LE GENTIL HOMME
de rester auprès d'eux, au Lac , avec Lambègue , mais de ne jamais tenter de savoir qui
elle était . Puis, quand on fut sur le retour, prenant Lancelot à part :
- Beau Trouvé , lui dit - elle , comment eûtes-
vous la hardiesse d'appeler Lionel : cousin ? Dame , répondit Lancelot tout honteux , le mot me vint à la bouche par hasard , et je l'ai prononcé sans y preter attention .
Mais dites -moi : qui donc croyez - vous qui
soit meilleur gentilhomme , de vous ou de lui ? Je ne sais si je suis gentilhomme de naissance ; mais , par la foi que je vous dois , je ne daignerais pas m'émouvoir de ce dont je l'ai vu pleurer ! Si d'un homme et d'une femme est issue toute la race humaine , je ne vois qu'une
noblesse : c'est celle que l'on conquiert par prouesse . Et si le grand cœur faisait les gentilshommes , je croirais être l'un des mieux nés .
- Beau fils , on le verra . Mais croyez que ce n'est que le défaut de cœur qui pourrait vous faire perdre votre noblesse .
- Soyez bénie de Dieu, Dame , pour me l'avoir dit , car je ne souhaitais rien de plus que
d'être gentilhomme .
Par de telles paroles , Lancelot ravissait le cœur de sa Dame , et, si n'eût été le grand désir qu'elle avait de son bien, rien ne l'eût peinée davantage que de le voir grandir et approcher du temps où il deviendrait chevalier et où il lui
MERLIN L'ENCHANTEUR
conviendrait de partir pour chercher des aventures aux pays lointains . Alors Lionel lui resterait ; mais il s'en irait à son tour . Et Bohor
aussi la quitterait
Longtemps les enfants vécurent ainsi
en-
semble
sous
la
garde
de la
Dame
du
Lac
et
des deux maîtres
advint enfin que
le
bon Pha-
rien mourut
Sa femme expira
son tour
Et
leurs fils
Anguis
Taran
reçurent plus tard
la
chevalerie de Lionel lui
même
et
furent mer-
veilleusement preux
Quant aux deux sœurs
les reines
Benoïc
et
de
Gannes
elles menèrent
la
plus pieuse
vie du monde dans l'abbaye
où
elles étaient nonnes
La reine Hélène
mère de Lancelot
avait beau
se
livrer
toutes les pénitences
elle demeurait grasse
et
blanche
et
vermeille
si
bon point que les étrangers
ne
pouvaient croire qu'elle menat une
si
dure vie
En revanche
sa
sœur
la
reine Evaine
était
si
maigre
, si
pâle
si
faible
que l'on craignait
toute heure du jour qu'elle
ne
perdît
le
souffle
Elle priait sans cesse Dieu qu'il lui fût donné
de
revoir ses fils avant de mourir
Une nuit
elle
eut
un
songe
elle
se
crut dans
un
jardin où
LA CHEVALERIE
deux beaux enfants en escortaient un troisième
de plus grande apparence encore ; et quand
elle se réveilla , elle trouva gravés dans sa main droite les trois noms de Lionel , Bohor et Lancelot . Alors elle comprit que Notre Sire l'avait exaucée et qu'elle allait mourir . Au matin , elle
fit
appeler
sœur
lui conta comment elle avait
vu
Lancelot avec ses deux fils
et
expira
Telle fut sa fin
Jusqu'à dix
huit ans
Lancelot demeura
en la
garde
de la
Dame du Lac
Et elle aurait bien voulu
le
retenir davantage
tant elle l'aimait
elle savait qu'elle commettrait ainsi un péché mortel
aussi grave que celui
de
trahison
puisqu'il avait l'âge
de
recevoir
la
chevalerie
Un jour
peu après
la
Pentecôte
tua
à la
chasse
le
plus grand cerf qu'il eût jamais
vu , et
qui
se
trouva aussi gras que
l'on eût été
en
août
l'envoya sur
le -
champ
à sa
Dame par deux valets
mais lui
même
demeura tout
le
jour
tant
faisait chaud
étendu sur l'herbe
l'ombre d'un chêne
Vers
le
soir
monta sur son cheval
de
chasse pour s'en revenir
avait l'air d'un vrai homme des bois
vêtu qu'il était d'une courte cotte verte
cou
MERLIN L'ENCHANTEUR
ronné de feuillages et son carquois à sa ceinture, car il ne s'en séparait jamais, mais il faisait porter son arc par un de ses valets . A le voir si beau , la Dame sentit l'eau du cœur lui
monter aux yeux. Et quand il entra dans la salle , elle se cacha la figure dans les mains , et, au lieu de l'accoler et de le baiser comme elle
faisait toujours , elle s'enfuit dans la grande chambre .
Lancelot la suivit : il la trouva
étendue sur un
lit ,
qui pleurait
Ha
Dame
qu'avez
vous
lui dit
Si
l'on vous
fait quelque chagrin
contez
le
moi
car
je
ne
souffrirai point que nul vous peine
moi vivant
Mais
la
Dame sanglotait
fort qu'elle ne pouvait parler
- Fils
de
Roi
éloignez
vous
dit
elle pour-
tant
ou vous verrez mon cœur me quitter
Je
pars donc
puisque ma présence vous chagrine
si
fort
Sur
ce ,
sort
prend son arc
, le
pend
son cou
ceint son carquois
selle son cheval
, et
déjà
tirait dans
la
cour
lorsque celle qui l'aimait plus que tout accourut
essuyant son visage
et
ses yeux rouges
et
gonflés
, et
saisit
le
cheval
la
bride
aller
Vassal
s'écria
elle
où voulez
- Dame
en
un lieu
où je
me puisse consoler
LA CHEVALERIE
devez .
Où?
Dites -le par la foi que vous me
A la cour du roi Artus , servir quelque
prud'homme jusqu'à ce qu'il me fasse chevalier .- Ha ! beau Fils de Roi , désirez -vous tant d'être chevalier ? - Certes , Dame ! c'est la chose du monde à laquelle j'aspire le plus .
- Si vous saviez quels grands devoirs impose la chevalerie , vous ne l'oseriez souhaiter .- Et pourquoi , Dame ? Surpassent -
ils
donc
le
cœur
et
la force d'un homme
- Oui
quelquefois
Notre Sire Dieu
fait les uns plus vaillants que les autres
plus preux
et
plus courtois
- Dame
serait bien timide celui qui n'oserait recevoir
la
chevalerie
Car chacun
s'il ne peut avoir les vertus du corps
peut du moins posséder celles du cœur
Les premières
comme
la
grandeur
la
force
, la
beauté
l'homme
les
apporte en sortant du ventre de
sa
mère
Mais
la
courtoisie
, la
sagesse
débonnaireté
la
loyauté
la
prouesse
, la
générosité
, la
hardiesse
c'est
paresse qui empêche qu'on
ne
les possède
car elles dépendent de
la
volonté
Et
je
vous
ai
souvent ouï dire que c'est
cœur qui fait un prud'homme
Alors
la
Dame du Lac prit Lancelot par
la
MERLIN L'ENCHANTEUR
main et l'emmena dans sa chambre ; et là , après l'avoir fait asseoir , elle lui dit :
Les premiers chevaliers ne le furent point
à cause de leur naissance , car tous nous descen-
dons de même père et de même mère . Mais quand Envie et Convoitise commencèrent de grandir
dans le monde , alors les faibles établirent au-
dessus d'eux des défenseurs pour maintenir le droit et les protéger .
« A cet office , on choisit les grands , les forts ,
les beaux , les loyaux , les hardis , les preux . Et nul, en ce temps -là, n'eût été si osé que de monter à cheval avant d'avoir reçu la cheva-
lerie . Mais elle n'était pas donnée pour le plaisir . On demandait aux chevaliers d'être débonnaires
sauf envers les félons , pitoyables pour les souffreteux , prêts à secourir les besoigneux et à confondre les voleurs et les meurtriers , bons juges
sans amour ni haine . Et
ils
devaient protéger
Sainte Église
et
celui qui tend
joue gauche
qui lui
frappé
la
droite
Car leurs armes
ne
leur ont pas été données
sans raison
L'écu qui pend
au
col du chevalier
et
le
garantit par
devant signifie qu'il
se
doit mettre
entre Sainte Église
et
ses assaillants
et
recevoir
les
coups pour elle comme
un
fils pour
sa
mère
De même que son haubert
le
vét
et
protège
de
toutes parts
ainsi doit
couvrir
et
environner Sainte Église
de
façon que les méchants ne
la
puissent atteindre
Son heaume est comme
la
LA CHEVALERIE
guérite d'où l'on surveille les malfaiteurs et les larrons de Sainte Église . Sa lance , si longue qu'elle blesse avant qu'on atteigne celui qui la porte , signifie qu'il doit empêcher
les
malintentionnés d'approcher Sainte Église
Et si
l'épée
, la
plus noble des armes
est
deux tranchants
c'est qu'elle frappe
de
l'un les ennemis
de la
foi ,
de l'autre les voleurs
et
les meurtriers
mais
la
pointe signifie obéissance
car toutes gens
doivent obéir
au
chevalier
et
rien
ne
perce
le
cœur comme d'obéir
en
dépit de son cœur
cheval enfin est
le
peuple
qui doit porter
le
chevalier
et
fournir
ses besoins
et
être au
dessous
de
lui
et
qu'il doit mener
sa
guise pour
le
bien
faut qu'il ait deux cœurs
l'un dur
comme l'aimant pour les déloyaux
et
les félons
l'autre mol et flexible comme la cire chaude pour
les
bons
et
les débonnaires
Tels sont les devoirs auxquels
s'engage envers Notre Seigneur
en
recevant
la
chevalerie
et
mieux vaudrait
un valet rester écuyer tout son âge
que
de
voir honni sur terre
et
perdu pour Dieu
Dame
dit Lancelot
, si je
trouve quelqu'un qui consente
me faire chevalier
, je
ne
craindrai pas
de
l'étre
car Dieu voudra peut
être me donner les qualités qu'il
faut
et
j'y mettrai tout mon cœur
, et
mon corps
, et
ma peine
, et
mon travail
- En nom Dieu
dit
la
Dame en soupirant
MERLIN L'ENCHANTEUR
L votre vœu sera donc accompli sous peu. Et c'est parce que je le savais que je pleurais quand je vous vis . Vous serez adoubé par le plus prud'homme qui soit .
De longtemps , elle avait préparé toutes les armes qu'il falloit à l'enfant : un haubert blanc,
léger et fort, un heaume argenté et un écu couleurde neige , à boucle d'argent . L'épée, essayée en maintes occasions , était grande , tranchante
et légère à merveille . Et la lance courte , grosse ,
roide , au fer bien aigu , le destrier haut, fort et vif, la robe de Lancelot, son manteau fourré
d'hermine , tout était blanc, et jusqu'à son escorte , vêtue de blanc, montée sur des che-
vaux blancs . En cet équipage , accompagnés de Lionel , Bohor et Lambègue , Lancelot et la Dame du Lac se mirent en chemin, le mardi
avant le Saint -Jean . Mais le conte récitera plus loin ce qui advint à la cour du roi Artus , et comment Lanceloty fut fait chevalier par la reine Guenièvre , et comment il se comporta . Explicit .