‹ Les romans de la table ronde, nouvellement rédigés. Préf de Joseph BédierChapitre 14 sur 67 · JEUX DE MERLIN · texte numérisé non relu

JEUX DE MERLIN

disparut, bien avant que les messagers fussent revenus de leur surprise.

Ils retournèrent en grande hâte à la cour et contèrent au roi ce que le vilain leur avait dit. u J'irai donc chercher le devin », décida Uter Pendragon. Ainsi vint-il avec eux dans la forêt de Northumberland. Elle était grande, haute et délicieuse à y errer. Le roi et ses gens chevauchèrent longtemps à travers feuilles et buissons. Enfin ils parvinrent à une clairière où un pauvre berger contrefait gardait im troupeau de moutons.

— Qui es-tu? lui demandèrent- ils.

— Je suis à un homme qui m'a dit qu'un roi le viendrait aujourd'hui chercher au bois. Et, si le roi venait, je saurais bien le mener à celui qu'il va quérant.

— Et ne nous pourrais-tu conduire à lui?

— Nenni, répondit le berger, ni pour or ni pour argent, car on ne le trouve que lorsque luimême, il y consent.

— Je suis le roi, dit Uter Pendragon.

— Et moi, je suis Merlin, dit le berger.

Le roi demanda à ses compagnons s'ils reconnaissaient Merlin, bien qu'ils ne l'eussent pas vu depuis longtemps. Pour toute réponse, ils se mirent à rire; mais, dans le même instant, ils trouvèrent devant eux le jeune enfant qui avait expliqué au roi Vortiger la signification du combat des dragons. Et ainsi l'on connut que

20 MERLIN L'EÎSCHANTEUR

Merlin avait le pouvoir de prendre telle semblance qui lui plût.

Le roi lui fit de grandes amitiés et voulut l'emmener à sa cour; mais il refusa pour ce qu'il savait bien que les barons seraient tôt jaloux de son crédit : car il était très sage. Pourtant il assura le roi qu'il l'aimait tendrement et qu'il veillerait toujours sur son honneur et ses intérêts. En effet, grâce à lui, Uter vainquit les Saines, païens très méchants qui ne croyaient pas à la Trinité ni à Jésus Christ qui pour nous souffrit. Après la bataille, on enterra les corps des chrétiens, et Merlin fit venir d'Irlande, par son art, certaines longues et grosses pierres que nul homme n'aurait pu soulever par force ni par engin, et qu'il dressa parce qu'elles étaient plus belles droites que gisant. Ainsi fut fait le cimetière de Salisbury que l'on voit encore et que l'on verra tant que le monde durera.

Après sa victoire, le roi fit annoncer dans tout son royaume qu'il tiendrait régulièrement sa cour à Carduel en Galles, tous les ans, à la Noël, à la Pentecôte et à la Toussaint, et que

LA DUCHESSE DE TINTAGEL âl

ses barons étaient invités à s'y rendre sans autre avertissement.

Il y vint ainsi une g[rande quantité de dames, de chevaliers et de demoiselles, et le roi y remarqua Ygerne, la femme du duc Hoel de Tintagel. Il n'en fit d'abord nul semblant, si ce n'est qu'il la regarda plus longtemps que les autres; mais elle s'en aperçut bien. Gomme elle était aussi fidèle que belle, elle garda du mieux qu'elle put de paraître devant lui. Mais le roi envoya des joyaux en présent à toutes les dames afin d'avoir prétexte à lui en donner, de manière qu'elle ne pût les refuser. Enfin, quand la cour se sépara, il accompagna le duc de Tintagel et trouva moyen de murmurer à Ygerne qu'elle emportait son cœur; elle feignit de n'avoir pas entendu.

Aux cours suivantes, le roi ne fut pas plus heureux. Durant un an, il souffrit : quand il était loin de la duchesse, il était triste à mourir; quand il la voyait, sa douleur s'allégeait un peu; mais il lui semblait qu'il ne pourrait vivre s'il n'avait réconfort d'amour.

— Sire, lui dit Ulfin, un de ses familiers, vous êtes bien naif quand vous pensez mourir pour le désir d'une femme. Moi qui suis un pauvre homme au prix de vous, si j'aimais comme vous faites, je ne songerais pas à trépasser : qui entendit jamais parler d'une femme qui se pût défendre si elle était bien priée et

22 MERLIN L'ENGH ANTEtJR

honorée de beaux joyaux? Laissez- moi faire. Et il commença de porter à la duchesse maints présents magnifiques de par le roi. Mais elle se défendait d'en rien prendre, si bien qu'un jour, il lui dit :

— Dame, ces joyaux que vous refusez sont peu de chose, quand tous les biens du royaume de Logres sont à votre volonté et tous les corps de ses habitants à votre plaisir.

— Gomment? fit-elle.

— Parce que vous avez le cœur de celui à qui tous les autres obéissent.

— De quel cœur parlez- vous?

— De celui du roi.

Ygerne leva la main et se signa.

— Dieu! que le roi est traître de faire semblant d'aimer mon seigneur le duc et moi, et cependant de me vouloir honnir ! Garde-toi de me redire de telles paroles ou j'avertirai le duc et il te fera mourir.

— Ge serait mon honneur que de mourir pour mon roi, répondit Ulfin. Dame, pour Dieu, ayez merci du roi et de vous-même, sinon il adviendra grand mal de cela : ni vous ni le duc ne vous' pourriez défendre contre sa volonté.

— S'il plaît à Dieu, répliqua Ygerne en pleurant, je n'irai plus jamais en lieu où il me puisse voir.

Ainsi fit-elle, tant qu'elle le put. Mais, le onzième jour après la Pentecôte, le roi prit le

YGKRNE 23

duc par la main et le fit asseoir à table auprès de lui ; puis il lui dit, en lui montrant une coupe d'or :

— Beau sire, mandez à Ygeme votre femme qu'elle accepte cette coupe que je lui envoie pleine de bon vin, et qu'elle la vide pour l'amour de moi.

— Sire, grand merci! répondit le duc qui ne pensait pas à mal.

Et l'un de ses chevaliers, nommé Bretel, se rendit par son ordre en la chambre où Ygerne mangeait avec les autres dames et, s'agenouillant devant la duchesse, il lui fit le message de son seigneur. Elle rougit; pourtant, n'osant refuser, elle but et voulut renvoyer la coupe.

— Madame, lui dit Bretel, messire a commandé que vous la gardiez : le roi l'en a prié.

Puis il revint au roi et lui rendit grâce de la paît de la duchesse, qui pourtant n'avait sonné mot de remerciement.

Le soir, lorsque le duc rentra à son hôtel, il trouva Ygerne qui pleurait. Étonné, il la prit dans ses bras.

— Ha! dit-elle, je voudrais être morte!

— Dame, pourquoi?

— Je ne vous le cèlerai point, car il n'est rien que je chérisse comme vous. Le roi dit qu'il m'aime, et toutes ces fêtes, il ne les donne que pour l'amour de moi. Pourtant, des présents

qu'il m'a envoyés, je n'en ai accepté aucun, hormis cette coupe que vous m'avez fait prendre. Je vous prie et requiers comme mon seigneur de me ramener à Tintagel.

En entendant cela, le duc irrité manda surle-champ à ses chevaliers de se préparer sans bruit et de quitter la ville dans la nuit même, quitte à laisser tout leur bagage, qui les suivrait le lendemain.

Au matin, le roi apprit le départ d'Ygerne à grand chagrin. Il réunit ses barons en conseil et se plaignit amèrement de l'insulte que lui faisait son vassal. Il fut décidé qu'on enverrait au duc deux prud'hommes chargés de lui remontrer son insolence et de l'inviter à revenir à la cour. Mais le duc s'y refusa, disant seulement que le roi lui avait forfait. Aussitôt Uter Penclragon requit ses barons de l'aider à venger son honneur et à punir la folie de son homme lige. De son côté, le duc avait révélé aux siens la honte que le roi voulait lui infliger, et ils étaient venus s'enfermer avec leur seigneur dans le plus fort de ses châteaux. La place était si bien défendue, qu'Uter Pendra gon ne put s'en emparer d'assaut. D'ailleurs, il apprit

AMOORS D'UTER PENDRAGON 25

qu'Ygerne ne s'y trouvait pas : car elle était demeurée à Tintagel sous la garde de quelques chevaliers dévoués. Que faire? Lever le siège, il n'y fallait pas songer : ses barons n'eussent pas compris qu'il renonçât à saisir le rebelle... Un jour que le roi se lamentait sous sa tente, Ulfin lui dit :

— Sire, que ne mandez- vous Merlin?

— Hélas! répondit le roi, il sait bien que j'ai perdu le boire et le manger, et le dormir, et le repos, et qu'il me faudra mourir d'amour. Pourtant il ne vient pas. Sans doute ne me pardonnet-il point de vouloir prendre la femme de mon homme lige ; est-ce ma faute, pourtant, si mon cœur ne peut s'arracher d'Ygerne?

Comme il disait ces mots, Merlin lui-même entra dans la tente. Le roi, plus content qu'on ne saurait dire, le prit dans ses bras et l'accola très doucement.

— Doux ami, dit-il, jamais je ne souhaitai la venue de nul homme autant que la vôtre. Vous savez bien ce que mon cœur désire, puisque je ne vous pourrais mentir que vous ne le connussiez aussitôt.

— Je le sais, dit Merlin, et si vous m'osiez promettre un don, je vous ferais avoir l'amour de la duchesse et coucher avec elle en son lit.

— Ha! vous pouvez tout me demander!

Alors Merlin lui fit faire un serment sur les

meilleures reliques qu'on put trouver; puis, ils

â6 MERLIN L'ENCHANTEUR

montèrent à cheval avec Ulfin et partirent secrètement pour Tintagei.

Peu avant d'arriver au château, Merhn s'arrêta et descendit de son palefroi. Après avoir un peu cherché, il cueillit une herbe et dit à Ulfin de s'en frotter le visage et les mains. Tout aussitôt celui-ci prit la semblance de Jourdain, l'un des plus fidèles serviteurs du duc. Le roi s'émerveilla fort; mais, s'étant oint de cette herbe à son tour, il devint tout pareil au duc lui-même, tandis que Merlin prenait la figure de Bretel. Ainsi faits, ils se présentèrent devant la porte du château, où le guetteur, qui les reconnut bien tous trois, les fit entrer. Il était nuit : le faux duc se rendit à la chambre d'Ygerne qui était déjà couchée. Là, ses deux compagnons le dévêtirent, et la duchesse lui fit bel accueil, croyant que ce fut son mari qu'elle aimait fort : et ainsi fut engendré le bon seigneur qu'on appela Artus.

Au matin, tous trois s'en partirent comme ils étaient venus, et Merlin les fit laver et se lava lui-même dans une rivière où ils reprirent leurs apparences naturelles. Ensuite, il dit au roi :

— Sire, je vous ai fait avoir ce que je vous avais promis ; à vous maintenant d'exécuter votre serment. Sachez que vous avez engendré un fils en Ygerne ; je veux que vous me le donniez.

— Je ferai tout, dit le roi, ainsi que je m'y suis engagé.

MARÎAGE D'DTER PENDRACON if

En revenant au camp, on apprit que le duc avait tenté une sortie et que, son cheval ayant été abattu, il avait été tué par les gens de pied qui ne l'avaient pas reconnu. Tous les barons en étaient chagrinés, car ils estimaient que la moit était un châtiment trop grave pour la faute du duc. Aussi le roi les assemblat-il et leur demanda comment il pourrait réparer ce méchef. Il furent d'avis qu'il convenait de convoquer tout d'abord les parents du duc de Tintagel afin de chercher un accommode* ment.

Ainsi fut fait ; et quand la dame de Tintagel fut venue avec les siens, une nouvelle assemblée se fit des barons du royaume. Et tous prièrent Ulfin, qui était très sage, de donner son avis.

— Le duc est mort par la force du roi, dit-il; mais, quels que fussent ses torts, il n'avait pas commis de forfait tel qu'il dût en être puni de mort. Sachez cependant que sa femme demeure chargée d'enfants. Le roi a détruit et gâté sa ten'e, la lésant ainsi, de même que les héritière et parents du duc : il est juste qu'il répare une partie de ces dommages. Il doit prendre la duchesse pour femme, et marier la fille aînée du duc au roi Lot d'Orcanie, si celui-ci y consent.

Les paroles d'Ulfin furent fort louées; tous les barons se rangèrent à son avis. Et le roi

d'Orcanie dit qu'il épouserait volontiers la fille du duc de Tintagel. Et tous se tournèrent vers la duchesse, à qui l'eau de son cœur montait aux yeux et qui ne répondit rien; mais tous ses parents dirent que jamais seigneur n'avait fait à son homme lige une paix plus équitable. Et trente jours plus tard eurent lieu les noces du roi Uter Pendragon et d'Ygerne.

Or, quand la grosrsesse de celle-ci apparut, elle confessa en pleurant à son seigneur comment un homme l'était venu visiter après la mort du duc, qui ressemblait si fort à celui-ci qu'elle l'avait pris pour lui.

— Belle amie, dit le roi, gardez que personne à qui vous la pouvez celer ne connaisse votre grossesse, car ce serait grande honte à moi et à vous si l'on savait que vous avez eu un enfant si tôt. Nous le confierons à quelqu'un qui l'élèvera bien.

Et quand l'enfant fut né, il le donna à Merlin, qui le remit secrètement à l'un des plus honnêtes chevaliers du royaume, nommé Antor, dont la femme avait accouché six mois auparavant. Elle confia son propre fils à une nourrice et allaita celui qu'on lui amenait. Puis, le moment venu, Antor fit baptiser l'enfant sous le nom d'Artus et l'éleva en tout honneur et bien, en compagnie de son propre fils qu'on appelait Keu.

Page 1