DEPART DES NEVEUX DU ROI
Les quatre frères convinrent donc qu'ils partiraient dans la quinzaine et leur mère leur fit secrètement préparer des armes et des chevaux et appareiller tout leur harnais. Sur ce, arriva le messager de Galessin : joyeux de trouver que leur cousin avait eu la même idée qu'eux, ils furent le prendre au rendez- vous qu'il leur avait fixé dans la forêt de Broceliande ; et tous les cinq, sans le congé de leurs pères, ils se mirent en route de compagnie pour Londres en Bretagne, la maîtresse ville du royaume de Logres, bien armés, bien montés et bien accompagnés, comme il convient à des fils de roi.
C'était au début de mai, au temps nouvel, quand les oiseaux chantent clair et en paix, et que toute chose flambe de joie ; quand les bois et les vergers sont fleuris et que les prés reverdissent d'une herbe neuve et menue, tout entremêlée de fleurs qui ont suave odeur, et que les douces eaux reviennent en leurs lits, et que Tamour réjouit les pucelles et les valets, qui ont le cœur joli et gai pour la douceur du temps nouveau. Gauvain, Agravain, Guerrehès, Gaheriet, Galessin chevauchaient de bon matin sur
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leurs palefrois, comme damoiseaux jeunes et tendres qui veulent éviter la lourde chaleur de midi, chapeaux de fer en tête, toutefois, et l'épée à l'arçon, car le pays n'était point sûr; et ils étaient suivis d'une troupe d'écuyers, tous, jouvenceaux de première barbe, et de garç>ons à pied, menant leurs destriers couverts de fer et les sommiers chargés du bagage.
Galessin, qui était très amoureux, se mit tout à coup à chanter merveilleusement un air nouveau, et sa voix faisait retentir au loin les bois et les prés très plaisamment. Puis il pria Gaheriet de chanter avec lui. Et, quand ils furent las, il demanda à ses compagnons :
— Ores me dites, si vous teniez une belle pucelle, ce que vous en feriez.
— Qu'Agravain réponde d'abord, répliqua Guerrehès : il est mon aîné,
— Par Dieu, fit Agravain, si le cœur m'en disait, je lui ferais l'amour malgré qu'elle en eût.
— Par Dieu, fit Gaheriet, je n'agirais pas ainsi : je la mènerais en sûreté. Et vous, Guerrehès, qu'en feriez- vous?
— J'en ferais m 'amie, s'il lui plaisait, mais je ne la forcerais point, car le jeu ne serait pas beau, s'il ne lui agréait aussi bien qu'à moi.
— Gaheriet a dit le mieux et Agravain le pis, s'écria Gauvain, car celui qui la verrait attaquer, ne la devvait-il pas défendre à son pouvoir?
LES SAIISES 5T
Et Guerrebès a parlé en prud'homme, quand il a déclaré qu'il n'attendrait rien que d'amour et courtoisie ; ainsi ferais-je pour ma part.
— Dieu m'aide! dit Agravain, il n'en coûterait pourtant à la demoiselle ni un membre, ni la vie.
— Non, mais l'honneur, dit Gauvain.
— Je ne donnerais pas un bouton d'un homme qui respecte une femme, dès qu'il la tient seul à seule : s'il la laisse aller, il n'en sera jamais aimé, et l'on ne fera que se moquer de lui, sans qu'il en soit plus prisé.
Comme ils devisaient ainsi, ils aperçurent au loin des fumées et un grand nuage de poussière, et bientôt ils rencontrèrent des paysans qui s'enfuyaient effrayés.
— C'est un parti de Saines, dirent les vilains. Ils emmènent des chevaliers prisonniers, les pieds liés sous le ventre de leurs propres chevaux, en les battant cruellement à coups de bâtons, et ils escortent un convoi de sommiers et de charrettes qui portent des vivres et du butin. Us boutent le feu aux villages et tuent tout ce qu'ils rencontrent.
— Mais où est le roi Artus? demandèrent le» enfants.
— Il est parti pour le royaume de Carmélide depuis la mi-careme, après avoir bien garni les marches et les forteresses de sa terre.
— Aux armes, francs écuyersî ciièrent les
damoiseaux sans en demander plus. Qui preux sera, on le verra !
Et pendant qu'ils descendaient de leurs palefrois et resanglaient leurs destriers, Gaheriet dit à son frère :
— Agravain, souvenez- vous d'être aussi terrible aux Saines que vous le fûtes aux pucelles ce matin.
— Et vous, Gaheriet, leur donnerez- vous trêve comme aux dames?
— Sire, vous êtes mon aîné : quand nous en serons aux mains, faites du mieux que vous pourrez.
— Je serais bien couard si je ne faisais mieux que vous! Et je compte aller en lieu où vous ne me suivriez qu'au prix d'un de vos membres.
Alors Gaheriet se mit à rire et lui dit sans se fâcher :
— Eh bien, allez devant !
Et après s'être fait connaître des paysans, les cinq damoiseaux se dirigèrent vers le convoi, suivis de leurs gens et d'un bon nombre de vilains armés.
Il était midi et il faisait grand chaud, si bien que la poussière du charroi empêchait les Saines de voir à un jet de pierre devant eux. Aussi plièrent-ils d'abord, surpris par la charge furieuse des enfants. Agravain, de son premier coup de lance, perce un païen et le jette mort. Gaheriet fait de même. Mais rien
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n'égale Gauvain qui*brise et rompt tout comme carreau d'arbalète : de la hache qu'il tient en main, il pourfend ses adversaires jusqu'au séant. Et Guerrehès et Galessin l'aident de telle soite que les Saines s'enfuient bientôt, criant que ce ne sont hommes, mais diables qui les attaquent, et maudissant le jour et l'heure où ils sont nés.
Et tandis que les enfants et leurs gens délivraient les captifs et rassemblaient le convoi, Gaheriet dit encore à Galessin :
— Demandez maintenant à mon frère Agravain s'il désire toujours de rencontrer une pucelle.
— Gaheriet, répondit Agravain en le regardant de travers, vous aviez moine; envie de plaisanter, tout à l'heure, dans la mêlée.
— Mais vous-même, si la plus belle femme de la terre vous eût alors prié d'amour, vous ne lui eussiez dit mot pour rien au monde, il me semble.
Là-dessus Agravain furieux s'empare d'un tronçon de lance et frappe Gaheriet sur le heaume jusqu'à ce que le bois vole en pièces; en vain s'efforce-t-on de le retenir. Et son cadet ne lui rend pas les coups !
— Si vous le touchez encore, malheur à vous ! s'écrie Gauvain.
Agravain de dégainer aussitôt : il décharge un tel revers sur le heaume de son frère que des
ÔO MEftLtN L'ËNGttANTËUË
étincelles en jaillissent. Mais Gaheriet, encore, ne riposte pas à son aîné.
— Vous êtes trop orgueilleux, ribaud! crie Gauvain.
Et du pommeau de son épée il frappe Agravain sur Toreille si rudement qu'il le fait tomber de son cheval tout étourdi. Puis, tandis que Galessin s'empresse auprès de la victime et l'aide à se remettre en selle :
— Maintenant, rassemblez les sommiers, commande-t-il aux valets.
Ainsi s'en vont les cinq damoiseaux avec leurs gens, menant le convoi pris aux Saines; et leur humeur n'est plus à chanter et deviser. Comme ils chevauchaient silencieusement à travers un bois, ils aperçurent un écuyer qui paraissait fuir, monté sur un grand et fort cheval, et portant en travers de sa selle un berceau :
— Seigneurs, leur cria l'homme, en nom Dieu, sauvez cet enfant!
Et il leur expliqua qu'il était à leur père, le roi Lot. Inquiet de voir menacée parles Saines sa maîtresse cité dont les murs croulaient en maints endroits, celui-ci s'était résolu à
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mettre en sûreté sa femme et son dernier fils, le petit Mordret, dans sa forteresse de Glocedon. Il était sorti de la ville avec eux, dans la nuit, par une poterne, escorté de quelques chevaliers. Mais ils venaient de rencontrer un gros parti de Saines qui les avait déconfits.
— Demeure dans ce bois avec ces sommiers et nos garçons, dit Gauvain à l'écuyer, et n'en sors point avant que d'avoir de nos nouvelles.
En débouchant du bois, ils virent au loin le roi Lot qui s'enfuyait avec ce qui lui restait de {|ens, rudement poursuivi par les païens. Et, plus près, une belle dame, tout échevelée, que deux Saines tiraient par ses tresses derrière leurs chevaux, quand sa longue robe la faisait trébucher et l'empêchait de marcher au pas de leurs montures.
— Dame Sainte Marie, mère de Dieu, secourez-moi! criait-elle.
Et chaque fois qu'elle disait : « Sainte Marie*» , l'un des païens la frappait si brutalement de son gant de fer sur la face, qu'il la jetait à terre. Parfois, elle demeurait comme pâmée sur le sol; alors le mécréant la prenait et la plaçait en travers de sa selle; mais aussitôt elle se laissait couler à bas du chevaj, criant comme femme qu'on blesse :
— Que ne suis-je morte ! Jamais je ne vous céderai !
Ce que voyant, le Saine recommençait de la
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traîner par les cheveux. Et elle était tellement enrouée qu'à peine pouvait-elle encore appeler au secours.
Reconnaissant sa mère, Gauvain sentit son cœur se serrer au point que pour un peu plus il en eût perdu le sens.
— Mécréant ! cria-t-il en brochant des éperons tant rudement que le sang jaillit des flancs de son destrier, ah ! traître ! Saine ! laissez cette dame! Jamais, en nul jour de votre vie, vous n'avez commis folie qui vous doive coûter si cher !
Déjà, suivi des siens, il était sur les païens, qui tous deux furent tués avant d'avoir pu se reconnaître. Et les quatre frères sautaient de leurs chevaux sur le cadavre du ravisseur de la reine, et l'un lui coupait la tête, l'autre lui tranchait les deux bras, l'autre lui fichait son épée dans le corps, l'autre le frappait à coups d'estoc. Puis ils coururent à leur mère, pleurant à chaudes larmes et tordant leurs poing^s, si bien qu'en ouvrant les yeux elle se vit entre les bras de Gauvain, entourée de ses enfants. Alors, ayant rendu grâce à Notre Seigneur :
— Beaux fils, Gauvain, dit-elle, ne pleurez pas, car je ne suis que blessée. Hélas! si je n'avais perdu mon fils Mordret et votre père, mon seigneur, qui a combattu presque seul contre cinquante païens, durant plus de temps qu'il n'en faudrait pour faire une demi-Ueue à pieds!
ARTUS EN CARMÉLIDE 63
Longtemps je l'ai supplié de s'enfuir. Les couteaux et les javelots semblaient pleuvoir du ciel sur lui.
— Dame, dit Gauvain, du roi notre père nous n'avons nouvelles; mais Mordret est sauvé.
A ces mots, la reine jeta un soupir et de nouveau pâma. Quand ses couleurs reparurent, Gauvain lui lava doucement le visage qu'elle avait tout souillé de sang. Puis on lui fit une litière entre deux palefrois, qu'on garnit d'herbe fi'aîche et où on l'étendit. Après quoi, en compagnie de leurs gens et de l'écuyer qui portait l'enfant Mordret, les cinq damoiseaux menèrent la reine et le butin pris aux Saines dans la ville de Logres, en Bretagne, qui était à quatre lieues de là. Et ils furent reçus à grande joie et ne tardèrent pas de s'y faire aimer pour leur grande prud'homie. Mais maintenant le conte laisse ce propos et devise du roi Aitus et de ses quarante compagnons.
Lorsqu'ils arrivèrent à Carohaise en Carmélide, le roi Léodagan était en conseil dans son palais avec ses barons. Ils se présentèrent en se tenant tous par la main, et saluèrent le roi l'un après l'autre. Puis le roi Ban, qui savait très bien
discourir, déclara qu'ils venaient offrir leurs services à condition qu'on ne leur demandât point leurs noms ; et Léodagan les ayant acceptés, ils allèrent, conduits par Merlin, se loger chez un vavasseur appelé Blaire, riche et prud'homme, dont la femme, bonne à Dieu et au siècle, se nommait Lionelle.
Ils n'étaient pas arrivés depuis une semaine que l'armée ennemie parut devant Garohaise. Le conseiller de Rome Ponce Antoine, qui était un très bon et preux chevalier, menait les Romains, le duc Frolle les Allemands, et le roi Claudas les gens de la Terre Déserte. C'était un mardi soir, 30 avril. Dès que les guetteurs aperçurent au loin les premiers coureurs ennemis et la fumée des incendies, on ferma les portes et tout le monde courut aux armes. Les chevaliers de Léodagan se formèrent sous l'enseigne du roi, d'azur à trois bandes d'or, que portait le sénéchal Gléodalis. Artus et ses bons compagnons se rassemblèrent autour de la bannière de Merlin ; on y voyait un petit dragon à queue longue et tortue, qui semblait lancer des flammes et dont on eût cru que la langue bougeait sans cesse dans la gueule béante .
Cependant les premiers coureurs ennemis arrivaient au bord du fossé. Ils lancèrent insolemment leurs javelots contre la porte; puis ils firent tourner leurs chevaux et s'occupèrent à rassembler les bestiaux abandonnés dans les champs par les paysans.
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Lorsqu'il vit cela, Merlin, suivi de sa compagnie, se fraya passage jusqu'à la porte.
— Ouvre, et laisse-nous sortir, commandat-il au portier.
— Pas avant d'avoir reçu Tordre du roi.
— Ouvre, ou malheur à toi !
Et il pose la main sur le fléau, le soulève, écarte les battants aussi aisément que s'ils n'eussent été clos par une bonne serrure, fait tomber le pont en le poussant rudement, et sort avec les siens; après quoi le pont se relève de lui-même, la porte se referme toute seule, le pêne tourne sans aide et le fléau retombe de son propre mouvement.
Cependant, les quarante et un compagnons se jetaient sur une troupe d'Allemands qui emmenaient du bétail et la dispersaient; puis ils s'occupaient à grouper les bétes pour les ramener vers la cité. Mais, à la sonnerie des timbres, des cors, des buccines et des tambours, les Allemands se rassemblèrent rapidement, et bientôt toute l'armée du duc Frolle galopa sur Artus et les siens.
— Sainte Marie Notre Dame, priez votre cher Fils qu'il nous aide et soutienne ! Poignez, francs chevaliers! Ores on verra qui preux sera!
Ayant dit, Merlin donne un coup de sifflet : aussitôt une rafale de vent soulève un immense tourbillon de poussière, à l'abri duquel, lâchant
le frein et piquant des deux, les compagnons se précipitent sur les ennemis aveuglés et en font un terrible carnage. A cette vue, Léodagan fait à son tour sortir en rase campagne ses chevaliers en deux corps, l'un sous ses ordres, l'autre sous ceux du sénéchal Gléodalis. Mais il est rudement reçu par les gens du roi Glaudas de la Déserte et de Poncé xVntoine ; les lances se heurtent, les épées frappent les heaumes et les écus, et lé bruit du combat devient tel qu'on n'eût point entendu Dieu tonner : les habitants de la ville en étaient tout assourdis.
Or, il arriva que les gens de Léodagan furent enfoncés par ceux de la Déserte, et que le roi fut renversé de son cheval et pris. Merlin le sut dans le même instant, à l'autre bout du champ de bataille.
— A moi, francs chevaliers ! cria-t-il en levant son enseigne flamboyante.
Et les quarante compagnons se rassemblent derrière lui au grand galop. Ils fondent comme une tempête sur les chevaliers qui emmenaient le roi, les tuent ou les dispersent et délivrent Léodagan; puis, après lui avoir donné de nouvelles armes et un destrier, ils repartent à toute allure derrière leur porte-enseigne, sur leurs chevaux dégouttants de sueur; s'élancent à la rescousse de Gléodalis qui avait fort à faire contre les Romains; abattent de leur premier choc tout ce qu'ils trouvent devant eux , et se
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mettent à frapper comme charpentiers sur poutres.
Ponce Antoine, qui était un des plus preux chevaliers du monde, ne put souffrir de les voir ainsi ti'availler : il rassembla ses meilleurs hommes et chargea avec eux au milieu de la mêlée. A nouveau les chevaliers de Gléodalis plièrent et déjà plusieurs des compagnons de Merlin étaient renversés. Mais le roi Artus jura de s'essayer au Romain qui bataillait de la soite. Il fut prendre de ses écuyers une nouvelle lance, roide, à fer tranchant, et revint au galop.
— Sire, lui cria le roi Ban, que voulez-vous faire? Vous êtes trop jeune et trop petit pour jouter contre un si grand diable. Laissez-moi aller, qui suis votre aîné, et plus fort, et plus haut.
— Je ne saurais jamais ce que je vaux, repartit le roi, si je ne m'essayais contre un chacun.
Et il pique des deux si rudement que le sang sort des flancs de son destrier ; sous les fers du cheval le sol résonne et les pierres volent comme grêle. Le Romain s'adresse à sa rencontre; mais Artus lui transperce Técu, le haubert et le corps, de manière que le fer et une brasse au moins du bois de sa lance passent outre l'échiné : et Ponce Antoine tombe mort. Alors le roi tire sa bonne épée Escalibor dont il fait merveilles, coupant bras, poings et têtes. Ah ! le beau damoisel I A le voir, la fille du roi
Léodagan, les dames, les pucelles, qui regardaient le combat sur le mur de la ville, tendent leurs mains vers le ciel en priant Notre Seigneur et en pleurant de pitié pour le rude travail d'armes qu'il souffre, si jeune encore et si petit.
Cependant, le roi Ban de Benoïc, qui était très grand et large d'épaules, cherchait partout son ennemi mortel le roi Glaudas de la Déserte. Midi était déjà passé lorsqu'il l'aperçut au milieu de sa gent : aussitôt il se précipite droit sur lui, renversant tout au passage; déjà il lève à deux mains son épée : le roi Glaudas jette son écu à la parade, mais le coup s'abat si rudement qu'il tranche l'écu, l'arçon et le cheval entre les deux épaules. Et le roi Ban allait faire passer son destrier sur son adversaire gisant et le fouler rudement, lorsqu'il vit à quelque distance Bretel, la cuisse prise sous son cheval abattu et qu'CJlfin défendait de son mieux : il s'élance à leur secours, mais la presse se referme sur eux; bientôt sa monture et celle d'Ulfin sont tuées : les trois chevaliers se placent dos à dos et se défendent durement. Hélas ! ils sont bien aventurés, au milieu des ennemis, et peu s'en faut qu'il n'advienne un dommage qui ne sera jamais réparé !
A ce moment, Merlin, qui savait toutes choses, appela le roi Artus et le roi Bohor, et leur apprit ce qui se passait.
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— Ah! sire, s'écria Bolior, si mon frère était tué, de ma vie je ne connaîtrais plus la joie !
— Suivez-moi, dit Merlin.
Et le dragon qu'il tenait à la main se mit à jeter par la gueule des brandons de feu, si bien que tout l'air en devint vermeil et que les bannières des ennemis s'enflammèrent. Derrière lui, à travers la mêlée, les Bretons avançaient comme une vaste nef, laissant dans son sillage une double rangée de chevaliers tombés et de destriers fuyants, les rênes traînant entre leurs pieds. Enfin ils parvinrent au roi Ban et aux siens qui, à pied , leurs heaumes décerclés leur tombant sur les yeux, leurs écus brisés, leurs hauberts rompus et démaillés, se défendaient encore derrière un monceau de chevaux tués, et, tenant à deux poings leurs épées, frappaient furieusement ceux qui tentaient de les approcher. Quand il voit son frère en cet état, le roi Bohor s'appuie sur ses deux étriers si rudement que le fer en plie, il broche des éperons, il vole sur les gens de Claudas, bruissant comme un alérion, il les heurte d'un tel élan que leurs rangs en tremblent; de son épée toute souillée de sang et de cervelle, il tranche au premier qu'il rencontre la tête près de l'oreille, l'épaule gauche, tout le corps jusqu'à la ceinture; au second il découvre le foie et le poumon. Et Artus et ses compagnons l'imitent, si bien que Ban, Bretel et Ulfin, dégagés, rajustent leurs heaumes, s'arment de
tÔ MERLIN L'ENCHANTEUR
nouveaux écus, et, montant sur des chevaux pris au passage, ils se rejettent dans la mêlée.
En selle sur un haut destrier très fort et très allant, le duc FroUe avait fait tout le jour un grand massacre des gens de Léodagan. Quand il vit que les Romains et les hommes du roi Claudas lâchaient pied et que sa gent commençait de plier, il prit à deux mains sa masse de cuivre, qu'un homme ordinaire aurait eu peine à soulever, et il se mit, grand et puissant comme il était, à asséner de tels coups qu'autour de lui le sangcoulaiten ruisseau. Pourtant, lorsque son enseigne eut été abattue, à ce coup, ceux qui l'entouraient, eux-mêmes, se mirent à fuir et il comprit qu'il lui fallait battre en retraite, s'il ne voulait être pris. Bien dolent, il tourna bride et s'éloigna, solitaire, au galop de son grand destrier.
Les compagnons de Merlin et les chevaliers de Carmélide étaient si occupés à pourchasser les ennemis débandés qu'ils ne l'aperçurent pas. Seul, le roi Artus se mit à sa poursuite.
Il l'atteignit dans une obscure vallée, creusée entre deux bois. Le soleil déclinait à cette heure et toute sa clarté était éteinte par les montagnes qui s'élevaient de chaque côté de ce val profond .
— Géant félon, cria Artus, retournez- vous ou vous êtes mort! Voyez qu'un seul homme vous poursuit 1
MARMIADOISE 71
Le duc d'Allemagne eut grand dépit quand il connut que le chevalier qui le menaçait ainsi n'était qu'un enfant au prix de lui. Il fit tourner son cheval et s'élança, sa masse à la main, couveit de son bouclier fait d'un dos d'olifant. Au premier choc, Artus de sa lance lui traverse l'épaule ; pourtant le géant ne bouge pas plus qu'un rocher et lève sa masse pour riposter ; mais Artus esquive le coup en portant son cheval en avant, si roidement que les deux montures se heurtent et tombent. Frolle, qui était beaucoup plus fort et puissant, mais plus lourd, ayant quarante-deux ans, était encore à terre, que déjà son jeune adversaire lui courait sus. Esca- Ubor fulgurait au-dessus de son heaume ; pour parer le coup, Frolle oppose sa masse : elle est tranchée. Alors il dégaine son épée. C'était une des bonnes lames du monde, cellelà même dont Hercule se servit quand il mena Jason en l'ile de Colchide pour conquérir la toison d'or; et elle avait nom Marmiadoise. Dès qu'elle fut hors du fourreau, elle répandit une si grande clarté que tout le pays en fut illuminé : et Artus, en la voyant flamboyer ainsi, recula d'un pas pour mieux la considérer.
— Sire chevalier, dit le géant, je ne sais qui vous êtes, mais vous avez de la hardiesse, puisque vous avez osé me poursuivre tout seul. Pour cela, je vous ferai grâce : baillez-moi vos armes, et je vous laisserai aller.
— Vous-même, répondit le roi Artus rougissant de dépit, mettez bas cette épée et rendezvous à merci; et sachez que le fils du roi Uter Pendragon ne vous assure que de la mort.
— Es-tu le roi Artus? Apprends donc que je me nomme Frolle et que je suis duc d'Allemagne. Je tiens tout le pays jusqu'à la terre des Pâtures; et plus loin elle m'appartiendrait encore, si l'on pouvait y passer, mais on ne saurait à cause d'une statue que Judas mit là en guise de borne et pour marquer jusqu'où s'étendirent ses conquêtes. On la nomme la Laide Semblance : les anciens disent que, sitôt ôtée, les aventures du royaume de Logres cesseront; mais celui qui la voit en prend aussitôt la monstrueuse figure. Et maintenant, fils d'Uter Pendragon, sache que je fais serment de ne plus connaître le goût du pain et du vin tant que je te saurai vivant.
Il dit, et se jette sur Artus; mais celui-ci l'évite et riposte à l'œil droit; si son épée ne lui eût tourné dans la main, le géant eût été tué. Frolle sent son sang couler sur sa joue : furieux, il court droit sur Artus pour le saisir, mais celui-ci recule en se défendant à grands coups d'Escalibor. Et voici que six chevahers romains apparaissent sur la pente de la montagne, galopant en tempête, poursuivis par Ban, Bohor et Nascien. A la vue des Bretons, le duc Frolle revient à son destrier; déjà il l'en-