Privé, ou estrange ou ami
Jà un sol n'en espargnera, Jà si chier ami ne sera.
L'auteur, sur l'exemple de l'âne de Balaam, s'autorise à faire parler Renart et Ysengrin :
y. 235. Or avez bien oî atant
Conment il sont venu avant , Renart et Ysengrin li Leus, Or redevez o!r des deus, Si vos conteré de lor vie Ce que j*en sai une partie.
L'auteur commence alors par ^aconter comment Renart, venant voir les loups dans leur tanière et contrefaisant le malade, vole trois jambons à Ysengrin et à sa femme Hersent.
Renart s'égare ensuite dans une haie près d'une fosse obscure, et
V. 3/i8. Là il avint une aventure De qoi il li anuie et poise, Qar par ce conmença la noise Par mal pechié et par déable Vers Ysengrin le conestable *.
* Ailleurs c^est Renart qui est fait connétable de la maison et de la table du roi Noble , le lion ; dans le manuscrit 195 G, les deux derniers vers que nous tenons de citer se lisent ainsi : .
Par mal pechié, par déablie, Vers Ysengrin, qu'il contralio.
RENAr.T. 12 1
Reuart descend dans la caverne où Hersent vient d'accoucher de quatre loviax^ louveteaux, lui fait Tamour de son plein consentement, compisse, bat et injurie les petits et mange la viande qu'il trouve à sa portée ' •
Huit jours après , autre aventure pareille : Ysengrin et Hersent surprennent Renarl dans un clos et des broussailles ; il s'échappe par un trou. Hersent, qui veut le poursuivre, ne pouvant passer, se trouve prise. Renart alors revient sur ses pas et fait son plaisir d'elle à plusieurs reprises et presque aux yeux d'Ysengrin , qui accourt. Ysengrin, furieux, ne délivre Hersent qu'à grand'peine '. Elle s'excuse sur ce qu'on lui a fait violence, et ils résolvent d'aller se plaindre à la cour du roi, d la cort Noble le Lion.
La première broche finit là. On y distingue facilement deux parties; la première jusqu'au vers 234, contenant le récit de l'apparition en ce monde de Renart, d'Ysengrin et des autres bétes, ne se trouve que rai*ement dans les manuscrits, et ce récit n'entre dans aucune des versions sur le renard en d'autces langues. La
' Allusion à ced est faite à la branche 9% vers 3560, et antre part encore. Conférez aussi Rdnardus, liv. III, fable U* * Autrement, dans Reineke, liv. I, chap. 13.
122 RENAIIT.
seconde partie contient des aventures répétées et variées plus souvent.
De fandoille qui fuijuye (jouée) es marelles^.
Cette branche, de 131 vers, n*estpas daos Tédition de Méon ; tirée du seul manuscrit 1 95 C, elle a été imprimée dans le Supplément de M. Chabaille.
Renart en quittant Hersent se trouve auprès d'une croix posée sur le tombeau d'un homme assassiné ; au pied de la croix il y a une table en pierre où les bergers ont tracé un marregler. Quatre animaux, Fremiz Fremonz (Tâne), Blans H hermines, Thieberz li Chaz et Ros li Esquiriaux ( Técureuil), sont autour pour jouer une andouille trouvée. Renart parait, chacun s'enfuit; le chat grimpe à la croix et y emporte l'andouille. Renart, après quelques ruses vaines, monte sur une planche , saute en bas et fait semblant de tenir quelque chose sous la patte. Sur la question du chat il fait accroire à celui-ci que c'est une souris ; ce mot fait oublier la proie au chat, il lâche son andouille, et Renart s'en empare aussitôt.
* Jeadans lequel chaque joueur a trois jetons quil faut placer en ligne sur une espèce (Téchiquier.
Si caume Renart manja le poisson aus charretiers'. {\. 119-916; 168 V.)
Vers l'hiver, Renart, affamé, est dépourvu de toute provision. Il voit passer dans un chemin des marchands avec une charrette pleine de poissons ; alors il contrefait le mort, de façon que Tun d'eux le jette dans la charrette ; il y mange des harengs , se chaîne de quelques anguilles et s'en va en se moquant efîrontément du marchand ^.
V. 901. Et vint à son ostel tout droit Où sa mesnie ^ l'atendoit Qui assez avoit grant mesese.
Renart i entre par la hese, Encontre lui sailli sa famé Hermeline la preude dame, Qui moult estoit cortoise et franche, Et Percehaie et Malebranche Qui estoient ambedm* frère.
910. Cil se lievent contre lor père Qui s'en venoit les menuz sauz.
Gai et joienz et liez et bauz,
' Grimm , dans son Reinhart-Fuchi, fait des branches 2, 3 et U une seule branche n" 2.
* Dans Reinehe^ liv. I , ch. 3, Ysengrin mange les poissons que Renart a jetés en bas.
' Maison, famille.
124 IIËNART. *
Les anguilles entor son col; Mes qui que le tiegne por fol Après lui a close la porte Por les anguiUes qu'il enporte.
Si coume Retiart fist Ysengrin moine. (V. 917-
Renart fait mettre les anguilles à la broche. Ysengrin passe, alléché par Todeur, et demande du dehors qu'on lui en donne. Renart lui fait accroire que ce mets n'est que pour des moines, et lui propose d'entrer dans la communauté. Ysengrin y consent, afin d'avoir de quoi manger. Renart lui donne un morceau comme pitance et puis lui fait la tonsure avec de l'eau bouillante, qui lui enlève le poil et la peau de dessus la tête.
Cette branche est animée et bien racontée.
Si coume Renart fist peschier à Ysengrin les anguUes. (V. 1131-1266; 136 v.)
La branche précédente se termine en annonçant que Renart et Ysengrin arrivent près d'un vivier, et celle-ci contient ce qui s'y passa.
L*eau du vivier est gelée , excepté dans un ti*ou où les paysans mènent boire les bestiaux. Un seau y a été laissé. Ysengrin demande à Renart de le lui attacher à la queue et de renfoncer ensuite dans Teau , afin que les poissous y viennent. La queue cependant est prise par Teau qui congèle. Le matin, messire Costant Desgranges, un vavassor bien aaisié , sort pour chasser ; lui, li veneor, ses braconniers, et ses chiens se jettent sur le loup. Le maître tire son épée pour le tuer, mais il glisse et tombe au premier coup ; le second, au lieu de trancher la tête, coupe la queue au loup , qui s'enfuit et échappe enfin après force morsures des chiens * . La branche finit ainsi :
V. 1262. Atant s'en va et dist et jure Que de Renart se vengera El premier lieu qu'il le verra.
Ici prent ceste branche fin.
Mes encore i a d'Isengrin.
Les bi*anches 2, 3 et 4 ne contiennent en effet qu'une aventure chacune ; elles sont immédia* tement liées ensemble par des transitions, et
' Dans Reineke, liv. IV, ch. 1, c'est la femme du loup qui est prise , et Renart en profite pour lui faire violence.
ont peu de rapport avec la première ; aussi u*est^ il guère question, en ces trois petites branches, d'aucune ancienne rancune d'Ysengrin envers Renart.
Si coume Renart prist Chanteder le Coc *. (V. 1267-1720; 464 v.)
Renart s'approche d'une ferme , vile^ où il y a des coqs et des poules dans un enclos entouré de buissons et de ronces qui en défendent l'entrée ; il se blottit dans les choux. Le coq Chanteder le Fier en est vainement averti par la poule Pinte ; l'incrédule s'endort et rêve du renard:
V. I3S0. Etel dormir qui li plesoit Gonmença li Gos à songier (Ne m'en tenez à mençongier, Que il songa, ce est la voire, Trover le poez en l'estoire) Qne il véoit ne sai quel chose
Lorsque Renart s'élance, le coq échappe et s'envole sur un tas de fumier ; Renart fait le doucereux, lui persuade d'essayer de chanter les yeux clos, aussi bien que son père Chanieclin,
Branche 3 de Grimm.
puis le saisit par la gorge et l'emporte. Le maître du logis, le vilains Costant DesnoeSf et sa femme sortent, s'écrient, courent et lancent le chien Malvoisin. Le coq s'envole alors, se perche sur un arbre et se moque du renard , qui est contraint de s'en retourner à jeun.
Cette branche n'est liée ni à la précédente ni à celle qui suit. Le récit est un peu traînant. Ysengrin n'y figure point du tout.
C'est le desputement* de la Mésange^ avec Renan. (V. 1721-2602; 782 v.)
Renart, s'efTorçant de persuader à la mésange, perchée sur un arbre, qu'elle est sa commère et que Noble, le lion, a fait jurer la paix à tous les animaux , l'engage à venir le baiser ; il ofifre même de fermer l'œil pour ne pas Teffrayer. L'oiseau descend en effet , mais il se joue de Renart à l'aide d*un peu de nioùsse qu'il tient au bec et que Renart haptpe au lieu de croquer l'oiseau, qui ne se laisse point attraper. Un convers (frère lai) survient et fait lâcher deux
* Dispute , contestation.
' Petit oiseau dç l*espèce des passereaux.
chiens sur Rcnart, qui lui font courir de grands dangers.
Trouvant ensuite Tybert, le chat, Renart l'engage à s'associer à lui contre Ysengrin. Quand ils sont entrés dans un sentier, Renart veut faire tomber Tybert dans un pipge fait d'un morceau de bois de chêne feiidu^ mais Tybert l'y fait prendre lui-même ^ Des mâtins arrivent et puis survient un vilains qui veut le tuer avec une hache ; par mégarde il rompt le piège, et Renart, bien que meurtri et maltraité par les chiens, parvient à s'échapper.
Renart fait une nouvelle rencontre de Tybert, et se proposant de le décevoir cette fois par ruses et douces paroles , il discourt longuement avec lui. Ils trouvent une àhdoùilld, Tybert la saisit pour montrer comment il faiit la porter, et tout à coup il s'élance , griniîpè * sur une croix et se moque de Renart, qui est encore obligé de s'enfiiir devant des chiens qui accourent.
Ici encore Renart est partout victime. Dans
' Il est ici question d'aller à cheval, et de la qualité. du cheval de Tybert ; cependant cela paraît n'être qu'une façon de parler et de plaisanter, sans porter atteinte au caractère du récit en général.
les branches &, 6, 7 et 8, le loup ne parait point du tout. Les vers 1725 et suivants :
Que 4a'il se plaint de la loseoge, A tant es-Yos une Mesenge Sor la branche d'un chesne crues Où ele aToit repost ses oés,
font allusion à quelque contre-temps arrivé à Renart^ mais ne lient pas cette branche plus à la cinquième qu'à une autre branche quelconque. Celle-ci est terminée par une expression de colère de la part de Renart :
V. 2/t98. Moult menace Tybert et jure  lui se Toudra acoupler Se jamès le puet encontrer.
Esforcîez est vers lui la guerre, Ne velt mes trives ne pès querre.
Les manuscrits offrent pour cette branche des variantes à remarquer.
C'ext de Tybert le chat et des deux Prestres.
Voici absolument une continuation de la branche précédente, et faite par le même auteur:
c*est le même chat dans la même situation; aussi Grimm les a-t-il réunies en une seule. On n'y voit figurer ni loup ni renam:!.
y. 2503. Tybert le chat dont je ai dit, Doute Renart assez petit, Ne quiert avoir trêves ne pès.
Es-vos dcus prestres à eslès Qui en aloient au saint sane, Li uns ot une viez baicane Et li autres ot desoz soi Un souef anblant palefroi.
Turgiz de Lonc-Buissoh et Rufrangiers^ les deux prêtres, apercevant le chat, se disputent à qui en aura la peau pour s'en faire un bonnet. Turgiz cède ; Rufrangiers se met debout sur sa selle pour atteindre le chat; celui-ci le renverse, lui déchire la figure et la nuque, et saute sur le cheval, qui, étourdi, retourne grand train à Thôlel du curé. La femme du prêtre, famé au provoire, est occupée à faire des bûches dans la cour; le cheval la culbute et entre à l'écurie avec le chat sur le dos. Les prêtres, remis de leur frayeur, s'imaginent avoir été assaillis par le diable.
REMART» 131
Si coume Renart coupa à Tybert la queucm ( V. 2661-2994; 334 V.)
Au printemps, Renai*!, affamé, sort de Malpertuis :
y. 2668. De Malpertuîs s'en issi fors Grant oire trestout eslessié»
Si s'en feri en un plessié :
Moult ot le cuer vain et iré.
Tybert li chaz a encontre, Meintenant Ta à reson mis, Tyberl, fet-il, biax doz amis, Quel Tent vos maine, dites-moi?
Le nom de Malpertuis s'offre ici pour la première fois. Tybert, que Renart rencontre, l'engage a l'accompagner. Us entrent dans une maison, où Tybert veut boire du lait qui se trouve dans un pot placé au fond d'un coffre ; Renart tient le couvercle pendant que Tybeit se désaltère à loisir ; mais quand il veut en sortir, Re« uart laisse tomber le couvercle de manière qu^il coupe la queue au chat.
De là ils vont au poulailler prendre Pinte, la poule, et Ghantecler, le coq. Quand Renaît tient le coq, Tybert lui fait ouvrir la gueule poiir parler; aussitôt le coq chante et éveille le vilain
Gombaudy qui se hâte de ranimer le feu, de faire amener ses chiens et de les mettre aux trousses des deux voleurs.