres : La Femme au dix-huitième siècle, Portraits intimes du dix-huitième siècle, Les Maîtresses de Louis XV, Histoire de Marie-Antoinette, Histoire de la société francaise pendant la Révolution, Histoire de la société française pendant le Directoire. Je ne veux juger en eux que le romancier, et je constate simplement ces grands travaux, les années qu’ils ont vécues dans la préoccupation du siècle dernier. En même temps, ils étudiaient les artistes de cette époque, les maîtres, Watteau, Prudhon, Greuze, Chardin, Fragonard. Longue cohabitation avec un monde disparu, dont leur art d’écrivains a gardé quelque chose, un ragoût exquis, une façon de dire leste et un peu entortillée, une distinction persistante, même dans les tableaux hardis du pavé parisien. Il faut chercher leurs racines dans ce XvirI® siècle qu’ils ont aimé; ils en descendent, ils en sont les fils. Aussi, rien de classique en eux : ils sont de pure tradition française. C’est dans Diderot qu'ils ont appris à lire. On retrouve leur talent tout entier dans les jupes bouffantes de l’époque, les jupes de satin aux cassures miroitantes,

parfumées à l'iris, animées du balancement adorable des hanches. Ajoutez que, comme observateurs, ils voient le monde moderne, ils sentent en curieux qui connaissent la rue, jusqu’à la boue noire des ruisseaux, et vous aurez la musique de leurs livres, cette musique si fine sur des thèmes si brutaux. C’est avec les débris du xvirie siècle qu’ils se sont fabriqué un style;

our rendre le pêle-mêle des idées contemporaines, le débraillé de notre société, la vie parisienne remuante, allumée, toute de légèreté et de tapage, ils n’ont trouvé rien de mieux que de puiser à la source française par excellence, dans un siècle où le génie de la nation était en enfantement.

Enfin, et ceci est le dernier trait, MM. de Goncourt sont des collectionneurs. Pendant qu'ils étudiaient le XvIITé siècle, ils ont réuni des documents de toutes sortes; il ne leur suffisait pas de voir, ils voulaient posséder, pris de cette passion du bric-à-brac qui est comme une des formes de l’art, et ils acketaient des tapisseries, des faïences, des dessins, surtout. Leur collection de dessins est une des plus complètes qui existent. Cependant, ils avaient les flâneries des collectionneurs. Ils. rôdaient durant des journées entières, ils fouillaient les magasins des revendeurs, ïls tombaient amoureux de quelque gravure qui complétait leurs cartons. On ne fait pas impunément un pareil métier. Il reste dans le cerveau une curiosité de brocanteur, un amour du bibelot. Puis, cela passe dans la conception d’une œuvre et dans le style. MM. de Goncourt avouent çà et là leur passion; ils ont des descriptions toutes chaudes de tendresse pour des tas de vieilleries; et même cela va plus loin, le goût de l’antiquaille se trahit jusque dans la peinture des choses et des faits modernes, par un certain pittoresque de la phrase, un tour particulier qui sent la recherche du détail minutieux. Ce ne sont point ici des critiques, mais des explications. Je crois utile de pénétrer toutes les sources de ce style qui a mis MM. de Goncourt au premier rang de nos écrivains.

C’est vers 1860 que MM. de Goncourt ont publié leur premier roman. En une dizaine d’années, ils en ont écrit. six. L’attitude du public à l’égard de ces œuvres a été

pleine d’enseignements amers. Je ne connais pas” un exemple plus navrant de la parfaite insouciance de la foule pour les œuvres d’art. Et remarquez que MM. de Goncourt n'étaient pas des inconnus. On montrait une grande sympathie pour leurs personnes. La critique s’occupait beaucoup d’eux, de véritables tapages se sont même produits autour de certains de leurs romans. Puis, ces romans tombaient dans l’indifférence des lecteurs. En dix ans, on n’a vendu que deux éditions de leur Germinie Lacerteux, celui de leurs livres qui a fait le plus de bruit. Les lecteurs ne comprenaient pas; ils s’ennuvaient devant ces pages si curieusement fouillées et animées d’une vie si intense. Cela les dérangeait dans leurs habitudes. En outre, il y avait la grande raison : c’étaient des livres immoraux dont on devait défendre la lecture aux personnes honnêtes. A la vérité, les deux frères ne faisaient rien pour attirer le public; ils ne flattaient pas ses goûts, ils lui servaient des boissons amères, très désagréables après les douceurs des livres à succès; aussi, à bien réfléchir, n’était-il pas étonnant que le gros public se tint à l’écart. Mais les artistes ont des nerfs de femme; même quand ils ne font rien pour plaire, ils rêvent d’être aimés; et, si on ne les aime pas, ils sont très malheureux. MM. de Goncourt ont dû beaucoup souffrir, comme d’autres de leurs contemporains que je ne veux pas nommer. Le plus jeune, Jules, est mort de l'indifférence de la foule. L’insuccès de leur dernier roman, Madame Gervaisais, l’avait frappé au cœur d’une blessure incurable. Ah! quelle misère, être supérieur et mourir du dédain d’en bas! refuser la sottise et ne pouvoir vivre sans l’applaudissement des sots! Dans la carrière littéraire de MM. de Goncourt, il y a un épisode très instructif. Ils avaient écrit une pièce en trois actes, Henriette Maréchul, d’une allure neuve et personnelle. C'était l’amour de la femme de quarante ans, la passion venue sur le tard d’une bourgeoise pour un tout jeune homme, cette débâcle qui arrive parfois chez les mères de famille, chez les femmes vertueuses, dont un coin du cœur n’a jamais été contenté. Mme Maréchal a une grande fille, Henriette, qui assiste, muette et rigide, à la passion de sa mère. Au dénoûment, le mari

apprend tout; mais, comme il entre dans un salon où il croit un homme caché, c’est Henriette qui se jette à genoux, au milieu de l’obscurité, et qui reçoit en pleine poitrine le coup de révolver qu’il lâche à bout portant. La grande originalité de cette pièce était surtout le premier acte, dont le décor représentait le couloir des loges de foyer, à l’Opéra, un soir de bal masqué. MM. de Goncourt avaient mis là, dans le dialogue, dans les épisodes, leur sens si fin du pittoresque moderne, la verve et l’esprit de Paris aiguisés par leur tempérament d’artiste. La pièce fut promenée dans deux ou trois théâtres; elle effrayait les directeurs. Enfin, les auteurs eurent la bonne fortune de voir leur œuvre reçue à la Comédie- Française. Le bruit courut dans le public qu’une haute protection, celle de la princesse Mathilde, avait forcé les portes du théâtre. Et voilà que, le jour de la première représentation, la cabale la plus orageuse qu’on eût vue depuis longtemps, éclata dès les premiers mots dits par les acteurs; on avait même sifflé avant que la toile fût levée. La jeunesse des Ecoles huaït les protégés de la cousine de l’empereur. J’ajoute que le premier acte scandalisa les vieux habitués de la Comédie-Française. Des masques et de l’argot dans la maison de Racine et de Corneille, cela fit crier au sacrilège. Henriette Maréchal, arrêtée par ordre, n’eut que quelques représentations, des batailles qui occupèrent tout Paris. Et voyez l’aventure étrange, ce fut alors seulement que le nom de Goncourt, connu jusque-là d’un nombre restreint d’admirateurs, se répandit tout d’un coup dans le grand public. Un insuccès bruyant les rendit célèbres. La pièce imprimée se vendit à un nombre plus considérable d’exemplaires que n’importe quel de leurs romans. Ils devinrent et sont restés encore pour beaucoup de personnes les auteurs d’Henriette Maréchal. N'est-ce pas une ironie cruelle et qui fait voir de quelle misère est faite la popularité? Il faut qu’on vous casse les reins pour que le peuple se retourne et s'intéresse.

Avant d’aborder l’analyse des romans de MM. de Goncourt, je voudrais dire un mot discret de leur collaboration. Il ne s’agit pas de faire la part de l’un et de l’autre, ce que je regarderais comme une action mau-

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vaise. Mais il est intéressant, au point de vue du métier, d’indiquer quelle a été leur façon de travailler en commun. Ils s’isolaient, ils vivaient un sujet longtemps. Ils amassaient surtout un nombre considérable de notes, voyant tout sur nature, se pénétrant du milieu où les épisodes devaient se dérouler. Puis, ils causaient le plan, arrêtaient ensemble les grandes scènes, jalonnaient ainsi l’œuvre entière. Enfin, arrivés à la rédaction, à cette exécution qui ne comporte plus le débat oral, ils s’asseyaient tous deux à la même table, après avoir une dernière fois préparé le morceau qu’ils comptaient écrire dans la journée; et là, ils rédigeaient ce morceau chacun de son côté, ils en faisaient deux versions, selon leur façon personnelle de voir. Ces deux versions, qu'ils se bsaient, étaient ensuite fondues en une seule; on conservait de part et d’autre les choses heureuses, les trouvailles; c’étaient les apports de deux esprits libres, comme le meilleur d’eux-mêmes qu'ils écrémaient et dont ils faisaient un tout solide. On comprend dès lors l’unité constante des œuvres produites; elles avaient de leur sang, mais de leur sang mêlé à la source de la vie. L’un n’avait pas écrit cette page, l’autre celle-ci. Chaque page était à tous deux. Il faut ajouter ce phénomène fatal : à la longue, dans cette communauté continuelle d’enfantement, les deux cerveaux s’étaient mis à penser et à exprimer de même; presque toujours, la même idée, la même image arrivaient aux deux frères à la fois. Il n’y avait plus qu’à choisir les nuances. Cette fraternité dans la production allait si loin, que leur écriture se ressemblait. Touchante absorption de deux êtres, mariage intime d'’intelligences, cas extraordinaire de talent double qui restera certainement unique dans l’histoire littéraire. Ils ne sont qu’un, il faut parler d’eux comme on parleraït d’un seul grand écrivain.

Les deux premiers romans que MM. de Goncourt publièrent, furent Sœur Philomène et Charles Demailly. Je passerai rapidement sur ces deux œuvres, où toutes les qualités des auteurs se trouvent déjà, mais à l’état d’essai et avec une bien moins grande intensité que dans les œuvres suivantes.

Sœur Philomène est une étude d’hôpital et d’amphithéâtre. Le drame tiendrait en dix lignes. Un interne, Barnier, se prend d’amour pour une religieuse, sœur Philomène; un jour de brutalité, il la saisit dans ses bras et l’embrasse; puis, devant le mépris muet, la colère hautaine de la sœur, il se grise d’absinthe et finit par se faire volontairement une piqûre anatomique, dont il meurt. A la dernière page, on voit sœur Philomène se glisser dans la chambre de Barnier et voler un paquet de cheveux qu’on vient de couper sur la tête du mort pour l’envovyer a sa mère. Les grandes qualités de ce livre sont déjà le décor merveilleux, ces salles d’hôpital peintes avec le frisson d’horreur qui les traverse. Mais les meilleures pages sont le chapitre où se trouve étudiée l’enfance de sœur Philomène; il y a là surtout une amitié de pension, l’exaltation religieuse de deux jeunes filles, qui est d’une finesse d’observation et d’une énergie de coloris extraordinaires. Tout ce chapitre est trempé d’enfance; et si, plus tard, sœur Philomène, quand elle est femme et qu’elle a fait ses vœux, échappe fatalement à l’analyse des auteurs, ils l’ont possédée là, tout entière, avec sa sensibilité qui s’éveille et la religion qui s’ouvre pour elle comme un grand amour.

Charles Demailly est une satire, l'étude vengeresse de la petite presse en France, vers 1855. MM. de Goncourt ont rêvé de montrer les coulisses d’un petit journal, avec leurs hontes, leur cynisme, leurs misères et leur esprit. Ils ont peint six ou sept portraits de rédacteurs du Scandale, un titre inventé, sous lequel on pourrait deviner le titre d’un journal qui a eu depuis ce temps une grande fortune. Ces portraits sont peut-être un peu poussés au

noir. Quant au drame, il est encore des plus simples. Le meilleur de la bande, Charles Demailly, un de ceux qui a un livre dans le ventre, commet la sottise de tomber amoureux d’une actrice et de l’épouser. Marthe, un type de méchanceté froide, de bêtise et d’égoisme, où les deux frères ont mis tous leurs griefs de célibataires contre la femme, inflige à son mari une torture abominable, le trompe, l’abêtit, finit par faire siffler une de ses pièces et le change, sous le coup d’une maladie cérébrale, en une sorte de brute qui a oublié jusqu’à sa langue. Toujours, d’ailleurs, les mêmes qualités de style. Ici même le dialogue prend cette souplesse, cet imprévu, cet air vécu qui fera plus tard d’un dialogue de MM. de Goncourt comme un lambeau d’une conversation véritable. Personne encore n’a surpris autant qu'eux l’allure de la phrase parlée. Je fais quelques réserves sur le fond même du roman. Les journalistes n’ont pas tant d’esprit qu'ils leur en prêtent. Puis, il semble qu’ils ont seulement vu de loin le milieu dont ils parlent. Il n’y a pas, à mon sers, assez de solidité, assez de bonhomie dans cette étude d’un monde que les bourgeoises seules rêvent encore satanique et échevelé.

J'arrive au troisième roman de MM. de Goncourt. à Renée Mauperin. C’est là leur roman le plus roman; je veux dire qu’il s’agit d’une histoire assez compliquée et de caractères étudiés avec une grande science du milieu et de l’époque. Pour bien des personnes, pour celles que la personnalité artistique effarouche un peu et qui préfèrent la nudité de l’analvse, Renée Mauperin est le chefd’œuvre de MM. de Goncourt. L’intention des auteurs a été de peindre un coin de la bourgeoisie contemporaine. Leur héroïne, Renée, la figure la plus en vue, est une étrange fille, à moitié garçon, élevée dans l'ignorance chaste des vierges, mais qui a deviné la vie; une enfant gâtée par son père, âme d'artiste, tempérament nerveux et exquis, poussée sur le fumier d’une civilisation avancée; la plus adorable gamine qu’on puisse imaginer, parlant argot, peignant et jouant la comédie, éveillée à toutes les curiosités, et d’une fierté, d’une loyauté, d’une honnêteté d’homme. À côté d’elle, il y a un frère qui est également une merveille de vérité; le jeune homme sérieux, le type

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‘de l’ambition correcte, tel que l’ont fait les mœurs du parlementarisme; un garçon très fort qui couche avec les mères pour épouser les filles. Puis vient toute la galerie des bourgeois et des bourgeoises, d’une finesse de touche charmante, sans caricature, peints d'un trait : ce sont les enfants de 1830, les révolutionnaires enrichis, satisfaits, devenus des conservateurs, et ne gardant plus de leurs haines que la haine des jésuites et des prêtres. Certains chapitres sont d’un comique parfait, d’une satire sans violence, très vraie. Dans la seconde partie de l’œuvre vient le drame. Le frère de Renée a pris un titre nobiliaire pour aider à son mariage. Mais il reste un noble de ce nom. Averti par Renée, celui-ci provoque le jeune homme et le tue. Alors, Renée, épouvantée de son action, meurt lentement d’une maladie de cœur: c’est une agonie navrante qui dure près d’un tiers du volume; jamais l’approche de la mort n’a été étudiée avec une patience plus douloureuse, et tout l’art de style des romanciers, tout leur bonheur d’expressions se retrouve là, pour peindre jusqu'aux plus fugitifs frissons du mal. Je ne connais rien de plus touchant ni de plus terrible.

Moi, j'avoue préférer Germinie Lacerteux, parmi les romans de MM. de Goncourt. C’est là qu'ils ont donné la note la plus aiguë et la plus personnelle. J’estime qu'il faut toujours, dans le bagage d’un écrivain, choisir, pour la mettre au-dessus des autres, l’œuvre qui est la plus intense, en dehors des questions de perfection et d’équilibre. Celle-là seule contient tout l’écrivain et mérite de vivre. Dans Germinie Lacerteux, MM. de Goncourt ont réalisé cette œuvre maîtresse. C’est l’histoire d’une bonne, de la bonne d’une vieille demoiselle. Je ne puis malheureusement entrer dans l’analyse de ce drame d’une chair et d’un cœur. Les faits sont ici purement physiologiques: l’intérêt n’est pas dans les incidents, mais dans l’analyse du tempérament de cette fille, de sa chute, de ses luttes, de son agonie; et il faudrait noter une à une les phases par lesquelles passe son être. Germinie aime un jeune ouvrier, Jupillon, presque un enfant, un de ces ouvriers de Paris nés dans le vice. Pour lui, pour le garder et l’acheter,

elle va jusqu’à voler sa maîtresse. C’est une lente dégradation morale qui la jette à la débauche des barrières, quand son amant la quitte. Elle a besoin de l’amour, comme on a besoin du pain qu’on mange. Il y a là des pages d’un audace cruelle. Puis, un soir, Germinie reste sous une pluie d’hiver, pour revoir Jupillon attablé dans un cabaret; et elle meurt de cette dernière station de son calvaire.

Le roman, à son apparition, produisit un scandale énorme. On le déclara ordurier, la critique prit des pincettes pour en tourner les pages. Personne, d’ailleurs, ne dit le mot juste. Germinie Lacerteux, dans notre littérature contemporaine, est une date. Le livre fait entrer le peuple dans le roman; pour la première fois, le héros en casquette et l’héroïne en bonnet de linge y sont étudiés par des écrivains d’observation et de style. En cutre, je le répète, il ne s’agit pas d’une histoire plus ou moins intéressante, mais d’une véritable leçon d’anatomie morale et physique. Le romancier jette une femme sur la pierre de l’amphithéâtre, la première femme venue, la bonne qui traverse la rue en tablier; il la dissèque patiemment, montre chaque muscle, fait jouer les nerfs, cherche les causes et raconte les effets; et cela suffit pour étaler tout un coin saignant de l’humanité. Le lecteur sent les sanglots lui monter à la gorge. Il arrive que cette dissection est un spectacle poignant, plein d’une haute moralité. Les gens honnêtes qui ont jeté tant de boue à Germinie, n’ont rien compris à la leçon. Qu’on donne à Germinie un brave homme de mari qui l’aime, qu’elle ait des enfants, qu’on la tire de ce milieu de vice facile où ses délicatesses se révoltent, que ses besoins légitimes soient contentés, et Germinie restera honnête fille, n’ira pas rôder comme une louve sur les boulevards extérieurs pour sauter au cou des hommes qui passent.

Une des tendances des romanciers naturalistes est de briser et d'élargir le cadre du roman. Ils veulent sortir du conte, de l’éternelle histoire, de l’éternelle intrigue, qui promène les personnages au travers des mêmes péripéties, pour les tuer ou les marier au dénoûment. Par besoin d’originalité, ils refusent cette banalité du récit pour le récit, qui a traîné partout. Ils regardent cette formule comme une amusette pour les enfants et les femmes. Ce qu'ils cherchent, ce sont des pages d’études, simplement, un procès-verbal humain, quelque chose de plus haut et de plus grand, dont l’intérêt soit dans l’exactitude des peintures et la nouveauté des documents.

Aucun écrivain plus que MM. de Goncourt n’a travaillé à affranchir le roman de toutes les entraves du lieu commun et de l’intérêt bête. Dans leurs deux derniers. livres surtout. Manette Salomon et Madame Gervuisais, ils n’ont plus témoigné aucun souci des idées reçues sur la forme et la marche des œuvres d’imagination. Ils ont obéi à leur poétique personnelle, avec un dédain croissant de l’approbation du lecteur, et sans paraître seulement tourner la tête pour voir si le public les suivait.

Manette Salomon est une étude libre sur l’art et sur les artistes contemporains. Les auteurs se sont simplement souciés de grouper les types de peintres qu'ils ont coudoyés : Coriolis, leur peintre aimé, un grand garçon riche, distingué, amoureux de l'Orient, dont la peinture cristalline et chatoyante a les qualités de leur propre style; Anatole, le bohème, leur enfant gâté, une figure qui doit rester du blagueur et du flâneur, couchant au hasard de ses amitiés, hébergeant les inconnus qui passent, goûtant à toutes les aventures, roulant sa bosse au milieu de tous les rêves et de tous les scepticismes, et venant échouer dans un petit emploi, au Jardin des Plantes, où son amour des bêtes lui fait une vieillesse heureuse; Garnotelle, le prix de Rome, le peintre correct et médiocre, qui réussit sans talent, avec une habileté rusée de négociant en vins; et d’autres

types encore. Chassagnol, féroce sur l’esthétique, le parleur intarissable des crèmeries et des brasseries, l’homme qui accompagne les gens qu’il raccroche pour leur expliquer Raphaël ou Rembrandt, et qui pousse les choses jusqu’à coucher avec eux, parlant encore quand la lumière est éteinte; le ménage Crescent, la femme toute à ses oies et à ses canards, le mari grand peintre retiré à la campagne, une sorte de solitaire et de patriarche de l’art; dix autres encore qu'il serait trop long d’énumérer et qui font de l’œuvre une galerie fourmillante de portraits pris sur nature. Puis, avec tous ces personnages, les auteurs n’ont pas cherché à nouer la moindre intrigue; ils se sont tout uniment donné la tâche, dans de courts chapitres qui sont chacun comme un tableau détaché, de peindre la vie des artistes, des scènes qui se succèdent, à peine reliées par un mince fil : l’atelier, avec ses farces, ses balbutiements du talent, son peuple d’élèves; le concours du grand prix de Rome et l’arrivée de Garnotelle à la villa Médicis: un voyage de Coriolis en Orient; les flâneries d’Anatole, ses jours de vache enragée, tous les métiers qu'il fait, cette existence stupéfante du rapin sans le sou battant le pavé de Paris; des descriptions d’atelier prodigieuses d’exactitute et de richesse; le Salon annuel, le succès de Goriolis, puis les revanches de la critique; une saison passée dans la forêt de Fontainebleau, à Barbison, cette Thébaïde de l’art parisien; et des scènes encore, la salle des ventes, la plastique de la femme, les coins pittoresques de Paris et de la banlieue, la bataille des théories artistiques, l'amitié fantaisiste d’un singe et d’un cochon, des soûleries de carnaval, des bals et des dîners de friture, l’existence des personnages lâchés à travers la vie réelle, amenant les faits au petit bonheur. Telle est l’œuvre, le journal fidèle de plusieurs vies d'artistes. Seulement, ce journal est rédigé par des maîtres peintres qui animent tout ce qu’ils touchent. Ce roman sans action est le plus intéressant des romans.

MM. de Goncourt, pourtant. n’ont pas osé s’affranchir complètement de la formule romanesque. Ils ont gardé une héroïne, Manette Salomon, une’ juive, un modèle d’atelier, pour laquelle Coriolis se prend d’une passion

nerveuse et jalouse. Peu à peu, Manette s’empare du jeune homme, en a des enfants, lui i impose ses parents, le brouille avec ses amis, le conquiert jusqu’à l’épouser et le traîne alors dans la vie, diminué, dominé, sans talent. C’est la même thèse que dans Charles Demailly, la femme tuant l’artiste. Je ne la discuterai pas; elle me semble absolument fausse, dés qu’on paraît vouloir lui donner un caractère général. Les romanciers ont, d’ailleurs, étudié Manette avec une pénétration extraordinaire. Elle restera une de leurs meilleures figures.

Avec Madame Gervaisais, le cadre du roman se simplifie encore. Il ne s’agit même plus d’une galerie de portraits, d’une série de types nombreux et variés, se complétant les uns les autres, se heurtant et arrivant à produire le grouillement d’une foule. Cette fois, c’est une figure en pied, la page d’une vie humaine, et rien autre. Pas de personnages, ni au même plan, ni au second plan; à peine le profil d’un enfant, qui est comme l’ombre de sa mère, et encore cet enfant est-il presque un animal, une pauvre créature à l'intelligence tardive, dont la langue reste embarrassée dans les zézaiements du nouveau-né. Il n’y a plus de roman proprement dit. Il y a une étude de femme, d’un certain tempérament mis dans un certain milieu. Cela a la liberté et la simplicité d’un enquête scientifique rédigée par un artiste. La dernière formule est brisée, le romancier prend le premier épisode venu d’une vie, le raconte, en tire toute la réalité et tout l’art qu'il y trouve, et ne croit rien devoir de plus au lecteur. Il n’est plus nécessaire de nouer, de dénouer, de compliquer, de glisser le sujet dans l’antique moule; il suffit d’un fait, d’un personnage, qu’on dissèque, en qui s’incarne un coin de l’humanité souffrante, et dont l’analyse apporte une nouvelle somme de vérité.

L’héroïne, ou plutôt le sujet de MM. de Goncourt, est une femme de grand mérite, Mme Gervaisais, mal mariée, qui s’est réfugiée dans le travail. Elle a une cuiture d’homme, latiniste, helléniste, savante en toutes choses, d’âme artiste, d’ailleurs, et faite pour la passion du beau. Elle est allée si loin, qu’elle a traversé Locke et Condillac, pour se reposer ensuite dans la philosophie

virile de Reid et de Dugald-Stewart. Depuis longtemps, elle a secoué la foi catholique comme un fruit trop mûr. C’est alors que le souci de sa santé la conduit à Rome; elle emmène avec elle son fils, Pierre-Charles, cette chère créature d’une beauté d’ange et d’une existence instinctive de bête. Là, ses premiers mois sont donnés à l’antiquité, à Rome, à son histoire, à tout ce que l’horizon met d’émotion dans son esprit de savante et dans son cœur de poëte. Elle se repose et aime son enfant, ve voit personne, à peine quelques figures qui passent. Puis, commence la drame. Madame Gervaisais baigne dans ce parfum catholique, dans cette odeur de Rome qui souffle une sorte d’épidémie religieuse. Peu à peu, elle est pénétrée. Il y a en elle une femme qu’elle ne connaissait pas, la femme nerveuse, que le mariage n’a pas satisfaite. Et elle glisse à l’extase et à la mysticité. D'abord, ce n’est qu'un effleurement charnel, la pompe des cérémonies. Ensuite, l’intelligence est attaquée, la raison sombre sous les pratiques, sous la règle imposée. Madame Gervaisais rentre dans la foi; elle va d’un directeur tolérant à un directeur sévère, oublie le monde, descend chaque jour davantage, jusqu’à n’être plus femme et n’être plus mère. Elle se donne entière, vit dans l’ordure, repousse son enfant, elle autrefois si élégante et si passionnée pour Pierre-Charles. Anéantissement farouche, peur de la lumière, crise de la chair et de l’esprit qui ne laisse chez Madame Gervaisais rien de la femme qu’elle a été. |

Tout le livre est là. MM. de Goncourt out étudié avec un art infini les lentes gradations de la contagion religieuse. Rome leur fournissait un décor splendide. Leur héroïne lettrée leur a permis de peindre la Rome de l’antiquité, et leur héroïne dévote leur a donné la Rome des papes. Au dénoûment, ils ont eu ce que j’appelerai une faiblesse. [ls ont voulu finir. Alors, ils ont ménagé une scène dramatique, qui ôte un peu à leur roman le caractère d’uve étude dégagée de toute formule. Madame Gervaisais est très malade de la poitrine. Elle se meurt dans l’égoïsme féroce de sa foi. Son frère, un lieutenant, accourt de l’Algérie, la décide à fuir Rome; mais il doit lui permettre d’aller, avant son départ,

recevoir la bénédiction du pape; et c’est là, au Vatican, dès que le saint-père apparaît à ses yeux, que madame Gervaisais meurt comme foudroyée, tandis que Pierre- Charles trouve enfin la parole, dans ce cri déchiré : Ma mère! C’est fort beau, mais cette mort violente, logique pourtant avec l’œuvre, détonne un peu comme vérité. Madame Gervaisais mourant de sa belle mort, dévote, étroite, parcheminée, achevait de donner à AG un carctère particulièrement original. L'effet

y perdait, la réalité y sagnait.

Modan Gervaisais n’eut pas de succès. Cette ie du livre, ces continuels tableaux, cette analyse savante d’une âme, déroutèrent le public, habitué à d’autres histoires. Il n’y avait pas le plus petit mot pour rire dans l’œuvre, ni péripéties vulgaires, ni coups de théâtre et, avec cela, la langue était étrange, pleine de néologismes, de tournures inventées, de phrases compliquées traduisant des sensations que des artistes seuls peuvent éprouver. MM. de Goncourt se trouvaient isolés, tout en haut, compris seulement d’un petit nombre, dans l’épanouissement complet de leur personnalité et de leur talent.

\ AI me faut conclure. Le jugement peut être complet et définitif, car il porte comme sur un romancier mort. Le jour où Edmond de Goncourt a publié une œuvre signée de son nom seul, il a dû être étudié et jugé à part. Les six romans dont je viens de parler, composent ainsi un ensemble sur lequel la critique est appelée à se prononcer avec la compétence et la justice de la postérité.

Dans notre littérature, MM. de Goncourt restent pour moi un cas artistique superbe, un de ces phénomènes cérébraux, qui, dans l’ordre pathologique, font l’émerveillement des grands médecins. Au milieu de l’essoufflement général à la chasse de l’originalité, après

les romanciers illustres de 1830 qui semblaient avoir laissé le champ vide à leurs cadets, ils ont su, par leur nature même, en s’abandonnant à leur seul tempérament, voir autrement que les autres et inventer leur langue. À côté de Balzac, à côté de Stendhal, à côté d’Hugo, ils ont poussé comme les fleurs étranges et exquises d’une civilisation avancée. Ce sont des personnalités exceptionnelles, des écrivains qu’il faut mettre à part, qui demeurent dans une histoire littéraire à l’état de note aiguë, résumant les côtés excessifs de l’art d’une époque. Si la foule ne s’agenouille jamais devant eux, ils auront une chapelle d’un luxe précieux, une chapelle byzantine avec de l’or fin et les peintures curieuses, dans laquelle les raffinés iront faire leurs dévotions.

J'aurais voulu citer des extraits de leurs œuvres pour montrer à quel frisson de nervosité ils ont conduit la langue. Ils en ont fait un instrument de musique, une personne vivante dont on voit le geste et dont on sent l’haleine. La langue est devenue, comme eux, d’une sensibilité extrême aux moindres impressions, riant d’une couleur, se pâmant à certains sons, toujours vibrante aux plus légers souffles de l’air. Et ils ont aussi introduit dans la circulation toutes sortes de formes nouvelles, des tournures inconnues avant eux, des phrases vraies et senties qui doivent mûrir pour être acceptées. Je leur fais là le plus grand compliment qu’on puisse adresser à des écrivains; il n’y a que les forts qui enrichissent le dictionnaire.

Plusieurs romanciers, je parle de leurs cadets, de ceux qui ont trente et quelques années aujourd’hui, charmés par ce style personnel, remués comme par une symphonie, leur ont emprunté des mots, des manières de sentir. un groupe s’est formé. Seulement, l’imitation doit s'arrêter à ce que j’appelerai la rhétorique nouvelle. MM. de Goncourt seraient rapetissés par leurs élèves, s’ils en conservaient. Je les préfère dans leur chapelle dorée et peinte, sans descendance, pareils à des idoles de l’art tombées du ciel bleu, un beau matin. Poussée trop loin, et par de nouveaux venus forcés de renchérir, leur manière tournerait à la préciosité, au débordement des ciselures artistiques noyant les idées et les faits.

Eux-mêmes, dans Madame Gervaisais, sont arrivés parfois à stériliser les documents humains que leur observation si nette et si fine leur avait fournis.

Je veux finir par une idée consolante. Ce public, si peu sensible aux délicatesses de la forme, à des retours qui ressemblent à des actes de justice. Pendant dix ans les œuvres des deux frères ont dormi, connues d’un nombre restreint d’admirateurs. Toujours la presse s’était montrée d’une dureté révoltante. Et, tout d’un coup, sans qu’on sache pourquoi, dans ces derniers temps, les journaux ont parlé avec éloge de ces mêmes œuvres, à l’occasion des nouvelles éditions qui ont paru. Les acheteurs sont venus, se sont: passionnés, de plus eu plus nombreux. C’est enfin la gloire qui grandit à son heure sur la tombe du frère mort, lorsqu'il n’y a plus là que le frère resté seul et mutilé.

Alphonse Daudet

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