LANCELOT ET SON MAITRE
m'empêche d'avoir une de ces biches , il me le paiera cher ! songe-t-il. Avec le meilleur lévrier et le meilleur limier , je ne pouvais manquer mon coup ! » Il revient au Lac , entre dans la cour, et se rend chez sa Dame pour lui montrer son beau lévrier .
Mais le maître , tout sanglant , avait déjà fait sa plainte .
- Fils de Roi , dit -elle en feignant d'être très irritée , comment m'avez -vous fait un tel outrage que de frapper et blesser celui que je vous avais baillé pour vous enseigner ? -Dame , il n'était pas bon maître quand il m'a battu parce que j'avais bien agi . Peu m'importaient ses coups . Mais il a frappé mon lévrier , qui est des meilleurs du monde , et si durement que pour un peu il le tuait sous mes yeux , et cela parce qu'il savait que je l'aimais . Encore m'a -t-il causé un autre ennui , car il m'a privé de tuer une belle biche . Et sachez bien que partout où je le rencontrerai j'essaierai de l'occire , sauf ici .
La Dame fut bien heureuse de l'entendre si
fièrement parler ; mais , feignant toujours d'être courroucée , elle reprit :
Comment avez-vous osé donner ce qui m'appartient ?
- Dame , tant que je serai sous vos ordres et gouverné par un garçon , il me faudra garder
de bien des choses . Quand je n'y voudrai plus
être , je partirai . Mais , devant que je m'en aille ,
je veux vous dire qu'un cœur d'homme ne peut
venir à honneur s'il est trop longtemps en tutelle , car il lui faut trop souvent trembler . Je ne veux plus de maître ; je dis maître , non pas seigneur ou dame . Malheureux le fils de roi qui ne peut donner de son bien hardiment !
- Pensez -vous être fils de roi , parce que je
vous appelle parfois ainsi ? Vous ne l'êtes point . Dame ,
fit
l'enfant en soupirant
cela me peine
car mon cœur l'oserait bien être
Alors
la
Dame
le
prit par
la
main
et ,
l'emmenant un peu
l'écart
elle
le
baisa sur
la
bouche
et
les yeux
si
tendrement qu'à
la
voir
nul n'eût pu croire qu'il
ne
fût son enfant
- Beau fils
ne
soyez point triste
lui ditelle
je
veux qu'à l'avenir vous donniez tout
ce
qu'il vous plaira
Et désormais vous serez sire
et
maître de vous
même
Quel que soit votre père
vous avez montré que vous avez
le
cœur d'un roi
Quelque temps après
elle appela une
de
pucelles
nommée Saraide
qui était belle
sage
et
courtoise
, et
l'envoya
après lui avoir dit
ce
qu'elle
aurait
faire
en la
cité
de
Gannes
Le roi Claudas
tenait
sa
cour
jour
de la
SARAIDE LA PUCELLE
Madeleine, comme il avait accoutumé chaque
année . Il était assis à son haut manger avec toute sa baronnie et son fils Dorin, un beau et fier valet qu'il venait d'armer chevalier , lorsque Saraide entra dans la salle , tenant deux lévriers par leurs chaînes qui étaient d'argent ; et elle dit si haut qu'elle fut bien entendue de tous :
- Roi Claudas , Dieu te sauve ! Je te salue de par la meilleure dame qui soit . Et jusqu'à ce jour elle t'a prisé plus qu'homme au monde ; mais elle a entendu dire de toi certaines choses qui lui font craindre que tu n'aies pas seulement la moitié du bon sens et de la courtoisie que l'on croyait .
- Demoiselle , soyez la bienvenue , répondit
le roi en souriant , et que votre dame ait bonne
aventure !
Mais peut -être lui avait -on dit plus de bien de moi qu'il n'y en a. Apprenezmoi pourtant ce que je fais mal , selon vous . - Je vous le dirai , reprit la demoiselle .
N'est-il pas vrai que vous tenez en prison les deux fils du roi Bohor de Gannes ? Ils ne sont
pourtant coupables de nulle félonie , et rien n'a si grand besoin qu'un enfant de douceur et de pitié : ha ! il n'a guère de bonté celui qui se montre envieux ou mauvais envers des enfants ! Et sachez qu'il n'est pas un homme sous le ciel qui , apprenant que vous traitez ainsi les fils du roi Bohor , ne soit persuadé que vous comptez
MERLIN
quelque jour les faire mourir, et qui pour cela ne vous haïsse de cœur . Si vous étiez courtois,
ils
seraient
auprès
de
vous
atournés en fils
de
roi
et
vous
auriez grand honneur
car chacun dirait que vous êtes un gentil prince
qui traite les orphelins honorablement
et
leur garde leur terre
- Par Dieu
vous dites vrai
demoiselle
répondit Claudas
Et
donna l'ordre
son sénéchal d'aller quérir sur
le -
champ les enfants
et
leurs maîtres
et
de
mener avec lui
par honneur
un
cortège
de
chevaliers
de
sergents
et
d'écuyers
tel qu'en doit avoir qui
va
chercher des fils
de
roi
La veille
au
soir justement
dans
tour
les enfants étaient assis
souper ensemble
car
ils
mangeaient toujours
à la
même écuelle
et
Lionel
son ordinaire
faisait paraître un
si
bel appétit que l'on s'en émerveillait
Pourtant
à le
voir ainsi
Pharien
son maître
se
prit tout
coup
pleurer
si
fort que ses larmes tombaient sur
sa
robe
et à
terre
sous
la
table où ils soupaient
- Qu'est
ce ,
beau maître
s'écria Lionel qui