LE ROI LOT OUTRÉ
laient et se pensaient déjà captives, lorsqu'elles virent soitir de la forêt un chevalier tout armé, qui s'ai'réta devant Guenièvre et, après l'avoir saluée, lui demanda qui elle était.
— Beau sire, répondit- elle, je suis la fille du roi Léodag^an, et ce prud'homme et moi, nous sommes en grand danger.
Mais au seul nom de la pucelle, le chevalier avait croisé sa lance sans mot dire, et déjà il se précipitait au secours de Guyomar et de ses gens. D'abord il renverse deux chevaliers; mais son destiier était fatigué par une longue course qu'il venait de fournir : aussi, quand le roi Lot vint l'attaquer, le cheval plia sur les jarrets et chut en entraînant son cavalier. L'étranger se relève vivement et tire son épée, qui était plus étincelante qu'une escarboucle. Lot, ayant épuisé sou élan, fait tourner sa monture et revient sur lui au galop; mais le chevalier l'évite et au passage, d'un coup, il fend le ventre du cheval, qui s'abat lourdement : le roi tombe si malheureusement qu'il demeure étendu sans plus savoir s'il fait nuit ou jour. D'un bond l'inconnu saute sur lui, il lui arrache son heaume avec tant de rudesse qu'il le blesse au nez et aux sourcils, puis il lui abaisse la coiffe du haubert sur les épaules, et lui crie qu'il est mort s'il ne s'avoue prisonnier.
^ — Ah! gentilhomme, ne me tue pas, s'écrie
le roi, car certes je ne t'ai jamais rien fait qui mérite la mort. Je m'appelle le roi Lot d'Orcanie, à qui il n'arrive plus que malheurs depuis longtemps.
— Et moi, je suis Gauvain, le neveu du roi Artus.
En entendant le nom de son fils, le roi Lot se remit sur pieds et s'avança pour l'embrasser :
— Beau fils, je suis le dolent, le captif, votre père que vous avez abattu.
— Reculez! répondit Gauvain. Vous ne serez mon père et mon bon ami qu'après avoir crié grâce à notre seigneur le roi Artus et lui avoir rendu hommage.
A ces mots, le roi Loi tomba en pâmoison, et quand il revint à lui :
— Beau fils, dit-il tristement, je ferai ce qu'il vous plaira. Prenez mon épée; je vous la rends.
Gauvain la prit, non sans verser des larmes sous son heaume, car il avait pitié de son père et se repentait de l'avoir blessé, mais il gardait de le laisser voir. Et, après avoir demandé congé à Guenièvre, il se remit en route vers Logres, suivi de son prisonnier et des autres chevaliers qui s'étaient rendus à lui en même temps que leur seigneur.
PATX DU ROI LOT 13:i
Le roi Artus était à la fenêtre de son palais en compagnie des rois Ban etBohor.
— Sire, ne reconnaissez- vous pas ce chevalier, sur un destrier noir, qui porte une lance de frêne et un écu d*or et d'azur au lion rampant, sommé de couronnes d*arfjent?
— De vrai, c'est mon neveu Gauvain!
C'était lui, en effet, qui amenait ses captifs,
tous à pied, sauf le roi Lot, sans heaumes et les coiffes de leurs hauberts abattues sur les épaules.
— Sire, dit Gauvain en approchant, voici mon père qui, grâce à Dieu, vous vient comme à son seigneur crier merci. Acceptez son hommage, car il est prêt à vous le faire.
Le roi Artus descendit, et le roi Lot s'agenouilla devant lui et lui tendit son épée nue, en disant :
— Sire, je me rends à vous. Faites de moi et de ma terre à votre plaisir.
Mais Artus le prit par la main droite.
— Beau sire, levez- vous : vous avez été trop longtemps à genoux. Vous êtes si pnid'homme qu'il vous faudrait pardonner de bien plus grands
méfaits que celui que vous avez commis ; et si même, ce qu'à Dieu ne plaise, je vous haïssais à mort, vous avez des enfants qui m'ont rendu de tels services, que je ne pourrais avoir la volonté de vous nuire.
Ainsi fut faite la paix du roi Lot et du roi Artus. Le lendemain, les maréchaux convoquèrent tous les barons présents à Logres et, devant eux, en présence du peuple, dans l'église, Lot fit son serment, moyennant quoi Artus l'investit de son fief et jura de le secourir à son pouvoir contre quiconque lui voudrait faire tort. Puis, à la mi-août, il tint une grande cour plénière où il porta couronne. Et il y distribua à tous des armes, des palefrois, des joyaux, et or, et argent, et deniers, si bien que sa bonne renommée s'en accrut.
Quand huit jours se furent ainsi écoulés en fêtes et en caroles, le roi Lot partit avec ses quatre fils, sans s'embarrasser de sommiers ni de bagages, tous cinq montés sur de bons palefrois et faisant mener leurs destriers couverts de fer par des valets à pied. Ils passèrent par le château de la Sapine, les plaines de Roestoc, la forêt de l'Épinaie sous Garange, la rivière de Saverne, les prairies de Cambenic et, après plusieurs rencontres avec les Saines qui couraient le pays, ils parvinrent à Arestuel, en Ecosse, qui est la terre la plus ombragée de bocages qui soit. Là, le jour de Notre Dame, en septembre,
PARLEMENT AVEC J.ES REBELLES i35
ils eurent un parlement avec les princes rebelles, auxquels s'étaient joints le roi des Cent Chevaliers, le sire de l'Étroite Marche et plusieurs autres barons ; et à tous le roi Lot demanda de faire trêve avec le roi Ailus et de marcher avec hïi contre les Saines.
— Comment? fit le roi Nantre, lui avez- vous rendu homma^^^e? Ce ne serait point loyauté, car nous nous étions tous juré de ne pas nous désunir.
— Sire, répondit Lot, je lui fis hommage contre mon gré, et le jour même que je comptais lui nuire davantage.
Et il leur conta comment son fils Gauvain l'avait abattu et ne lui avait accordé merci qu'à ce prix.
— S'il en est ainsi, vous n'êtes point à Ijlâmer, dirent-ils. Plût à Dieu qu'il nous en fût autant advenu!
Et ils promirent de se rendre avec toutes leurs forces aux plaines de Salibery pour marcher contre les païens. En même temps qu'eux y vinrent nombre de gens d'armes étrangers : ceux du roi Clamadieu, du roi liélain, du duc des Koches, du roi Mark d'Irlande, qui eut pour femme Yseult la blonde, ceux de Galehaut le fils de la géante, seigneur des Lointaines Iles, et beaucoup d'autres. Ils y rencontrèrent les gens des rois Ban, Bohor, Léodagan et des princes de la Petite Bretagne. Et tous venaient
136 MERLIN L'ENGH AINTEUR
défendre Sainte Eglise. Ils avaient pour enseigne la bannière blanche à croix rouge; mais sur celle d'Artus, que portait Keu le sénéchal, on voyait, au-dessous de la croix, un dragon. C'est ainsi qu'une grande armée chrétienne se mit en marche vers la cité de Glarence qu'assiégeaient les Saines mécréants, plus nombreux que les flots de la mer. Hérissée de ses lances, elle était semblable à un bois où les frênes auraient eu pour fleurs des pointes d'acier.
La première bataille eut lieu devant Garlot. Ceux de Bretagne, qui avaient chevauché toute la nuit, arrivèrent près du camp des Saines un peu avant le jour. Il faisait une brume épaisse et bientôt une pluie menue et foisonnante commença de tomber, dont les païens furent mieux endormis encore. Ils furent réveillés par la huée des chevaliers qui chargeaient à travers le camp, rompant les cordes des tentes, en abattant les mâts, renversant les pavillons et faisant un tel massacre qu'en peu de temps les chevaux baignèrent dans le sang jusqu'aux paturons. Les enseignes étaient si mouillées que les deux partis ne se reconnaissaient plus qu'à leurs cris.
LA GUERRE AUX SAINES i;*T
Mais les Saines se rassemblèrent au son de leurs cornes et de leurs buccines. C'est alors que Gauvain tua le roi Ysore et lui prit son cheval, le Gringalet, ainsi nommé pour sa grande bonté : car il pouvait courir dix lieues sans que son flanc battît ou qu'il eût un seul poil mouillé à la croupe ou à l'épaule. Mais le roi Ban, le roi Bohor, le roi Nantre, le roi des Cent Chevaliers, le duc Escan de Cambenic, et Artus en l'honneur du baiser de Guenièvre, et tous les princes firent merveilles.
L'armée chrétienne victorieuse s'occupa de relever ses morts et ses blessés qui gisaient parmi le champ comme brebis égorgés; puis, à la nuit, bien restaurée, elle se remit en marche. Lorsqu'elle fut tout proche de Clarence, Merlin réunit en parlement les princes rebelles.
— Beaux seigneurs, leur dit-il, le jour est venu de tout perdre ou de tout gagner. Il vous est grand besoin de prier Dieu qu'il défende le royaume de Logres de honte et méchéance, car, si Notre Sire n'y met conseil, la terre de Bretagne sera aujourd'hui détruite. Et je vous fais savoir que la défaite ne pourra être évitée, si vous ne faites votre paix avec le roi Artus.
Il y eut beaucoup de barons à qui ces paroles ne plurent guère et il ne pouvait en être autrement; néanmoins tous vinrent rendre hommage au roi, l'un après l'autre, et reçurent de lui leurs fiefs .
Le jour se levait, radieux. Dans l'herbe non fauchée, les chevaux entraient jusqu'au ventre; les oiseaux chantaient matines dans les arbrisseaux et réjouissaient le cœur des amoureux. Les enseignes d'or, d'argent et de soie voletaient à'ia brise légère et le soleil faisait flamboyer l'acier des heaumes et des lances, et luire les peintures des écus. Merlin allait en tète de l'armée sur un grand cheval de chasse . Lorsqu'il aperçut les Saines qui s'avançaient à la rencontre des chrétiens, il cria de toutes ses forces :
— Ores paraîtra qui preux sera ! Seigneurs chevaliers, l'heure est venue que l'on verra vos prouesses !
Aussitôt les barons lâchèrent le frein et brochèrent des éperons ; et ainsi commença la fière et merveilleuse bataille.
Le froissement des lances, le heurt des écus, le martèlement des masses et des épées s'entendit jusqu'à la mer. Bientôt l'air fut rouge et troublé par la poussière, au point que les cieux noircirent et que le soleil perdit sa clarté. Quand les chevaliers et les bourgeois qui défendaient la cité de Glarence aperçurent les enseignes blanches à croix vermeille, ils pensèrent que c'était un secours que Notre Sire leur envoyait : aussitôt ils sortirent et commencèrent de faire merveilles d'armes.
Sur l'autre front des Saines, à mesure que l'heure de midi approchait, la force de Gauvain
DEFAITE iJi..-. >a1NK> 139
au filment ait. 11 traversait les ranfjs ennemis,
bruyant et fracassant comme le tonneiTe, et,
quand son épée s'abaissait pour frapper, il
semblait que ce ft^t la foudre. 8es frères Timi-
taient; mais Galessin surtout faisait merveilles :
autour de lui les mécréants tombaient comme
les blés mûrs sous la faucille; vers le soir, il
était sanglant comme s'il fftt sorti d'une rivière
de sang. Les Saines étaient plus hauts et mieux
armés, mais les chrétiens plus agiles., si bien
qu'à la fin les païens cédèrent. Tous leurs rois
étaient tués, sauf Rion, Oriens, Sorbare, Corni-
can, Murgalan de Trebeham et l'amiral Napin.
Poursuivis de près, ils s'enfuirent de toute la
vitesse de leurs chevaux vers la mer prochaine;
et, non sans que plus de la moitié d'entre eux
fussent noyés ou occis, ils s'embarquèrent sur
leurs nefs, coupèrent les cordes des ancres,
hissèrent les voiles en hâte, et s'en furent où le
vent les mena.
Or, en revenant de la mêlée, où il avait piis grand chaud, Sagremor ôta son heaume : aussitôt il commença de se refroidir, d'où lui vint au cœur une si grande douleur que son visage noircit. Sentant qu'il s'affaiblissait, il piia
tout bas monseigneur Yvain de le soutenir.
— Sire, murmura-t-il, faites-moi étendre sur un lit : sitôt que j'aurai mangé et bu, cela passera.
Messire Gauvain l'avait entendu : aidé de monseigneur Yvain, il le porta sur une couche; et là, Merlin lui fit prendre du vin chaud, de manière qu'il se remit bientôt et s'endormit. Car telle était la nature de Sagremor : lorsqu'il était à jeun, s'il s'échauffait un peu trop, il tombait en faiblesse dès qu'il se refroidissait; mais cela ne lui arrivait pas souvent.
Cependant les chevaliers s'étaient mis à table, et ils causaient de l'accident. Keu le sénéchal, qui avait toujours la langue aiguisée à plaisante-r et à mal dire, s'écria qu'on pouvait le surnommer Sagremor mort de jeûne. Messire Gauvain le regarda.
— Taisez-vous, Keu, s'écria-t-il, et ne dites point de folies d'un si prud'homme et bon chevalier. Il a sa maladie quand il plaît à Dieu et l'on ne doit pas l'en railler. S'il est venu servir monseigneur le roi, ce n'est point pauvreté, car il est né d'un empereur, mais hautesse de cœur. Le roi ne doit point souffrir qu'en son hôtel on se moque de Sagremor. Et quiconque le ferait, je le prendrais pour moi.
— Sire, dit Keu, on en raille souvent de plus vaillants que lui, et même on en dit d'assez grosses paroles. S'il s'en fâche, je n'en puis mais. Et qui qu'en grogne, je ne m'en soucie!