I/HOMME SAUVAGE
nait avec lui, comme un berger son troupeau, une iiarde de cerfs, de biches, de daims et de toutes manières de bètes rousses.
Ainsi' fait, l'homme sauvage s'arrête devant le feu et commence de se chauffer en regardant souvent la nourriture et en baillant comme un affamé. La viande cuite à son gré, il l'arrache de la broche, la dévore sans en rien laisser, avale le pain chaud au miel, boit le lait, et, le ventre plein, s'endort devant le bûcher. Alors Grisandole et ses compagnons s'approchent tout doucement, se jettent sur lui après avoir pris soin d'écarter sa massue, et, l'ayant attaché d'une chaine de fer, ils le mettent sur un cheval et l'emmènent.
Or, lorsqu'ils eurent cheminé quelque temps, l'homme sauvage regarda Grisandole le sénéchal, se mit à rire, et comme celui-ci l'interrogeait, il lui cria :
— Créature dénaturée, forme muée, trompeuse en toutes choses, poignante comme taon venimeux, empoisonnante comme venin de serpent, tais-toi, car je ne te dirai rien devant que nous soyons en présence de l'empereur.
A quelque temps de là, ils passèrent près d'une abbaye, où une foule de gens attendaient l'aumône. L'homme sauvage, en les voyant, se reprit à rire. Mais quand Grisandole le requit doucement, au nom de Dieu, de lui enseigner pourquoi, il le regarda de travers et lui cria :
— Image fausse, décevante créature, piquante comme alêne, par quoi les hommes sont tués et affolés, rasoir plus tranchant et affilé que nulle afme, fontaine que rien n'épuise, tais-toi : je ne parlerai qu'en présence de l'empereur.
Enfin le sénéchal et l'homme sauvage comparurent devant Julius Gesar, et celui-ci se préoccupa des moyens de faire bien et sûrement garder son prisonnier.
— Il n'est besoin de m'enchaîner, dit l'homme sauvage ; je jure que je ne m'en irai point sans congé. Mandez vos barons en conseil : devant eux j'expliquerai tout ce que vous voudrez.
Quatre jours plus tard, les barons assemblés, l'empereur fit asseoir l'homme sauvage à côté de lui. Mais celui-ci déclara qu'il ne dirait rien qu'en présence de l'emperière et de ses douze pucelles. A la vue de celles-ci, pourtant, il se mit à rire, puis il se tourna vers Grisandole et rit encore, puis vers l'empereur, puis vers sa femme, puis vers les barons, en riant toujours, aux éclats, et de plus en* plus fort. A la fin, Julius César lui demanda s'il était fol.
— Sire, sire, répondit-il, si vous me jurez devant tous qu'il ne me sera fait nul mal et que je serai libre de me retirer quand j'aurai parlé, je vous dirai tout.
L'empereur le lui ayant promis sur sa foi, il reprit :
— Sire, la grande truie que vous vîtes eu