V. 1. Signor, ol avés assés
Et ans et jors a jà passés,
Les aTentares et le conte
Qae Pierres de Saint-Gloot conte
De Renartetde ses affaires.
Tels i a qu'il ne prise gaires
Ne l'aventure ne le conte,
Car il ne sevent que ce monte;
Mais qui bien i Yorroit entendre,
Grant savoir i porroit aprendre
Et o!r mainte bone exemple;
Car la matère est large et ample.
Tout cil qui en content sans rime
Ne sevent pas vers moi la dime :
Il le vous content à envers,
Mais je l'vous conte par rime et par vers.
La scène se passe en Angleterre. Un jour Renart voit un héron prendre des poissons dans une rivière ; afin de s'approcher de lui et de le prendre à son tour, il bâtit une espèce de
RENABT. 151
radeau de fougère et s'y blottit. Pour empêcher l'oiseau de s'eiTrayer et de s'envoler, il fait flotter vers lui , à Taide du courant , d'abord une feuille de fougère, puis toute une brassée ; ensuite, sur son radeau, il se laisse aborder luimême, saisit le héron, l'emporte à terre et le croque. Après cet exploit Renart va se coucher siu* une meule de foin; pendant qu'il sommeille, l'eau de la rivière gonfle, l'entoure et va Tentraîner. Heureusement un vilain vient à passer dans un bateau, et veut monter sur la meule pour s'emparer du renard ; mais celui-ci saute légèrement dans le bateau, pousse au large et laisse le vilain près d'être submergé sur le foin.
Cette branche est bien racontée ; l'expédient dont Renart se sert pour surprendre le héron est nouveau et bien imaginé ; le reste a de l'analogie avec des épisodes de la vingt-neuvième et de la trente et uilième branche et avec d'autres aventures.
Si conme Renart fist avaler Ysengrin dedenz te puis. (V. 6455-7026 ; 572 v.)
L'auteur exhorte d*abord les personnes qui l'entourent à bien écouter ; comme elles ne veulent pas de sermon, mais des choses plaisantes, il leur en dira sur le compte du renard , qui pourront également les instruire et les amuser.
Renart, en grande détresse, parvient à s'introduire dans la grange d'un monastère, y mange deux poules et en emporte une troisième. Désireux d'étancher sa soif, il voit un puits, aperçoit son image dans Teau, la prend pour sa femme, lui parle, entend revenir le son, pose le pied sur l'un des seaux et descend alors malgré lui. Ysengrin arrive, croit voir sa fenune Hersent avec Renart, leur parle, et entend, comme Renart, le son remonter du puits. Renart lui fait accroire qu'il est mort et entré dans le ciel aux pieds de Jésus-Christ , lui vante l'abondance et la magnificence du paradis où il se
' Branche 9* chez Grimm.
ti'ouve, et demande hypocritemeut pardon à Ysengrin de ses torts envers lui :
y. 6731. Je Tos pri, biau compere dooz, Que me pardonez les courouz Que l'autr'ier éustes vers moi;
Il lui affirme n'avoir point fait Tamour à sa femme ni outragé ses enfants , et prétend s'être confessé à un vieux lièvre» à une chèvre barbue, à Hubert l'Escofle^ le milan *, etc. Ysengrin, désirant jouir également de la félicité céleste que Renart lui décrit, fait des prières et d'autres préparatifs pour y parvenir; puis, suivant le conseil de Renart, il se place dans l'un des seaux, descend, et remonte ainsi Renart, qui s'est mis dans l'autre. Le matin» les moines arrivent, retirent le loup, le rouent de coups et le laissent à moitié mort. Ysengrin rencontre son fils, qui jure de le venger de Renart ,
V. 7013. Qui devant moi croissi ma mère. Si compissa moi et mon frère.
Ysengrin, de retour chez lui, appelle des médecins, se fait guérir et songe à se venger de Renart.
* Cfr. la brandie 31% et le Roman de Renart le Contre/ail.
154 RBNARt.
C'est ici uue brauche supérieure» comique et naïve ; le récit est vif et animé, et il n'y a rien de trop. Telle qu'elle est, elle fait partie du cycle des compositions sur Renart et Ysengrin , mais elle ne se lie avec aucune des autres; cependant elle a des points de contact avec plusieurs, en particulier avec la première et la dixième, moyennant des ressemblances de style, des réminiscences, des mélanges, des besoins et fourberies de Renart avec les mentions des dogmes du christianisme, de Jésus, du paradis, de l'enfer et des moines.
Dans Reineke, c'est Gieremuth , la femelle du loup, qui descend au puits, seulement parce que Renart lui assure qu'il y a mangé force poissons. Le récit, au lieu d'être capital, n'est qu'épisodique et se trouve mêlé aux plaintes sur Renart ; aussi est-il inférieur et bien plus court.
Dans Reinardus cette aventure ne se trouve point du tout.
Dans le Supplément au Roman de Renart, p. 113, M. Chabaille donne une variante de 278 vers, depuis le vers 6605, où Renart arrive au puits, tirée du manuscrit 196 B.
De COurs et du Lou et du Vilain qui monstre" rent lor eus. (V. 7027-7186; 160 v.)
Quoique cette branche débute par une réminiscence :
y. 7030. Et se volez je parleré
Gonment avint à Ysengrin Qui se leva par un matin, Dame Hersent Tôt bien gardé Et de ses dolors respassé,
elle ne tient guère aux autres. Et si Ton cousidère son dénuement d'esprit et sa plate grossièreté, on est d'autant plus fondé à la regarder comme intercalée. Aussi bien Tours y est appelé Patous^ et non pas Brun ; et ce récit ne se trouve dans aucune des autres versions du roman.
Un vilain ramasse un jambon tombé de la charrette de deux reclus ; le loup survient et en demande sa part; un ours vient faire pareille demande. On convient de suspendre le jambon à un hêtre jusqu'au lendemain, et de le livrer alors en entier à celui des trois qui pourra montrer le plus large derrière. A la place du vilain, sa
femme se présente, et en montrant la plus large fente, d'un commun accord elle emporte le butin.
De Renart, si coume U concilia te Corbel du frownage. (V. 7187-7382; 196 v.)
Le corbeau, dant Tiecelin U Corbiax^ fils de Rohart, vole un fromage à une vieille femme qui en avait à garder, et se perche sur un hêtre au dessous duquel Renart se tient caché. Renart, à force de flatteries, persuade au corbeau de chanter ; le fromage tombe. Pour s'emparer encore du corbeau lui-même, Renart dit avoir la jambe cassée * , et le prie de venir enlever le fromage, qui lui pue au nez ; le corbeau, descendant en effet, échappe à son ennemi au prix de quelques plumes.
C'est de prestre Martin et du lou Ysengrin.
Le prêtre Martin a des brebis qu'il soigne de
' RémiDiscence de la branche 6*, où le chat fait prendre le renard au piège.
près, mais le loup les convoite également. Martin creuse une fosse où il attrape le loup ; le prêtre s y rend pour le tuer à l'aide d'une massue, mais Ysengrin saisit et attire la massue ; la terre manque sous les pieds de Martin, qui roule alors dans la fosse auprès d' Ysengrin; celui-ci lui saute aussitôt sur Tépaule et s'échappe.
Cette petite aventure est amusante et très bien dite. Elle n'est nulle part ailleurs, et n'a aucune liaison avec les branches précédentes, mais la branche suivante y fait suite.
C'est de la Jument et d' Ysengrin. (V. 7821-
y. 7521. Or vos dirai conment avint A Ysengrin qant la nuit vint....
7541. Dame, dist-il, eschapez soi De maies mains où anuit foi :
Prestre Martin un engin fist Por prendre moi et si me prist; Toute une nuit fui en prison.
Là-dessus Ysengrin fait la réflexion qu'il est imprudent d'aller seul, et veut engager la jeune jument Rainsant à lui tenir compagnie. Celle-ci
158 RBNART.
consent ; elle le prie seulement de lui tirer une épine de son pied de derrière, et lorsquTsengrin s'approche, elle lui applique un grand coup sur la tête et s'enfuit :
V. 7609. Issi (ainsi) se démente Ysengrin , Ici prent ceste branche fin.
Voilà encore un petit récit divertissant et très bien fait. [1 se trouve également dans le roman allemand {Reineke, II, 6; Goethe, 8), mais au* trement, ainsi que dans Renart le Contrefait^ où Renart engage Ysengrin à lire sur la plante du pied de la jument le prix du poulain qu'houe consent à vendre.
C'est H songe Renart si conme Ysangrin le bati^.
Or vos redirai de Renart Le rous, le fel, le de pat art ; En sa chambre fu o sa famé Hermeline la bone dame :
Renart si se fa endormiz, Que moult estoit souef ses liz.
Renart rêve qu'il lui arrivera malheur, et Her-
' Bâti, probablement trompa ; de baskr dans le sens de tromper.
meline le rassure en lui recommandant de faire toujours le signe de la croix avant de sortir. A peine parti, il attrape une corneille en contrefaisant le mort et en faisant voir son v*. ^ Puis Ysengrin le rencontre , Taccable de coups , et menace par Dieu le père en qui je croi, dit-il, de se venger de toutes les injures faites à lui, à sa femme Hersent et à leurs petits. Il se sent cependant touché au cœur, et à force de prières et de supplications Renart échappe , à condition de procui*er à Ysengrin le jambon que porte un vilain qui passe, et dont Ysengrin ne lui donne ensuite rien que la ficelle qui a servi a le suspendre ^. Renart, en attendant qu'il puisse se venger, va prendre des rats chez un prêtre. Il rencontre lin grillon, Frobert, avec lequel il cause longuement. Le grillon refuse d'entendre la confession de Renart, sous prétexte qu'il vient d'autres prêtres auxquels il pourra se confesser ; ce sont des chiens de chasse qui surviennent et qui poursuivent Renart. Le grillon est un clerc chantant que Renart voudrait dévorer , afin que par là il possédât et sût en même temps toutes ses
' Dans Reinehe, II, i (Goethe, 7), c'est sa langue que Renard fait sortir de sa bouche. De même dans le Renart, branche 29*, vers 22,8/i8.
* Ceci ressemble à Reinardus, I, i.
chansons. Renart parvient à rompre les chiens et revient enfermer Frobert dans son trou. En attendant, les chiens atteignent Ysengrin et le maltraitent, à la grande {Satisfaction de Renart.
Cette branche se rattache encore aux premières par des réminiscences, des conformités de tournures et de caractères, et par la Réunion de plusieurs aventures. Renart finit par promettre qu*à YAcension il vendra cher à Ysengrin le jambon dont celui-ci ne lui a laissé que la ficelle. Le personnage du grillon Frobert est dans Renart seul et dans Renart le Contrefait.
Si conme Ysengrin s'ala plaindre de Renart à la Cort le Roi. (V. 8221-9648; 1428 v.)
Ysengrin dans son repaire , tout pensif de la honte que Renart lui a faite en la personne de Hersent et de leurs petits, consulte ses amis sur ce qu'il doit faire. On est d'avis qu'il faut aller se plaindre devant le roi Noble, le lion. Ils s'y rendent en effet, et trouvent le roi en cour nombreuse et plénière. Ysengrin se plaint de ce que
* C'est la 15* branche chez Grimm.
Rcnart a fait violence à son épouse et compissé leurs petits. Hersent atteste la vérité de Taccusation. Noble, peu disposé à y faire droit, sourit et demande à Hersent si elle n'a pas aimé Renart, puisqu'elle est allée seule avec lui, ou bien pourquoi Ysengrin n'a pu la défendre s'il a été avec eux. Le lion, ne trouvant pas le crime d'amour très grand, et désirant empêcher le combat, voudrait différer, mais Ysengrin insiste. Le lion consulte Chameus^ le chameau, qui est là en qualité de légat du pape, svr ce qu'on aurait pensé d'une telle cause en son pays. Ghameus répond, dans un mélange de latin, de langue d'oc et de langue d'oil, que le roi doit juger sévèrement pour maintenir la loi, mais qu'ensuite il peut faire grâce. Le roi renvoie la cour, en ordonnant aux plus vailtanz et graignors testes d'examiner la plainte et de prononcer le jugement. Alors s'asseipblent Brichemers, le cerf, Bruns, l'ours, et Baucent, le sanglier; Platiaus, le daim\ se joint à eux. On disserte beaucoup sur le cas ; Bruns raconte comment un jour l'accusé l'a fait attraper chez Costant Desnoes, où Renart eut une poule et Bruns des coups ^ ; il rappelle éga-
' Peut-être est-ce seulement une seconde manière de désigner le cerf.
* Aventure qui n'a été racontée ni détaillée nulle part.ailleurs.
lement les perfidies de Renart envers le chat Tybert, la corneille, Tiercelin et la mésange» qu'il voulait baiser en Judas. Le singe Cointeriaus se met à pallier le crime de Renart, mais Bruns s'en indigne davantage. On convient enfin qu'Ysengrin doit prouver le fait par d'autres témoins encore, ou bien se contenter que. Renart lui fasse amende et jure la réparation et la paix ; et pour épargner au roi Noble même la peine de présider» on nomme pour cela le mâtin Roonel, chien de Frobert de l(\^ Fontaine. Noble en est fort satisfait et ordonne à Grimberl le Tesson (taisson, blaireau) d'aller mander Renart et autres.
Ysengrin convient avec Roonel que celui-ci s'étendra comme mort dans un fossé, et que Renart devra jurer son innocence sur la dent de Roonel, qui alors le retiendra jusqu'à ce que d'autres chiens l'aient assailli. Le chameau (chamez) est appelé Musarz ; le léopard, le tigre, la panthère, le singe, Rouselez li Ëscureus, écureuil, dame Génie la Marmote, Corte la Taupe, danz Pelez li Raz , dans Galopins li Lièvres, tous s*y rendirent. Li putoiz qui Foinez ot non, fouine, y porte le gon fanon , étendard. Renart et Ysengrin, chacun de son côté, réunissent tous leurs amis. Les compagnons de Roonel sont cachés. Brichemers préside.
RF.NAUT. 163
Renart s'aperçoit que Roonel ii*est pas mort ; il dissimule toutefois et prétend seulement devoir manger avant de faire son offrande et de jlirer. Il se rappelle que dant Frobert, uns riches hons e*on dit Desnoes, a trois oies grasses, et invite Bruns et Tybert à s'y rendre avec lui pour lécher du miel dans le lardier. Renart enferme les deux autres; Bruns est rossé et Tybert perd la queue. Renart s'empare d'une oie et nargue ses compagnons, qui promettent bien de se venger. Les autres animaux , qui attendent , sont en partie attaqués de même par les paysans, qui se sont mis à poursuivre les trois yoleiif s^^ ^
La fraude de Roonel est mise à nu, et Renart se refuse à prêter serment lorsqu'on lui présente de nouveau cette prétendue relique. Il s'enfuit, et l'on se met, vivement à le poursuivre. Il est mordu et pelé, mais il finit pourtant par regagner son Malpertuis.
Ysengrin au désespoir prend de nouveau les animaux à témoin de la perfidie de Renart et de ce qu'il a reftisé de faire le serment. Grimbert parle en faveur de Renart et fait ressortir la fraude d'Ysengrin et de Roonel. Toutefois Ysengrin se réserve de se plaindre de rechef à la prochaine cour du roi.
Tout ce récit, parfois d'une longueur un peu traînante, est d'une grande simplicité. En plusieurs points il se rapporte aux altercations antérieures entre Renart et Ysengrin; toutefois c'est une composition à part dont l'auteur a connu les branches précédentes et y rattache assez étroitement son récit, mais qui ne les suppose pas familières à ses lecteurs ou auditeurs. Il se rencontre en quelques endroits avec les récits de Reineke, tels que la plainte d'Ysengrin, le plaidoyer du singe, le gros chien, etc.; mais le français est beaucoup plus développé, plus compliqué, et les détails sont différents.
Si coume Renarl conchia Brun li Ours du miel. (V. 9649-11958; 2310 V.)
Perroz, qai son engin et s'art V. 9650. Mist en vers fere de Renart
Et d'Yseo^rin son chier conpere, Lessa le miez de sa matere, Quant il entr'oblia les plez Et le jugement qui fu fez En la Gort Noble le Lion De la grant fornication
* Branche 16* chez Grimm.
Que Renart Gst, qui toz max cove,
Envers dame Hersent la love.
Ce dist Testoire es premiers vers 9660. Que jà estoit passez yvers
Et Taube-espine florisoit ^
Et que la rose espanisoit
Et près fu de l'Acension,
Que sire Noble le Lyon
Toutes les bestes fist venir
En son paies por Cort tenir.
Onques n'i ot beste tant ose
Qui se tardast por nule chose
Qu'ele n*i viengne hasdvement, 9670. Fors Dans Renart tant solement,
Le mal laron, le sodoiant
Que tuit li autre vont huiant,
Et encusant devant le Roi
Par son engin, par son desroi
Et Ysengrin qui pas ne l'aime,
Devant toz les autres se claime
Et dist au Roi : fiiax très doz sire.
Car me îal droit de l'avoutire
Que Renart fist à m'espousée 9680. Dame Hersent, qu'ot enserrée
A Malpertuis son fort repère
Quant il à force li vost faire.
A force li fist-il li rous, ^ Dolenz en sui et coroçous,
Et conpissa toz mes Loviax
Icistgieux ne fu mie biax.
Renart prist jor de Tescondire
Qu'il n'avoit pas fait Tavoutire :
Qoant ]i Saint forent aporté, 9690. Ne ni qui li ot enorté.
Il se retraifit mont tost ariere, Si se feri en sa taisniere.
Le lion, souvent quali6é emperere, pense que Taffaire est peu importante, assez ordinaire, et ne vaut guère la peine qu'Ysengrin fasse tant de bruit ; mais Bruns H OUrs lui persuade de veiller au maintien des lois et à la paix générale, et de ne pas pardonner à Renart, qui trompe tout le monde. Bruianz d'abord et puis Grimbert le Tesson prennent le parti de Renart» disent qu'il n'a rien fait à Hersent que par amour, et que celle-ci ne se plaint pas non plus que Renart lui ait fait aucun mal ni dommage. Hersent prétend qu'elle est innocente et que
y. 9801. Oaques Renart de moi ne fist Que de sa mère ne féist.
Fromont li Asnes ( ailleurs Thimers ou Bernart TArceprestre), représenté comme bien bête, croit tout de suite aux paroles de Hersent. Grimbert et li ConninSy le lapin, se joignent à l'âne pour demander au roi de faire venir et prendre à merci Renart, qui doit se justifier. Discussion. Noble n'est guère disposé à faire appeler Re-
RBNART. 167
nart en justice, ni à permettre qu'Ysengrin l'attaque et rompe ainsi la paix générale.
Cependant Chantecler, Pinte, Noire, Blanche et Rossete apportent une poule tuée par Renart, se plaignant de lui et affirmant qu*il a mangé plusieurs des leurs, nourris et engraissés par Gonberi de Fresne ou du Plessié. Noble se fllche alors, et toute la cour tremble (y. 10041 et suiv.; peinture excellente) ; Coarzy le lièvre, en a deux jours la fièvre. Sur l'ordre du roi la poule est solennellement enterrée. Par miracle le lièvre guérit de sa peur en s'endormant sur la tombe de la poule, et le loup, d'après le conseil de Roonel, se rétablit par le même moyen.
Alors Bruns est député vers Reuart pour le mander à la cour. Dans un excellent dialogue (v. 10188), Renart excite son goût pour le miel. L'ours s'écrie aussitôt :
y. 10237. Nomiai Pastre Ghristom fil,
Dût li Ors, par le cors Saint Gil, Gel miel, Renart, dont yqs abonde?
Il demande instamment d'y être conduit ; Renart l'emmène et le fait prendre par les pattes et le museau dans une pièce de bois de chêne fendue appartenant au forestier Lanfrou Bruns, couvert de sang, ne s'en tire, en laissant la peau
de son museau, que quand Lanfroi et d'autres gens viennent pour Tassommer ; il s'enfuit droit en la chariere où li Lion tint Cort pleniere ^
Noble» indigné du tour joué à Bruns, ordonne sur-le-champ à Tybert, le chat, d'aller lui chercher Renart :
vi iOlili^. Alez-moi à Renart ?iaz, Dites moi le rox depataire Qu'il me viengne en ma cort droit faire, Si n'i aport or ne argent.
En la présence de ma gent.
Ne parole por soi deffendre, Mes la hait à sa gole pendre.
Le chat aperçoit YOisel Savàt-Martiny ce qui lui semble d'un mauvais présage^; il arrive tout craintif devant le trou de Renart, qui, toutefois, lui fait bon accueil. Convoiteux de
' Ici rien du bain de Tours dans le fleuve, où il nage et où Renart vient se moquer de lui , comme cela est raconté dans le Reineke. L^auteur énumère les vilains qui arrivent avec Lanfroi pour attaquer Tours, et auxquels il donne des sobriquets à presque tous sans exception. Ce sont à peu près les mêmes personnages qui se trouvent mentionnés dans la 10* branche. Dans Reineke, les noms et les rôles sont changés ; mais il est assez curieux, entre autres, que le vers 10393 :
Cil qui fet pingnes et laDterDes,
réponde au vers 80i!i du Reinaerl :
Kcns houlmakigge van lanlerncn.
' Comme dans Reinaert el dans Reineke.
rats et de souris, et rassuré par Renart, Tybeit se laisse prendre au lacs tendu pour attraper Renart chez le prêtre, lequel tenait chez lui une concubine qui lui avait fait dépenser son bien et lui avait donné un fils, Martinet d*Orliens. On vient assaillir le chat et le battre ; il se défend, coupe la corde du lacs à l'aide de ses dents, mord le prêtre entre les jambes, lui arrache un des pendants, et s'enfuit. Renart s'est esquivé au premier bruit.
Tybert va droit se plaindre au roi. Celui-ci
s'indigne et envoie aussitôt Grimbert avec une lettre chez Renart. Grimbert, parent et ami de Renart, s'y prend plus adroitement que les autres. Renart se soumet en efTet et confesse à Grimbert d'avoir eu des relations avec Hersent, d'avoir fait tomber Ysengrin dans une fosse^ à loup, de ravoir fait pi^endre à un piège, de lui avoir fait manger du jambon à l'excès, afin qu'il ne pût sortir du trou par où il était entré, de lui avoir fait pêcher la lune à la fontaine, de l'avoir trahi devant la charrette aux poissons , d'avoir fait prendi'e le chat au lacs, d'avoir fait battre tous les animaux qu'Ysengrin avait réunis pour lui faire prêter serment*, etc. Grimbert
* Cette confession est plus générale et plus concise qae celle de Reineke; elle est différente de détails, et plus courte. Quel-
170 RBMÀRT.
absout Renart après la confesdion (y. 10833), moitié romanz, moitié latin. Renart prend congé de sa femme et de ses enfants, leur recommande de défendre le château envers et contre tous et fait sa prière. Malgré sa dévotion, en passant devant une grange où il y a des poules, il est fort tenté d*en prendre quelqu'une.
Arrivé devant le roi, Renart parle audacieu« sèment^ comme s'il était complètement innocent et qu'on Teût calomnié en tout. Grimbert plaide sa cause. Toutefois Noble est inflexible, et sur l'avis des autres bétes, il ordonne que Renart soit exécuté. L'accusé est saisi, maltraité et sur le point d'être pendu au haut d'un rocher; mais alors il s'humilie et supplie le roi, et Grimbert se joint à lui. Reuart offre de prendre la cfoix, d'aller outre mer, etc. Le roi lui accorde sa demande, quoiqu'il dise :
Y. 11152. Qaat reviendroit si seroitpire, Qar tuit ceste costume tienent, Qui boD i vont, mal en reTienent ' .
Renart fait le lier devant tous, excepté devant
ques unes des aventures n'ont pas été racontées ailleurs, telles que cette de la fosse au loup et celle de la pèche de la lune.
* C'est ici, au vers 11168, que finit toute conformité entre ce récit et celui de Reineke flamand et allemand.
RËNÀRT. 17!
le roi et la reine, ma dame Fière Corgellouse^ qui lui recommande de prier pour eux, et lui fait don de son anneau.
V. 11206. Renaît mist Tanel en sondol Et puis a pris congié au Roi :
Le cheval fiert des espérons, Fuiant s'en ?a les granz trotons; -
Il découvre Goart, le lièvre, dans la haie où celui-ci s*est caché, et l'emporte ; puis, monté sur une hauteur au dessus de la vallée où se tiennent le roi et la cour, il jette en bas la croix» le bourdon et Técharpe. Coart s'échappe et court raconter au roi comment Renart tient sa promesse de pèlerinage : tous les animaux se mettent à ses trousses. L'auteur en fait l'énumération ; entre autres, Tardif, le limaçon, pdrte l'enseigne, le gonfanon. Renart réussit cependant à gagner Malpertuis.
Noble et tous les autres animaux assiègent le château-fort, imprenable à moins de trahison ou de disette. Renart monte dans la tour et fait entendre à tous comment il les a trompés successivement. Noble jure de ne pas s'en retourner qu'il n'ait pris le château et fait pendre Renart. Celui-ci vante la force des remparts et l'abondance des provisions, dont ii a pour sept ans, etc^
Pendant six mois, tous livrent chaque jour des assauts, mais toujours en vain. Un soir où tout dort, Renart sort et attache chaque animal par la queue, le pied ou le cou à quelque arbre, et fait son plaisir de la lionne. Toutefois il a oublié de lier Tardif, le limaçon, qui va détacher les autres et qui retient Renart par la patte, jusqu'à ce qu'ils viennent le faire prisonnier. Noble lui fait bander les yeux, mettre la hart au cou et livrer aux injures et aux mauvais traitements des autres bêtes. La lionne, cependant, a pitié de lui et regrette qu'il ait son anneau ; elle donne en secret à Grimbert, pour Renart, une lettre, brief, qui doit le préserver de la moit, et exige qu'il vienne plus tard lui parler en secret. Sur le point d'être pendu, Renart, d'après l'exhortation de Grimbert, dispose de ses biens ; il négocie son pardon et ofTre de se faire moine et reclus. En ce moment sa femme Hermeline et ses enfants arrivent avec un grand convoi :
V. 11805. Un somier tôt chargié d'avoir Ameinent por Renart avoir.
La dame intercède, offre ses trésors au roi et demande instamment la délivrance de son époux. Le roi, qui ne se montre sévère que pour satis-*
faire les autres barons, se laisse toucher et pardonne encore.
Cependant on voit venir Chauve la Soriz et Pelez li Raz ses mariz que dant Renart ot estransie et toute leur race, dont Renart a fait grand massacre. Nouvel éclat contre Renart. Il grimpe sur un arbre. Le roi fait apporter des cognées pour abattre Tarbre. Renart saisit un caillou, le lance à la tête de Noble et s'enfuit pendant que les autres s'empressent autour du roi blesséy et tous s'écrient :