‹ Les romanciers naturalistesChapitre 6 sur 11 · SL · texte numérisé non relu

SL

Ed : Fr 4-4 ÿ

PT

DE 2e

LA

HLLLIE

Parmi les conteurs et les romanciers contemporains, il est un auteur qui a reçu à sa naissance tous les dons de l’esprit. Je veux parler de M. Alphonse Daudet. J’emploirai pour lui, si usée qu’elle soit, la vieille image de nos contes de fées. J'imagine que toutes les fées se sont réunies autour de son berceau pour lui donner chacune une qualité rare, d’un coup de baguette : une lui a donné la grâce; une autre, le charme; une autre, le sourire qui fait aimer; une autre, l’émotion tendre qui fait réussir. Et ce qu'il y a de merveilleux, c’est que la mauvaise fée, celle qui d’habitude arrive la dernière pour détruire tous ces précieux dons par quelque vilain cadeau, s’est tellement mise en retard, ce jour-là, qu’elle n’a pas même pu entrer; oui, la mauvaise fée est restée à la porte, il n’est tombé que des bénédictions sur la tête du futur auteur des Contes du Lundi et de Fromont jeune et Risler aîné. Je veux donc étudier chez M. Alphonse Daudet une nature heureuse, un des cas les plus charmants et les plus intéressants de notre littérature contemporaine.

M. Alphonse Daudet est né en Provence, à Nimes, je crois. Il vint chercher fortune à Paris, tout jeune,

ses longs cheveux au vent; j’ignore s’il avait des sabots, comme tous les hommes qui doivent faire fortune plus tard; mais ce qu’il avait à coup sûr, c'était un petit fifre de poëte, la plus adorable musique qu’on püût imaginer, gardant encore l’aigreur champêtre des tambourins et des galoubets provençaux. Il faut connaître notre Provence pour comprendre l’originale saveur des poëtes qu’elle nous envoie. Ils ont poussé là-bas, au milieu des thyms et des lavandes, moitié Gascons et moitié Italiens, pleins de rêves paresseux et de menteries exquises. Îls ont du soleil dans le sang et des chants d’oiseaux dans la tête. Ils arrivent à Paris pour le conquérir, avec une naïveté d’audace qui est déjà la moitié du succès; et, quand ils ont réellement du talent, ils sautent au premier rang, ils montrent des grâces qui font d’eux les enfants gâtés du public. Plus tard, dans ce terrible milieu parisien qui use les caractères comme une meule, ils restent eux-mêmes, ils gardent une odeur de terroir, une façon vive de sentir et de peindre, à laquelle on les distingue toujours. Ce sont des poëtes-nés, dont le cœur demeure plein des chansons du pays.

Je me souviens de ma première rencontre avec M. Al-

honse Daudet. Il ÿ a longtemps de cela, quelques dix ans. [Il collaborait alors à un journal très lu; il apportait un article, touchait l’argent, disparaissait avec une insouciance de jeune dieu, réfugié dans la poésie, loin des petits soucis de ce monde. Je crois qu’il habitait la banlieue, un coin écarté de faubourg, avec d’autres poëtes, toute une bande de joyeuse bohème. Il était beau, d’une beauté fine et nerveuse de cheval arabe, la crinière abondante, la barbe soyeuse, séparée en deux pointes, l’œil grand, le nez mince, la bouche amoureuse; et, sur tout cela, je ne sais quel coup de lumière, quelle haleine de volupté attendrie, qui noyait la face entière d’un sourire à la fois spirituel et sensuel. Il y avait en lui du gamin frauçais et de la femme orientale. Dès son arrivée à Paris, il avait eu une bonne chance, il s'était fait un protecteur et un ami de M. de Morny, qui l’avait attaché à son cabinet. Sa séduction opérait déjà. Et ce mot de séduction est le mot juste; plus tard, il a séduit ses amis, séduit le public, séduit tous ceux qui l’ont

approché. Il ne faudrait pas croire que sa situation près de M. de Morny lui eût donné, une seule minute, une attitude raide et gourmée. Il gardait ses allures libres, battait alors le pavé de Paris avec l’emportement de passions d’un collégien échappé, jetait des vers et des baisers aux quatre coins de la ville. Puis, un matin, il tomba malade; les médecins parlaient d’une maladie de poitrine, et il dut partir pour l’Algérie. Ce fut encore un bonheur pour lui; le mal devint un bien, dans ses mains heureuses. Son séjour en Algérie compléta sa naissance en Provence: des horizons de lumière s’ouvrirent, dont il a gardé l’éblouissement; des chants arabes le bercèrent, ajoutant en lui une pointe rude à la douceur de la poésie provençale. On peut aujourd’hui retrouver dans ses œuvres les grandes impressions de cette époque de sa vie : les longues traversées, les ports où dorment des navires, les parfums des pays exotiques, les couleurs vives et la vie en plein air des contrées du soleil. Enfin, une dernière, une suprême chance attendait M. Alphonse Daudet : il se maria à son retour d'Algérie, et dès lors devint un bon bourgeois, un travailleur tout à sa besogne. Le poëte qui jusque-là avait jeté ses refrains follement, entra dans une époque de maturité et de production réglée. Le mariage, selon moi, est l’école des grands producteurs contemporains.

Aujourd’hui, M. Alphonse Daudet est un des quatre ou cinq romanciers dont les œuvres nouvelles sont des événements littéraires. Il a été décoré en 1870, à l’âge de trente ans. Il habite Paris l’hiver et passe ses étés à la campagne, dans un de ces adorables coins de verdure, comme il en existe à quelques lieues, au bord de la Seine. Il a devant lui l’espace libre, il peut aller à tous les succès et à toutes les fortunes, avec la certitude de monter aussi haut qu’il voudra. Ce sont les fées de son berceau qui le conduisent toujours par la main. Je ne connais pas, dans notre littérature contemporaine, une figure plus sympathique, un écrivain dont l’avenir soit plus certain, et qui marche par une plus jolie route à une situation plus belle.

Pour faire comprendre tout le charme de cette figure littéraire, il faut l’analyser avec une délicatesse extrême.

C’est un talent complexe, très vivant, difficile à définir d’un mot; d’autre part, il faut craindre, en le maniant trop rudement, de lui enlever son éclat. La première opération critique est de s’imaginer M. Alphonse Daudet en face des êtres et des choses, et de se demander comment il se comporte. Avant tout, c’est un poëte; il a la sensation prolongée et vibrante, il voit les foules et les campagnes qu'il traverse avec la demi-hallucination des imaginations vives. Tout grandit, se colore, s’anime, prend une intensité. Ce n’est pas la sécheresse de Stendhal, ni la lourdeur épique de Balzac; ce serait plutôt la surexcitation nerveuse de Dickens, un continuel galop au milieu du réel, avec des échappées brusques dans les champs de la fantaisie. Mais il y a au moins deux façons d’être poëte, la façon rude et la façon tendre. M. Alphonse Daudet est un poëte attendri. Il n’est pas né dans la rébellion, dans lJ’amertume, dans les protestations enfiévrées des esprits révolutionnaires. Quand il sort, c’est avec la joie de trouver le ciel bleu, Îles femmes belles, les hommes bons. Il marche en ami au milieu de la société. Certes, il n’est pas aveugle, il voit le mai, il le montre au doigt; mais, s’il a choisi pour personnage un gredin, il peindra plutôt ses ridicules que ses vices, il préférera nous faire rire de lui que de nous en épouvanter. Jamais l’auteur n’est descendu dans le bourbier humain; il le laisse parfois deviner, et c’est tout. Nous avons affaire ici à la pente naturelle d’un tempérament, ce que je veux bien établir, pour ne point laisser à ma pensée une portée critique qu’elle n’a pas. M. Alphonse Daudet agit loyalement envers la nature; il ne ment pas, il ne se farde pas de rose; il en extrait simplement tous les éléments heureux, et les place au premier plan, tandis qu’il recule dans l’ombre les éléments mauvais. C’est en somme la même opération que font les esprits révoltés, lorsqu'ils mettent l’odieux en avant et qu'ils laissent en arrière la partie consolante. Dans l’un et dans l’autre cas, il y a une simple question de perspectie une manière d’aimer ou de ne pas aimer l’humanité; au fond, la probité littéraire est égale. M. Alphonse Daudet pense, comme ont pensé d’ailleurs d’autres grands artistes, que le bien est la vive lumière dont il

faut éclairer le tableau humain, et que le mal est l’ombre qu’il est habile de répartir avec sagesse, pour ne pas trop assombrir l’ensemble.

Ainsi donc, les deux premiers points sont posés : M. Alphonse Daudet est un poëte, et un poëte attendri. Autrement dit, il a le don d’évocation, et il l’emploie à faire vivre devant nous des créations, dans lesquelles il met particulièrement en lumière les belles qualités humaines. Mais ces deux points en déterminent immédiatement un troisième. S'il n’a pas de fureur révolutionnaire qui brise ce qu’elle touche, il a l’ironie, une ironie fine et acérée comme une épée. C’est l’arme naturelle de son tempérament contre la sottise et la scélératesse. Il ne se fâche jamais, cela détonnerait. I] rit, il sourit même, et rien n’est plus aigu, plus meurtrier que ce sourire. Certains de ses persannages sont des pelotes molles dans lesquelles il enfonce une à une toutes les pointes de son esprit. Îl a une cruauté féroce de coups d’épingle. Ce sont des satires émues, très gaies, sans amertume visible, qui cachent la violence des attaques sous ure continuelle belle humeur. En somme, la vérité est que M. Alphonse Daudet a le sens très vif du comique, non pas du comique débordant tel qu’on le trouve dans Rabelais, non pas du comique pincé et empoisonné à la façon de Swift, mais d’un comique nouveau, moderne, d’un comique nerveux, allumé d’une flamme de poésie, saisissant le ridicule et le mimant, lui donnant des ailes, le bafouant dans le ciel hleu du rêve. Je donnerai des exemples plus loin, je montrerai ce rire de poëte faisant sonner la moquerie dans un grelot d’or, préférant livrer les coquins à la risée de tous que de se salir les mains en les fouillant dans leur nudité.

Il faut ajouter que M. Alphonse Daudet est un écrivain de race. Comme tous nos grands prosateurs actuels, il a appris le mécanisme de Ja langue en faisant d’abord des vers. On le compte parmi les quatre ou cinq romanciers qui ont le souci du style vivant, d’un dessin précis, d’une couleur éclatante. Il appartient au groupe des naturalistes; il'a la passion des larges horizons réels; il croit à la nécessité des milieux exacts et des personnages étidiés sur nature. Toutes ses œuvres sont prises en pleine

vie moderne; même il a une tendresse particulière pour les cadres populaires et bourgeois, qui s’allie à une curiosité des petits mondes à part, des mondes déclassés, poussés comme des champignons sur le grand fumier de Paris. Il va ainsi dans ses œuvres, un peu au hasard des étranges sociétés qu'il a traversées, ayant tout vu avec ses yeux de myope, iusqu’aux petits détails qui auraient échappé à de bons yeux, racontant, peignant, évoquant tout, avec une verve de Provençal attendri et moqueur. On sent qu'il joue lui-même ses personnages. Souvent, il s’oublie, il leur parle, les gourmande ou les approuve. À chaque instant, il fait ainsi des irruptions dans son récit, parce qu’il n’a pas assez de froideur pour rester dans la coulisse. Il risque des prosopopées, donne la parole aux choses inanimées, laisse intervenir des figures de conte de fées au milieu des drames les plus réels. Son imagination est sa faculté maîtresse, et tout ce qu’il a observé passe par elle, avant d’arriver au lecteur; de là, les sauts brusques, les beaux épanouissements, les lattes qu’on l’entend pleurer lui-même entre les lignes les rires involontaires qu’il pousse tout d’un coup, au bout d’une phrase. Cela nuit certainement à la belle ordonnance de l’œuvre; on désirerait moins d’apostrophes, moins d’exclamations, moins d’attendrissements personnels. Mais qui songerait à Jui reprocher ces exubérances, cette facon vivante d? écrire, si vivante que ses amis croient l’entendre et le voir, en le lisant! Là, en somme, est son originalité, le secret de sa séductior. Il se donne tout entier, et c’est pourquoi il prend les autres. Au milieu de la sévère ordonnance de certains romans contemporains, de la méthode impersonnelle et marmoréenne, les romans de M. Alphonse Daudet ont parfois un laisser-aller charmant, un air bon enfant, un tapage de nid d'oiseaux, de merles siffleurs et d’alouettes chanteuses. Ce ne sont point les frises du Parthénon développant leurs défilés majestueux. Ce sont des bouffées de style et des bouffées de printemps, de grandes pages et des pages exquises, tout ce que la vie a de bon et de libre.

Une seule qualité semblait devoir manquer à M. Alphonse Daudet : la force. Eh bien! par un miracle de

souplesse, par un bénéfice de fortune extraordinaire, il a brusquement grandi, il est devenu fort. Dans le conteur adorable, un grand romancier s’est développé. C’est là une des transformations littéraires les plus merveilleuses que je connaisse. En étudiant maintenant ses œuvres, je le montrerai ainsi grandissant, je mettrai debout sa figure de poëte, de conteur, de romancier, d’auteur dramatique, à la fois fine, ironique et résolue.

IT

M. Alphonse Daudet a commencé par faire des vers. Combien en a-t-il fait? combien de centaines dorment-ils encore dans ses tiroirs, de ces heureux vers de jeunesse, acides comme des fruits de plein vent, qu’on ne publie jamais et qu'on relit toujours? C’est ce que j'ignore, car les poëtes ont de grandes pudeurs pour leurs premiers bégaiements. M. Alphonse Daudet s'est contenté de réunir mille à douze cents de ses vers, dans un volume intitulé : Les Amoureuses; et c’est là tout son bagage poétique. Le volume porte les dates 1857-1861. Les pièces qu'il contient ont donc été écrites par l’auteur de dix-sept à vingt et un ans. Il n’y a là qu’une poignée de fleurs cueillies dans la première jeunesse. Mais ces fleurs de l’enfance ont déjà un parfum très doux et même une pointe d'originalité, où l’on flaire le talent ému et moqueur de l’écrivain. Une de ces pièces est restée célèbre; Les Prunes, une suite de triolets, dans lesquelles le poëte raconte ses amours avec sa cousine Mariette, sous un prunier; elle a eu une grande vogue et se récite encore dans les salons, comme un morceau classique. Je citerai également Les Bottines, Le Miserere de l’amour, et une adorable fantaisie dialoguée, Les Aventures d’un Papillon et d’une Bfte à bon Dieu; on y voit le Papillon déhaucher son camarade, la Bête à bon Dieu, le griser chez les Muguets et le mener au vice chez les Roses. Toutefois, il faut le dire, les vers de M. Alphonse Daudet ne sont que des épaves de jeunesse. Ils restent un commencement, rien de plus.

Plus tard, il prit pour cadre la formule étroite du conte. Sans doute, le conte, avec son ingéniosité, sa discrétion attendrie, ses ciselures de bijou, devait plaire à cet esprit délicat, qui rêvait en prose les perfections de la poésie. Mais il faut aussi croire que la nécessité de gagner quelque argent, le besoin de s’adresser au journalisme, le décidèrent en cette occasion, lui firent adopter un genre d’articles courts et complets, d’un placement facile. Son succès fut immédiat et très grand. On était alors en 1866; il avait vingt-six ans. Il donna d’abord à L’Evénement une série d'articles sous le titre général : Letires de mon moulin; c’étaient pour la plupart des légendes provençales, des fantaisies, des tableaux du Paris moderne, de véritables petits poëmes traités avec un art acquis. Pendant six ou sept ans, il garda ce cadre, il y déploya des ressources infinies. Aux Lettres de mon moulin succédèrent les Lettres à un absent; puis, vinrent les Contes du lundi. Tous ces articles ont été réunis en volume et resteront un de ses titres de gloire.

Il faut s’entendre, d’ailleurs, sur le mot conte. Dans les premiers temps, M. Alphonse Daudet s’est enfermé dans les légendes; mais, plus tard, les fées, le monde fantastique, les imaginations symboliques ne sont plus intervenues que de loin en loin, pour varier les sujets. Peu à peu, dans le conteur des veillées de Provence, l’artiste épris de la vie moderne s’est éveillé. Alors, le conte, le plus souvent, est devenu une page des mœurs contemporaines, une histoire toute chaude d’actualité, un paysage exotique doré par le grand soleil, tout ce qu’on rencontre et tout ce qu’on voit dans la rue.

C’est ainsi qu’on peut retrouver, au courant de ces recueils, les grosses émotions publiques qui ont agité la France pendant les sept ou huit dernières années; les suprêmes convulsions de l’Empire, nos désastres de 1870, le siège de Paris, la guerre civile, y ont laissé successivement des larmes de pitié ou de colère. Ainsi compris, le conte n’est plus ce que nos pères entendaient, un récit merveilleux avec une moralité au bout; il est un drame ou une comédie en quelques pages, un tableau vivement brossé, un fragment d’autobiographie, quel-

quefois même de simples notes prises sur nature et données dans la verdeur originale de la sensation. C’est ici qu’on sent, sous cette production, les tyranies du journalisme, demandant à jour fixe une quantité réglée de pages.

Toutefois, M. Alphonse Daudet aurait tort de garder

au journalisme la moindre rancune. Si les articles qu’il a écrits l’ont écarté du roman peudant plusieurs années, ils lui ont permis de mûrir son talent et de montrer les rares qualités de son esprit. D'ailleurs, il a gardé une grande dignité d’écrivain dans cette besogne. Jamais il ne s’est surmené, jamais il n’a glissé à la fabrication hâtive. Chacun de ses contes est une merveille de fini, ou l’on sent la conscience de l’artiste, les longues heures passées à chercher et à caresser l’idée, à soigner et à parfaire la forme. Il mettait huit jours pour écrire un de ces petits chefsd’æuvre. Quand on les étudie de près, on en admire l’habile structure, la langue châtiée, les intentions nombreuses et toujours réalisées ; ce sont comme autant de pièces de vers, dont toutes les syllabes ont dû être comptées. Certains sont un roman entier, avec une exposition, une péripétie, un dénoûment. D’autres affectent des allures plus libres, mais cachent un art extrême dans leur apparent liidecaller DE l’auteur se possède déjà complètement; il est tel que nous le trouverons dans ses grandes œuvres, plein d’une tendresse apitovée, laissant sonner parfois son beau rire nerveux et railleur.

Il me faut indique: deux de ces contes pour en faire mieux comprendre le tour ingénieux et l’heureuse perfection. Je prends, au hasard, ‘dans les volumes dont j’ai donné les titres plus haut.

La dernière classe. Nous sommes en Alsace, après ia conquête. Un petit Alsacien, qui a des tentations d’aller galopiner dans la forêt se décide pourtant à se rendre à l’école. Là, il trouve un silence religieux. Le maître, M. Hamel, a sa belle redingote verte, son jabot plissé et sa calotte de soie. Sur Les bancs, les élèves sont graves; au fond de la salle, des vieux du village sont assis, l’axcien maire, l’ancien facteur, le bonhomme Hauser avec son tricorne. Et M. Hamel commence la leçon, en disant :

‘+ Mes enfants, c’est la dernière fois que je vous fais la classe. L’ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l’allemand dans les écoles de l’Alsace ””’. Alors, le petit Alsacien est bouleversé, lui qui a fait tant de fois l’école buissonuière, qui peut à peine former ses lettres, il ne saura donc jamais le français! Aussi, quand le maître l’interroge, et qu’il ne peut répondre, n’ayant pas étudié la leçon, baisse-t-il la tête d’un air honteux. Cependant, la leçon continue: le bonhomme Hauser qui a un vieil alphabet sur les genoux, épèle les lettres avec des larmes plein les yeux. Midi sonne, la dernière classe est finie. ‘* Alors, M. Hamel se tourna vers le tableau, prit un mor- ‘‘ ceau de craie, et, appuyant de toutes ses forces, il ‘ écrivit aussi gros qu'il put : ‘* Vive la France ! ?” Puis, ‘< il restât là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, ‘ avec sa main, il nous faisait sigre : ‘‘ C’est fini... ‘* Allez-vous-en.. ??

La partie de billard. L’armée française est en pleine retraite. On se bat depuis deux jours. Les soldats sont -exténués, et voilà trois mortelles heures qu’on les laisse se morfondre, l’arme au pied, dans les flaques des grandes routes. Cependant, le maréchal établit son quartier général sur la lisière du bois, dans un beau château Louis XIII. Pendant que les soldats meurent en attendant des ordres, lui a entamé une partie de billard avec un petit capitaine d’état-major, sanglé, frisé, ganté de clair. Le capitaine est très fort au billard, mais il sait faire des fautes, car il sent très bien qu’il joue là son avancement. Pourtant, les bruits de la bataille se rapprochent. Ün obus vient éclater dans le jardin. Les Prussiens attaquent. ‘ Eh bien! qu’ils attaquent! ;”” dit le maréchal en mettant du blanc. Les dépêches suivent les dépêches, les aides de camp se succèdent, tout le monde demande des ordres. Mais le maréchal reste inal;ordable, la partie continue. Terrible partie qui s’échauffe au milieu des cris de mort, qui devient haletante à mesure que les Prussiens avancent. Le dernier coup est joué. ‘* Maintenant, un grand silence. Rien que la pluie qui tombe sur les charmilles, un rou- ‘* lement confus au bas du coteau, et, par les chemins ‘* détrempés, quelque chose comme le piétinement d’un ‘* troupeau qui se hâte ??.

Je pourrais citer dix contes semblables, d’une émotion et d’une ironie aussi grandes : l’histoire de ce colonel de cuirassiers paralysé, auquel sa fille, par un pieux mensonge, raconte nos prétendues victoires sur les Prussiens, et qui se réjouit de la prise de Berlin, le jour même où les Allemands entrent dans Paris et vont passer sous sa fenêtre; l’entrevue de deux ouvriers, le père et le fils, qui ne se sont pas vus depuis vingt ans, le père s’étant marié, et qui se quittent pour une nouvelle séparation de vingt années peut-être, après avoir bu un litre et s'être serré la main; les impressions d’un auteur, le soir d’une première représentation, sa fièvre, le bourdonnement de ses oreilles, sa fuite et sa longue promenade sous la pluie, pendant qu’on applaudit ou qu’on siffle sa pièce. Il y aurait également des emprunts bien intéressants à faire dans un volume que je n’ai pas nommé, dans Les Femmes d'artistes, de courtes études, des contes encore, où M. Alphonse Daudet a étudié cette classe de femmes si singulière, les femmes mariées à des écrivains, des peintres, des sculpteurs, des musiciens; presque toutes sont déclassées, les maîtresses devenues femmes légitimes, les bourgeoises unies à des poëtes, les unes hardies comme des garçons, les autres pleurant de ne pas être comprises et de ne pas comprendre. L’auteur a trouvé là la uote qu’il rend si bien; seulement, il est bon de dire que ses artistes sont des bohbèmes pour la plupart et que chez les vrais travailleurs, la femme est presque toujours une brave et digne femme, méritant tous les respects.

J'ai parlé du sens nerveux et moderne que M. Alphonse Daudet a du comique. Il a écrit un volume : Les Aventures prodigieuses de Tarturin de Tarascon, qui est uniquement une longue raillerie. Parmi ses œuvres, nombreuses déjà, celle-ci a un intérêt particulier, parce qu’elle met en pleine lumière un des côtés de son talent. Elle est caractéristique. Je m’y arrêterai donc d’une façon spéciale.

Il ne faut pas oublier que l’auteur est né à Nîmes. Cela donne un piquant de plus à son épopée burlesque d’un héros provençal. Il plaisante la ville voisine, en homme qui a grandi en face de ses ridicules. Imaginez cela, un provençal se moquant des Provençaux, avec toute la verve, tout l’accent du terroir. Il emploie à les railler leur propre exagération, leur vivacité de geste et de parole. C’est un faux frère qui rit beaucoup de ses compatriotes et même un peu de lui, avec une finesse charmante, excluant toute cruauté, une bonne grâce et une belle humeur sans pareilles.

Son héros, Tartarin, est le roi de Tarascon. Il habite, dans cette ville, la troisièmie maison à main gauche sur le chemin d'Avignon, une maison avec jardin, pleine de bonhomie au dehors, mais dont il a fait, à l’intérieur, le digne logis d’un héros aventureux. Le ïardin, surtout, est extraordinaire, planié uniquement d’arires exotiques, gommiers, calebassiers, cotonriers, cocotiers, bananiers, palmiers; il y a surtout là un Laobab qui est célèbre dans toute la contrée, un baobab grand comme une laitue; car, fatalement, les arbres exotiques refusent de pousser. Tartarin a également un cabinet dont on cause beaucoup, une grande salle, tapissée d’armes du baut en bas: carabines, rifles, tromblons, couteaux de toutes sortes, krish malais, flèches caraïbes, flèches de silex, casse-tête, massues hottentotes, lazzos mexicains. Au milieu sur un guéridon, il y a un flacon de rhum. C’est là que le héros passe ses journées à lire des récits de chasce. Et il ne rêve que chasse à l’ours, chasse au faucon, chasse à l’éléphant, chasse au tigre, toutes les chasses imaginables, les plus dangereuses et les plus lointaines.

À la vérité, Tartarin n’a jamais chassé que les casquettes. ci, il y a une raillerie très fine que les Provençaux seuls comprendront. Dans les petites villes de Provence, tous les habitants sont chasseurs. Or, le gibier manque absolument; il faut faire des lieues pour tuer une demidouzaine de petits oiseaux. Autour de Tarascon, paraît-il, les petits oiscaux eux-mêmes ont pris leur vol, si bien qu'il ne reste plus dans le pays qu’un lièvre, bien connu des chasseurs qui l’ont apnelé ‘‘ le Rapide *’; ils ont même fini par laisser tranquille ce lièvre entêté. Mais,

chaque dimanche, les chasseurs ne s’en mettent pas moins en campagne, par groupe de cinq ou six; ils vont déjeuner à quelques kilomètres de la ville; puis, la chasse commence enfin, ils jettent leurs casquettes en l’air et la tirent au vol. C’est celui qui met le plus souvent dans sa casquette qui est proclamé roi de la chasse. Tartarin, chaque dimanche était roi, ce qui explique pourquoi Tarascon en avait fait son héros.

Et quel adorable tableau de Tarascon, cette ville où chaque famille a sa romance! Il faut Lire les soirées chez le pharmacien Bésuquet, où Tartarin va chanter le grand duo de Robert le Diable, et les longues séances chez l’armurier Costecalde, dans la boutique duquel se réunissent les chasseurs de casquettes. Pourtant, Tartarin n’est pas heureux. Le brave commandant Bravida, capitaine d’habillement en retraite, a beau dire de lui : ‘‘ C’est un lapin ?”, il s’ennuie de n’avoir pas encore donné ia mesure de toute sa valeur. Il vit dans l’attente d’un danger qui ne se présente jamais, il brandit le poing dans le vide. Le soir, quand il va au cercle, il s’arme de pistolets et de couteaux, comme £’il partait pour quelque périlleuse expédition; mais jamais il n’a eu la chance de faire une mauvaise rencontre. Enfin, un jour, un événement se produit dans son existence. Une ménagerie s’est installée à Tarascon, et, parmi son peuple de crocodiles, de chats sauvages et de phoques, se trouve un lion de l'Atlas Un lion! quel gibier pour Tartarin! Voilà donc un ennemi digne de lui. Il passe ses journées dans la ménagerie, si bien que, peu à peu, le bruit se répaud qu'il va partir pour la chasse au lion. Il n’a pas soufflé mot de ce départ, mais il est flatté de la rumeur qui court, et bientôt il est acculé par toute la ville dont les yeux sont fixés sur lui; il faut qu'il parte. s’il veut rester un héros. Le départ de Tartarin est tout un poëme. Il emporte un monde d’usteusiles et de provisions, il s’habille en Turc par respect pour la couleur locale, il se charge d’armes des pieds à la tête. Enfin, Tarascon entier l’accompagne à la gare, et le train l’emporte.

À Marseille, il produit une grande sensation avec son arsenal. Puis, après une terrible traversée dans laquelle le héros a bien mal au cœur, le voilà qui débarque enfin

à Alger. Dès le lendemain, il ne dit rien à personne, il sort d’Alger avec ses armes, va le soir se mettre à l’affût des lions, sous les murs mêmes de la ville, Vous pensez quelle nuit d’émotion! Au petit jour, il croit voir un lion, et il tue un âne, que son propriétaire, un cabaretier, lui fait payer deux cents francs. Ce cabaretier lui jure en outre qu’il n’a jamais vu un lion dans le pays. Dans le sud de l’Algérie, il y en a eu, autrefois. Mais Tartarin, revenu à Alger, se plonge lâchement dans une vie de paresse et d’amour. Il oublie les grands lions. Il a rencontré un prince du Montenegro, un aventurier, qui s’entend avec une jeune coquine, du nom de Baïa, pour lui tirer le plus d’argent possible. Baïa, une ‘‘ rouleuse ”? d’Alger, pose pour la femme de harem, ne sachant pas un mot de français. Cependant, Tartarin a un brusque réveil en recevant, par la voie d’un journal, des nouvelles de Tarascon, où l’on est singulièrement en peine de sa personne. Il songe à ce que ses compatriotes attendent de lui, depuis qu’il a promis de tuer des lions. Et, de nouveau, il s’équipe, il se met en campagne avec son arsenal. (

Le malheur est qu’il n’y a plus un seul lion en Algérie. Jules Gérard vient de tuer le dernier. Mais le prince du Montenegro n’entend pas lâcher ainsi sa victime. Il rejoint Tartarin à Miliana, et alors commence, dans la plaine du Chéliff, la plus amusante battue qu’on puisse imaginer. Le héros a acheté un vieux chameau mélancolique. On visite les buissons, on va de douar en douar pendant près d’un mois. Enfin, un soir, Tartarin se met de nouveau à l'affût dans un bois de lauriers-roses; mais il y est pris d’une telle panique en croyant entendre des rugissements, qu’il se sauve et cherche le prince resté en arrière. Plus de prince. Tartarin a eu l’imprudence de confier son portefeuille au prince, et celui-ci, qui attendait depuis longtemps cette occasion, s’est sauvé avec le portefeuille. Le pis est qu’à ce moment apparaît un véritable lion, un lion aveugle, une bête sacrée, qui fait partie d’un grand couvent de lions fondé par Mahommedben-Aouda. Tartarin, la tête perdue, tue le lion et manque d’être assommé par les deux nègres qui conduisaient la bête. Il en est quitte pour un interminable procès dont

les frais montent à deux mille cinq cents francs. Naturellement, il envoie la peau du lion à Tarascon.

Une dernière désillusion attend le héros à Alger. Il trouve Baïa parlant provençal avec le capitaine du paquebot qui l’a amené en Afrique. Celui-ci offre de le rapatrier, et il accepte bien vite. Éci, se place le détail le plus drôle du livre. Le chameau de Tartarin s’est pris de tendresse pour son maître. Il l’a suivi du fond de l’Algérie, s’entêtant sur ses pas comme un petit chien fidèle. Vainement Tartarin, consterné de traîner ainsi cet animal mélancolique, a voulu le perdre vingt fois. Le chameau, très malin, tendre quand même, l’a toujours retrouvé. Quand il voit son maître s’embarquer, il saute à la mer, et le capitaine le recueille, bien que Tartarin renie cette ami si dévoué. Plus tard, il suit le train de Marseille à Tarascon. A la vérité, Tartarin est plein d’angoisses, en approchant de sa ville natale; il craint les raiïlleries sur sa déplorable expédition. Et quel est son étonnement quand on lui fait une réception triomphale! L’imagination des habitants s’est échauffée, la peau du lion aveugle a soulevé une émotion extraordinaire, la ville veut voir dans son enfant un héros illustre. Il y a là ce que M. Alphonse Daudet appelle spirituellement un effet de mirage, pour ne pas employer le gros mot de gasconnade ou de hâblerie. Mais le merveilleux est que le chameau a un succès fou. Tartarin s’écrie d’une voix émue : ‘‘* C’est une noble bête. Elle m’a vu tuer tous mes lions ?

Telle est l’œuvre dont je n’ai pu donner malheureusement que la carcasse. Elle vit par un rire continu, tantôt très fin, tantôt éclatant jusqu’aux excès de la boutfonnerie. Jamais les menteurs ingénus de la Provence n’ont été peints avec une gaîté plus vive. Et l’ironie reste celle d’un poëte, ailée, gardant l’envolement d’une fin de strophe. Même aux endroits où l’auteur perd toute mesure, semble sur le point de glisser dans la charge, il est sauvé par la sensation juste de son œil d’artiste. Ce n’est jamais que du vrai, vu par le côté comique et poussé au lyrisme. J’ai noté également la bonne humeur des plaisanteries;

rien d’amer au fond, rien de trop rudement satirique. M. Alphonse Daudet, je l’ai dit, n’est pas un révolté, et il aime les hommes. Son Tartarin, si grotesque qu’il

soit, est bien le plus digne bourgeois qu’on puisse rencontrer. Tous parfaitement ridicules, mais tous braves gens. Ce sont là des traits originaux chez l’auteur qu’on retrouve dans chacune de ses œuvres.

J'arrive enfin aux romans de M. Alphonse Daudet. Je citerai simplement Le Petit Chose, qui tient du conte et de la nouvelle. Le premier roman de l’auteur est Fromont jeune et Risler aîné.

La tentative de M. Alphonse Daudet n’était pas sans inquiéter ses amis. En France, la critique vous parque volontiers dans un genre. Si vous avez fait des contes pendant dix ans, il est très à craindre qu’on ne vous condamne toute votre vie à écrire des contes, sous peine de ne vous accorder aucun talent. Remarquez que M. Alphonse Daudet était dans une position d’autant plus délicate qu’on lui trouvait un esprit adorable, ingénieux dans les détails, habile à ciseler les petits chefsd’œuvre. Il lui fallait élargir son cadre, sans perdre aucune de ses qualités; il lui fallait surtout garder son public aimable et conquérir le grand public. Comme je l’ai dit, il lui manquait un seul don : la force, et c'était à la conquête de la force qu’il partait.

Eh bien! il a trouvé la force, dans la souplesse même de son talent. Il est parvenu à donner des muscles, à son art, grâce à l’intensité de son émotion et de son ironie. On a pu assister à ce phénomène, le conteur se transformant en romancier, par un simple grandissement de ses facultés. Aujourd’hui, il est un des rares écrivains capables d’écrire un roman où passe le grand souffle de la vie moderne. Le poëte, le créateur qu’il y a en lui, évoque les personnages et les milieux avec puissance. Il prend, à chaque œuvre nouvelle, une facture plus magistrale. |

Fromont jeune et Risler aîné a le grand mérite d’une action nette et typique. Dès le premier chapitre, les personnages se posent, le drame s’indique. Nous sommes

chez Véfour, au repas de noces du bon Risler, un mécanicien, un associé de Fromont, qui possède une des plus grandes fabriques de papiers peints du Marais. Il épouse la petite Sidonie Chèbe, qu'il avait crue autrefois amoureuse de son frère Frantz, un ingénieur actuellement employé en Egypte aux travaux de l’isthme de Suez. Et le digne garçon est radieux, parce qu'il n’avait jamais songé à ce bonheur, être aimé de cette petite Chèbe, si rose et si tendre. Mais, dès le bal qui suit le repas, nous commençons à comprendre : Sidonie passe en valsant au bras de Fromont et lui reproche de s’être marié, de ne pas avoir tenu la foi jurée. C’est le premier frisson de l’adultère, au milieu de toute cette joie. Les personnages secondaires sont tous là, se peignant eux-mêmes d’un mot, d’une attitude : Mme Georges Fromont, douce et tranquille, une haute figure sereine de l'honnêteté; Mne Chèbe, majestueuse, et M. Chèbe, un type complexe, inventeur, négociant sans négoce, rentier sans rentes; l’illustre Delobelle, un comédien de province échoué à Paris, où il vit depuis des années dans l’espérance d’un rôle, la figure la plus originale et la plus réussie du livre; le grand-père Gardinois, un vieux paysan millionnaire, malin, égoïste et méchant; le caissier Planus, un Suisse naïf et bonhomme, qui n’a qu’une faiblesse, la peur et la haine des femmes; tout un monde varié de créatures spirituellement observées et très carrément posées sur leurs deux pieds.

Mais il faut connaître l’enfance de Sidonie pour comprendre les profondeurs humaines et les côtés parisiens du drame qui va suivre. La famille Chèbe habite une vieille maison du Marais, et a pour voisins de palier les Delobelle et les Risler. Le palier est vaste, avec une large fenêtre ouvrant sur les cours voisines, sur une trouée de maisons, au fond de laquelle on voit la belle fabrique des Fromont, les ateliers et le jardin. Ce palier est comme un terrain neutre où les locataires se sourient et lient connaissance. Il y a là un coin parisien très curieusement observé. Naturellement le palier appartient à la petite Chèbe; quand sa mère est lasse de la voir tourner autour de ses jupes, elle lui dit : ‘* Va jouer sur le carré ”’: et l'enfant disparaît pendant des heures, entre chez les

voisins, sert de trait d’union à tous ces ménages. C’est ainsi qu'elle fait la conquête des deux Risler, l’aîné, homme raisonnable déjà,.et le cadet, Frantz, encore un écolier, dont elle trouble les leçons; c’est ainsi qu’elle rôde chez les dames Delobelle, la mère, une digne femme, et la fille Désirée, une pauvre boïiteuse, qui toutes deux se tuent de travail pour entretenir en santé l’illustre Delobelle, à la plus grande gloire de l’art. Mais la joie de la petite Chèbe est de rester des heures à la fenêtre du palier et de regarder au loin la belle fabrique des Fromont. Elle en rêve, elle voit là toutes les joies de l’existence. Aussi est-elle gonflée de vanité, quand le bon Risler, qui travaille à la fabrique, l’introduit chez les Fromont, auxquels elle plaît par sa gentillesse. Elle devient l’amie de Claire et de Georges; elle ébauche même une amourette avec celui-ci. Mais les nécessités de la pauvreté de ses parents la ramènent dans son milieu noir, et elle est obligée d’entrer en apprentissage, elle apprend à monter des perles fausses. Alors, toute une envie furieuse couve dans le cœur de Sidonie; elle a les appétits de ces petites ouvrières qui battent le pavé de Paris et s’arrêtent, pâles de désir, devant les vitrines des bijoutiers; elle se donne la fièvre des richesses coudoyées, des équipages qui l’éclaboussent, des plaisirs et des amours qu’elle flaire. Tout se vicie en elle; sous la grâce un peu maladive de son visage de poupée, il n’y a plus qu’une rage froide de jouir, de jouir en faisant le plus de mal possible. C’est un champignon empoisonné poussé dans le ruisseau parisien. Et elle n’a toujours qu’un idéal, l’intérieur des Fromont, leur salon, leur jardin, leur voiture, le château de Savigny, qui appartient au grand-père Gardinois. Aussi manque-t-elle mourir, quand elle apprend que Georges épouse sa cousine Claire, pour obéir aux dernières volontés de son oncle. Elle refuse Frantz, sous prétexte que Désirée Delobelle l’aime, ce qui est vrai, et qu’elle ne veut pas désespérer une amie. Puis, brusquement, elle prétend aimer Risler; c’est lui qu'elle veut, parce que lui seul peut l’introduire dans la fabrique des Fromont, où il est devenu associé. Enfin, elle entre là en conquérante, en femme qui apporte la ruine et la honte

dans les plis de sa jupe.

Le ménage Risler habite le second étage de l’hôtel dont le ménage Fromont occupe le premier. Sidonie commence par vouloir lutter de luxe et de bon ton avec Claire, qu’elle haït pour son éducation et sa distinction naturelle. Mais ce jeu est encore innocent. Bientôt, le drame se noue. Sidonie reprend avec Georges, au château de Savigny, leur amourette de jeunesse, qui devient un adultère. C’est une passion folle, bruyante, sans ménagement aucun. Georges, pris tout entier, possédé, dépense un argent fou, conduit Sidonie dans les cabarets à la mode et dans les petits théâtres. Alors, le caissier Planus commence à trembler pour sa caisse: il devine une femme, il arrive à savoir quelle est cette femme, il soupçonne presque Risler d’une infâme complicité, tant celui-ci est aveugle, tout entier à l’étude d’une invention, d’une imprimeuse rotative, grâce à laquelle la maison réalisera des bénéfices considérables. Pendant que les deux amants courent à leurs rendez-vous, Risler descend tenir compagnie à M€ Fromont; et rien n’est plus touchant que ces deux bonnes créatures trompées passant la soirée ensemble, avec la sérénité attendrie de leurs sourires. Enfin Planus, tout à fait épouvanté, écrit à Frantz ce qui se passe dans le ménage de son frère, en le suppliant d’accourir pour éviter un malheur. Frantz arrive, avec l’intention de remplir sévèrement son rêle de justicier. Mais, dès qu'il veut avoir une explication avec Sidonie, il est pris d’une lâcheté, il se sent lui-même paralysé par la séduction de cette femme. Autrefois, 1l l’a aimée. C’est cet ancien amour qui se réveille, rallumé par la tactique savante de sa belle-sœur, Celle-ci a très bien compris qu'elle était perdue, si elle laissait Frantz avertir son mari. Aussi travaille-t-elle à rendre Frantz inoffensif, à lui lier les pieds et les mains pour qu'il ne puisse bouger. Elle est merveilleusement apte à cette besogne, par la perversion qu’elle exhale, par la souplesse de sa nature voluptueuse. Son plan est très simple : se faire aimer de Frantz, obtenir une preuve matérielle de cet amour, et lui rire ensuite au nez, dès qu’elle l’aura mis dans l’impossibilité de lui nuire. Elle exécute froidement cela. Elle a enfin la preuve qu’elle désirait, une lettre où Frantz lui avoue son amour et lui propose de fuir avec elle. Dès

lors, le malheureux justicier n’a plus qu’à retourner en Egypte. La tentative faite pour sauver Risler du déshon- . neur et Fromont de la ruine a échoué, devant l’habileté . de Sidonie défendant ses plaisirs.

Ici se place un épisode tout mouillé de larmes. Désirée Delobelle, la pauvre petite boiteuse, aime toujours Frantz. Elle a cru, en le voyant revenir, qu’il allait l’épouser; même il lui en avait laissé l’espoir. Aussi quand il repart, est-elle prise d’une douleur immense. Elle ne peut plus supporter la vie, elle court à la Seine, au milieu des rues noires, et se jette de la berge. Mais la mort ne veut pas d’elle encore. On la sauve, on la mène chez le commissaire de police. Enfin, elle meurt dans son lit. Son père, l’illustre Delobelle, traîne à son enterrement tous les comédiens des petits théâtres. Grisé par la pompe du convoi, où l’on remarque le coupé de Sidonie, il trouve pour la pleurer ce mot stupéfant de cabotin poseur : ‘“ Il y a deux voitures de maître ?””.

Cependant, la ruine de la maison est imminente. Sidonie a fait commettre à Georges toutes les folies. Si l’on ne trouve pas cent mille francs, Planus ne peut faire face aux échéances du mois, et la faillite est déclarée. Claire tente alors une démarche auprès du grand-père Gardinois. Le vieux paysan refuse les cent mille francs, ravi de l’aventure, enchanté de voir les Fromont dans la peine; et, par une méchanceté dernière, il instruit sa petite-fille des désordres de son mari, il lui nomme Sidonie sa rivale. Claire reste très grande, dans cet écroulement de son bonheur. Elle veut un instant partir avec son enfant; puis, elle sent que le devoir lui ordonne de rester. Mais Risler est encore plus épique. Brusquement, Planus, exaspéré par la pensée de la faillite, lui apprend tout. Risler tombe comme un bœuf assommé. Il se relève, court à son appartement, où justement sa femme donne un bal, amène celle-ci parée de ses bijoux, lui arrache ses diamants, qu'il jette à Planus, se dépouille lui-même de sa montre, rend toutes ces richesses qui viennent de l’adultère et qui serviront à payer les cent mille francs. Sidonie s’est ‘enfuie en robe de bal. Risler ne veut plus qu’on prononce son nom devant lui. Il n’a pas demandé à Fromont compte de son honneur de mari outragé. Il a voulu n'’être

plus qu’un simple employé comme autrefois. Rien n’égale alors la grandeur de cette haute figure d’honnête homme mettant tout son honneur à réparer le mal que sa femme a fait. Enfin, son imprimeuse rotative fonctionne, il a donné une nouvelle prospérité à la fabrique, il touche à la tranquillité, sinon à l'oubli, lorsqu'un dernier coup l’achève. Sidonie, en s’en allant, a voulu se venger de son mari, et lui a envoyé la lettre de Frantz. Risler, croyant que c'était une lettre d’elle dans laquelle elle implorait son pardon, a refusé de la lire et l’a confiée à Planus. Justement le jour où il la réclame au caissier, celui-ci l’emmène au Palais-Royal dans un café-concert, où ils trouvent Sidonie, devenue cabotine, chantant sur les planches, au milieu de la fumée des cigares. Et le lendemain matin, Risler se pend, après avoir lu la lettre.

J’ai analysé cette œuvre tout au long, pour bien en montrer le côté vivant. Elle contient des morceaux absolument remarquables. Si Risler est trop bonhomme dans les trois premiers quarts du livre, il prend brusquement une attitude d’une rare énergie; et même sa bonhomie du commencement devient une opposition excellente, à côté de son honnêteté hautaine de la fin. Le personnage de Sidonie est compris également avec science; le type est très parisien, étudié sans parti pris d’exagération, suant naturellement le vice. C’est là surtout, dans ces deux créations, que M. Alphonse Daudet s’est révélé romancier puissant. Peut-être doit-on lui reprocher d’avoir trop effacé la figure de Frantz; il y avait là un cas curieux à étudier, l’empoisonnement d’une âme honnête par la contagion des grâces perverses de Sidonie; mais Frantz, pour lui, n’est resté qu’un moyen, et il a préféré jeter toute la lumière sur Sidonie et sur Risler. Et que de scènes charmantes, en dehors de l’action principale! L'auteur a peint les Delobelle avec le meilleur de lui-même; il a épuisé ses larmes pour la petite Désirée, il a épuisé son irouie pour l’illustre Delobelle, ce type de l’homme auquel les planches et la vanité ont fait une seconde nature, qui ne peut plus trouver une intonation juste, un geste vrai, qui vit dans le monde faux de ses illusions et de son éternelle pose, au demeurant gras et bien nourri par sa femme et sa fille, jouant au martyr de l’art, s’attendrissant sur

232 APTAM EMILE ZOLA

lui-même dans ses grossses douleurs, avec un égoïsme féroce. Les grands romanciers se reconnaissent à ceci, qu'ils sont avant tout des créateurs d’êtres vivants. Il me faudrait parler aussi des morceaux de facture enlevés par l’artiste avec une verve extraordinaire : il y a notamment des promenades le dimanche dans la banlieue de Paris; la gare de Lyon où Frantz passe une nuit presque entière à attendre Sidonie, une gare avec ses derniers départs, ses bruits qui meurent, son activité qui s’endort, description merveilleuse d’exactitude et de rendu; enfin, tous les tableaux de la fabrique de papiers peints, des coins du Paris ouvrier, des notes curieuses à force d’être vraies, qui montrent dans l’auteur un amoureux de l’art moderne, un naturaliste relevant ses observations d’une pointe de poésie. L’école nouvelle est toute dans cette double opération : sentir ce qui est, et dire ce qu’on a senti, en l’animant de la vie particulière de son tempérament. |

Dans Jack, M. Alphonse Daudet a encore élargi son cadre. Non seulement, l’œuvre a deux volumes, mais elle n’est même plus enfermée dans une action unique. C’est toute une existence d’homme qui se déroule, qui s’en va aux hasards de la vie, en traversant des milieux différents. Les épisodes succèdent aux épisodes, les tableaux aux tableaux, et le livre aurait quelque longueur et quelque confusion, si une idée centrale n’en réunissait les diverses parties et ne les faisait converger vers un même dénoûment.

Jack est l’enfant d’une ‘‘ cocotte *’”’, une bonne fille à cervelle d’oiseau, toujours rieuse et pétulante, dont l’auteur laisse le passé dans une ombre peuplée de contes à dormir debout. Ida de Barancy vit pour le moment avec un monsieur riche, que l’enfant appelle du nom discret de ‘* bon ami *’. Cependant, Ida veut mettre son fils en pension; et, après avoir tenté vainement de le placer dans un établissement aristocratique tenu par des

prêtres, elle le laisse entrer dans la plus étrange institution du monde, le gymnase Moronval. Les souffrances que Jack y endure ne seraient encore rien, si sa mère n’y faisait la connaissance d’un poëte, professeur de littérature, le vicomte Amaury d’Argenton, un impuissant aux poses olympiennes qui, à tous ses ridicules d’auteur incompris, ajoute l’odieux d’un égoïsme féroce. Dès lors, Jack est un enfant condamné, Amaury se met avec Ida qu'il baptise du nom de Charlotte: et, plus tard, lorsque l’enfant s’est sauvé du gymnase Moronval, il le tolère impatiemment, il finit par persuader à la jeune femme qu’il faut faire de lui un ouvrier. Voilà donc Jack envoyé aux forges d’Indret pour apprendre le métier de mécanicien. Mais il est trop faible et il n’a pas la vocation. Alors, il se décide à être chauffeur à bord du Cydnus. Lentement, il glisse à l’ivrognerie, il tombe à une déchéance lirrémédiable. Puis, après avoir failli périr dans une tempête, il revient à Paris, il se trouve de nouveau jeté dans le monde de bohème artistique, dont fait partie d’Argenton. Sa mère le soigne, il tousse beaucoup, il a un commencement de maladie de poitrine. Là, se trouve l’épisode reposant du livre. D’Argenton, pour se débarrasser de ce grand garcon qu'il déteste, l’envoie aux Aulnettes habiter une petite maison cachée dars Îles feuilles, qui lui appartient. Et Jack retrouve dans ce pays une amie de sa jeunesse, Cécile, la fille du bon docteur Rivals, une enfant douce et sereine, qui le tire de ses vices d’ouvrier. Il ne boit plus, il veut la mériter, se remet bravement à l’ouvrage, Un moment même, il a la joie d’arracher sa mère à d’Argenton; mais la pauvre folle se laisse bientôt reconquérir par son poëte. Jack doit jusqu’à la fin porter la peine de sa naissance et de sa destinée. Des excès de travail font reparaître sa toux. D'autre part, Cécile, par un scrupule exagéré, refuse de l’épouser, en apprenant qu’elle est née à la suite d’un sombre drame. Enfin, Jack, frappé à mort, entre à l’hôpital et y expire sans même avoir vu sa mère. D’Argenton a retenu Charlotte jusqu’à la dernière heure. Quand la mère arrive près du lit où son fils vient de mourir, elle pousse un cri d’épouvante : “ Mort! dit-elle. — Non... dit le vieux Rivals d’une voix farouche, non... délivré! ?”

J’ai pu indiquer rapidement l’histoire qui emplit les deux volumes. C’est que cette histoire, en somme, est peu compliquée. L’auteur n’a cherché qu’un cadre large, où il pourrait étaler à l’aise sa science des détails. Toutes les grandes qualités du roman sont dans les développements des épisodes. Cette vie de Jack qui se déroule au milieu du vaste monde, n’est-elle pas la vie elle-même, ondoyante et diverse, coulant à larges bords ? M. Alphonse Daudet a obéi à cette méthode des romanciers naturalistes, qui font sortir le roman de la carcasse étroite d’une intrigue, qui l’étendent à l’universalité des actions humaines.

Le roman traverse deux milieux bien distincts. Le premier est l’étrange peuple des artistes manqués et incompris que Jack rencontre au gymnase Moronval. Ce gymnase est tout un monde de drôlerie. Moronval, un créole, et sa femme, Mme Moronval, née Decostère, ont eu l’idée d’ouvrir une institution pour les enfants étrangers; leur programme, un programme extraordinaire, annonce des cours de prononciation française par la méthode Moronval-Decostère, qui consiste dans Ja position des organes phonétiques. La vérité est que le terrible Moronval bat monnaie avec les malheureux enfants qu’on lui confie et qu’on oublie chez lui. Il a une collection d’élèves venus des quatre coins du monde, de l’Egypte, de la Perse, du Japon, de la Guinée. Même il a un petit roi, le fils du roi de Dahomey, le petit Madoü- Ghézô, un négrillon dont il s’est d’abord fait une réclame, et qu’il a ensuite réduit au rôle de domestique; le petit roi cire les bottes et va au marché chercher deux sous de légumes pour le pot-au-feu. Naturellement, Moronval s’est entouré de professeurs hétéroclites, le poëte d’Argenton, le savant Hirsch, un docteur qui empoisonne ses malades, le chanteur Labassindre, dont tout le mérite consiste dans une certaine note, qu’il émet de temps à autre pour être sûr de ne pas la perdre. Parfois, il y a au gymnase des soirées littéraires, fsoirées épiques où l’on voit arriver toute la bohème artistique du pavé de Paris. M. Alphonse {Daudet a peint ce coin du monde parisien avec une verve railleuse d’une grande gaîté, mouillée pourtant d’une Jpointe de pitié, car tous ces martyrs

ridicules de l’art gardent, comme il le dit, une grâce à souffrir, que les autres misères ne connaissent pas.

Le second milieu que Jack traverse est le milieu ouvrier. Là, l’auteur a satisfait son amour du monde moderne. Il a décrit les forges d’Indret, les machines en mouvement, les halles du travail emplies de l’effort haletant des mécaniciens, avec une ampleur magistrale, une entente merveilleuse de la description vivante, Je citerai surtout l’embarquement d’une machine, qui est un chef-d'œuvre de facture. Plus tard, à bord du Cydnus, il a des pages ardentes pour montrer Jack dans la chambre de chauffe, en face du brasier qu'il active, courant le monde dans les flancs noirs du navire, sans voir les cieux sous lesquels il passe. Enfin, à Paris, il nous parle des ouvriers, en observateur qui les a étudiés de près. Le roman a, jusqu'ici, dédaigné le peuple, je parle du roman d’analyse, fait sur des notes exactes; l’auteur de Jack est un des premiers qui aient osé descendre dans ce monde à part, si admirable à peindre pour un coloriste. Les meilleures pages, dans cette dernière partie de l’œuvre, sont une noce d’ouvriers à Saint-Mandé, une maison habitée par des ouvriers rue des Panoyaux, des tableaux courts de dimanches parisiens, de promenades aux Buttes-Chaumont, d’ateliers en branle aux heures du travail.

Il m'est bien difficile, dans cette analyse rapide, de donner une idée complète de ce long roman. Je voudrais pourtant en indiquer les grandes qualités, de façon à les faire toucher du doigt. C’est pourquoi il me reste à mettre debout les personnages principaux. Ida de Barancy est une des figures les plus heureuses de l’auteur. Il l’a traitée avec une finesse rare. Il s’est bien gardé de faire d’elle une fille odieuse, une figure vulgaire, mauvaise mère et maîtresse vicieuse. Non, Ida est une tête à l’envers, qui a jeté un beau jour son bonnet par dessus les moulins, et qui, depuis ce temps, vit décoiffée. Elle tient de la mésange, de la perruche et de la pie. Elle adore son fils, mais elle est sans force contre l’existence, et elle laisse tuer Jack, sans trouver autre chose que de petites larmes qui s’essuient d’elles-mêmes. Avec cela, charmante, coquette et bourgeoise. Rien n’est caractéristique comme la première scène du roman, dans laquelle

l’auteur nous la présente. Elle a mené Jack dans un établissement tenu par des jésuites, et elle est là à bavarder, sous l’œil fin du supérieur, qui a compris tout de suite à quel genre de femme il a affaire. Puis, elle se met à sangloter, quand le prêtre refuse de prendre son fils. Le soir même, elle va au bal, et Jack passe la soirée dans la cuisine, avec les domestiques de sa mère, qui décident de son avenir en trouvant pour lui le gymnase Moronval. Un détail typique est encore les confidences qu’elle fait plus tard à Jack sur son père; chaque fois, le nom du père change, l’histoire est tout autre; elle-même, peutêtre, ne sait plus au juste le vrai nom ni la véritable histoire. À côté de cette figure de femme folle, si profondément analysée, la figure de d’Argenton est peut-être plus fouillée encore. Ce grand bel homme, à la tête de cire, avec des moustaches de capitan et des yeux de faïence, imbéciles et durs, est un grotesque odieux, inoubliable. M. Alphonse Daudet a accumulé en lui toutes les impuissances littéraires, toutes les poses vaniteuses, les aigreurs jalouses, les méchancetés taquines, les rêves bêtes et les échecs continus. À Paris, d’Argenton vit dans une haine farouche du succès, au fond d’hôtels garnis borgnes. Plus tard, quand il a fait un héritage et qu'il s’est mis avec Charlotte, il habite, aux Aulnettes la petite maison de campagne de ses rêves, sur le fronton de laquelle il fait écrire en latin prétentieux : Parva domus, magna quies. Là, il a tout ce qu'il a désiré : un cabinet dans un belvédère, une chaire Henri IT, une chèvre nommée Dalti; et le génie s’abstine à ne pas venir, il ne peut écrire une ligne, il reste superbe et impuissant. Pour se distraire, il va jusqu’à mettre sur son toit une lyre éolienne; mais la lyre rend des sons lugubres, on doit l’enterrer, la tuer à coups de pied comme un animal enragé. Dans une scène surtout, la figure de d’Argenton prend une profondeur étonnante. On croit que Jack a commis un vol à Indret; il faut six mille francs pour le tirer d’affaire. D’Argenton, qui est avare, ne prête pas l’argent, mais il consent à ce que Charlotte aille le demander à ‘* bon ami ”’. Même il veut l’accompagner jusqu’à la porte du château de cet ancien amant, qui est en Touraine. Et il piétine sur une route, regardant, par dessus

‘une haie, la royale propriété de ‘* bon ami ”’. Je ne connais pas de situation plus forte, au point de vue de l’analyse humaine. D’Argenton représente là les lâchetés de l’amant habitué à une maîtresse dont il a fait sa chose; il est petit et humble, lui si triomphant d’habitude; toute la vilenie de sa laide nature apparaît sur son masque blafard. Comme dans Fromont jeune et Risler aîné, M. Alphonse Daudet a conquis ici la force, ce don que ses autres qualités semblaient devoir exclure.

Je me suis appesanti sur les principaux personnages. Les comparses sont tous marqués également d’un trait définitif. Il y a encore un épisode, dont je n’ai pas parlé, et qui est tout un drame, dont la touche discrète a un charme poignant; il s’agit d’un adultère dans un ménage d'ouvriers, à Indret; Mme Roudic, une jeune femme pâle, aux cheveux trop lourds pour sa tête faible, aime son neveu, le beau Nantais, et se noie dans la Loire, quand son amant s’est fait chasser de la fabrique pour un vol. L’œuvre entière, d’ailleurs, est ainsi trempée de larmes. Comme M. Alphonse Daudet le dit lui-même, dans sa dédicace à Gustave Flaubert, le roman est un livre de pitié, de colère et d’ironie. Il a voulu venger Jack de sa mort atroce, en pleurant sur lui et en clouant ses bourreaux au pilori du ridicule. Quand il échappe à l’attendrissement que lui causent les malheurs de son héros, c’est pour tuer de son rire d’Argenton et ses amis. Je l’ai dit, M. Alphonse Daudet ne peut rester indifférent dans ses œuvres; il se passionne, baise ses personnages sur les joues, ou les égratigne au sang. Jamais il ne s’est plus passionné que dans Jack. On l’entend qui s’amuse, qui se fâche, qui pleure, qui se moque. De là, le souffle individuel animant les pages, la chaleur montant des moindres phrases à la face des lecteurs.

Il y a dans les œuvres de M. Alphonse Daudet tout un groupe que j'ai laissé de côté jusqu'ici; je veux parler des œuvres dramatiques, car l’auteur a touché à tout,

au livre et au théâtre. Comme romancier, il a commencé par le conte; comme dramaturge, il a commencé par la pièce en un acte. Je compte quatre actes de lui, donnés ainsi au Théâtre-Français, à l’Odéon et au Vaudeville, quatre actes dont voici les titres : Les Absents, L’Œillet blanc, Le Frère aîné et La dernière Idole. Cette dernière pièce a eu un grand succès d’émotion et est restée au répertoire. Mais M. Alphonse Daudet a voulu élargir son cadre; il était pris, au théâtre comme dans le roman, d’un besoin d’ampleur. Après avoir fait jouer à l’Ambigu un drame en cinq actes, Lise Tavernier, qui était médiocre, il a enfin écrit pour le Vaudeville une pièce en trois actes et cinq tableaux : L’Arlésienne, dont je désire particulièrement m'occuper, parce qu’il y a là un cas caractéristique qui explique la situation faite chez nous aux œuvres dramatiques des romanciers.

Avant tout, voici une analyse exacte de L’Arlésienne. Nous sommes en Provence, au bord du Rhône, à la ferme de Castelet. Rose Mamaï, la fermière, est veuve; elle dirige la maison avec son fils Frédéri et son beau-père Francet Mamaï, un vieillard. Il y a encore dans la maison un second fils de Rose, un pauvre enfant dont l’intelligence ne s’est pas éveillée et qu’on appelle l’Innocent. Ajoutez un vieux berger, qui invente des histoires pour l’Innocent, et qui se connaît aux astres. Or, quand la toile se lève, Frédéri s’est pris d’une fièvre d’amour pour une fille d’Arles, qu’il a rencontrée dans une fête, Rose a chargé son frère, le patron Marc de demander des renseignements sur cette fille. Le patron Marc est allé droit chez les parents de l’Arlésienne, a bu du bon ratafa et déclare ces gens-là de l’or en barre. On se réjouit donc a la ferme, on boit aux fiançailles, lorsque apparaît le gardien de chevaux Mitifio, qui dit au grand-père : ‘* Vous allez donner votre enfant à une coquine qui est ma maîtresse depuis deux ans ?”’. Et il livre deux lettres que l’Arlésienne lui a écrites, pour que Frédéri les lise et soit guéri. Mais Frédéri garde au cœur son amour saignant, il se cache dans la campagne comme une bête blessée. Sa mère frissonne à la pensée d’un suicide; elle le suit, le guette à chaque heure, lui jette presque dans les bras sa filleule, Vivette, avec une tranquille hardiesse

de mère qui veut sauver son enfant. Enfin, quand elle le voit, sombre et muet, agoniser de sa rage d’amour, qu’il avive à toute heure par la lecture des deux lettres qu’il a gardées, elle réunit la famille, elle décide résolûment qu’il faut donner l’Arlésienne à son fils. Cette fille est une coquine; c’est possible; mais elle aime mieux laisser entrer une coquine chez elle, que de voir son enfant s’en aller au cimetière. Lorsque Frédéri apprend le sacrifice héroïque que sa mère veut lui faire, il se redresse, il entend être le digne fils de cette femme énergique, et il crie qu'il épousera Vivette. Le jeune homme paraît guéri. Il sourit à la jeune fille, il lui apprend que le matin même il a renvoyé les deux lettres à Mitifio. Et, tout d’un coup, le gardien de chevaux paraît une fois encore; il s’est croisé avec les lettres et vient les réclamer, parce que le soir même il enlève l’Arlésienne. Frédéri, alors, à la vue de son rival dont on lui avait caché le nom, au récit de ce projet d’enlèvement, est repris d’un accès furieux de passion. Il veut s’élancer sur le gardien et tombe comme assommé. À présent, tout est fini, la mort est fatale. Rose garde la porte de son enfant; mais l’Innocent dont l'intelligence s’éveille, la rassure, et elle se décide à se coucher, en se rappelant avec un frisson une parole du berger qui a prédit un malheur pour le jour où la maison n'aurait plus son Innocent. Rose est à peine couchée que Frédéri traverse la pièce et monte un escalier qui conduit au grenier; là-haut, il trouvera une fenêtre ouverte, il pourra se précipiter sur les dalles de la cour. Sa mère s’éveille, une lutte terrible s’engage entre elle et lui; il a fermé une porte qui barre l'escalier, et l’on entend la chute sourde d’un corps, et c’est ainsi que Frédéri meurt de sa rage d’amour.

Rien de plus large, de plus simple que cette idylle dramatique. Je n’ai pu en rendre ni les épisodes charmants, ni les épisodes terribles. Ainsi, tout le deuxième tableau qui se passe au bord de l’étang de Vaccarès, en Camargue, a un parfum d’églogue antique; c’est là qu’a lieu l’adorable scène entre Frédéri et Vivette, la jeune fille obéissant aux conseils de Rose et cherchant à séduire le jeune homme avec une maladresse exquise. Le troisième tableau, qui se passe dans la cuisine de la ferme, a de la

grandeur, et il faut voir de quel beau mouvement Rose offre à Frédéri de lui donner son Arlésienne pour qu'il ne se tue pas. D'ailleurs, la pièce entière est emplie par ce rôle héroïque de la mère. Rose est la maternité à l’état de passion, comme Frédéri est l’amour à l’état de rage et d’idée fixe. La lutte reste entre l’amour qui tue et la tendrese qui sauve. Cette action, si grande et si humaine, se développe dans un cadre poétique d’un charme pénétrant. Tout annonçait un immense succès.

Eh bien! L’Arlésienne a été une chute. La poésie de la pièce, les mots les plus charmants, les épisodes les plus touchants, n’ont pas traversé la rampe. Le public parisien s’est ennuyé et le plus souvent n’a pas compris. Tout cela était trop nouveau. De plus, la pièce avait le tort immense d’avoir un accent, une langue à elle. Un fait me fera mieux comprendre : un des personnages ayant parlé des ortolans qui chantent, toute la salle, tous les Parisiens ont ri, parce que les Parisiens connaissent seulement les ortolans pour en avoir mangé, et ne s’imaginent pas que ces oiseaux-là, si gras et si bien cuits, peuvent chanter comme les autres.

L’insuccès de M. Alphonse Daudet a eu ceci de terrible, qu’on a condamné en lui l’auteur dramatique, parce qu'il était doublé d’un romancier. Notre critique prétend que quiconque fait du roman ne peut pas faire du théâtre. Les romanciers, paraît-il, ont trop de talent de description; puis, ils analysent trop, ils sont trop poëtes, ils ont en un mot trop de qualités. Ceci n’est pas une plaisanterie. On peut être certain que, si L’Arlésienne avait été un gros drame ou une comédie habilement fabriquée, elle aurait produit un argent fou; il s’agissait simplement d’en enlever ce qui en fait un bijou littéraire. Cette pièce n’en reste pas moins une des œuvres les plus heureuses de l’auteur, et j’imagine qu’elle reparaîtra quelque jour sur les planches et que le public alors l’acclamera. Certainement, M. Alphonse Daudet n’est pas un auteur dramatique, si l’on entend par là un ouvrier à grosses mains établissant une pièce comme un menuisier établit une table. Mais il a en lui un sens très fin et très pénétrant du théâtre.

Ma conclusion sera aisée. M. Alphonse Daudet séduit son critique, comme il séduit ses lecteurs. Cette séduction est le trait caractéristique en lui. Je la comparerai à celle de certaines femmes qui ne sont pas absolument belles, mais qui plaisent davantage que les plus belles. A détailler ces femmes, on leur trouverait peut-être les yeux petits, le nez incorrect et moqueur, la bouche grande et rieuse; elles sont trop vives, trop mobiles, trop nerveuses. Mais elles ont leur âme sur leur face, elles grisent par un charme vivant, une flamme à elles qui semble leur sortir de la peau. Quand on met à côté d’elles les statues irréprochables les Junons taillées dans le marbre par des artistes sévères, ces statues paraissent froides et ennuyeuses, d’une beauté trop haute pour l’affection familière et quotidienne des hommes. Et si l’on a une heure à perdre, un désir de tête-a-tête ou de promenade, c’est la femme. imparfaite et adorable qu’on emmène avec soi, parce que celle-là est plus humaine et plus amoureuse.

Le grand succès de M. Alphonse Daudet s’explique aisément par le genre de son talent lui-même. On prétend que le succès des romans de Balzac a été surtout l’œuvre des femmes, qui lui étaient reconnaissantes de ses analyses profondes et de son adoration continue. On peut dire avec plus de raison encore que les romans de M. Alphonse Daudetiont trouvé dans les femmesunenthousiasme et un appui extraordinaires. Il a les femmes pour lui,imot profond qu'il faut méditer, si l’on veut en comprendre toute la portée. Aujourd’hui, dans notre société, les hommes lisent peu; la vie actuelle est trop active, trop pleine d’occupations de toutes sortes. À Paris, par exemple, si les hommes répandus dans le monde des salons achètent les romans nouveaux, c’est uniquement pour les feuilleter et pouvoir en dire un mot le soir; il y a là une simple affaire de bon ton, la mode veut qu’on ait lu le dernier roman paru, comme il faut avoir vu la pièce à succès. Les femmes seules ont du temps à perdre. Elles

vont, quand le livre leur plaît, de la première page à la dernière. Elles emplissent ainsi l’oisiveté d’une aprèsmidi, caressées par une foule de petits songes aimables, satisfaisant leur besoin d’idéal, les rêves inavoués de leur existence bourgeoïise. Les plus honnêtes ont de la sorte des amours coupables d’une grande douceur. Et l’on comprend quels merveilleux agents de propagande deviennent les femmes, quand elles ont un auteur à pousser , dans le monde. D’abord, elles le répandent parmi leurs amies; puis, comme elles sont les reines des salons, elles y imposent leurs jugements, y dirigent le courant du succès; enfin, elles ont des maris ou des amants qui leur appartiennent à certaines heures, et qu’elles endoctrinent alors, à ce point que maris et amants colportent bientôt les mêmes admirations. C’est comme un chuchotement, qui part du fond des salons, et des boudoirs. et qui s’élargit peu à peu en une clameur publique.”

Ce qui a fait adopter M. Alphonse Daudet par les femmes, c’est le charme, la séduction dont j’ai parlé, la chaleur de sympathie que le romancier dégage à chaque page. Il prend le chemin de leur cœur de la façon la plus directe, il les attendrit en s’attendrissant lui-même. Ce qu’elles aiment certainement, c’est de sentir toujours entre les lignes l’auteur qui essuie ses larmes, qui rit discrètement, qui est sans cesse là à plaindre ou à railler ses héros. Elles retrouvent en lui un peu de leur propre sensibilité nerveuse, un peu de leur âme et de leur cœur. Les hardiesses de l’écrivain ne les effraient pas, parce que ces hardiesses restent souples; et si, par hasard, il arrive à les effaroucher, elles trouvent tout de suite, en tournant la page, quelque coin délicieux où elles peuvent se réfugier.

Sans doute, les femmes, si on les laissait faire, finiraient par repetisser M. Alphonse Daudet. Elles n’admirent en lui que sa grâce, sans toujours pressentir sa force. Mais, dans la grande lutte de l’école naturaliste avec le public, il est vraiment heureux que le roman français compte un auteur séduisant, tel que l’auteur de Fromont jeune et Risler aîné. Celui-là marche à l’avantgarde, avec son sourire. Il est chargé de toucher les cœurs, d’ouvrir les portes à la troupe des romanciers plus

farouches qui viennent derrière lui. Il habitue le public à l’analyse exacte, à la peinture du monde moderne, aux audaces du style. Le bourgeois en l’accueillant ne se doute pas qu’il laisse l’ennemi, le naturalisme, pénétrer dans son foyer; car, lorsque M. Alphonse Daudet aura passé, les autres passeront. Et M. Alphonse Daudet lui-même, sans perdre de son charme, grandira certainement en puissance. Îl est de ceux qui montent et s’élargissent toujours. De tous nos romanciers actuels, il n’y a pas un qui ait en face de lui un horizon plus vaste ni plus souriant.

METIE

J'arrive au Nabab et je vais, à propos de ce livre, constater nettement l’évolution que le roman moderne me paraît accomplir en ce moment. Jamais je ne trouverai une occasion meilleure pour démontrer quelle place énorme l’histoire tend à prendre de plus en plus dans les œuvres d’imagination.

D'abord, il me faut analyser Le Nabab d’une façon précise et détaillée. On ne me comprendra bien que lorsqu’on aura sous les yeux un résumé exact du roman.

Ce fameux nabab, le héros du livre, est un certain Jansoulet, qui a gagné à Tunis une fortune colossale, plusieurs centaines de millions. Jansoulet, né dans un village provençal, au bourg Saint-Andéol, a commencé par essayer de tous les métiers; d’une famille pauvre et humble, il s’est longtemps battu contre la misère, acceptant les besognes les plus rudes, descendant aux trafics les moins avouables. C’est une bonne chance qui l’a poussé à Tunis; et là, dans ces pays d’heureux négoce, il s’est mis à tripoter, il est devenu le favori du bey, il a fini par gagner ses millions avec une facilité prodigieuse. Naturellement, les sources de cette richesse

1 Ces pages sur Le Nabab ont été écrites lors de l’apparition du roman, plusieurs mois après l’étude générale qu’on vient de lire.

sont un peu troubles, et il est préférable de ne pas trop les sonder. D'ailleurs, quelles que soient les vilenies où il a trempé, le voilà immensément riche. Aussitôt, il est pris de désir de revenir en France, de jouir de sa fortune à Paris, de se faire un honneur et une considération avec son argent. Même il rêve de conquérir Paris. Mais il va arriver ce qu’il n’a pas prévu : c’est que Paris, si gâté et si peu scrupulen “qu ’il soit lui-même, le repoussera de tout son mépris, après l’avoir dépouillé et dupé. Paris le mangera, au lieu de se laisser manger. Je ne connais pas de sujet plus large ni plus original,

cette bataille entre un homme et une ville, cet homme enrichi par une civilisation et ruiné par une autre, qui apprend à ses dépens que l’argent ne saurait tout donner, même lorsqu'on l’emploie dans des milieux où tout paraît à vendre.

Voici donc Jansoulet débarqué à Paris, installé dans un appartement splendide de la place Vendôme. Le romancier a fait de ce brasseur d’affaires, de cet aventurier de la finance, un être bon et naïf, avec une large face, de grosses lèvres et un nez écrasé, une de ces excellentes têtes de chien qu’on aime à flatter de la main. C’est là ce qui rend Jansoulet sympathique, au milieu de ses millions gagnés plus ou moins honnêtement. Il a, chez lui, une commode bourrée d’argent, dans laquelle il puise sans compter, pour satisfaire tous les appétits qui l’entourent. Il faut assister à un des fameux déjeuners de la place Vendôme. On y voit le Paris affamé qui se rue sur les fortunes complaisantes : Jenkins, un charlatan qui s’est fait une clientèle très aristocratique en inventant ses fameuses pilules, des pilules qui rendent des flammes aux tempéraments affaiblis; le beau Moëssard, la plume la plus vénale de la presse parisienne, escomptant chacun de ses articles comme une lettre de change tirée à vue sur une vanité; Monpavon, un noble monsieur qui a une vilaine histoire dans son passé, mais que sa belle tenue et l’amitié du duc de Mora ont sauvé jusque-là de la police correctionnelle; le marquis de Bois-Landry, un autre gredin faisant encore belle figure dans la société parisienne; Paganetti, le directeur de la Caisse territoriale, un bandit corse, qui

est venu exercer à Paris dans la finance, et qui'a toute la souplesse et toute l’imagination italiennes; Schwalbach, un juif dont la spécialité est de vendre de faux tableaux de maître aux millionnaires désireux de se donner un vernis d’amateurs; d’autres encore, dont l’énumération serait trop longue. Tout ce monde flatte Jansoulet, dévore à sa table, l’emmène, ensuite dans les coins pour lui soutirer des emprunts, le vole impunément, en spéculant sur son ambition. Monpavon et Jenkins lui promettent de le présenter au duc de Mora; Moëssard lui fait des articles dans Le Messager Paganetti l’amère à mettre des fonds dans la Caisse territoriale; les moins hardis emportent quelques louis, à titre d’amis de la maison. Le tableau de cette bohème campant au milieu de Paris, mangeant à même de ce coffre-fort empli à la pelle au pays des sultanes, est une des pages les plus curieuses qu’on puisse lire.

Cependant, l’action s’engage. Jansoulet, au milieu de ses désirs effrénés de considération et d’honneurs publics, a deux ambitions bien nettes. On lui a fait espérer le ruban de la Légion d’honneur, et on lui promet un siège à la chambre des députés, dès qu’il y aura une candidature officielle disponible. Le docteur Jenkins l’a présenté, chez lui, au duc de Mora, un personnage historique que tout le monde a aisement reconnu, un viveur aimable qui a joué un rôle considérable sous le second empire. Cet aventurier politique, si fin et si élégant, épuisé par une vie de jouissances, s’est pris d’amitié pour la forte carrure et l’impudente bonhomie de Jansoulet. Il se charge de sa fortune. Pourtant, une première fois, les vœux de Jansoulet sont singulièrement déçus: il a, sur le conseil de Jenkins, fourni des fonds à une prétendue œuvre philanthropique, l’œuvre de Bethléem, un crèche où l’on nourrit les petits enfants pauvres d’après un nouveau système, avec du lait de chèvre, ce qui les fait d’ailleurs mourir comme des mouches ; et, lorsqu'il croit trouver sa nomination au Moniteur, c’est le nom de Jenkins lui-même qu'il lit parmi ceux des nouveaux décorés. Comme il le dit, il a donné plus de deux cent mille francs pour qu’on décorât Jenkins, Mais ce n’est là qu’un petit déboire de vanité. Il est

frappé plus rudement par un coup terrible que lui porte -son ancien ami Hémerlingue, enrichi comme lui à Tunis, devenu banquier, et rêvant sa ruine. Jansoulet a acheté, au bord du Rhône, le magnifique château de Saint-Romans, dans lequel il veut recevoir le bey, de passage en France, pensant que des fêtes royales assureront tout à fait son crédit. Un de ses familiers, que je n’ai point nommé, Cardailhac, un directeur de théâtre qui a fait déjà deux ou trois fois faillite, se charge d’organiser une réception splendide. Tout est prêt, le pays entier est sur pied, Jansoulet attend le bey à la station du chemin de fer ; mais le train arrive et passe, Hémerlingue est dans le wagon même du bey, qu’il a réussi à fâcher contre Jansoulet. C’est pour celui-ci un soufflet, dont il se relèverait difficilement, si le duc de Mora ne venait à son secours, en lui donnant une candidature officielle en Corse. Rien de plus étonnant que ce siège de député, acheté bulletin à bulletin, conquis par tous les moyens dont dispose un homme riche. Enfin, Jansoulet est élu, et c’est là l’apogée de sa fortune, le moment où il peut espérer qu'il a mis le pied sur Paris et qu’il va le dompter.

Je néglige les actions secondaires, les personnages de deuxième plan, pour tout de suite terminer l’analyse du drame. C’est lorsque Jansoulet est député que de tous côtés des ennemis acharnés se dressent contre lui. Ceux qui l’ont volé le plus impudemment, les parasites et les emprunteurs de la place Vendôme, se plaignent de ce qu'il ferme ses coffres maintenant. Il a eu l’imprudence de refuser une somme à Moëssard, qui écrit contre lui ua article infâme, en l’accusant d’avoir fait les plus honteux métiers. Il ne récolte qu’ingratitude; il est presque ruiné par la débâcle de l’œuvre de Bethléem et de la Caisse territoriale, par les frais de son élection, par le pillage de sa fortune. Les plus mauvais bruits courent sur son compte, et cela au point que le Corps lézislatif, si coulant d’habitude, parle de casser son élection pour faire un exemple. Cette élection cassée ne serait rien encore, une simple blessure à son orgueil, si elle ne devait pas entraîner sa ruine complète. Tout ce qu’il lui reste, une centaine de millions, une somme fort respectable, comme on le voit, se trouve en propriétés

<t-en valeurs à Tunis, sous l’absolu bon plaisir du bey, avec lequel son ennemi Hémerlingue est au mieux maintenant. Or, s’il reste député, jamais le bey n’osera toucher aux biens d’un représentant de la France; tandis que, si son élection n’est pas validée, il est à croire que le bey ne se fera aucun scrupule de dépouiller un particulier enrichi par les libéralités de son père. De là l’importance que Jansoulet attache à ne pas être renvoyé - devant les électeurs. Il a pour lui le duc de Mora, et il est certain de triompher, grâce à cet appui tout-puissant, lorsque le duc meurt, à la suite de derniers excès. C’est un écroulement. Un seul espoir lui reste, faire la paix avec Hémerlingue, dont il sent la main partout dans son malheur. Hémerlingue veut bien se réconcilier, mais il faut avant tout apaiser sa femme. Mme Hémerlingue est une ancienne esclave de sérail, qui s’est convertie et qui joue la dévotion. Elle en veut surtout aux Jansoulet, parce que MMe Jansoulet, une Levantine appartenant à une riche famille, n’a jamais voulu lui rendre une visite. Si Mme Jansoulet consent à venir la voir, la paix sera signée. Le malheur, c’est que Mme Jansoulet, une masse de graisse que Paris ahurit et qui a des entêtements d'enfant. refuse obstinément de faire une démarche qu’elle considère comme inconvenante. Jansoulet s’oublie jusqu’à lever la main sur elle; la scène est fort belle d’entêtement stupide de la part de la femme et de rage impuissante de la part du mari. Dès lors, la perte du Nabab est jurée. Vainement il tente une démarche auprès du député chargé du rapport sur son élection, un avocat cafard qui le prend à un piège grossier. L’invalidation est demandée et votée; il est paralysé en apercevant sa mère, une vieille paysanne provençale, dans une tribune, au moment où il va se défendre contre . les calomnies infâmes qui courent, en disant la vérité, en expliquant qu’on l’a confondu avec son frère aîné, un malheureux qui a traîné autrefois dans tous les ruisseaux de Paris. La pensée qu'il ferait rougir sa mère le rassoit à son banc, après un très beau discours sur l’écrasement de cette grande fortune, dont il espérait tout, et sous laquelle il meurt accablé. Dès lors. Jansoulet est fini. Un garçon de cœur est bien allé à Tunis tâcher

de sauver les cent millions. Mais Jansoulet, souffleté un soir par le mépris de toute une salle de spectacle, ne peut supporter ce dédain qu’ ’onflui jette à la face, et il meurt sur la scène, dans le magasin des accessoires, au moment où son émissaire vient lui annoncer qu'il lui a sauvé sa fortune.

Tel est le drame. Comme on a dû le comprendre déjà, il vaut surtout par les détails, par les grands tableaux parisiens, dans lesquels il se trouve encadré. Je reviens sur les personnages du second plan. Je n’ai point nommé encore Félicia Ruys, une étrange figure de femme artiste, née dans l’atelier de son père, sculpteur de génie, élevée à la diable comme un garçon, et souffrant toute sa vie de cette éducation trop libre. Elle-même devient un sculpteur célèbre, dont les œuvres sont ardemment discutées. Mais elle promène dans l’existence un spleen singulier, une aspiration vague aux vertus bourgeoises qui la ronge. Le romancier a voulu peindre en elle plus encore la femme déclassée que la grande artiste. Enfermée avec une ancienne danseuse, la Grenmitz, elle passe des journées terribles, partagée entre la passion de l’art et l’ennui de sa solitude. Elle ne tient que très peu à l’intrigue. Le docteur Jenkins, ce faux bonhomme si doux et si doctoral, a voulu la violer un jour; elle a gardé, de cette tentative de violence, un frisson et un dégoût. Pourtant, elle se sent mauvaise, elle est poussée quand même au ruisseau. Après avoir rêvé d’épouser Jansoulet, avant de savoir qu’il est marié, elle finit par se livrer au duc de Mora. Son utilité immédiate dans le roman est d’être la dernière débauche du duc, celle qui le couche sur le lit dont il ne se relèvera plus. Au dénoûment, elle roule encore plus bas, elle accepte la passion de Jenkins lui-même, dont elle connaît toute l’infamie.Maiselle fournit des épisodes très brillants, une description superbe de l’ouverture du Salon annuel de peinture et de sculpture, au palais de l’Industrie, et des pages charmantes sur l’intérieur de son atelier et sur l’enfance qu’elle a eue, auprès de son père, au milieu de la bohème artistique.

Un autre coin du livre me reste à indiquer. Un brave . jeune homme. Paul de Géry, qui débarque à Paris avec

. une lettre de la mère de Jansoulet, entre auprès de ce . dernier comme secrétaire. C’est lui qui représente l’hon- nêteté, qui s'aperçoit du pillage de la fortune et qui plus tard ira à Tunis sauver les cent millions. Mais il a beau vouloir ouvrir les yeux à Jansoulet, il faut que le destin de celui-ci s’accomplisse. Aussi, Paul serait-il d’une médiocre utilité dans l’histoire, s’il ne servait de trait d’union entre les autres personnages et la famille Joyeuse, une digne et souriante famille, composée d’un père employé et de cinq jeunes filles, dont l’aînée, Aline, est la mère de tout ce petit monde. C’est là le coin aimable du livre, le coin d’innocence et de vertu bourgeoises. M. Joyeuse, employé dans la maison Hémerlingue, perd brusquement sa place, et il cache ce malheur pendant des mois à ses filles pour leur éviter un chagrin, partant tous les jours comme s’il allait à son bureau, passant ses journées dans des courses interminables. Il est un très curieux bonhomme, un dormeur éveillé qui bâtit des histoires à propos de la moindre circonstance. Heureusement, Paul de Géry vient à son secours, et fatalement il tombe amoureux d’Aline. Un instant, il a cru aimer Félicia Ruys, mais le charme pudique d’Aline lui a bien vite ouvert les yeux. 11 faut dire que la seconde fille de M. Joyeuse, Elise, est également aimée d’un jeune homme, André Maranne, qui habite la même maison, en haut d’un faubourg. André est le fils de celle qu’on nomme Me Jenkins et qui n’est, en somme, que la maîtresse du docteur, maîtresse présentée par lui à tout Paris commesa femme. 11 a quittéle toit du docteur, il s’est établi photographe, en attendant qu’un grand drame, auquel il travaille, lui assure la fortune et le succès. Ces deux amours jeunes et purs sont destinés à compenser les autres passions abominables, qui emplissent le volume. D'ailleurs, le drame d'André, Révolte, réussit complètement, et c’est même pendant qu'on applaudit le débutant, que Jansoulet, frappé d’un attaque d’apoplexie, agonise dans le magasin des ac- . cessoires.

__ Je n’aurai rien oublié, lorsque j’aurai dit comment finissent deux des figures secondaires, la prétendue madame Jenkins et le comte de Monpavon. Jenkins

se sépare de sa maîtresse avec une brutalité révoltante il est parti, il veut vendre son mobilier, et il se contente de charger un homme d’affaires de signifier à la pauvre femme qu’elle ait à vider les lieux; il est vrai qu'il lui fait offrir une somme d’argent. Elle refuse, elle s’en va, affolée; et, tout d’un coup, elle se trouve sur le pavé, chassée de l’appartement où elle a vécu jusque-là, n’ayant plus de domicile, plus pauvre et plus abandonnée que les misérables qui la heurtent sur le trottoir. Elle n’a qu’une pensée, aller se jeter dans la Seine. Mais elle veut embrasser une dernière fois son fils; André . devine un malheur, il la retient, elle est sauvée. La fin de Monpavon est plus tragique. Son protecteur est mort, on va l’appeler en police correctionnelle. Alors, tout son orgueil de gentilhomme s’éveille, il préfère en finir. Tranquillement, il s’habille une dernière fois avec un soin extrême, voulant conserver sa belle tenue jusqu’au bout. Puis, il fume un dernier cigare sur le boulevard et se décide enfin à entrer dans un établissement de bains d’un quartier perdu. Là, il s’ouvre les quatre veines, il meurt, défiguré, au point que personne ne peut le reconnaître. Et ces deux désespérés du pavé parisien, ces deux épaves de la vie moderne, Monpavou et Mne Jenkins, se sont rencontrés sur le boulevard et ont échangé un salut souriant, tous deux avec la pensée de la mort dans l’âme, quelques minutes avant que cette femme trouvât le salut dans un étreinte de son fils, et que cet homme achevât sa vie proprement en se réfugiant dans le suicide.

En somme, on pourrait dire que Le Nabab est un tableau de la corruption parisienne, de la bohème du second empire. L’histoire est, ici, transparente sous la

fable.

J’étudie ce roman, moins encore pour le juger que pour constater où en sont venus les romanciers actuels. On comprendra surtout mon intention, lorsque j’aurai

expliqué la façon de travailler de M. Alphonse Daudet.

En l’étudiant, j’ai montré comment il était parti du conte, du tableau en quelques pages, pour élargir son cadre et arriver aux œuvres de longue haleine. Lorsqu'il se contentait d’écrire de courts récits, la méthode qu’il employait était très facile à saisir. Il prenait un fait de la vie réelle, une histoire qui s’était passée sous ses yeux, ou un personnage qu'il avait pu observer, et il s’ingéniait simplement à présenter ce personnage, à conter cette histoire de la façon la plus agréable. On sait combien il excellait à faire ainsi de la moindre chose un petit chef-d'œuvre. Il mettait un art exquis dans l’arrangement de la vérité.

Eh bien! lorsqu'il est devenu romancier, il n’a point changé de méthode. Cela est très visible. Il s’est uniquement proposé de lier par un lien commun toutes les observations qu'il a pu faire, depuis qu’il regarde autour de lui. On va me comprendre.

J'imagine que M. Alphonse Daudet prenne chaque jour des notes sur ce qu’il a vu dans la journée. Ces notes sont écrites ou non, peu importe. Il suffit qu'il ait dans sa mémoire ou dans ses tiroirs un magasin complet de documents. Tous les événements qu'il aura traversés, tous les hommes qu’il aura approchés, lui auront laissé ainsi des impressions très vives, qu'il peut évoquer à sa guise. Îl est vrai que ces notes sont éparses, que rien ne les relie entre elles; ce sont des colliers dont les fils manquent. Maintenant, j'imagine encore que M. Daudet veut écrire un roman, il commencera par être très frappé d’un de ses souvenirs, qui s’éveillera. Il sentira qu’il y a là l’embryon d’un livre. Seulement, le sujet sera encore rudimentaire, il n’aura pas la chair suffisante. Et c’est ici que commence le travail véritable de M. Daudet. Il fouillera dans ses documents, il examinera toutes les observations qu'il possède, et verra celles qui peuvent aller côte à côte, sans détonner. Peu à peu, il prendra un chapitre là, un type ici, une scène plus loin, utilisant tout, jusqu’à ce qu'il ait assez de matière pour emplir un volume. Cela semble commode, mais soyez persuadé qu’en somme aucune opération n’est plus délicate. Il ne s’agit point de transporter brusquement des faits historiques dans la fantaisie du roman; il faut savoir

trier les éléments fournis par la réalité et les accommoder ensuite, de façon à ce qu’ils ne hurlent pas de se trouver ensemble.

Pour bien se rendre compte de la méthode nouvelle, le mieux est de se rappeler ce qu'était un roman d’Alexandre Dumas père, par exemple. Je prends Les Trois Mousquetaires, l’œuvre qui est restée la plus populaire chez nous. Evidemment, le romancier n’avait qu’un souci, amuser son lecteur, le tenir toujours en haleine, Jui fournir des péripéties, de manière à ce que sa curiosité ne fût jamais contentée. Il n’avait garde de placer les personnages dans un milieu contemporain, parce que, dans ce cas, il aurait dû tenir un plus grand compte de la réalité. En reculant de deux ou trois siècles, en plaçant son action sous Louis XIII ou sous Louis XIV, il pouvait mentir à l’aise; les ignorants, c’est-à-dire le plus grand nombre, ne se trouvaient pas blessés. Rien n'était plus commode en somme, quelques notions historiques sur l’époque et sur les mœurs, les anecdotes qui circulent, les traditions de la légende, suffisaient à l’auteur pour le soutenir pendant des quinze et des vingt volumes. Il allait, il allait avec le plus merveilleux aplomb du monde, entassant les aventures prodigieuses, arrivant à falsifier l’histoire d’une façon si complète, que les vérités chez lui finissaient par devenir des mensonges. Au fond, il s’en souciait bien! Il n’était qu’un conteur, et plus il mentait, plus il enchantait son public.

Je viens de prononcer le vrai nom des romanciers qui ont précédé Balzac ou travaillé en dehors de son influence. Ils étaient simplement des conteurs. Le large domaine de l’imagination leur appartenait, et ils s’y mouvaient librement, tirant leur succès de leur force d'invention. Le plus grand éloge que l’on faisait alors d’un romancier, était de dire qu’il avait une imagination puissante. Cela signifiait qu'il créait avec abondance des aventures qui ne s'étaient jamais passées et des personnages qu’on n’avait jamais vus. On le mesurait au degré de mensonge de ses œuvres, on l’admirait d’autant plus qu'il s’écartait davantage de la réalité quotidienne et courante. Comme ce héros ressemblait peu aux gens que l’on coudoyait dans les rues! comme cette intrigue

s’éloignait de la vie toute plate que menait le lecteur! On voulait de lui des sensations nouvelles, des sursauts de surprise. À cette époque, ce qu’on appelait le roman de mœurs, ou mieux le roman d’observation, ne tenait encore qu'une petite place; la mode était tout entière au roman d'aventures.

J'ai pris un exemple frappant, en parlant des œuvres de Dumas père, qui a été un rêveur éveillé, un fumeur d’opium marchant dans le pays de l’impossible, comme dans une patrie qui lui était propre. Mais je pourrais choisir des exemples moins tranchés et non moins caractéristiques. Les romanciers qui, il y a vingt-cinq ou trente ans, se piquaient de tenir compte de la nature, ne la regardaient encore que comme une inspiratrice, dont le bon goût devait corriger les écarts. Ils faisaient surtout des types généraux, ils travaillaient de souvenir, d’après des modèles qu’ils respectaient souvent fort peu. Jamais la pensée de prendre leur tante ou leur belle mère, pour les transformer toutes vives dans leurs romans, ne leur serait venue à l’esprit. Ils auraient trouvé le procédé trop cru, ils avaient des idées arrêtées sur l’idéalisation nécessaire des personnages, sur le fondu qu’il fallait obtenir en châtrant la réalité et en ne disant pas tout. S’ils ne mentaient pas avec la belle aisance des conteurs, ils restaient nobles et discrets, ils peignaient la nature à la condition de la voiler, de l’arrondir, d’après une formule courante. D'ailleurs, le public était complice, les auteurs avaient pour se défendre la ressource de dire qu'ils ne pouvaient pourtant fâcher le public, en le scandalisant, en étalant sous ses yeux des spectacles peu agréables. On semblait alors persuadé que les lecteurs demandaient, avant tout, des lectures qui les sortissent de la vie ordinaire. On disait : ‘‘* Voilà un commerçant qui a vendu toute la journée du drap ou de la chandelle derrière un comptoir; croyez-vous que vous l’intéresserez beaucoup en lui montrant un commerçant comme lui, plongé dans les mêmes soucis du négoce? Voilà une femme qui est dans un adultère banal, dont elle bâille du matin au soir, tant son amant lui semble vulgaire, plus vulgaire encore que son mari; Croyez-vous qu’elle se passionnera pour votre livre, si vous lui racontez, avec des

détails précis, le même adultère bête et écœurant ?”? Et l’on partait de là pour établir que l’idéalisation des faits et des personnages était un principe fatal du roman. Les lecteurs exigeaient qu’on les tirât de la réalité, qu’on leur montrât des fortunes réalisées en un jour, des princes se promenant incognito avec des diamants plein leurs poches, des amours triomphales enlevant les amants dans le monde adorable du rêve, enfin tout ce qu’on peut imaginer de plus fou et de plus riche, toute la fantaisie d’or des poëtes. Le succès semblait à ce prix. Mentez, autrement vous ne serez pas acheté.

Maintenant, voyez la méthode de travail employée : par M. Alphonse Daudet dans Le Nabab. J’ai dit qu'il n’inventait rien. Il n’a pas du tout d’imagination, dans le sens que je viens d’indiquer. Il serait incapable d’inventer une de ces histoires compliquées, qui ont passionné nos pères, un Monte-Cristo accomplissant des prodiges, grâce à un trésor immense, découvert dans une île, et où il puise à plein main. Même, il perd pied s’il change le moindre détail aux choses qu'il a vues. Il est d’avis que l’aventure arrivée est toujours plus puissante que l’aventure inventée, et son grand chagrin vient de ce qu’il est obligé parfois de ne pas tout dire. Ce respect du vrai est chez lui poussé si loin, que le nom du type observé a fini par s’édentifier avec le personnage, et que s’il lui faut modifier le nom, le personnage ne lui semble plus complet; aussi, quand il ne peut garder le nom, essaie-t-il d’en créer un qui rappelle le véritable par sa tournure et sa consonnance. Et tout cela, ce n’est pas une théorie littéraire, c’est une sensation d’artiste, une pente fatale qui le pousse à donner une importance décisive à ce qu’il lui a été permis de toucher du doigt. Il faut un modèle vivant qui pose devant lui et qu'il copie, dont la vue ébranle ses facultés de peintre. S’il n’a pas ce modèle, il se sent les doigts liés, il n’ose travailler, il a peur de ne rien faire de bon. Tout disparaît aussitôt, car le modèle ne lui fournit pas seulement une figure, il lui apporte encore l’air dont il est entouré, le milieu, la couleur et le son, tout ce qui fait la vie. De là, cette démangeaison de mettre dans ses livres les personnes de son intimité. Quand un être ou un fait l’a

frappé, il en a la cervelle hantée, il est persuadé qu'il possède, sous la main, la matière d’un chef-d'œuvre; et, dès lors, il est sans force pour résister au besoin de peindre ce qu’il a vu et entendu, aucune considération ne l’arrête, sa passion d'artiste l’emporte quand même, à un moment ou à un autre. C’est là ce que l’appelerai la fièvre de la réalité, maladie toute moderne chez les artistes. Ils ont le tourment de dresser publiquement des procès-verbaux, sans omettre un détail, quitte à blesser les amis et même les parents qui ont posé devant eux sans le savoir. Un beau jour, on se retrouve dans leurs œuvres, presque avec son nom, avec son geste, ses vêtements, son histoire, ses verrues. On est devenu, sous leur scaipel, un document humain; et ce serait peu intelligeant de leur garder rancune, car ils ont agi sans méchanceté, ils ont simplement obéi au besoin de mettre le plus de vie possible dans leurs livres.

M. Alphonse Daudet a donc pris, parmi les notes qu'il a entassées, toutes celles qui lui semblaient pouvoir entrer dans Le Nabab. Je dirai tout à l’heure quelles sont ces notes, où il les a puisées dans la réalité, quelle somme de vérité exacte elles contiennent. Les notes sont sur sa table de travail. C’est alors qu'ilintervient comme créateur, car il n’a en somme là que de la matière brute, et il va lui falloir tirer un ensemble de ces documents épars. Le rôle de son imagination commence, imagination toute particulière, humble servante qui se contente de rester au second plan. Il faut une histoire pour relier les difiérents épisodes, et cette histoire sera la plus simple possible, la plus ordinaire, de façon à ce qu’elle n’encombre pas le livre et qu’elle laisse toute la place aux larges tableaux que l’auteur veut peindre. Par exemple, dans Le Nabab, l’imagination se contentera de créer le personnage de Paul de Géry et de le promener chez les Joyeuse et chez Félicia Ruys, pour servir de lien à ces différents personnages; l’imagination inventera encore certains détails, les amours de Félicia et du duc de Mora, la mort foudroyante de Jansoulet, frappé par le mépris du Paris des premières représentations; mais ces détails seront indiqués par l'observation elle-même, et ils resteront toujours la partie sacrifiée du roman. Ce qui

importera davantage, je l’ai dit, ce sont les larges tableaux de la vie que le romancier a résolu de réproduire, Le reste n’est que l’accessoire, les tableaux deviennent le principal. Qu'importe au fond l'intrigue! Il s’agit de dérouler, avec tous les développements nécessaires, ces scènes d’une exactitude si merveilleuse : un déjeuner à la place Vendôme, la visite à l’œuvre de Bethléem, les fêtes du bey au château de Saint-Romans, le Salon: annuel de peinture et de sculpture, la mort et les funérailles du duc de Mora. Ce sont là autant de pages d’histoire qu'il fallait rendre éternelles, en les fixant dans leur vérité.

Il est vrai que le rôle de l’imagination du romancier ne s’arrête pas là. S’il n’invente pas de toutes pièces, il a une continuelle invention dans le détail, son imagination s’emploie tout entière à présenter les scènes vraies avec une flamme particulière qui les fait vivre. M. Alphonse Daudet a surtout cette imagination de l’arrangement et de [a phrase. De la moindre scène, il fait un bijou, par l’art qu’il met à laicomposer. On lui refuse la science de la composition, comme aux autres romanciers naturalistes d’ailleurs; et je ne connais pas de critique plus injuste, car les œuvres de ces romanciers sont, au contraire, composées avec des raffinements infinis, des intentions très curieuses de poëmes mélodiques ramenant les mêmes effets et enfermant la réalité dans une sorte de châsse symbolique et très ouvragée. Plus tard, mérite ou défaut, on verra cela. Enfin, ce qui achève de donner a cette peinture du vrai un caractère supérieur, c’est la facture, le respect de la langue et la qualité du style.

Sans doute, l’auteur copie la nature et s’en fait gloire, mais il lui ajoute l’intérêt d’une interprétation personnelle. Toute sa fantaisie, toute sa création, il la met dans le rendu, dans cette sensation nerveuse, qui est la sienne, et qu’il ajoute à l’expression des choses. Il n’emploie pas son imagination à conter en mauvais style des aventures grotesques d’impossibilité, il l’emploie à décrire en poëte un coin de l’immense nature.

Et voyez le miracle, ce ne sont plus les romans d’intrigue qui passionnent le public, tout le succès va main-

tenant aux romans d'observation, comme Le Nabab. On ne peut plus mettre en avant la fameuse théorie du besoin d’idéal qui tourmente la foule. Au contraire, elle montre une curiosité avide pour tout ce qui la touche de près, pour la peinture de la vie qu’elle mène, des hommes qu’elle a coudoyés, des faits qui ont empli les journaux. D'ailleurs, on pourrait retourner le raisonnement que j’indiquais tout à l’heure.‘* À quoi voulez-vous que s'intéresse un commerçant qui vend toute la journée du drap ou de la chandelle, si ce n’est aux drames du négoce, aux histoires d’autres négociants plus heureux ou moins heureux que lui? Qu'est-ce qui peut toucher davantage une femme coupable, que le récit d’un adultère pareil au sien, ayant les mêmes anxiétés et la même vulgarité écrasante? ?? |

Je conclurai volontiers que le roman ainsi entendu est devenu de l’histoire résumée dans des exemples frappants, et écrite par des artistes qui ont le don de la vie.

L'apparition du Nabab a été un véritable événement. Le bruit s’est bientôt répandu que l’auteur avait peint, dans ce roman, un grand nombre de personnalités parisiennes, et tout le monde a voulu reconnaître les originaux. De là, des commérages et un tapage sans fin. L’auteur ennuyé des réclamations, voulant se garantir contre les perfidies d’une certaine presse, a dû déclarer, dans Le Figaro, qui l’avait précisément attaqué, qu'il répondrait à toutes les accusations dans une préface, dont il annonçait la publication en tête d’une des prochaines éditions de son livre.

Je donnerai quelques extraits de cette préface :

‘* Pas une page de mon œuvre, dit M. Alphonse Daudet, pas un de ses héros, pas même un personnage en silhouette qui ne soit devenu motif à allusions, à protestations. L’auteur a beau se défendre, jurer ses grands dieux que son roman n’a pas de clef, chacun lui en forge au moins

258 ft. EMILE ZOLA

une, à l’aide de laquelle il prétend ouvrir cette serrure à combinaison. Il faut que tous ses types aient vécu, comment donc! qu'ils vivent encore, identiques de la tête aux pieds... Monpavon est un tel, n’est-ce pas? La ressemblance de Jenkins est frappante... Celui-ci se fâche d’en être, tel autre de n’en être pas ””.

Il ajoute plus loin : |

‘* En feuilletant ses souvenirs, — ce qui est le droit et le savoir de tout romancier, — l’auteur s’est rappelé un étrange épisode du Paris cosmopolite d’il y a quinze ans. Le romanesque d’une existence éblouissante et rapide traversant en météore le ciel parisien a évidemment servi de cadre au Nabab, à cette peinture des mœurs de la fin du second empire. Mais, autour d’une situation, d’une aventure bien connues, que chacun était en droit d’étudier et de rappeler, quelle fantaisie répandue, que d’inventions, que de broderies, surtout quelle dépense de cette observation continuelle, éparse, presque inconsciente sans laquelle il ne saurait y avoir d’écrivains d’imagination! D'ailleurs, pour se rendre compte du travail cristallisant qui transporte du réel à la fiction, de la vie au roman, les circonstances les plus simples, il suffirait d’ouvrir Le Moniteur officiel de février 1864 et de comparer la vraie séance du Corps législatif au tableau qu’on en trouvera dans mon livre ””.

Je citerai encore les lignes suivantes : ‘* Pour Mora; c’est autre chose... L’Histoire s’occupera de l’homme politique. Moi, j’ai fait voir, en le mêlant à une action imaginaire, le mondain qu'il était et qu'il voulait être, assuré d’ailleurs que, de son vivant, il ne lui eût point déplu d’être portraicturé ainsi ”’.

On ne saurait répondre d’une façon plus digne ni plus sincère à la fois à des accusations qui n’ont aucun fondement sérieux. M. Alphonse Daudet avait absolument le droit d’employer les matériaux que la réalité lui fournissait. Mais, pour comprendre la véritable discrétion qu’il a mise, il faut insister davantage qu'il n’a pu le faire et parler des originaux qui ont posé devant lui. |

Jansoulet n’est autre qu’un financier dont tout Paris s’occupa, vers 1864. Ce financier avait réalisé une im-

mense fortune, non pas à Tunis, mais en Egypte, où il avait été longtemps le favori et le familier du khédive. Plus tard, voulant se tailler une situation honorable et sérieuse, il posa sa candidature à la députation. Trois fois, il fut nommé, dans le Gard, je crois, grâce à l’argent qu’il répandait à pleines mains, et trois fois la Chambre cassa son élection. Elle ne voulait pas de cette brebis galeuse, elle lui faisait porter les crimes de tous les hommes véreux qu’elle avait déjà dû admettre. D'autre part, la lutte d’Hémerlingue contre Jansoulet a été prise dans la réalité. Un banquier, qui vit encore, a, en effet, poursuivi Jansoulet de sa haine, jusqu’à ce qu'il l’ait ruiné. Où le roman s'éloigne de l’histoire, c’est au dénoûment, car le financier n’a pas eu la belle mort de Jansoulet; il n’est pas tombé foudroyé par le mépris; il a, au contraire, traîné une cruelle existence, ruiné absolument, déchu de son ancienne splendeur, écrasé sous le poids de toutes les histoires qui avaient couru.

Comme le dit M. Daudet, il est stupéfant qu’on lui reproche aujourd’hui de s’être montré ingrat envers l’homme qu’il a étudié. Mettons qu'il l’ait beaucoup connu. Est-ce que tout le livre du Nabab n’est pas une défense, un panégyrique du héros? Il faudrait connaître les calomnies répandues sur ce malheureux pour comprendre le service immense que M. Daudet a rendu à sa mémoire. À la dernière ligne de son œuvre, il paraît même n’avoir écrit cette œuvre que pour justifier un honnête homme méconnu. ‘‘ Ses lèvres remuèrent et ses yeux dilatés, tournés vers de Géry, retrouvèrent avant la mort une expression douloureuse, implorante et révoltée, comme pour le prendre à témoin d’une des plus grandes, des plus cruelles injustices que Paris ait jamais commises ””?.

Le dirai-je? M. Daudet s’est montré un peintre si tendre pour son modèle, qu’il m’a même un peu gâté son roman. J'aurais mieux aimé un Jansoulet franchement engagé dans les affaires les plus douteuses, les mains pleines d’un or gagné à des trafics inavouables, venant engager avec Paris un duel formidable, dans lequel Paris, aidé, de tout son vice l’aurait galamment nettoyé en quelques années. Cela n’aurait pas empêché de donner

à Jansoulet une grande bonté, car je connais plus d’un gredin qui a le cœur largement ouvert; il se serait quand même montré d’une rude bonhomie, riant, d’un gros rire, accueillant pour tous; seulement, il aurait conservé des reins solides et ne se serait pas laissé ‘‘ rouler ” comme un petit garçon. À vouloir excuser ce millionnaire, cette figure d’aventurier venant s’acheter une honorabilité à Paris, je crains que le romancier ne l’ait fatalement diminuée.

Il en résulte que M. Daudet, loin de se montrer ingrat, a fait œuvre de sympathie. Il s’est privé de la joie de pousser son drame aux notes intenses, par suite d’un scrupule qu’on ne peut qu’approuver. Les intéressés lui doivent des remercîments.

Quant au duc de Morny, dont la silhouette est si reconnaissable dans le duc de Mora, il aurait souri lui-même de ce portrait, comme le dit l’auteur, s’il avait pu le lire. Les bonapartistes ont affecté de se montrer d’une sévérité sans égale contre M. Daudet, en l’accusant, eux aussi, d’ingratitude, presque de trahison politique. Cela fait hausser les épaules. Le romancier est loin d’avoir peint un duc de Morny en pied, tel que l'Histoire le peindra un jour. Îl a laissé de côté les traits saillants de la figure, la volonté froide, le cynisme tranquille, le manque absolu de sens moral, le besoin de jouir quand même, tout cet ensemble d’énergie et de scepticisme qui a fait de ce viveur déjà épuisé l’instrument d’un coup de main politique. Il aurait fallu le montrer à l’œuvre, dans l’étranglement du pays et plus tard dans la curée de l’argent et des honneurs; et alors, en effet, si M. Daudet avait fait cela, on aurait pu lui reprocher d’avoir oublié que le duc de Morny lui tendit la main, dès son arrivée à Paris. Mais il n’a point touché à l’homme politique, ni au tripoteur d’affaires qui exigeait des pots-de-vin de tous les financiers qu’il patronnait, ni au complaisant qui trempait dans les vilenies du règne. C’est à peine s’il a indiqué, d’un trait léger et charmant, le profil de l’homme extérieur, les manies aimables de ce ministre qui s’occupait de chiffons et de vaudevilles, entre deux graves séances du Conseil. Certes, le duc de Morny ne se cachait pas de ce qu’il nommait ses goûts artis-

tiques; il avouait de son vivant une pièce bouffonne qu’on joue encore; et j’en suis certain, on ne pouvait le flatter davantage qu’en louant les couplets dont il cherchait les rimes, au sortir du Corps législatif. M. Daudet, il est vrai, a ajouté qu'il avait la passion des femmes, et lui a donné, du côté de Neuilly, une maison galante, où il aurait achevé de se tuer. Des passions ne sont pas des crimes. Dans tout cela, il n’y a aucun gros reproche lancé à la tête du duc. Je sais même, et de source certaine, que le romancier s’est encore montré là d’une discrétion rare. Il aurait pu, sans s’occuper de l’homme politique, compléter cette figure de mondain tout en surface, d’un vide incroyable, poussant l’ennui de luimême jusqu’à ne pas vouloir rester seul, se perdant dans les préoccupations les plus futiles et les plus ridicules. Beaucoup de ceux qui ont approché le duc de Morny, après avoir été séduits par sa haute mine et sa bonne grâce aristocratique, ont fini par s’étonner de son insuffsance intellectuelle et morale, et par se demander quel coup d’audace avait pu mettre un tel homme si haut. Au demeurant, le duc de Mora est un Morny paré de toutes les grâces romanesques et placé dans son beau jour, pour réjouir les yeux du public.

Certes, je ne diminue point, en disant cela, la valeur des notes, mises en œuvre par M. Daudet. Ainsi, son chapitre sur la mort du duc est une des pages les plus larges qu’il ait jamais écrites. Ce morceau a la vie intense, la profondeur d’observation, la vérité saisissante d’un passage de Saint-Simon. L’agonie si courageuse et si correcte de ce viveur qui veut sortir de la vie comme on sort d’un salon; l’effarement des familiers, autour de lui, sentant qu'ils perdent un protecteur tout puissant, et se cramponnant à sa vie qui s’en va; la basse cupidité des domestiques faisant main basse sur l’or qui traîne; le souci des amis qui déménagent les papiers compromettants, les lettres d’amour et les lettres d’affaires, voulant les anéantir, ne pouvant les brûler et les noyant dans les cabinets d’aisances; le brouhaha, puis le palais tombant à un grand silence, toute cette peinture est d’une puissance qui sent la vérité, prise sur le fait et rendue avec le frisson même de la sensation immédiate.

J'aime moins le chapitre des funérailles, également d’une grande exactitude comme détails, mais d’un jet plus maigre et tournant un peu à l’énumération.

D'ailleurs, si le romancier avoue les originaux qui ont posé pour Jansoulet et Mora, nous pouvons être plus indiscret que lui et reconnaître plusieurs figures encore. Ce qu’il a fait pour le duc de Morny et le financier, il l’a également fait pour d’autres physionomies, prenant le trait général, écartant ce qui ne lui convenait pas, utilisant les modèles selon les besoins de son récit. C’est ainsi que le comte de Monpavon et le marquis de Bois- Landry sont deux types que tout Paris a connus; les noms sont même à peine modifiés; l’un de ces deux personnages est mort, l’autre est encore vivant, et l’on m'’assure qu’il n’est point fâché d’être dans Le Nabab. Moëssard, le journaliste que Jansoulet roue de coups, rue Royale, est mort dernièrement. Paganetti existe lui aussi, et Hémerlingue, et Le Merquier. Je crois même avoir coudoyé le père Joyeuse, cet excellent homme qui rêve tout éveillé les aventures les plus atroces. Quant à Cardailhac, le directeur de théâtre souriant au milieu de ses faillites, il est mort, et on peut le nommer, d’autant plus que beaucoup de personnes, trompées par une ressemblance de noms, ont voulu voir en lui M. Carvalho, le directeur actuel de l’Opéra-Comique; Cardailhac n’est autre que Nestor Roqueplan, cet aimable homme dont on cite encore les mots aujourd’hui. J’ai gardé le docteur Jenkins, qui est certainement fait de plusieurs types fondus ensemble; je jurerais que l’auteur a pris le portrait physique d’un côté, l’invention des fameuses pilules d’un autre, l’égoisme et la fausse loyauté du personnage d’un autre encore. Les journaux anglais se sont surtout montrés sévères pour M. Daudet, parce qu'ils ont prétendu reconnaître dans Jenkins un médecin de Londres, qui est allé autrefois soigner le duc de Morny; je cite le fait uniquement pour montrer de quelles étranges réclamations a été accablé l’auteur.

Il est plus délicat de mettre un nom au-dessous des portraits de femme. Je me contenterai de dire un mot de Félicia Ruys. On a nommé plusieurs personnes, entre autres Mn Sarah Bernhardt, la sociétaire de la Comédie-

Française, qui fait en outre de la sculpture. Mais le portrait physique serait bien peu ressemblant, et, d’autre part, les antécédents, la biographie, la façon de vivre, diffèrent absolument. Félicia Ruys serait plutôt la fille d’un de nos poëtes, qui est elle-même un écrivain de talent; bien entendu, tout le drame, autour d'elle, est inventé; mais ce sont les mêmes allures, la même éducation dans un milieu d’artistes, le même manque d’équilibre dans la vie bourgeoise.

Un dernier détail, l’exploitation que M. Daudet désigne sous le nom d’Œuvre de Bethléem, et dont il a tiré un chapitre si poignant, a existé réellement et existe peut-être encore, sous le nom de La Pouponnière. Les fondateurs faisaient grand bruit de leurs sentiments philanthropiques; ils voulaient, disaient-ils, assurer aux pauvres petits êtres que leurs mères ne peuvent nourrir une nourriture abondante, un air sain, tous les soins imaginables; et ils avaient créé un établissement aux portes de Paris, où des chèvres remplaçaient les nourrices, de belles chèvres que l’on voyait cabrioler dans le jardin. La maison avait été installée sur un pied de confort étonnant : dortoirs, réfectoires, infirmerie, salle de promenade, salle de bain, lingerie, buanderie, etc., etc. Mais le pis était que les pauvres enfants mouraient tous. Dans le temps, on alla par curiosité voir La Pouponnière. Je crois que tout le bénéfice de cette prétendue œuvre humanitaire aura été d’avoir fourni au romancier un de ces chapitres pleins d’émotion et d’ironie, comme lui seul sait les écrire.

Il me reste à "juger Le Nabab. Je commencerai par faire les quelques restrictions que mon propre tempérament d’écrivain m'inspire.

Une figure m’a péniblement impressionné, dans le roman : celle de Félicia Ruys. L’auteur a tout donné à cette jeune femme, la beauté, l'intelligence, le génie

même, et, par une pente regrettable, il en est arrivé à faire d’elle un des personnages les plus salis de son œuvre. Quand il nous la présente, il la couronne de rayons, il la montre fine et fière, se révoltant devant l’insulte, ambitionnant tout ce qui est beau; puis, il lui prête une suite d’actions plus vilaines les unes que les autres : d’abord, elle rêve d’épouser Jansoulet, elle qui est la gloire, et lui qui n’est que l’argent; ensuite, elle se livre au duc de Mora, par lassitude, par vanité bête; enfin, elle tombe plus bas, elle finit par céder à Jenkins, qu’elle a jusque-là foudroyé de son mépris. Je n’aime pas beaucoup, non plus, l’effet de désespoir que le viol tenté par Jenkins, autrefois, a produit chez elle, jusqu’à la dégoûter à jamais de l’amour et à lui faire considérer la vie sous l’aspect le plus sombre. Cela me semble bien mélodramatique. La plus chaste jeune fiile peut être exposée à une pareïlle violence; quand elle s’est défendue et délivrée, comme Félicia, avec une si belle révolte de pudeur, elle n’est point salie, et la vie reste large et gaie devant elle. Sans doute, le romancier a voulu étudier les effets de la mauvaise éducation, la chute fatale qui attend toutes les ülles élevées dans la bohème artistique. Il est certain qu’une enfant grandie comme Félicia dans l’atelier de son père, peu surveillée par lui, sachant tout de bonne heure, restant plus tard sans soutien avec la seule passion de l’art, ne saurait avoir la marche droite d’une bourgeoise. Seulement, le tort est, me semble-t-il, de vouloir juger une pareille femme, à la mesure des autres femmes. Elle n’est plus une femme, elle est une artiste, surtout lorsqu’on pousse les choses jusqu’à lui donner du génie. Dès lors, on lui demande moins et plus à la fois. Il importe assez peu qu’elle ait des amants, il faut surtout qu’elle produise des chefs-d’œuvre. Je n’ai pas besoin de citer des exemples, tout le monde doit avoir présentes à la mémoire de grandes figures de femmes, dont on admire les œuvres, sans songer à juger leur conduite. Ces choses sont délicates, je n’insiste pas. J’aurais souhaité que M. Daudet montrât plus de tendresse pour Félicia, eût pour elle un cœur d’artiste, ne la sacrifiât pas, en un mot, à ces petites filles de la famille Joyeuse, qui ne sont que des poupées.

Justement, cette famille Joyeuse est le coin le moins réussi du roman. Comme je l’ai expliqué, l’auteur a reculé devant un tableau où la corruption parisienne tiendrait toute la place. Il est de tempérament tendre et équilibré, il a voulu une opposition, un petit bout du tableau où il pourrait mettre de la naïveté, de la pureté, toutes sortes de choses fraîches, qui reposeraient les lecteurs. Par principe, il ne manque jamais de réserver de la sorte une place pour la vertu dans tout ce qu’il écrit. Cela lui a réussi d’autre fois, il croit à la nécessité de ce gâteau de miel jeté au public. Seulement, cette fois, ses notes sur le vice parisien étaient si nombreuses et si complètes, qu’elles ont fatalement débordé. Et la pauvre famille Joyeuse disparaît presque entièrement, sous l’abondance et sous la puissance des terribles peintures qui l’entourent. A côté du relief puissant des choses vues, elle devient toute pâle, elle sent trop l’honnêteté conventionnelle. C’est, en somme, aimer fort mal l’honnêteté, selon moi, que de lui faire jouer un si pauvre rôle. Ainsi, lorsque, au dénoûment, Jansoulet reçoit à la face le mépris d’une salle de spectacle, la famille Joyeuse est chargée de représenter uniquement la vertu, dans cette salle où le tout Paris artiste et mondain se trouve entassé. Mon Dieu! je sais que ce tout Paris-là est fort gangrené; mais, vraiment, c’est lui donner la partie belle que de vouloir l’écraser sous les mérites de la famille Joyeuse. Cela est un peu étroit. Les demoiselles Joyeuse n’ont pas plus de mérite à être honnêtes que les fleurs à sentir bon.

Il en est de même pour une autre partie du Nabab, dont je n’ai point encore parlé. M. Daudet avait eu une idée ingénieuse : il voulait montrer l’envers de certains événements, en les faisant raconter par les domestiques de ses personnages. En un mot, il s’agissait de peindre les maîtres, à travers les observations, des domestiques. Malheureusement, cette idée était assez difficile à mettre en pratique. M. Daudet a dû inventer un domestique particulier, Passajon, qui a servi comme huissier dans une Faculté de province, et qui, après avoir amassé quelques sous, a été pris du fâcheux désir d’augmenter sa fortune en entrant à Paris, comme garçon, dans les bureaux de la Caisse territoriale. Ce brave homme, un peu teinté

de littérature, peut donc écrire ses mémoires. M. Daudet, de loin en loin, en donne des tranches; et il s’est même amusé, par un caprice d'écrivain, à pasticher le style emphatique et plein de phrases toutes faites d’un ignorant qui se serait frotté à des professeurs de littérature. Mais c’est là un style fatalement ennuyeux, qui ne peut faire rire que les seuls lettrés, et dont l'ironie échappe ainsi au plus grand nombre. L’auteur l’a compris et n’a pas trop insisté. Cependant, la forme donnée par lui à cette partie de son livre, ces fragments de mémoires qui reviennent, ont suffi pour gâter l’idée. Et remarquez qu'il y a pourtant là des choses excellentes, d’une observation très vraie et très profonde, dans les derniers fragments surtout. Le cynisme des domestiques, ce monde de l’antichambre et de la cuisine qui reproduit les vices du salon en les rendant plus grossiers, demandaient simplement à être traités avec plus de carrure et de force.

On peut dire en somme que les parties supérieures du Nabab sont les parties vues et observées. Tout ce que M. Daudet a pris à la réalité lui a fourni des pages magistrales, d’une qualité hors ligne; tandis que tout ce qu'il a dû inventer pour les besoins de son récit est certainement moins bon, et de beaucoup. C’est là, sous ma plume, un éloge pour M. Daudet. Ainsi que j’ai tâché de le faire comprendre, il a besoin d’être touché par une scène réelle, un personnage vivant, pour que son talent donne sa mesure. Îl reste froid, lorsqu'il lui faut bâtir de toutes pièces. Et cela était plus sensible encore dans ses autres romans, dont l’affabulation est moins large que celle du Nabab. Cette fois, il n’a pas cherché à inventer une histoire, il a laissé les pages se dérouler, comme les faits se déroulent dans la vie. On ne peut guère regretter que la création de son Paul de Géry, le seul honnête garçon du livre, et de sa famille Joyeuse, au sujet de laquelle je viens de m'expliquer. Les uns et les autres font réellement une trop pauvre mine. Le roman aurait gagné beaucoup en largeur, s’il n’était pas gâté par ce coin de convention. Je sais que M. Daudet est encore persuadé à l’heure actuelle que ce coin lui a attiré la sympathie de beaucoup de lecteurs et qu’il l’a protégé contre bien des attaques. C’est là, à mon sens, une opinion fausse. Il

se peut que quelques lecteurs sensibles tiennent à la famille Joyeuse; mais la grande majorité qu’elle s ’en rende compte ou non, subit le plus ou le moins de puissance d’une œuvre, et c’est la puissance d’une œuvre qui finit par l’imposer à la foule. Tout ce qui retire de la puissance à un roman, que ce soit même des épisodes agréables, doit donc être impitoyablement retranché. C’est pourquoi je condamne la famille Joyeuse, à tous les points de vue.

Voilà mes restrictions faites, et je n’ai plus qu’à admirer. M. Alphonse Daudet a conquis définitivement avec Le Nabab une haute situation de romancier. Malgré ses grands succès de Fromont jeune et Risler aîné et de Jack, beaucoup de gens lui refusaient encore la force. On lui reconnaissait toutes sortes de qualités charmantes, un art inimitable de conter les petites choses; mais on s’obstinait à voir en lui un poëte qui avait tort de ne pas s’enfermer dans des cadres plus étroits. Aujourd'hui, personne n’oserait le renvoyer à ses contes. Il a prouvé qu’il avait la main assez forte pour remuer des foules de personnages, pour distribuer les grandes masses de détails. Enfin, il s’est affirmé comme un analyste qui ne craint pas de descendre dans la nature humaine, aussi bas qu’il est nécessaire d’aller, pour tout voir et tout dire. C’est ainsi que son profil de Morny restera, et qu’on lira toujours son livre pour y trouver la senteur exacte de la société du second empire, au moment où elle se décomposait.

Je l’ai loué déjà de n’avoir pas inventé un drame pour servir de carcasse à son œuvre. Il s’est contenté de prendre de larges tableaux, en les reliant à l’aide d’une action strictement nécessaire. C’est là un sacrifice d’intérêt pour le public, dont on ne saurait trop le remercier. Il jouait gros jeu, car il dépaysait ses lecteurs. Heureusement pour lui que son sujet le portait, et qu'il l’avait assez vécu, pour l’animer d’une flamme de vie extraordinaire. La vie, voilà où est l’émotion puissante aujourd’hui. Comment expliquer que ce Nabab, sans intrigue, sans aucune des histoires connues qui séduisent le public d'habitude, ait un succès aussi grand que les anciens romans d’aventures de Dumas père? Une seule réponse est possible : c’est qu’une révolution s’est faite, c’est

que les livres vivants prennent à cette heure les lecteurs aux entrailles. On en est venu à se passionner pour ces livres qui ne sont que des procès-verbaux. Et ce miracle a été accompli par le talent de quelques écrivains, qui ont su rendre la vie avec son frisson même, dans un style éclatant d’images. Le mouvement ne fait que de commencer, on ne peut prévoir jusqu'où il ira.

J’ai voulu saisir l’occasion du grand succès obtenu par Le Nabab, pour appuyer ces idées d’un exemple. Evidemment, le roman est entré chez nous dans une période de triomphe, qu’il n’avait jamais connue, même du temps de Balzac. On peut dire que les deux grands courants du siècle, le courant d’observation, partant de Balzac, et le courant de rhétorique savante, partant d’Hugo, se sont réunis, et que nos romanciers actuels se trouvent à ce confluent, à la naissance de cet unique fleuve du naturalisme pratiqué par des stylistes, qui semble désormais vouloir couler à pleins bords. Le romanesque a vécu, l’histoire commence; je veux parler de cet amas considérable de documents humains qui s’entasse aujourd’hui dans les œuvres d’observation. On ne saurait croire par exemple quelle quantité énorme de faits, de remarques, de documents de toutes sortes, quelle vitalité débordante il y a dans Le Nabab. Qu’on lise l’œuvre à ce point de vue, et l’on restera stupéfait du côté d’universalité que notre époque a donné au roman. Aujourd’hui, le roman est devenu l’outil du siècle, la grande enquête sur l’homme et

sur la nature.

Les Romanciers Contemporains

. Hi ie HE ua JR 07: AN ir CAEN 120

Le :

> 7 tof af

mA d | di LME OS rS « 2:

| ù J À | | À L | , : | F à À Ÿ ; { . A a | | | Û Le k tr LA M HE û L ; + 0 4 } ‘ NA 1 1£ L f 1" : 1 x LS AN DA? Fit { + É “re L 1 » 1 [ CN. 4 1 L LS , + L ; l L n QU k

PIRE : at de Ê va: R Pen AA: pl in LEA a dr ' ke URt (st Lac HN UE CRI D LS FA puede “4 MN PORN 2

*: eo (

TRE Ê i , ; nie à | i L | HET ‘te

MA à do Le NTFS 1 1H MERE : ÉÉs Î } ï 1m | | 2. ++ ra À LL } pe | 2 ;

4 de! tu tata PRIE NE

Page 1