‹ Les romans de la Table ronde nouvellement rédigésChapitre 98 sur 100 · LE GENTIL HOMME · texte numérisé non relu

LE GENTIL HOMME

de rester auprès d'eux, au Lac , avec Lambègue , mais de ne jamais tenter de savoir qui

elle était . Puis, quand on fut sur le retour, prenant Lancelot à part :

- Beau Trouvé , lui dit - elle , comment eûtes-

vous la hardiesse d'appeler Lionel : cousin ? Dame , répondit Lancelot tout honteux , le mot me vint à la bouche par hasard , et je l'ai prononcé sans y preter attention .

Mais dites -moi : qui donc croyez - vous qui

soit meilleur gentilhomme , de vous ou de lui ? Je ne sais si je suis gentilhomme de naissance ; mais , par la foi que je vous dois , je ne daignerais pas m'émouvoir de ce dont je l'ai vu pleurer ! Si d'un homme et d'une femme est issue toute la race humaine , je ne vois qu'une

noblesse : c'est celle que l'on conquiert par prouesse . Et si le grand cœur faisait les gentilshommes , je croirais être l'un des mieux nés .

- Beau fils , on le verra . Mais croyez que ce n'est que le défaut de cœur qui pourrait vous faire perdre votre noblesse .

- Soyez bénie de Dieu, Dame , pour me l'avoir dit , car je ne souhaitais rien de plus que

d'être gentilhomme .

Par de telles paroles , Lancelot ravissait le cœur de sa Dame , et, si n'eût été le grand désir qu'elle avait de son bien, rien ne l'eût peinée davantage que de le voir grandir et approcher du temps où il deviendrait chevalier et où il lui

MERLIN L'ENCHANTEUR

conviendrait de partir pour chercher des aventures aux pays lointains . Alors Lionel lui resterait ; mais il s'en irait à son tour . Et Bohor

aussi la quitterait

Longtemps les enfants vécurent ainsi

en-

semble

sous

la

garde

de la

Dame

du

Lac

et

des deux maîtres

advint enfin que

le

bon Pha-

rien mourut

Sa femme expira

son tour

Et

leurs fils

Anguis

Taran

reçurent plus tard

la

chevalerie de Lionel lui

même

et

furent mer-

veilleusement preux

Quant aux deux sœurs

les reines

Benoïc

et

de

Gannes

elles menèrent

la

plus pieuse

vie du monde dans l'abbaye

où

elles étaient nonnes

La reine Hélène

mère de Lancelot

avait beau

se

livrer

toutes les pénitences

elle demeurait grasse

et

blanche

et

vermeille

si

bon point que les étrangers

ne

pouvaient croire qu'elle menat une

si

dure vie

En revanche

sa

sœur

la

reine Evaine

était

si

maigre

, si

pâle

si

faible

que l'on craignait

toute heure du jour qu'elle

ne

perdît

le

souffle

Elle priait sans cesse Dieu qu'il lui fût donné

de

revoir ses fils avant de mourir

Une nuit

elle

eut

un

songe

elle

se

crut dans

un

jardin où

LA CHEVALERIE

deux beaux enfants en escortaient un troisième

de plus grande apparence encore ; et quand

elle se réveilla , elle trouva gravés dans sa main droite les trois noms de Lionel , Bohor et Lancelot . Alors elle comprit que Notre Sire l'avait exaucée et qu'elle allait mourir . Au matin , elle

fit

appeler

sœur

lui conta comment elle avait

vu

Lancelot avec ses deux fils

et

expira

Telle fut sa fin

Jusqu'à dix

huit ans

Lancelot demeura

en la

garde

de la

Dame du Lac

Et elle aurait bien voulu

le

retenir davantage

tant elle l'aimait

elle savait qu'elle commettrait ainsi un péché mortel

aussi grave que celui

de

trahison

puisqu'il avait l'âge

de

recevoir

la

chevalerie

Un jour

peu après

la

Pentecôte

tua

à la

chasse

le

plus grand cerf qu'il eût jamais

vu , et

qui

se

trouva aussi gras que

l'on eût été

en

août

l'envoya sur

le -

champ

à sa

Dame par deux valets

mais lui

même

demeura tout

le

jour

tant

faisait chaud

étendu sur l'herbe

l'ombre d'un chêne

Vers

le

soir

monta sur son cheval

de

chasse pour s'en revenir

avait l'air d'un vrai homme des bois

vêtu qu'il était d'une courte cotte verte

cou

MERLIN L'ENCHANTEUR

ronné de feuillages et son carquois à sa ceinture, car il ne s'en séparait jamais, mais il faisait porter son arc par un de ses valets . A le voir si beau , la Dame sentit l'eau du cœur lui

monter aux yeux. Et quand il entra dans la salle , elle se cacha la figure dans les mains , et, au lieu de l'accoler et de le baiser comme elle

faisait toujours , elle s'enfuit dans la grande chambre .

Lancelot la suivit : il la trouva

étendue sur un

lit ,

qui pleurait

Ha

Dame

qu'avez

vous

lui dit

Si

l'on vous

fait quelque chagrin

contez

le

moi

car

je

ne

souffrirai point que nul vous peine

moi vivant

Mais

la

Dame sanglotait

fort qu'elle ne pouvait parler

- Fils

de

Roi

éloignez

vous

dit

elle pour-

tant

ou vous verrez mon cœur me quitter

Je

pars donc

puisque ma présence vous chagrine

si

fort

Sur

ce ,

sort

prend son arc

, le

pend

son cou

ceint son carquois

selle son cheval

, et

déjà

tirait dans

la

cour

lorsque celle qui l'aimait plus que tout accourut

essuyant son visage

et

ses yeux rouges

et

gonflés

, et

saisit

le

cheval

la

bride

aller

Vassal

s'écria

elle

où voulez

- Dame

en

un lieu

où je

me puisse consoler

LA CHEVALERIE

devez .

Où?

Dites -le par la foi que vous me

A la cour du roi Artus , servir quelque

prud'homme jusqu'à ce qu'il me fasse chevalier .- Ha ! beau Fils de Roi , désirez -vous tant d'être chevalier ? - Certes , Dame ! c'est la chose du monde à laquelle j'aspire le plus .

- Si vous saviez quels grands devoirs impose la chevalerie , vous ne l'oseriez souhaiter .- Et pourquoi , Dame ? Surpassent -

ils

donc

le

cœur

et

la force d'un homme

- Oui

quelquefois

Notre Sire Dieu

fait les uns plus vaillants que les autres

plus preux

et

plus courtois

- Dame

serait bien timide celui qui n'oserait recevoir

la

chevalerie

Car chacun

s'il ne peut avoir les vertus du corps

peut du moins posséder celles du cœur

Les premières

comme

la

grandeur

la

force

, la

beauté

l'homme

les

apporte en sortant du ventre de

sa

mère

Mais

la

courtoisie

, la

sagesse

débonnaireté

la

loyauté

la

prouesse

, la

générosité

, la

hardiesse

c'est

paresse qui empêche qu'on

ne

les possède

car elles dépendent de

la

volonté

Et

je

vous

ai

souvent ouï dire que c'est

cœur qui fait un prud'homme

Alors

la

Dame du Lac prit Lancelot par

la

MERLIN L'ENCHANTEUR

main et l'emmena dans sa chambre ; et là , après l'avoir fait asseoir , elle lui dit :

Les premiers chevaliers ne le furent point

à cause de leur naissance , car tous nous descen-

dons de même père et de même mère . Mais quand Envie et Convoitise commencèrent de grandir

dans le monde , alors les faibles établirent au-

dessus d'eux des défenseurs pour maintenir le droit et les protéger .

« A cet office , on choisit les grands , les forts ,

les beaux , les loyaux , les hardis , les preux . Et nul, en ce temps -là, n'eût été si osé que de monter à cheval avant d'avoir reçu la cheva-

lerie . Mais elle n'était pas donnée pour le plaisir . On demandait aux chevaliers d'être débonnaires

sauf envers les félons , pitoyables pour les souffreteux , prêts à secourir les besoigneux et à confondre les voleurs et les meurtriers , bons juges

sans amour ni haine . Et

ils

devaient protéger

Sainte Église

et

celui qui tend

joue gauche

qui lui

frappé

la

droite

Car leurs armes

ne

leur ont pas été données

sans raison

L'écu qui pend

au

col du chevalier

et

le

garantit par

devant signifie qu'il

se

doit mettre

entre Sainte Église

et

ses assaillants

et

recevoir

les

coups pour elle comme

un

fils pour

sa

mère

De même que son haubert

le

vét

et

protège

de

toutes parts

ainsi doit

couvrir

et

environner Sainte Église

de

façon que les méchants ne

la

puissent atteindre

Son heaume est comme

la

LA CHEVALERIE

guérite d'où l'on surveille les malfaiteurs et les larrons de Sainte Église . Sa lance , si longue qu'elle blesse avant qu'on atteigne celui qui la porte , signifie qu'il doit empêcher

les

malintentionnés d'approcher Sainte Église

Et si

l'épée

, la

plus noble des armes

est

deux tranchants

c'est qu'elle frappe

de

l'un les ennemis

de la

foi ,

de l'autre les voleurs

et

les meurtriers

mais

la

pointe signifie obéissance

car toutes gens

doivent obéir

au

chevalier

et

rien

ne

perce

le

cœur comme d'obéir

en

dépit de son cœur

cheval enfin est

le

peuple

qui doit porter

le

chevalier

et

fournir

ses besoins

et

être au

dessous

de

lui

et

qu'il doit mener

sa

guise pour

le

bien

faut qu'il ait deux cœurs

l'un dur

comme l'aimant pour les déloyaux

et

les félons

l'autre mol et flexible comme la cire chaude pour

les

bons

et

les débonnaires

Tels sont les devoirs auxquels

s'engage envers Notre Seigneur

en

recevant

la

chevalerie

et

mieux vaudrait

un valet rester écuyer tout son âge

que

de

voir honni sur terre

et

perdu pour Dieu

Dame

dit Lancelot

, si je

trouve quelqu'un qui consente

me faire chevalier

, je

ne

craindrai pas

de

l'étre

car Dieu voudra peut

être me donner les qualités qu'il

faut

et

j'y mettrai tout mon cœur

, et

mon corps

, et

ma peine

, et

mon travail

- En nom Dieu

dit

la

Dame en soupirant

MERLIN L'ENCHANTEUR

L votre vœu sera donc accompli sous peu. Et c'est parce que je le savais que je pleurais quand je vous vis . Vous serez adoubé par le plus prud'homme qui soit .

De longtemps , elle avait préparé toutes les armes qu'il falloit à l'enfant : un haubert blanc,

léger et fort, un heaume argenté et un écu couleurde neige , à boucle d'argent . L'épée, essayée en maintes occasions , était grande , tranchante

et légère à merveille . Et la lance courte , grosse ,

roide , au fer bien aigu , le destrier haut, fort et vif, la robe de Lancelot, son manteau fourré

d'hermine , tout était blanc, et jusqu'à son escorte , vêtue de blanc, montée sur des che-

vaux blancs . En cet équipage , accompagnés de Lionel , Bohor et Lambègue , Lancelot et la Dame du Lac se mirent en chemin, le mardi

avant le Saint -Jean . Mais le conte récitera plus loin ce qui advint à la cour du roi Artus , et comment Lanceloty fut fait chevalier par la reine Guenièvre , et comment il se comporta . Explicit .

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