VIII
Maintenant que le tapage de la querelle soulevée par l’étude qu’on vient de lire s’est apaisé, il me plaît d’en résumer l’histoire et de dire le dernier mot. Voici les faits, brièvement.
Depuis trois ans, j’envoie à une revue russe Le Messager de l’Europe, environ deux feuilles d'impression chaque mois. Ce sont des chroniques, des nouvelles parfois, le plus souvent des études littéraires. Naturellement, je soutiens en Russie les idées que je défends dans Le Voltaire ; et je saisis l’occasion pour témoigner toute ma gratitude à ce grand pays, qui a bien voulu m’accueillir et m’acopter, lorsqu’on me fermait les portes et qu’on me traïnait dans la boue en France. Donc, quand j’y ai parlé du théâtre, j’ai repris les articles publiés au Bien Public et au Voltaire ; quand j’y ai rendu compte des Salons annuels j'ai recommencé la campagne faite par moi, en 1866, dans L’Evénement ; enfin, quand je suis arrivé au roman, j’ai d’abord dit toute mon admiration pour Balzac, Stendhal, Gustave Flaubert, Edmond et Jules de Goncourt, Alphonse Daudet, dans de longues études; puis, j’ai examiné, dans un même article, l’ensemble des autres romanciers contemporains, n'ayant pas la prétention de les nommer tous, accordant à chacun d’eux une courte note, les jugeant au point de vue où je me suis toujours placé.
Cette dernière étude sur le roman contemporain avait paru à Saint-Pétersbourg le 1% septembre 1678. En octobre, un rédacteur de la Bibliothèque universelle et Revue Suisse en résuma le sens général, sans en traduire exactement les phrases. Cela était déjà arrivé pour plusieurs autres de mes études parues dans Le Messager de l’Europe, et je ne m'’arrêtai pas à cette traduction. Le
1 Je donne ici, pour complément à mon étude sur les romanciers contemporains, l’article que j’écrivis dans Le Voltaire, en réponse aux attaques furieuses que cette étude déchaîna contre moi.
manuscrit m'était revenu, il dormait dans un tiroir avec les autres, attendant que je lui fisse un bout de toilette pour paraître à Paris en volume, lorsque, le 15 décembre, plus de six semaines après la publication de la traduction, un rédacteur du Figaro lança, à la première colonne de la première page, une dénonciation en règle. Il criait : ‘* Au loup! ?” contre moi, il appelait ses confrères d’une voix désespérée pour me traquer comme une bête malfaisante. L’article m’accusait de ‘‘ vilipender ?”, d’ ‘‘ assommer ’” les gens sous le masque d’une traduction; et il finissait en m’appelant ‘‘ zingueur ?”°.
Je fus, je l’avoue, un peu surpris de la violence et de l’imprévu de l’attaque. Zingueur était familier. J’ai pu souvent dire de mes confrères qu'ils n’avaient pas de talent, mais je ne les ai jamais appelés zingueurs. Le plus étonnant était que le rédacteur me reprochaït de ‘‘* perdre les traditions polies ?”. Il me sembla un peu dur de rester sous le coup de cette dénonciation; j’ai pris le parti de ne plus répondre directement aux articles et aux lettres, car cela embrouille tout et ne fait point avancer la vérité d’un pas; mais le cas était particulier, il fallait aviser. La seule réponse qui me parut logique et courageuse, ce fut, puisqu'on dénonçait l’article, de ne pas attendre davantage et de le mettre immédiatement sous les yeux du public. J’offris donc au Figaro de publier mon étude sur le roman contemporain, ce qu’il accepta. Cette étude a paru dans le supplément du journal du 22 décembre.
Pour tout dire, cela me contrariait. Voilà que j'étais forcé de donner mon travail tel que je l’avais fait pour la Russie. Je ne me serais pas permis d’y changer une virgule, par bonne foi. Or, il n’est pas un journaliste qui ne sache comment on fait les correspondances. Parfois et tout naturellement, je lâche le style des études que j’envoie au Messager de l’Europe ; cela doit être traduit, il est inutile de chercher des finesses qui se perdraient dans la traduction. Plus tard, lorsque je publierai le texte français, je mepropose toujours de refondre certains morceaux, d’enlever les répétitions, les phrases moins bien venues, toutes les bavures d’un premier jet. Enfin, il fallait me montrer en déshabillé.
D'autre part, il est évident, que, lorsque j'écris un
article pour la Russie, je le conçois un peu autrement que si je le concevais pour la France. J’ai là-bas un public particulier, très au courant, il est vrai, de notre littérature, mais qui exige des preuves, des faits, que l’on jugerait puérils et même singuliers si je les donnais à Paris. Lorsque je parle d’un homme, on me demande son portrait, ses habitudes, des anecdotes; si je m’occupe de la presse, de la librairie, même des mœurs françaises, on veut de la statistique, des chiffres, des chiffres surtout. Et, je le répète, il n’est pas un journaliste qui ne sache cela; c’est l’a b c du métier.
Ainsi, on me violentait, on m’obligeait à publier mon étude telle que je l’avais écrite pour l’étranger, sans me permettre de la revoir en rien: Cela ne m'aurait pas touché, si les lecteurs avaient bien voulu se mettre au paint de vue logique. Mais je me doutais qu’on prendrait la question au rebours, comme il est d’usage.
En effet, mon étude a soulevé, paraît-il, un tapage furieux parmi mes confrères. L’exaspération était telle que, du trou où je vis, je ne comprenais pas bien. Qu’avaient-ils donc à se tourmenter de cette façon diabolique? Je disais ma façon de penser sur quelquesuns, il est vrai, et je me permettais de les discuter: mais quel homme aurait droit à la franchise, si ce n’était moi, avec qui l’on a toujours été brutal? Je ne croyais pas être sorti de ma bonne tenue littéraire; je n’avais appelé personne zingueur. Et il a fallu que des amis eussent l’obligeance de m’ouvrir les yeux, en m’envoyant certains articles. Mon Dieu! c'était bien simple, on m’accusait tout bonnement d’avoir vendu ma plume à mon éditeur, on prétendait que mon étude était une réclame commerciale. La question littéraire crevait en une question de boutique. Vraiment, la chute est piteuse, et j’en suis un peu honteux.
Examinons donc cette drôlerie. C’est comique, mais c’est triste. On a oublié de dire que M. Georges Charpentier m'a donné dix mille francs. Maintenant, si un éditeur rival m'offrait vingt mille francs, je me tâterais peutêtre et ïe lui ferais un article. Il ne s’agit que d’y mettre le prix. Voilà le zingueur qui devient un gredin. Joli procédé de critique.
On comprend qu'il ait fallu six grandes semaines pour couver un pareil œuf. Cela a dû naître en douceur dans quelque boutique. On s’y est aperçu, après un minutieux examen, que j'étais favorable aux romanciers dont les œuvres sont publiées par M. Georges Charpentier, tandis que je me montrais sévère pour les auteurs d’un autre éditeur, mettons M. X... Les vanités littéraires blessées qui avaient envie de crier ont alors passé la main aux intérêts pécuniaires menacés. C’était l’abomination de la désolation. La maison X... était en péril. J’allais compromettre la vente. Il fallait vite m’avilir un peu, me clouer entre les épaules une étiquette de courtier en librairie, pour arrêter ma propagande. Et toute la maison X s’est lancée à mes trousses. La galerie doit bien rire.
Eh ! oui, j’admire beaucoup Gustave Flaubert, Edmond et Jules de Goncourt, Alphonse Daudet, qui ont écrit des livres superbes, dans mes idées; je ne déteste pas André Theuriet, la seule recrue charmante qui se soit produite dans le camp adverse. Tous ces romanciers sont chez M. Georges Charpentier. Eh bien! c’est que M. Georges Charpentier a été très intelligent lorsqu'il a su se les attacher. Vous dites que je lui fais une réclame; mais je suis enchanté de la lui faire. Il a eu l’audace de nous grouper, au moment où les portes se fermaient encore devant nous. Je parle surtout pour moi, qui étais repoussé de partout. Vous me forcez à traiter la question boutique, traitons-la. Auïourd’hui, après une vente très difhcile, l’affaire devient bonne. Nous en sommes ravis, d’autant plus ravis que la maison X... en paraît consternée. Qu’ya-t-il d'étonnant à ce que je trouve mes auteurs favoris chez un éditeur qui a pris la peine d'aller les chercher un à un, risquant sa fortune sur leur talent discuté? IL faut bien qu'ils soient quelque part, et ils sont là, parce que c’est là qu’il y a le plus de liberté et le plus d'intelligence littéraire.
Maintenant, à qui ferez-vous croire que, moi, je sois descendu à ce vilain métier de faiseur d’affaires? Dans mon étude, j’ai donné des chiffres, j’ai indiqué, pour certains romanciers, le nombre des éditions auquel ils ont vendu leurs œuvres; et c’est de ces chiffres que l’on part pour m'’accuser d’avoir fait une concurrence déloyale à
l’étranger. Remarquez que les nombres cités par moi sont presque tous énormes : des trentaines de mille; des centaines de mille; deux ou trois fois seulement, j’ai constaté des nombres assez bas. On croit rêver. Je me demande si je me trouve en face du comble de la niaiserie ou du comble de la mauvaise foi.
Comment! j’aurai dit ce que tout le monde peut constater sur la couverture des romans qui sont à l’étalage des libraires, et par cela seul je me serai rendu coupable d’une vilaine action! J’aurai fait pour la Russie, qui me demande des chiffres, des preuves matérielles, un travail sur le goût du public en France, travail qui se serait sans doute modifié si je l’avais conçu pour une Revue publiée à Paris, et l’on m’imputera ce travail à crime! On feindra de ne pas voir le point de vue particulier où je me suis placé, on me refusera le droit de prendre la vente en librairie comme une marque certaine des transformations qui s’opèrent dans les engoûments des lecteurs! De qui se moque-t-on? Cette fois, vraiment, on dépasse le but, en voulant me rendre trop ignoble.
Alors, je me serais tenu ce raisonnement, avant de prendre la plume :‘* Mon confrère un tel vend à douze mille, je vais dire qu’il ne vend qu’à quatre cents; j’achèverai de le couler, et ses lecteurs viendront à moi *’. Cela vous casse les bras. Que répondre? J’ai déjà quatorze ans de dur travail derrière moi, j’ai gagné à grand'’peine le pain que je mange, j'ai grandi dans le respect des lettres et dans l’ambition de laisser une œuvre.
Vous imaginez-vous un honnête garçon qui suit tranquillement son droit chemin et derrière lequel éclatent tout à coup des cris : ‘* Au loup! au loup! empoignez-le! qu’on nous en débarrasse! ?”” Ce garçon, c’est moi. Je suis resté stupide. En vérité, c’est moi qui suis le loup. Mais pourquoi? Et l’on me dit qu’il s’agit d’assembler un comité pour juger mon cas. Par exemple, c’est là une chose que je voudrais voir. Après m'avoir fait sauter de surprise, on veut donc me faire mourir de rire?
Les plus doux sont très dédaigneux. Ils m’accusent de ne voir dans la littérature qu’une question de gros sous. Ces gens ont trouvé ça, me voilà un aderateur du succès. Belle trouvaille, et qui fait honneur à la puissance
de leur observation et de leur analyse! C’est qu'il ne fait pas bon avoir de mauvaises pensées avec eux : ils ont l’œil scrutateur, ils vous percent jusqu’à l’âme. Moi, un adorateur du succès! Eh! j’ai passé ma vie à combattre ls succès, vingt fois je l’ai cloué au pilori. Je sais ce qu’il vaut, je ne l’ai jamais flatté, je ne l’ai jamais acheté. Tous ceux qui sont tombés avec du talent m'ont trouvé près d’eux pour les défendre. Quand le succès est venu pour moi, je me suis senti plein de trouble; et souvent j'ai regretté l’heure où j’avais tout à conquérir. Aujourd’hui, je constate que la grande majorité des lecteurs vient aux romanciers naturalistes. En faisant cela, je tâte le pouls du public, rien de plus. Je ne suis pas glorieux de cette foule, ni pour mes amis ni pour moi. Seulement, on nous a dit que nos livres ennuyaïent et dégoüûtaient le public. Et je réponds : ‘* Vous voyez bien que non, puisque le public se met de notre côté; c’est vous qui avez fini par le fatiguer ?”?.
En somme, je veux leur pardonner. Ces gens ne savent ce qu'ils disent. Ils n’ont qu’une conscience vague de ce que je fais. Ainsi, je les étonnerais beau‘oup en leur apprenant que mon étude sur le roman contemporain, qu’ils m'ont forcé à publier séparément, appartient à un ensemble d’études logiquement enchaînées les unes aux autres, et dont les places sont toutes marquées dans un volume. Balzac et Stendhal sont en tête; puis viennent Gustave Flaubert, Edmond et Jules de Goncourt, Alphonse Daudet. Dès lors, chaque chose s’éclaire et se met en place. Il devient évident que je me bats au nom d’une idée. L’explication de mon attitude est là. Cette attitude est bien franche pourtant, elle devrait sauter aux yeux de tous.
Mais non, ce qui stupéfie ces gens, c’est précisément que je suis un homme de logique, c’est que ji’obéis à un tempérament de critique où les jugements sur toutes choses se tiennent et s’enchaînent. On ne veut pas me comprendre, parce que je reste en dehors des banalités, des complaisances, des formules toutes faites de la critique courante, Depuis douze ans que je fais cette besogne, on pourrait croire qu'ils ont compris et qu'ils se sont. accoutumés. Pas le moins du monde. Chaque fois, c’est.
le même sursaut, la même exaspération, le même affolement de vanité blessée. La première fois, c’était en 1866, à propos du Salon de peinture; on faillit m’égorger. La seconde fois, c’était au sujet du théâtre; mes feuilletons du Bien public ameutaient toute la critique autour de moi, avec des haussements d’épaules, des rires et des sifflets. Aujourd’hui, c’est sur les romanciers. Remarquez que, les trois fois, j’ai répété les mêmes choses. Mon outil n’a pas changé. N'importe, l’effet est certain. Les gens se fâchent et m’accusent des intentions les plus malhonnêtes. Ne serait-il pas temps d’être un peu plus raisonnable à mon égard, de s’apercevoir au moins que j'obéis à ma nature, que je ne calcule pas des infamies dans mon coin, que dans la peinture, dans la littérature dramatique, dans le roman, j’ai mené la même campagne en faveur d’une idée unique? Voilà l’homme dont on fait un courtier en librairie.
Je sais, d’ailleurs, pourquoi tant de colère : c’est que j'ai dit tout haut ce que bien du monde pensait tout bas. Il y a, dans la presse, des habitudes prises à l’égard de certaines personnalités; elles sont passées à l’état de sympathiques, je veux dire qu’on répète toujours sur elles les mêmes phrases bienveillantes. J’ai risqué la vérité toute nue sur ces personnalités; de là l’émotion. Si l’on ajoute mon manque de respect pour les positions acquises, ma haine de la convention, mon amour de la vie et de l'originalité, on s’expliquera toute cette fureur. Mais il paraît que les romanciers les plus furieux contre moi
sont encore ceux dont je n’ai pas parlé.
Un dernier mot sur une légende qui est en train de se former. On me représente comme crevant de vanité. Si je dis la vérité aux autres, c’est que l’orgueil m’étouffe. Je veux m’asseoir en triomphateur sur les cadavres de tous mes confrères massacrés par moi. Eh bien! voilà encore un trait d’une bonne observation et d’une fine analyse.
Mon orgueil serait de deux natures : ou je serais convaincu ou je serais habile. Convaincu, hélas! j’ai trop de sens critique. Je voudrais bien être convaincu que je suis le premier homme du siècle. L’écrivain qui arrive à cette hypertrophie de personnalité, vit dans une séré-
nité superbe. Il s’adresse des discours devant sa glace, il devient Dieu. Pour mon malheur, je pleure encore de rage sur mes manuscrits, je me traite d'’idiot vingt fois par matinée, je ne lance pas un livre sans le croire très inférieur à ses aînés. Il faudrait donc que je fusse habile, que toute ma campagne fût un travail pour me hausser à une situation. Voyons, de bonne foi, est-ce que les habiles se risquent dans les casse-cou de la franchise? Regardez ceux qui arrivent aux récompenses et aux honneurs, vous comprendrez que j’ai renoncé à tout. Je ne suis rien, pas même bachelier, et je ne suis de rien, pas même de la Société des gens de lettres.