‹ Les Romans du Renard examinés, analysés et comparés d'après les textes manuscrits les plus anciens, les publications latines, flamanades, allemandes et françaises; précédes de renseignements généraux et accompagnés de notes et d'éclaircissements philologiques et littéraires;Chapitre 12 sur 84 · REIN ARDUS · texte numérisé non relu

REIN ARDUS

ajouté à la portion du lion. Le lion, satisfait, lui laisse le pied de la génisse et veut savoir qui lui a enseigné ;à partager ainsi. Renart répond , en désignant le loup , que c'est son oncle que voilà.

Renart moralise Isengrim et lui conseille de ne plus se frotter au roi. Il dirige son attention sur Tàne. Baudouin : père de Carcophas, a dû sa peau au père d'Isengrim ; il est juste que Carcopbas acquitte la dette de celui dont il a hérité (v. 376). Renart est chargé de plaider la cause d'Isengrim, cependant il avertit Carcophas ; celui-ci ne nie pas absolument, mais demande qulsengrim fournisse dés témoins, ou bien qu'il fasse serment. Isengrim consent à prêter serment sur le reliquaire jusqu'auprès duquel on le conduit. Toutefois ce prétendu reliquaire n'est autre chose qu'une chausse - trappe ; aussitôt qu'Isengrim y pose le pied il est pris, et l'infortuné n'échappe qu'en y laissant le pied, qu'il est obligé de se couper lui-même à coups de dents :

V. 548. TuDc maie deceptum se lupus esse videt, Pertaesus tardare maiis pejora redemit, Abmorsumque suo deserit ore pedem.

Le malheureux Isengrim va subir sa dernière aventure et la mort, lorsqu'en s'enfonçant dans

REINARDUS. 55

le bois il rencontrera la vorace truie Salaura avec toute sa famille :

y. 551. Hos tandem finire Tolens fortuna labores

Projecit miserum mortis in ora senem.

Ereptus pedicis in guttara dira Salaurae

Incidit ; ad lucum venerat usque miser, lUic scropha papae glandes quot quinque ter ultra

Miserat annoso ventre Salaura vorax ; Gallida vel solorerum, quasviderat, u8u,

Yafrior abbatum pontificumque novem.

Quand Isengrim demande le baiser de paix à la truie , elle se méfie de lui, demande qu'il lui serre l'oreille pendant qu'elle va chanter la messe (v. 639), se met à grogner horriblement et assemble ainsi tout le troupeau de sa parenté. Les cochons se ruent sur Isengrim, et malgré ses imprécations, ils le déchirent et le dévorent complètement. A Toccasion de cette mort, le poète fait une épigramme :

V. 987. Taliter interilt miser Isengrimus. Ego autem Ut notam scripsi, credulus esto legens!

Vix mihi quam penitus periit, si dixero, credes. Ut mihi credatur vix memorare queo;

Parte minus minima porci superesse tulerunt, Si fuerit partes sectus in octo pulex.

Toute la scène du meurtre d'Isengrim est une

56 REINARDUS.

parodie amère et passablement impie du sacrifice de la messe.

Salaura s'entretient ensuite avec sa sœur Becca , Tun des bourreaux du loup ; elles concluent que la vie de cet abbé, de ce moine (Isengrim)» a été abominable, et qu'il doit être privé de s^ulture. Reinardus survient, feint d'ignorer le sort dlsengrim, puis de le pleurer (v. 1066), et de regretter de li'étre pas mort et enseveli avec lui. Salauï*a fait aussi semblant de pleurer Isengrim, moralise sur la perversité du monde^ i*aisonne sur des exemples tels que ceux de Sodome et Gomorrhe, d'Adam, d'Âbel, etc., et blâme hautement la conduite du pape et son avidité. Renart , non moins hypocrite , adresse de vifs reproches à la truie , s'efforce de justifier le pape , et prétend que si son cher oncle Isengrim vivait encore , celui-ci ne manquerait pas de venger le pape des impertinences de Salaura.

RElIfARDVS. 67

OBSERVAtlOIÏS.

Cette dernière fable de h rencontre d'Isengrini avec leâ cocfaons, et sa mort tragique appartieiment au Reinardus seul , et ne sont reproduites dans aucun des autres grands poëmes de ce cycle. Nulle part ailleurs Isengrim n*est si complètement ni si misérablement anéanti.

Dans ce poème, il n'est pas question du tout du bourg de Reinardus appelé ailleurs Maupertnis. Le lion est nonsné Rufanus, et les noms de Noble» de Hersent, de Hermeline et d'antres, ne se retrouvent pcnnt ici.

Un coup d'œil sur l'ensemble de cette compo^ fitioii nous Mt voir Reinardus comme moteur et ressort principal* pi*esque partout otmime triomphateur et comme celui qui l'emporte définitivement sur son adversaire. D*un autre côté, Isengranus apparaît toufours conmie acteur important , û figure dans toutes les fables, l'altercation entre le renard et le coq seule exceptée ; partout Isengrim est le héros des aventures, et c'est la catastrophe de sa mort qui termine le tout. D'après cela, il serait assez raisonnable de désigner le poëme par le nom d^Isengrim, et non par celui de Reinai-dus. En effet, c*est, à ce qu'il

58 REINÀRDCS.

parait, ce que l'auteur et quelques copistes du moyen-âge ont fait ; du moins Tun des manuscrits est termmé par ces mots : Explicit Ysengrimus et Reynardus ; le manuscrit de Paris lui donne pour titre : Dialogus inter Isengrinum et Reinardum ; ailleurs (dans le troisième manuscrit) il est appelé Fabella lupina.

Que le poème soit intitulé Ysengrim ou Renart, peu importe. Ce qui mérite plus d'attention , c'est que le caractère et le ton le distinguent sensiblement de tous les autres ouvrages sur le même sujet. Ainsi que nous venons de le faire observer^ c'est le loup et non pas le renard qui est réellement le héros de la narration ; l'ironie prédomine tellement qu'il n'y a presque aucune phrase, aucun vers, surtout dans les discours et dialogues, où elle ne perce, ce qui rend souvent le sens fort difficile à pénétrer ' ; les allusions comiques sont infiniment multipliées et ont besoin d^explications particulières pour être bien comprises. L'abondance d'allusions morales, directes ou apparentes , et d'éléments comiques, explique encore l'opinion de plusieurs commentateurs, et leur tendance à faire reposer la com-

* C'est à cette obscarité que M. Mone a prétenda remédier par ses commentaires et ses explications. Voyez son édition de Reinardus Vulpes et .son article da Morgenblatt, 1831.

REINARDUS. 59

position, dans ses détails comme dans son ensemble , sur un cadre , un fond historique. Le joyeux auteur donne partout une libre carrière à son esprit de saillie et de satire ; il ne s'impose aucune entrave, aucun égard pour TËtat, pour TËglise ni pour la religion ; il parodie et profane hardiment les paroles et les cérémonies de la religion ; il attaque sans ménagement les prêtres^ les mornes et les religieuses.

REINEKE.

L'alsacien Heinrich der Glichesœre (ce qui signifie peut-être Henri qui feint, qui contrefait^ qui imite), vivant pendant la première partie du douzième siècle , connaissant infaillible- 1 ment un poëme antérieur de Renart en français,

et profitant de cette connaissance, a composé le premier un poëme de Reinhari dans Fancienne langue allemande. M. J. Grimm nous en a donné une analyse et un texte pris sur une copie plus récente, contenant 2266 vers également en vieux allemand. L'auteur s'y nomme plusieurs fois, entre autres vers la fin, au vers 2250'.

Les récits de ce poëme se répètent , sauf les

* Reinhari Fuehs^ tod J. Grimm. Berlin, 1836, p. cm, et p. 2&-103.

M. J. Grimm a publié mi Sendschreiben an Karl Lach-mann^ Yon Jacob Grimm, Leipsig, 18/iiO, dans lequel il a fait

62 REINEKE.

variantes, dans les ouvrages postérieurs, et particulièrement dans les poëmes français de Renart. Toutefois, ce qui appartient au Reinhart seul c'est la fourmi qui, s*étant introduite par vengeance dans Foreille du lion, devient la cause de la maladie de celui-ci, et du poison que le renard finit par faire prendre au roi lion , et qui le fait mourir ^

Dans la Haute-Flandre, un poète du douzième siècle, dont on n'a pas encore découvert le nom, \ a composé un poème de Reina^i de Vos ( Reinaert-le-renard ) d'environ 2350 vers rimes en langue flamande. Au treizième siècle^ un autre rimeur flamand, vraisemblablement Willem Uteuhove , ecclésiastique d' Aerdenburg en Flandre , contemporain du poète Maerlant et auteur du poëme perdu de Madock , entreprit un nouveau travail sur ce même sujet. Il fit un prologue

imprimer à peu près nn tiers du poème, on 700 vers d*un texte plus ancien (de la fin du douzième siècle) récemment découvert.

* Dans le vieux français, poison n'a pas le sens de poison, venin, venenum^ mais celui de potion, médecine, breuvage, boisson, dérivé de poiio ou de poto, potare. N'y aurait-il pas lieu de supposer que H. Glichesœre ait rencontré le mot de poison dans quelque poème français antérieur au sien, et que, par ignorance ou malentendu, il y ait vu nn empoisonnement au lieu d'un remède ou breuvage salutaire 7

REINEKE. 63

d'une quarantaine de vers, reproduisit Tancien poème, y ajouta environ quatre-vingts vers et le personnage de Firapeel,\e léopard, pour servir de transition, et composa une suite ou second poème qui vint former la seconde partie de l'ensemble (et qui a servi de texte et de modèle aux trois derniers livres du poème allemand de Reineke). Dès lors le tout a été regardé comme un seul poème, bien que la première partie, œuvre d'un poète du douzième siècle, soit entièrement distincte et fort supérieure, et qu'elle soit beaucoup plus originale que le travail du continuateur. Le tout se compose d'environ 7,800 vers. Willem Utenhove dit avoir puisé dans des livres français :

V. 8. Ende heeftse Da den walschen boeken In dautsche aldus begonneiL

Ici walsch est infailliblement pris dans le sens de français, et duutsch (ailleurs ilietsch) pour le flamand (cfr. l'anglais dutch pour hollandais). L'existence de quelque poème français antérieur au Reinhart et au Renaert^ ainsi que le parti que le Glichesœre et l'auteur flamand en ont tiré , sont d'ailleurs appuyés par la nature même de plusieurs noms de lieux et d'animaux qu'ils ont adoptés, tels que Schanlekler, Can-

64 REINBKE.

ticler, Canta^t^ Craiant pour le eoq^ Pinte ^ Coppe pour la poule, Kumn pour le lapin , Cu^ waert pour le lièvre, Cortois pour le petit chien, l9engr%n pour le loup. Hersent pour la louve, Hermeline pour la femelle du renard, Firapêl pour le léopard « Tout ce qui, dans le poëme tel que nous le possédons aujourd'hui, ne pourrait s'appliquer qu'au quatorzième siècle (par exemple le séjour du pape à Avignon , l'emploi de donnerbuchsen et de bombarden au siège de Malpertuis), a dû être ajouté par les copistes postérieurs aux auteui's eux-mêmes.

M. J. Grimm nous a fait connaître le poëme de Reinaert {ReinaertFuchs^ p. gxlix et p. 11$) d'après le manuscrit de Combourg, qui commence ainsi :

V. 1. Willem, die ?ele boeke maecte, Daer hi dicken omme waecte.

Hem. yernoide so haerde, Dat die geste Tan Reinaerde Niet te recht en es gescreven.

En dêl es daer after gebleven :

Daer om dedi de vite soeken, Ende bêftse utten walschen boeken In dietsche aldus begonnen.

Deux années après , le poëme complet a été publié par M. Willems sur un manuscrit décou-

REINEKE. 65

vert alors * . C'est principalement dans Grimm et Willems que sont puisées les notions que nous donnons ici. Pour en fournir un échantillon je vais transcrire quelques vers du prologue et du commencement du poëme, d'après Willems , dont le vieux manuscrit est actuellement déposé à la bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles :

V. 1-9. Willem, die Madock maecte Daer hi dicke om waecte Hem jamerde seer baerde Dat die geeste van Reinaerde Niet te recht en es gescreven.

£en deel esdaer after gebleven :

Daerom dedebi die vite soeken.

£nde beeftse uten walscen bœken In duutse aidas begonnen ^ 61. Het was in enen sinxendage ^ Dat beide basch ende bage Met groenen loveren waren bevaen. Nobel die coninc badde gedaen

* Reinaert de Vos, episch fabeldicht van de twaelfde en det*tiende eenn, met aenmerkingen en ophelderingen , van J. F. Willems. Gent, 1836.

' Willems, p. xxvi, d'après le manuscrit hollandais mentionné par Grimm. Le texte de Willems, p. i, est analogue à celai que nous venons de citer d'après Grimm.

' Willems, p. 2. Ce texte est également conforme à celui de Grimm, p. 115, aux différences d'orthographe près. Dans une des variantes, Willems fournit une amplification des vers ki-kS^

66 RBINEKE.

Sijn hof crateren over al, Dat hi waende, badde hijs geval, Houden ten wel groten love.

Doe quamen tes coninx bove AOe die diere, groot ^de dene 80. Sonder vos Reinaert aliène.

Hi adde te bove so vêle misdaeD, Dat faire niet dorste gaen.

Die hem besculdicb kent ontsiet Also wasReinaerde gesciet; Ënde bier onune scowedi sconinx bof, Daer fai in badde cranken lot Doe al dat hof versamet was Was daer niemen, sonder die das, Hine badde te clagene over Rdnaerde, 60. Den fellen, metten roden baerde

Nu gaet bier op ene dage.

IseDgrijn ende nne mage

Giogen voor den cooinc slaen.

Isengrijn begonste saen

Ende sprac :

dont le texte bas saxon de 1698 est une traduction littérale; la

void:

Bel was op enen pinxler dach

Dat men woude ende velde sach

Groen alaen, myl lover ende grass,

Ende menich TOgel blide wass,

Mit sange, in hageA eqde in bomen ;

Die crade sproten uut, ende die bloemen.

Die wel rolcen hier ende daer,

Ende die dacli was sclioon ende claer

Nobel, die coninc van allen dieren,

Had sijn holf doen Icreggiren

SiJn lani al door, ende overal.

REIPCEKE. 67

Le poëme des deux auteurs flamands fut mis en prose et imprimé en cette forme pour la première fois à Gouda, en 1479, et puis à Delft, en 1485. Depuis, cette version fut encore abrégée et traduite ( entre autres , en anglais , par Caxton, en 1481 ), et fit oublier, négliger ou perdre pour long-temps les originaux en vers flamands > .

Sur la fin du quinzième siècla (1498) parut le poëme de Reynke de Voss [Reineke der Fuchs^ Reineke-le-Reuai*d), de 6844 vers, en vieux bas saxon (siissisch). Une nouvelle édition en fut imprimée ailleurs en 1617. L'auteur, dans sa préface, prétend lui-même avoir traduit du français. Du reste, il a évidemment tmvaillé sur le poëme flamand même, reproduit et continué par Willems (Utenhove> qui a fait le Madock)^ et non pas sur la version ni sur l'abrégé alors imprimés et répandus depuis quelques années déjà. Ce nouvel ouvrage en vers bas saxons ou allemande* tantôt imité , tantôt traduit mot à mot

* Grimm , Reinharl Fuchs, p. clxiv.

* Ses éditions sont nombreuses; j'en indiquerai seulement qualre :

Heinrichs Ton Alkmar Reineke der Fuchs n. i. t., von J. G. Gottscheden. Leipiig, 1762, in-ùr ; Reineke de Voss. Eutin, 1797, in-12 ;

08 REINEKE.

sur le poëme des deux auteurs flamands, au point de rendre le plus souvent les rimes mêmes, révéla , pour ainsi dire , de nouveau le poëme du Renard au public allemand , et fut aussitôt traduit en plusieurs autres langues. C*est aussi le texte généralement connu aujourd'hui en Allemagne et dans la Scandinavie, et littéralement traduit par Goethe et tant d'autres en allemand moderne et en différentes langues. Quant à Reineke Fuchs^ il reste quelque incertitude sur son auteur ; la question est encore discutée et controversée. Parmi les savants qui ont fait des recherches et publié leurs opinions sur ce point, les uns attribuent Thonneur de cette composition à Henri d'Alkmar (hollandais de naissance), les autres à Nicolas Baumann (saxon du pays du Veser) ; Grimm parait se prononcer en faveur de celui-ci.

L'auteur de Reinaert prétend avoir puisé dans un Walschen Boeken et avoir transmis tu Dietsche ou Duutsche. Hinrik van Alkmar, ou bien celui qui prend son nom, nous dit « avoir tiré son

Reinhe de Fos fan Uinrek fan Alkmer, Ton D* Scheller. 2' édiU, Brunswick, 1835, in-S" ;

Réineke Vos. Nach der IQbecker Ausgabe vom lahre l/i98. Mit Einleitung, Glosmr und Anmerkungen, von Iloflînann von Failersleben. Breslau, 183A.

REINLKË. 69

livre du wallon et du français, et l'avoir traduit en allemand. » ( Derwegen habe ich^ Lehr-und Hofmeister der Fûrsten und Herrn , Herzogs zu Lothringen^ dièses gegenwartige Buch aus wàlscher und franzôsischer 5prac/i6 gesuclit^ und in deutsche Sprache ûbersetzet \) La comparaison entre le livre allemand et Toriginal flamand montre d'un bout à l'autre une conformité assez complète pour justifier pleinement le terme de traduit. Le résumé du Roman de Renart français, que nous tâcherons de faire comprendre plus loin, jettera quelque jour sur les points qui présentent de la conformité enti*e les rapsodies françaises concernant le renard , le Reinaert et le Reineke, et sur ceux qui n'ont pu être imités de celles-là. Soit pour déguiser son imitation^ ou par quelque autre motif fl'airteur de. i?<?îwgfcg a changé plusieurs des noms propr^s^ Jl est d'aiitant plus curieux de faire remarquer que ces mêmes noms propres ont d'abord passé presque sans aucun changement du français en flamand ; tels sont, par exemple, ceux de Tybert, Çoart, Courtois, Rohart (le corbeau), Lanfroi (le vilain), rendus dans le poème flamand par Tibert, Cor-

' Gottsched, Heinrichs von Alkmar, Reineke Fuchs, 1752, iR-Zt". Préface de Henri d^Alcmar.

70 RKINKKI':.

tois , Gorbaut , Lamfroit , et chez l'auteur allemand par Hintze, Lampe, Wackerlos, Merkenauwe, Rustevyl. Les deux tiers de la vingtième branche (de Tédition française de Méon), Si coume Renart conchia (trompa) Brtên H Ours du miel, par exemple, contiennent en entier le récit des vingt-trois premiers chapitres du premier livre du Reineke Puchs. Pour le reste seulement, cette branche du Roman de Reiiart diffère entièrement de la fin du premier livre de Reineke. Que l'allemand ait puisé directement dans le français, au lieu de traduire tout boimement du flamand, c'est ce que nous n'avons guère sujet de penser, mais rien n'empêche qu'en suivant le flamand, il ait encore connu et employé les textes et les récits français ici coAime ailleurs.

Le nom de wallon ou walsch, sans doute dé« signe le français, et s'applique communément à la langue des Français du nord au moyen-âge. Toutefois, l'auteur de Reineke dit avoir puisé dans le wallon et le français, non pas wallon ou français, et il semble vouloir indiquer par là qu'il ne s'est pas contenté de traduire simplement d'une langue en une autre , maïs qu'il a cherché et puisé son sujet, ses modèles, dans les ouvrages antérieurs de deux langues, de deux littératures différentes. Or, n'y aurait-il pas lie»

REINEKE. 71

de supposer qu'il ii*a pas prétendu copier aveuglément les termes du modèle , ni employer les deux noms comme synonymes, mais qu'il a Toulu exprès désigner deux idiomes différents, et que, par le mot wallon, il entend le flamand, idiome du poëme de Reinaerl, qu'il distingue du français^ dont il a pu connaître quelques uns des poèmes sur Renart^ conjectures que nous trouverons con armées plus loin. La supposition est d'ailleurs appuyée par un fait que voici : dans l'aventure du loup avec la jument et son poulain, le poète flamand fait dire à Isengrim (v. 4047) :

la ic can walscfa, doatsch, ende iatijn.

Et dans Reineke, livre II, chap. 6, ce vers est rendu par celui-ci :

la, dadescb, walsch* latin, ok fraososa darby.

Quel que soit le sens que l'auteur attache a dudêsch et à walsch, il est évident qu'ici il fait une distinction entre l'un et l'autre de ces idiomes et le français.

En effet, s'il est permis eu cet endroit de faire le mot de wallon synonyme de flamand, et d'attribuer à l'expression de wallon et français le sens que nous venons de hasarder, c'est-àdire celui de flamand et français, ce terme ne sera point oiseux, et l'auteur aura pu dire quel-

72 REINEKE.

que chose de vrai. Une telle explication de ce terme à double entente s'accordera d'ailleurs également avec les autres notions précédemment exposées sur l'origine et les migrations du poëme du Renart. Le poète flamand du douzième siècle, et à plus forte raison Willems, son continuateur du treizième siècle, ont dû connaître des poèmes français et ont pu en tirer parti, et l'auteur de Reineke, bien qu'il n'ait point jugé à propos de désigner clairement et franchement les sources où il a puisé, a pu également ne pas ignorer les poèmes français ni laisser d'en profiter, quoiqu'il ait préféré de suivre presque en entier le poëme flamand, et même, le plus souvent, de le traduire littéralement. Cependant il se peut aussi que les deux mots de wallon et français ne soient, dans la préface du soi-disant Henri d'Alcmar, qu'une pure redondance, une simple répétition amplifiée des vers cités de AfVillems :

Ende heeftse utten walschen boeken, In duatsche aidas begonnen.

Nous laissons à d'autres le soin d'en décider.

L'ouvrage attribué à Henri d'Alcmar est divisé en quatre livres, dont le second est le plus court, ce qui forme un point d'analogie assez eu-

Page 1