V. 2897. Lors sot Renart trop pou d'aguet
(Alors Renart sut trop peu de ruses).
Dans cet épisode le chat est présenté comme plus rusé que Renart, et comme l'emportant sur lui; ailleurs Renart va prendre sa revanche. Quelques manuscrits portent, à la fin de cette branche, de petites variantes qui semblent Tunir à la suivante.
Si couine Renart fist Primauté le frère Ysengrin^ prestre. (V. 2995-3686; 690 v.)
Un prêtre passant dans une plaine perd une boite remplie d'oubliés ; Renart les trouve et en mange, puis :
v. 3019. Atant s'en monte un tertre haut, Garda avant, si vit Primant Le leu qui fu frère Ysengrin, Quis'eavenoit tôt un chemin Et de tost àler s'esvertue.
Si voit Renart, si le salue :
Sire Renart, bien veniez-vos.
Primant, Diex benéie vos, Fet Renart, et bon jor aiez :
Dont venez-YOS si eslessiez?
Primaut reçoit quelques oublies et en demande davantage ; Renart lui persuade qu'il les a prises dans une église, et offre de l'y con^ duire. Là Primaut mange d'abord de nouvelles oublies, puis il aperçoit une huche, l'ouvre et y trouve du pain, du vin, de la viande et du poisson ; Renart et Primaut mangent et boivent copieusement, et Renart excite Primaut à boire afin de s'en faire un jouet. Le loup, dans son ivresse, veut chanter la messe, mais Renart lui fait observer qu'il doit d'abord être tonsuré et ordonné prêtre. Renart lui rase la tête, l'aide à se revêtir des vêtements de cérémonie du prêtre, trouvés dans une armoire , et lui fait sonner les cloches, puis il s^esqujve en bouchant le tcau par où ils ont passé. Primaut hurle à tue-tête devant l'autel ; le prêtre s'éveille et y accourt avec son clerc, son chapelain et sa femme. Le prêtre, croyant voir le diable, s'évanouit ; le clerc jette l'alarme dans la ville, en s'écriant que le diable est à l'église et vient de tuer son maître. Les habitants accourent au nombre de quatre cents ; ils entrent en masse avec le prêtre, qui s'est re* mis ; ou saisit et on rosse le loup, qui saute enfin
134 RENÀKT.
par une fenêtre et gagne le bois en emportant les vêtements sacerdotaui, 6t en promettant de se venger du prêtre et de se plaindre de Renart devant dant Noble, le lion. Renart, à force de mensonges, persuade à Primàut qu'il est innocent, et, sur sa proposition, ils résolvent d'aller le lendemain matin vendre ensemble les vêtements, au nez même du prêtre, à la foire.
Il y a quelque confusion lorsque Primant dit, au vers 3545 : Foi que je doi Hersent ma fame^ au lieu de : Hersent ma belle^sœur ' . Un peu plus loin il dit cependant, v. 3560 :
Bien débsse estre chastiez, Tant a fête honte à mon frère; Mes foi qae doi Tame mon père.
Je l'en feré le cuer douloîr Se je le tiens en mon pouvoir.
Primant , qui est le héros de la neuvième et de la dixième branche, ne parait plus ailleurs.
* A ]a vérité, cette maavaise leçon est corrigée par le manuscrit 98-i/^, où le vers 3ôAô se lit ainsi :
Par la foi qae doi i ma famé,
et par un autre manuscrit, qui, pour le même vers, donne celui-ci :
Foi que doi Hermcngart ma famé.
R£NART. 136
Si SOU nom se trouve une fois dans la vingt-troisième branehe, c'est par accident ou par confusion seulement. Il n'y a de Primant, ni dans le latin, ni dans le flamand, ni dans Tallemand. La manière et la narration de cette branche et de la suivante sont assez l(H)gues et prolixes. Dans le Reinardus^ liv. III, Renaii; reçoit des pâtés d'un cuisinier, en réserve quelques uns pour Ysengrin, se dît lui-même religieux, introduit Yseugrin au couvent, et s'esquive pour aller compisser les louveteaux et caresser la louve. Dans le Reineke^ liv. I, chap. 17, il n'est question ni d'oubliés ni de pâtés; en faisant une courte confession, RenarC avoue seulement avoir fait attacher Ysengrin à la corde des cloches, au couvent d'Elkmar.
Si conme Renart et Primaut vendirent les vestemens au prcstre por un oyson (jeune oie). {V. 3685-4850; 1166 V.)
Continuation de la branche précédente :
y. 3685. Entre Renart et daat Primant Jurent ensemble eu un gaut * Jusqu'à tant que Taube creva
' Renart et Primaut couchèrent ensemble dans un bois.
136 RËNART.
Et que le souleil haut leva .
Lors se sont andui esveillié, 3690. Si ont moult bien apareiliié Gonme marchéanz lor farde! , Et Primaut a pris un hardel, Et si Ta à son^col pendu.
Ândui s'en vont col estendu A la fmre, si font grant joie.
Si conme il vindrent enmi la voie.
Si voient venir un Provoire Qui estoit méuz à la foire Por achater un vestement.
Ce prêtre allait en même temps dîner chez un confrère , et portait avec lui un oison. Les deux aventuriers se donnent pour marchéanz d'Engteterre et troquent les vêtements contre la volaille. Arrivés au bois, Primaut s'en empare cependant seul, et Renart ne peut que le maudire et jurer de se venger. Toutefois , pendant que Primaut se dispose à manger, un vautour, vottor Mùuflart, passe, s'abat et lui enlève Toison, quMi se met à dévorer sur un arbre, eu n'offrant à Primant que les os.
Renart voit passer des marchands de poissons; il contrefait le mort, se fait jeter dans la char^ rette, mange cette fois seulement une douzaine de harengs et n'emporte qu'un seul hareng frais au moyen duquel il veut tromper Primaut, qu'il
va trouver. Primant repentant lui demande pardon et lui raconte sa mésaventure ; ils se réconcilient. Primant voulant imiter Renart pour avoir également des harengs, est rossé et s'enfuit sans rien emporter *.
Renart propose à Primant de le conduire manger les jambons d'un paysan. Le trou ne Içur permet de passer que bien juste ; Renart parvient à sortir le premier, mais Primant, bourré de lard, n'y peut réussir. Renart le tire d'abord par les oreilles, puis il va chercher une corde qu'il lui passe autour du cou, et lui écorche impitoyablement la nuque en tirant. Enfin, le paysan, vilain, s'éveille et Renart s'enfuit; Primant, réduit aux abois, renverse le vilain et lui enlève un morceau de chair des fesses. La fermière survient alors et ouvre la porte pour appeler ses gens ; Primant s'échappe aussitôt et va offrir la chair du vilain à Renart, qui la refuse.
Renart persuade à Primaut d'aller prendre des oies chez un prêtre ; celui-ci pourtant est attentif, et ses chiens se jettent sur le loup. Plein d'in-
* Autre Yariante : cfr. la^branche 2% où Renart est seul à profiter de son adresse, et le Reineke, liv. I , ch. 3, où Renart, de concert avec Ysengrin, contrefait le mort, se fait jeter dans la charrette, et jette les poissons à bas ; mais Ysengrin les mange tons et n*en laisse pour Renart que les arêtes.
138 RËNART.
dignatiou, Prioiaut menace de battre Renart, qui parle alors d'aller (y. 4664) clamer au Roi et à la Roïne et à touz^ cherche à le payer de belles paroles, et lui annonce que s'il est tué il a des enfants qui ne tarderont pas à le venger. Néanmoins Primaut le terrasse ; Renart» épouvanté» parlemente et menace de nouveau d'aller (v. 4720) au Roi clamer et à mes fils et à ma famé et à la Roïne ma dame. Primant s'effraie, pardonne, et offre même de jurer nouvelle amitié, à condition que Renart ne le trompera plus. Celui-ci accepte. Pour aller jurer en lieu saint, Renart attire Primaut dans un piége^ où celui-ci est pris, et le traître déclare que c'est parce qu'il est parjure que Dieu le punit.
Renart ne cache pas sa joie d'avoir fait attraper Primaut; il abandonne celui-ci, va prendre une oie et s'en retourne à Malpertuis sa tesniere. Sa femelle et ses petits viennent joyeusement à sa rencontre, et
V. kSiiZ. Renaît à HeriBeline conte Gon il a fet à Primaut bonté, Et qu'il fist à Tybert le Chat Sa qeue perdre par barat Eu la bûche où humoit le let.
Gelé s'en rit, grant joie en fet.
Avis li est tout a trouvé Qant son baron a recouvré.
Bien que les trois dernières des dix branches dont nous venons de résumer le contenu ne se rattachent pas absolument à la première, et qu'elles ne paraissent guère faites par le même auteur, il y a cependaot une certaine cônneKité entre elles et des réminiscences de Tune à l'autre. Les autres branches peuvent être regardées conmie des întércalations , et semblent presque appartenir à un cycle différent. Néanmoins ou ne saurait guère leur assigner d'autre rang que celui qu'elles occupent ici.
C'est de Renart et cTYsengrin et dou Lyon com il départirent la proie. (V. 4851-6360; 1510 v.)
La branche commence par ces vers :
V. 4851. Pierres qui de Sainl-Clost fu nez. S'est tant tràveilllez et pencz Par proiere de ses amis, Que i] nos a en rime mis Une risée et un gabet De Renart qui tant set d'abet, Le puant nain, le descrén, Par qui ont esté decéu Tant baron que n'en sai le conte :
4860. Dès or conmencerai le conte,
Se il est qui i voiUe entendre.
Sachiez moult i porra aprendre , Si con je cuit et con je pens, Se à Tescouter met son sens.
Ajoutons ici les derniers vers de la branche :
V. 6Z5k. Âtant est le conseil remès, Si vet Renaît à son repère, Et Ysengrin son chier compère Est retomez à son manoir.
Ici fait Pierres remanoir Le conte où se volt traveillier.
Et lesse Renart conseillier.
Ou autrement, suivant une variante :
Et Ysengrin le deputaire Est Yenus à son domicile, Sa femme trueye et sa famile.
Ichi fait Perrins remanoir Le livre de Renart pour voir Duquel s'est volus travillier : Ysengrin laist à consillier ; Se par ce meschiet Ysengrin, Li blâmes en ert sus Perrin.
Ghi faut li romans de Renart, Bien li chiet cui sa fraude n'art.
D'abord, à la vérité, Tauteur semble parler de Pierre de Saint-Cloud à la troisième personne; mais le reste prouve assez que cette onzième branche est précisément le poëme entier et isolé
de ce même Pierre de Saint-Cloud^ fort souvent mentionné ailleurs comme auteur principal ou unique du poëme de Renart. Ysengrin vient remplacer définitivement Primant , et le lion va paraître pour la première fois.
I/auteur débute par une de ces descriptions de la saison et des lieux, si communes dans les poésies du moyen-âge, mais qui ne se trouvent guère dans les morceaux précédents.