‹ Les romans de la table ronde, nouvellement rédigés. Préf de Joseph BédierChapitre 42 sur 67 · LES RICHES PECHEURS · texte numérisé non relu

LES RICHES PECHEURS

grande croix sur l'écu de Mordraiii et lui annonça qu'elle demeurerait toujours fraîche et vermeille à travers les temps. Et le roi aveugle se fit mettre sur les lèvres l'écu qu'il ne pouvait voir et qu'il baisa en pleurant.

« Le lendemain Josephé connut que son dernier jour était arrivé. Il fit appeler son plus jeune frère, Alain le Riche Pêcheur, qui lui promit de servir le Graal aussi longtemps que l'âme lui battrait au corps.

« — Beau doux ami, vous serez donc gardien « du saint vase après ma mort, lui dit Josephé : « je vous en investis et revêts ; et, quand vous M aurez laissé le monde terrestre, vos descen- « dants en seront seigneurs après vous ; et, en « souvenir de vous, ils seront surnommés les « Riches Pécheurs. »

« Après la mort de Josephé, Alain quitta le pays avec le Graal. Il parvint dans un royaume peuplé de sottes gens payennes qui ne savaient rien, hors cultiver les champs; on l'appelait la Terre Foraine. Là régnait un roi lépreux, nommé Kalaphe. Alain vint à lui et lui promit qu'il le guéruait pourvu qu'il fît ce qu'il lui dirait .

« — Si VOUS me jurez de me rendre la santé, répondit le roi, vous ne m'ordonnerez rien que je n'accomplisse.

« — Roi, abandonne donc la loi sarrasinoise, et fais-moi couper la tète si ensuite tu n'es guéri ,

« Kalaphe commanda d'abattre et brûler ses idoles, et Alain lui donna le saint baptême, en le nommant Alphasem; puis il fit apporter le Graal, et, dès qu'il l'eut vu, le roi se sentit tout à fait sain. Même, il devint si prud'bomme qu'il fit occire tous ceux qui ne voului^nt pas devenir chrétiens comme lui, de manière que tout le pays fut converti en moins d'un mois.

« Ensuite Alphasem donna sa fille à Alain. Puis, pour conserver le Graal, il contruisit un fort château qui fut nommé Corbenic, c'est-à-dire Très Saint Vase en chaldéen, dont il le fit roi et seig^neur. Et Alain engendra Aminadap, et Aminadap Cathelois, et Cathelois Manaal, et Manaal Lambor, et Lambor Pellehan, et Pellehan Pelles, qui tous furent surnommés les riches rois Pêcheurs.

« Du roi Pelles naîtra une pucelle qui passera en beauté toutes les femmes et elle mettra au monde celiii qui connaîtra la vérité du Saint Graal et achèvera les temps aventureux. »

Merlin se tut un petit moment; puis il dit encore au roi Artus :

— Roi, le chevalier qui occupera le siège périlleux à la table du Graal aura place sur un autre siège vide à une autre table qui sera établie en mémoire de celle de la Gène. Et il t'appartient de dresser cette table, qui sera la troisième, en mémoire de la sainte Trinité. Tu en auras grand honneur, car il en adviendra de ton vivant maintes merveilles dont il sera mémoire à travers les siècles.

Artus répondit qu'il en serait fait selon la volonté de Jésus- Christ.

— Mais où vous plaira-t-il de fonder cette table? demanda Merlin.

— Où vous saurez, beau doux ami, que le souhaite Notre Sire.

— Ce sera donc à Carduel en Galles. Là, à la Noël, j'élirai les chevaliers qui y doivent siéger.

Ayant ainsi parlé au roi Artus, MerUn alla en la petite Bretagne et il apparut à Léonce de Payerne, qui était régent du l'oyaume de Benoic, et à la reine. Il leur montra un anneau que le roi Ban lui avait confié pour qu'il pût sç

faire reconnaître d'eux, et, après leur avoir conté tout ce qui s'était passé en Garmélide et les prouesses des trois rois, il dit à Léonce de Payerne qu'il lui fallait passer la mer avec autant de troupes qu'il lui serait possible d'en amener, afin d'aider le roi Artus à chasser les Saines du royaume de Logres, et que tel était l'ordre du roi Ban.

— Sire, demanda Léonce, en quel lieu devons-nous aller?

— A la Roche Flodemer, répondit Merlin, et de là aux plaines de Salibery où vous trouverez des princes et des chevaliers de tous pays qui seront venus pour le même dessein. Vous aurez une bannière blanche à la croix vermeille, et ils en auront pareillement : à cela vous vous reconnaîtrez tous, car beaucoup parleront des langues étrangères .

Léonce dit qu'il ferait ainsi. Et Merlin resta quatre jours entiers auprès de lui et de la reine qui le festoyèrent très bien; puis il partit pour le royaume de Gannes. Il y apparut à Pharien, qui en était régent pour le roi Bohor, et à la reine ; et il leur fit le même récit et leur donna les mêmes instructions qu'à Léonce de Payerne. Puis il vint au royaume de Garmélide dont les barons résolurent de se rendre également aux plaines de Salibery. Enfin il obtint l'aide du roi de Lambale et de divers autres rois étrangers. Et, ayant ainsi travaillé, il se rendit en

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