‹ Les romans de la table ronde, nouvellement rédigés. Préf de Joseph BédierChapitre 19 sur 67 · L'HOMME SAUVAGE · texte numérisé non relu

L'HOMME SAUVAGE

ifvu, c'est votre femme, et les douze louveteaux qui la couvraient, ce sont ses douze pucelles. Faites-les dévêtir : vous verrez si elles sont bâties pour la servir.

L'empereur ébahi ordonna qu'on déshabillât sur-le-champ les demoiselles, et l'on remarqua qu'elles étaient garçons, à qui rien ne manquait. Alors Julius Gesar fut si irrité qu'il demeura un moment sans pouvoir parler. Puis il demanda à ses barons quelle justice devait être faite, et les barons jugèrent que la femme devait être brûlée et les ribauds pendus ; ce qui fut exécuté sur-lechamp.

— Mais dites-moi, fit l'empereur à l'homme sauvage, pourquoi vous avez ri en regardant mon sénéchal, et devant l'abbaye, et quand la reine entra ici ce matin.

— Sire empereur, dit l'homme sauvage, la première fois j'ai ri parce qu'une femme m'avait pris par sa puissance et son adresse quand nul homme ne l'aurait su faire : car Grisandole est la plus belle et la meilleure femme et la plus pucelle de votre terre. La seconde, devant l'abbaye, c'était parce qu'un trésor se trouvait enfoui justement sous les pieds de ceux qui demandaient l'aumône. La troisième, c'était par dépit : car l'emperière qui avait le plus prud'homme de votre royaume se donnait chaque jour à douze ribauds. Mais n'en tenez point rancune aux autres femmes ; elles sont clairse-

mées, celles qui n'cmt jamais trompé leur seigneur. C'est que la femme, etit-elle le meilleur des époux, pense toujours en avoir le pire. Voilà pourquoi j'ai ri, et maintenant je m'en irai si j'ai votre congé.

— Mais, dit l'empereur, comment tenir mon serment à l'égard de Grisandole si mon sénéchal est femme et pucelle? J'ai juré d'octroyer ma fille et la moitié de mon royaume à qui vous amènerait à moi.

— Eh bien, beau sire, épousez votre sénéchal. Vous ne sauriez mieux faire.

Sur ce, l'homme sauvage prit congé. Toutefois, avant de partir, il écrivit eu cai^actères hébreux sur le haut de la porte :

Sachent tous ceux qui ces lettres liront, que le grand cerf branchu qui fut chassé dans Rome, et que l'homme sauvage qui expliqua à l'empereur son rêve, ce fut Merlin, le prem,ier con^ seillerdu roi Artus de Bretagne.

Quelque temps plus tard vint un messager de l'empereur Adrian de Constantinople. Gomme il se retirait, il jeta les yeux sur les lettres qu'avait tracées Merlin et les lut aisément à l'empereur. Mais, aussitôt que Julius César les connut, elles disparurent et l'on n'a jamais su ce qu'elles étaient devenues. Et c'est depuis ce temps que l'empereur de Rome fut jaloux du roi Aitus.

Page 1