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que Dieu vous ait donné plus de force que vous n'en avez encore : quand le moment de vous venger sera venu, alors je vous aiderai de tout mon pouvoir, car sachez que je n'aimerais pas mon propre enfant plus que vous.
Il l'exhorta longuement de la sorte, et Lionel finit par promettre d'attendre encore, mais pourvu qu'il ne vît point Claudas. Ainsi passèrent-ils la nuit. Et ni ce soir-là, ni le jour suivant, l'enfant ne voulut rompre le jeftne. Il s'étendit sur un lit, disant qu'il était souffrant, et Pharien en pleurait de pitié. Bohor n'eût jamais consenti à manger si son frère ne le lui eût commandé, mais son maître Lamhègue, le neveu de Pharien, ne lui faisait rien prendre qu'à grand'peine. Et c'est à ce moment que le sénéchal de Claudas vint à grand honneur chercher les deux enfants.
S'agenouillant devant Lionel, il dit son message, et l'enfant feignit d'en être joyeux; puis, priant le sénéchal d'attendre un moment, il passa dans la chamhre voisine où A commanda à son chambellan de lui apporter un grand couteau qu'on lui avait donné. Mais, au moment qu'il le cachait sous sa robe, Phaiien entra pour voir ce qu'il faisait et le lui arracha des mains.
— Puisqu'il en est ainsi, je ne mettrai pas les pieds dehors, dit l'enfant, et je vois bien que vous me détestez, cai' vous m'ôtez ce qui faisait mon bonheur.
— Mais tout le monde s'apercevra que vous portez ce couteau! Laissez-le moi prendre : je le cacherai mieux que vous.
— Jurez donc que vous me le baillerez à l'instant que je vous le demanderai.
— Voire, si vous me jurez que vous n'en ferez rien qui me chagrine.
— Je ne ferai nulle chose dont je puisse être blâmé.
— Ce n'est pas ce que je dis.
— Beau maître, gardez donc le couteau pour vous-même, car vous pourriez en avoir besoin.
Les deux enfants montés sur leurs palefrois, leurs maîtres en croupe, s'en furent au palais en grand cortège. Le menu peuple sortait à leur * passage pour les voir et priait pour le salut de ses droits seigneurs. Au palais, il ne manqua point de gens pour les aider à descendre. Et quand ils entrèrent dans la salle, tous deux beaux et tels que doivent être des gentilshommes de haut parage, la tête haute, le regard fier et la main dans la main, beaucoup de chevahers du royaume de Garnies, qui avaient appartenu à leur
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père, ne purent s'empêcher de pleurer de pitié.
Le roi était assis à son haut manjjer, sur un riche fauteuil, dans la robe de son sacre; devant lui, sur un support d'arfjent, à hauteur d'homme, sa couronne et son sceptre d*or et de |)ieiTcries; sur un autre, une épée droite, tranchante et claire. Assurément il eût paru prud'homme et fier à merveille, s'il n'eût eu le visa(^e cruel et féU)n.
Il fit hel accuc'il au.\ fils du roi iJohoret, appelant Lionel dont il admirait fort les manijtn'es et la contenance, il lui tendit sa coupe en l'invitant à hoire. Mais l'enfant ne le voyait même pas : il n'avait d'yeux que pour l'épée hiisante. Alors la pucelle Saraide s'avança et, lui posant les mains sur les joues, elle lui tourna doucement la tête vers la coupe; puis après l'avoir couroinié, ainsi que son frère, d'un chapel de fleurs nouvelles et odorantes, elle leur passa au cou, à chacun, un petit fermail d'or et de pierreries.
— Buvez maintenant, beau fils de roi, dit-elle à Lionel.
— IX'moiselle, je boirai, répondit-il, mais un autre paiera le vin!
Sur ce, il prend la coupe.
— Brise-la ! Jette-la à terre ! lui crie son frcr^. Mais il la hausse à deux mains et en frap[>e
Claudas de toute sa force en plein visage, si rudement qu'il lui ouvre le front; puis, renver-
sant le sceptre et i'épée, il saisit la couronne, la jette sur le pavé, l'écrase du talon, en fait voler les pierres.
Voilà tout le palais en rumeur. Dorin s'élance au secoars de son père gisant, tout couvert de vin et de sang; les barons se lèvent, les uns pour se jeter sur les enfants, les autres pour les défendre. Lionel a ramassé I'épée, Bohor le sceptre, et tous deux s'en escriment à deux mains de toute leur force ; mais ils n'auraient pu durer contre tant de gens, si la vertu des fleurs que la demoiselle leur avait données n'eût empêché qu'aucune arme ne les pût blesser au sang, et celle des fermails, que nul coup ne leur pût rompre les membres. Tous deux gagnaient vers la porte sous la conduite de Saraide, lorsque Dorin, les voyant fuir, se précipite sur eux; mais Lionel hausse I'épée, lui tranche le poing gauche qu'il a levé pour se protéger et lui coupe la joue et le col à moitié; Bohor en même temps lui ouvre la tête d'un coup de sceptre; et Dorin tombe mort. A cette vue, le roi, qui avait grand courage, saisit I'épée d'un de ses chevaliers, entoure son bras gauche de son manteau, et court sus aux enfants sans se soucier d'exposer sa propre vie entre tant de gens dont beaucoup le haïssaient. A le voir venir ainsi, terrible, Saraide demeure un instant étonnée, mais elle se ressaisit juste à temps pour jeter un enchantement qui donne aux