INVASION DES SAINES
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Le conte dit maintenant que les rois Lot d'Orcanie, Agustan d'Ecosse, Urien de Gorre, Ydier de Cornouaille, Nantrede Garlot, Carados Biébras, Tradelinan de N ordalies, Clarion de Northuniberland, Brangore d'Estrangore, Belinant de Sorgalles, et le duc Escan de Cambenic, les princes défaits par Artus à Kerléon, avaient marché toute la nuit avec leurs gens en désordre, souffrant du fioid et de la faim, les uns à cheval, les autres en litière parce qu'ils étaient trop blessés pour chevaucher.
Le lendemain, ils parvinrent en la ville de Sorhaut qui était au roi Urien de Gorre, et ils y demeurèrent quelque temps à se refaire et à soigner leurs malades et leurs blessés.
Ils n'y étaient encore que depuis peu, lorsqu' arrivèrent des messagers de Cornouaille et d'Orcanie qui leur contèrent que les Saines mécréants, profitant de leur absence, avaient envahi leurs terres, où ils ravageaient les campagnes, détruisaient les bourgs, les villes et les forts châteaux, mettaient tout à feu et à sang, et faisaient tant de dommages à tout le pays, que le cœur le plus dur et le plus félon ne pou-
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vait se tenir d'avoir grand*pitié des dames et des pucelles qu'ils violaient et des enfants qu'ils leur tuaient entre les bras; et quand le menu peuple se réfugiait en quelque cave ou souterrain, les Saines y boutaient le feu et les brûlaient. A cette nouvelle, il n'y eut aucun des rois, jusqu'au plus hardi, à qui la chair ne tremblât, car ils avaient perdu beaucoup de monde et ils ne pouvaient attendre aucun secours d'Artus. Tout ce que leurs forces leur permettaient, c'était de garnir les forteresses et les villes die manière à empêcher le ravitaillement des païens. Ils se résolurent à défendre de la sorte les marches de Garlot, de Gorre, de Cornouaille et d'Orcanie, qui étaient les premières menacées.
C'est ainsi que le roi Nantre vint avec trois cents fer-vêtus garnir sa cité de Huidesant. Il y fut reçu à grande joie, car déjà les Saines battaient la campagne alentour et l'on était fort inquiet. Sa femme, Blasine, était la fille du duc de Tintagel et d'Ygerne. Il en avait un fils de seize ans, qui était d'une grande beauté et qu'on nommait Galessin.
GALESSIN 51
Un jour, le jouvenceau vint trouver sa mère et lui dit :
— Dame, n'étes-vous pas la sœur de ce roi Aitus qui est tant preux et bon chevalier, et qui a déconfit onze rois avec si peu de gens?
La mère répondit :
— Beau doux fils, sachez qu'en effet il est mon frère et votre oncle, et parent de bien près à votre père par Uter Pendragon. Mais les barons de ce *pays ne le voulaient point pour roi, encore que Notre Sire l'eût élu.
Et elle lui conta l'aventure du perron comme elle s'était passée.
— Eh bien, reprit Galessin, Dieu veuille que je ne meure avant que le roi Artus m'ait fait chevalier! Car je ne le serai jamais que de sa main, et si je puis tant faire qu'il me ceigne l'épée, je ne me séparerai plus jamais de lui.
A l'insu de son père, il envoya un messagei'à son cousin Gauvain, pour lui faire part de son projet et lui donner rendez-vous à la Neuve Ferté de Broceliande, le troisième jour après Pâques.
Comme le roi Nantre, le roi Lot s'en était allé en sa cité, qui avait nom Orcanie, et où on lui avait fait grande fête, à lui ainsi qu'à ses
barons, parce que les coureurs saines se montraient aux environs. De la fille aînée du duc de Tintagel, il avait quatre fils nommés Gauvain, Agravain, Guerrehès et Gaheriet; Mordret, le cinquième, qu'il croyait de lui, avait été engendré par Artus, voici comment.
Au temps, dit le conte, que les barons du royaume de Logres étaient assemblés à Garduel pour élire le successeur d'Uter Pendragon, Antor et ses deux fils, Keu et Artus, logeaient dans la même maison que le roi Lot. Celui-ci, apprenant qu' Antor et Keu étaient chevaliers, les pria à sa table, et il les fit coucher tous deux dans la salle, tandis qu' Artus les servait et avait son lit dans un coin, comme il convient à qui n'est encore qu'écuyer.
Or, il était joli valet et bien enjoué. Il s'éprit de la femme du roi Lot, qui était belle et grasse, mais qui ne semblait pas faire attention à lui. Une nuit pourtant que le roi était sorti secrètement, sans éveiller la reine, pour quelque affaire, Artus se coula hardiment dans la chambre de la dame, puis dans son lit; mais là, il n'osa rien faire de plus. Gomme il se tournait et retournait, la reine, à la façon d'une femme à demi endormie, le prit dans ses bras, croyant que c'était son seigneur ou peut-être feignant dé le croire. Ainsi il eut d'elle son plaisir et il lui en donna beaucoup. Puis, dès qu'elle se fut rendormie, il se glissa doucement dehors.
CONCEPTION DE MORDRET 53
Le lendemain, an mang^er, comme en la servant il restait à genonx un peu longuement, elle lui dit :
— Levez-vous, sire damoisel, c'est assez demeurer agenouillé.
— Ha ! dame, comment vous pourrais-je rendre grâce des bontés que vous avez eues !
— Et lesquelles?
— Jurez sur votre foi que vous ne le direz à personne et qu'il ne m*adviendra par vous nul mal ni blâme.
Et quand elle eut juré, il lui conta comment il avait couché avec elle. La dame en eut grand' honte et rougit beaucoup ; mais personne n'apprit jamais d'elle leur aventure. Et ainsi Artus eut Mordret de sa sœur sans savoir qu'elle l'était.
Ln jour donc, peu après le retour du roi Lot, son père, à Orcanie, Gauvain revenait de la chasse, vêtu d'une robe de bureau fourrée d'hermine, tenant les laisses de trois lévriers et tirant deux chiens couchants après lui. C'était un beau jouvenceau. Et il faut dire ici qu'il avait reçu un don singulier : car en se levant, le matin, il avait la force d'un bon chevalier; à tierce, sa valeur doublait; à midi, elle quadruplait; puis elle redevenait ce qu'elle était au lever; et à none, elle recommençait de croître jusqu'à minuit. Il entra dans la salle où sa mère était assise auprès d'un clair et grand feu qui
flambait dans la cheminée. Et, en le voyant, elle se mit à soupirer.
— Dame, qu'avez-vous? demanda le valet.
— Las! beau doux fils, je vous vois, vous et vos frères, user le temps en folies, quand vous pourriez être déjà chevaliers à la cour du roi Artus, votre oncle. Les barons, qui devraient le servir et l'aimer, ne veulent par orgueil le reconnaître pour leur seigneur, et il paraît bien que cela ne plaît à Dieu, car ils y ont jusqu'ici plus perdu que gagné, et voilà maintenant les Saines en ce pays. Je vous le dis : vous êtes bien à blâmer de rester ici à faire courre des lévriers au lieu de chercher à mettre en paix votre père et votre oncle !
Ainsi parlait la dame parce qu'elle gardait en son cœur un tendre souvenir du valet devenu roi.
— Dame, dit Gauvain, par la foi que je vous dois, je n'aurai l'épée ceinte au côté ni le heaume lacé en tète, devant que le roi Artus m'ait fait chevalier !
A ce moment entraient ses trois frères, et quand ils surent pourquoi leur mère pleurait :
— Certes, Gauvinet, dit Agravain, vous êtes plus à blâmer que tout autre, car vous êtes notre aîné, et vous auriez dû nous mener déjà au roi Artus. Ici, nous ne faisons que nous amuser, et peut-être serons-nous pris comme oiseaux au piège, caries Saines ne sont pas loin.