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Me voilà amené à terminer cette étude du roman français actuel par un rapide examen de la grosse question du style. Il faut dire où nous en sommes, la chose en vaut la peine. À aucune époque, la forme n’a préoccupé davantage nos écrivains. En face des bâcleurs de besogne, tout un groupe de stylistes a grandi. Il semble que la fécondité effroyable des faiseurs de feuilletons et
des faiseurs d’articles, que ces charretées de phrases inco-lores et incorrectes vidées chaque matin sur la tête du public par les tombereaux de la presse, aient poussé les esprits lettrés à une réaction violente. Ils se sont mis à l’écart, ils sont devenus des bijoutiers littéraires, ils ont d’autant plus ciselé leur style que les romanciers feuille-tonistes et les journalistes lâchaient davantage le leur. De là, ce souci de la phrase, qui restera un des caractères. de notre littérature contemporaine.
On trouverait encore d’autres causes. Le mouvement romantique a été surtout un mouvement de rhétorique. Il s’agissait de donner du sang et de la force à la langue française, dont les siècles classiques avaient fait une matière sèche et claire, dure et cassante, d’un emploi impossible en poésie. Justement le lyrisme naissait, l’amour de la nature demandait une notation nouvelle, il fallait un instrument plus riche et plus souple pour exprimer toutes les sensations raffinées que le siècle apportait. On fouillait donc dans l’ancienne langue, on élargissait le dictionnaire, on se battait pour des mots. Toute la révolution littéraire de 1830 est là, dans une nouvelle société cherchant un mode nouveau d’exprimer ses sentiments. Naturellement, au lendemain de cette insurrection de la forme, de cet apport considérable de néologismes et d’archaïsmes, la pensée des écrivains de talent a été de refaire une police de style, de réglementer les phrases conquises, de tirer parti du dictionnaire si largement augmenté. Tout de suite, on devait aller au précieux et à l’exquis. Personne ne se doute, dans le public, de la science et de la patience que certains auteurs dépensent de nos jours. On les lit rapidement, sans soupçonner quels soins ils mettent jusque dans les virgules; pendant des heures, ils ont discuté chaque mot en les examinant au point de vue de l’oreille et de l’œil; non seulement ils se sont préoccupés de la phrase en grammaïiriens, mais encore ils lui ont demandé une musique, une couleur, jusqu’à une odeur. Pas une consonnance. heureuse ou fâcheuse ne leur a échappé. Ils ont voulu la perfection de la forme, l’absolu, poursuivant les répétitions de mots jusqu’à cent lignes de distance, déclarant la guerre aux lettres elles-mêmes pour qu’elles ne:
reviennent pas trop souvent dans une page. On en est arrivé à faire de la prose plus difficilement que des vers. D'ailleurs, le cas est tout aussi frappant en poésie. On a raffiné sur les vers d’Hugo, qui sont souvent rocailleux et incorrects. On lui a volé son procédé, en le limant et en le ciselant d’une façon parfaite. Et il est arrivé que des jeunes gens, d’une grande assimilation, font aujourd’hui les vers merveilleusement; l’outillage est connu, des ouvriers adroits se sont formés, tout poëte intelligent qui débarque de sa province est un maître. Pour la prose, nous allons bientôt assister à une fabrication pareille, faite sur des patrons connus.
C’est là le premier écueil du soin extrême que les maîtres donnent au style. Ils créent fatalement des procédés, qui restent excellents tant qu'ils s’en servent, mais qui deviennent intolérables, lorsque des élèves en héritent. Peu importerait encore, le pis est que tout procédé me semble dangereux, même pour celui qui l’invente. Et j'arrive à la grosse question.
En lisant les écrivains des siècles passés, on s’aperçoit vite qu’il faut faire deux parts dans leurs œuvres, une partie qui est restée humaine, éternelle, et l’autre partie qui a vieilli. Cette partie qui a vieilli est précisément le jargon littéraire de l’époque, un jargon sentimental, amoureux ou simplement poétique. Voyez les dialogues d’amour dans Molière, Corneille et Racine; toutes les belles choses qui se disent là-dedans nous paraissent aujourd’hui prodigieusement froides et prétentieuses; autrefois pourtant, elles ravissaient les spectateurs, elles devaient avoir sur le public un effet certain, pour que nous les retrouvions identiques dans toutes les œuvres du temps. Au dix-huitième siècle, la mode change, on aime la nature et la vertu; mais, bon Dieu! quel pathos! Je déclare qu’il ne m’a jamais été possible de lire sans bâiller La Nouvelle Héloïse. Le style en est devenu insupportable, ce style qui a fait verser tant de larmes et battre tant de cœurs.
Voilà, certes, qui doit nous donner à réfléchir. Il y a donc un jargon particulier dans chaque période littéraire, que la mode adopte, qui séduit tout le monde, qui se démode et qui, après avoir fait la fortune des livres,
les condamne justement à l’oubli. Alors, nous devons avoir notre jargon, nous autres aussi. Le malheur est que, si nous voyons nettement celui des époques disparues, nous ne sommes nullement blessés par le nôtre; au contraire, il doit être notre vice, notre jouissance littéraire, laj perversion du goût qui nous chatouille le plus. Souvent, j’ai pensé à ces choses, et j’ai été pris d'un petit frisson, en songeant que certaines phrases qui me plaisent tant à écrire aujourd’hui, feront certainement sourire dans cent ans.
Le pis est que ma conviction a fini par êtie que le jargon de notre époque, cette partie du style purement de mode et qui doit vieillir, restera comme un des plus monstrueux jargons de la langue française. Et cela peut se prédire d’une façon presque mathématique. Ce qui vieillit surtout, c’est l’image. Dans sa nouveauté, l’image séduit. Puis, quand elle a été employée par deux ou trois générations, elle devient un lieu commun, elle est une guenille, elle est une honte. Voyez Voltaire, avec sa langue sèche, sa phrase nerveuse, sans adjectifs, qui raconte et qui ne peint pas : il demeure éternellement jeune. Voyez Rousseau, qui est notre père, voyez-le avec ses images, sa rhétorique passionnée : il a des pages insupportables. Nous voilà donc bien lotis, nous autres qui avons renchéri sur Rousseau et qui doublons la littérature de tous les arts, peignant, taillant les phrases comme des marbres, exigeant des mots le parfum des choses. Tout cela nous prend aux nerfs, nous trouvons tout cela exquis, c’est parfait. Seulement, que diront nos petits-neveux? Leur façon de sentir aura changé, et je suis convaincu qu'ils resteront stupéfaits en face de certaines de nos œuvres. Presque tout y aura vieilli. Je ne veux nommer personne, mais je me suis souvent inquiété de savoir ceux d’entre nous pour lesquels la postérité se montrera sévère, et je crois que les plus grands seront frappés à la tête.
Trop de jargon, et un jargon d'autant plus fâcheux qu'il est d’une rare perfection de forme : voilà mon opinion sur notre époque littéraire. Ce n’est pas lorsqu'il est en beau style qu’un livre vit; c’est lorsqu'il est humain, et d’une forme simple et précise dont les lecteurs de toutes les époques peuvent s’accommoder. Il faudrait nousdébar-
rasser de nos procédés, ne pas croire surtout qu’on forcera l’immortalité parce qu’on aura évité les répétitions de mots ou compté les virgules dans une page. Je confesse d’ailleurs volontiers qu’il n’est pas commode d’échapper à son temps et qu'il est assez difficile de dire, sans crainte de se tromper : Ceci vieillira, ceci ne vieillira pas. Mais je peux toujours dire quel est pour moi le bon écrivain. Üne langue est une logique. On écrit bien, lorsqu’on exprime une idée ou une sensation par le mot juste. Tout le reste n’est que pompons et falbalas. Avoir l’impression forte de ce dont on parle, et rendre cette impression avec la plus grande intensité et la plus grande simplicité, c’est l’art d’écrire tout entier. Il est déjà bien beau de sentir personnellement, d’avoir des sensations à soi; j'ajoute même que c’est là le don qui fait les maîtres. Seulement, il faut en outre la rencontre exacte de l’expression. Plus elle sera directe,sans ragoût littéraire, allant droit à la vie, et plus elle sera puissante et éternellement jeune, dans la vibration même de la vérité!
Veut-on savoir le style que je rêve parfois? Je suis trop de mon temps, hélas! j’ai trop les pieds dans le romantisme pour songer à secouer complètement certaines préoccupations de rhétorique. Nos fils se chargeront de cette besogne. Je garderais donc tous nos raffinements d'écrivains nerveux, les heureuses trouvailles, les épithètes qui peignent, les phrases qui sonnent. Seulement, dans ce style si capricieusement ouvragé, si chargé d’ornements de toutes sortes, je voudrais porter la hache, ouvrir des clairières, arriver à une clarté plus large. Moins d’art et plus de solidité. Un retour à la langue si carrée et si nette du dix-septième siècle. Un effort constant pour que l’expression ne dépassât pas la sensation. En un mot, nous sommes des mélodistes, des exécutants très habiles qui jouons des variations ravissantes sur les airs les plus connus. Nous chantons : Au clair de la lune, en y ajoutant des trilles d’une telle fantaisie, des points d’orgue si imprévus, qu’on ne reconnaît pas la vieille mélodie et qu’on applaudit à tout rompre. Eh bien! je désirerais que nous fussions moins brillants et que nous eussions plus de fond. Tout ce régal est un peu enfantin. Ce sont des friandises d’art
‘qui, au point de vue humain, ne tirent pas à conséquence. Certes, c’est exquis, c’est compliqué, ça laissera de jolis bibelots dans notre littérature; mais j’aimerais mieux que ça laissât des œuvres fortes.
Les étrangers ne comprennent absolument rien à nos soucis de style. J’en ai causé avec des Anglais et des Allemands; jamais aucun mouvement semblable n’a eu lieu dans leurs littératures. Les plus grands romanciers anglais, Dickens entre autres, ont écrit au petit bonheur de la langue, sans raffiner sur la ponctuation. Quant aux Allemands, ils disent tout ce qu’ils ont à dire, longuement, et voilà leur style. Nous seuls, nous nous sommes mis martel en tête depuis Rousseau, pour tirer des mots une essence d'art particulière. Avec les idées de nos écrivains puristes, pas un de nos classiques ne tient debout : çà et là, une phrase marche encore; mais les qui et les que prodigués gâtent le reste, les périodes s’embrouillent comme des écheveaux, les épithètes se présentent mal et n’ont pas de couleur. Et, voyez l’inconséquence, des écrivains du dix-septième siècle, le seul que notre génération, si malade d’art parfait, acclame et salue, est justement Saint-Simon, le plus incorrect, mais le plus personnel des prosateurs.
L’amour de la personnalité, voilà ce qui nous sauvera, je l’espère. Quand on établira le bilan de notre âge, il y aura bien du fatras à mettre de côté. Les bagages de vingt et trente volumes se réduiront peut-être à quelques pages. Mais on trouvera, au fond de cette production affolée, une belle activité artistique, une poussée superbe de tempéraments puissants. Et ceux qui toucheront encore les générations futures seront ceux-là qui auront senti par eux-mêmes et traduit une sensation nouvelle. Quant aux autres, à ceux qui profitent avec plus ou moins d’habileté des procédés à la mode, ils sont certains de mourir tout entiers, car ils n’auront que parlé Île jargon courant, sans l’animer jamais du souffle vivant d’une personnalité.