‹ Les romans de la table ronde, nouvellement rédigés. Préf de Joseph BédierChapitre 46 sur 67 · LE MORT DE JEUNE · texte numérisé non relu

LE MORT DE JEUNE

Là-dessus, messire Gauvain voulut se jeter sur le sénéchal. Yvain, qui était assis à son côté, le retint; mais Gaheriet, couroucé d'entendre traiter ainsi son frère, s'avança et donna un tel soufflet à Keu que toute la salle en résonna et qu'il r abattit aux pieds de monseigneur Gauvain .

— Orgueilleux truand, parlerez-vous encore? Si le roi mon oncle et ces autres prud'hommes n'étaient céans, je vous jetterais par cette fenêtre !

Keu voulait se précipiter sur Gaheriet, mais messire Yvain et Merlin les séparèrent. Le roi, en colère, s'était levé et la chambre emplie de chevaliers. Alors messire Gauvain conseilla à son frère de quitter la salle, ce que Gaheriet fit aussitôt. Là-dessus, Sagremor arriva, s'informant de ce qu'il y avait. Merlin le prit par la main et le fit asseoir près de lui pour détourner son attention ; mais le roi dit une parole maladroite :

-^ Je veux, déclara-t-il, que Keu rende à Gaheriet le soufflet qu'il en a reçu devant moi!

— Sire, répondit sagement messire Gauvain, laissez passer ce jourd'hui. Demain nous ferons leur paix. Cependant défendez à votre sénéchal de donner des surnoms à de meilleurs que lui, et qui vous aident à défendre votre terre!

— Qu'y a-t-il donc? demanda Sagremor.

Merlin dut lui conter l'histoire d'un bout à

l'autre et il ne fit qu'en rire. Mais le roi, irrité contre son neveu, lui répondit que Gaheriet avait frappé son sénéchal devant lui par dédain, et

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qu'il ne saurait y avoir de bonne paix tant que Keu n'aurait pas rendu ce qu'il avait reçu. Alors messire Gauvain cria avec colère :

— Votre barbe passera du blond au gris et du gris au blanc avant que vous ayez de moi et de mes frères ce que vous désirez! Gomment, diable d'enfer, nous croyez-vous tels que vous puissiez nous humilier devant ce garçon? Désormais nous reprenons l'hommage que nous vous avons fait, et vous rendons ce que nous tenons de vous et renonçons à votre service, et tous ceux qui nous aiment feront comme nous. Et si vous avez désir de jouter, en compagnie de votre sénéchal, contre moi et Gaheriet, venez dans la plaine !

En l'entendant, Sagremor sauta sur ses pieds.

— x\ttendez-moi, beau sire, dit-il à monseigneur Gauvain. Mais, avant de partir, je veux dire à Keu devant le roi que je lui trancherai la tête si je le puis atteindre, et non tant pour ce qu'il a dit, que pour ce qu'il nous force à laisser la meilleure compagnie qui soit.

Messire Gauvain, ses trois frères et Sagremor quittèrent ainsi la salle et tous les chevaliers devinrent sombres et soucieux. Y vain et Galessin furent se concerter à une fenêtre ouvrant sur le jardin, et décidèrent de suivre leurs cousins. Cependant Merlin venait au roi qui s'était assis à côté du roi Brangore, et il le blâma durement.

— Comment, diable damné, roi rassoté, vou-

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lez-vous perdre vos amis à cause du serment que vpus avez fait à Antor de ne manquer jamais à Keu? Et voulez-vous permettre au fils d'un petit vavasseur de dire des folies à vos barons? Commandez-lui d'aller s'excuser auprès de vos neveux et de Sagremor, et vous-même, avec les rois Ban, Bohor et Brangore, qui sont présents, allez les prier de pardonner.

Ainsi fut fait. Keu s'agenouilla devant monseigneur Gauvain et lui tendit son gage. Mais ce fut seulement quand le roi Artus lui-même fut venu demander à son neveu de lester, qtie celui-ci courut embrasser son seigneur, et que tout fut pardonné et oublié.

Alors le roi partagea entre les chevaliers de son armée le butin d'or, d'argent et de pierreries qui avait été fait sur les Saines, les riches draps, les tentes, les destrieis, les bonnes armures. Puis il fit Galessin duc de Clarencc. Et, après cinq jours de fêtes et de joie, ses hauts barons et les princes étrangers le quittèrent à grand amour.

Le sixième jour, il se mit en route pour la Carmélide en compagnie des rois Ban et Bohor et de toute sa maison. Il trouva Léodagan qui

venait à sa rencontre, et les quatre rois firent ensemble leur entrée à Carohaise, dont les rues étaient tout tendues de riches étoffes et jonchées d'herbe menue. Puis ils allèrent dans la salle du palais oùGuenièvre les attendait, qui courut au-devant du roi Artus, les bras tendus, et le baisa sur la bouche devant tous, en lui souhaitant la bienvenue. Après quoi l'on alla souper et le mariage fut fixé à une semaine de là. Le jour venu, toute la cour se réunit dans la salle semée de joncs, d'herbe verte et de fleurs qui avaient une très douce odeur. Le soleil rayonnait à travers les verrières quand Guenièvre fit son entrée, conduite par les rois Ban et Bohor. Et le conte dit qu'elle était la plus belle femme et la mieux aimée qui fût jamais, hors Hélène sans pair, la femme de Persidès le roux du château de Gaswilte, et la fille du roi Pelles le riche Pécheur, qui garda le Graal jusqu'au temps où Galaad fut engendré. Elle avait le visage découvert, sur la tête un cercle d'or dont les pierreries valaient un bon royaume, et une robe d'or battu, si longue qu'elle traînait à plus d'une demi-toise. Marchant deux à deux et se tenant parla main, les fiancés, les rois et leurs maisons, accompagnés des barons du royaume de Carmélide, des nobles dames du pays et des bourgeois, se rendirent à l'église où le mariage fut béni par le chapelain Amustant, et où l'archevêque de

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