‹ Les Romans du Renard examinés, analysés et comparés d'après les textes manuscrits les plus anciens, les publications latines, flamanades, allemandes et françaises; précédes de renseignements généraux et accompagnés de notes et d'éclaircissements philologiques et littéraires;Chapitre 29 sur 84 · V. 119^5. Que jamès ne rencbauceront · texte numérisé non relu

V. 119^5. Que jamès ne rencbauceront

Que ce n'est pas chose ayenable ', Âinz est un rain à vif déable '.

Le roi se fait soigner pendant huit jours,

v. 11957. Et Renart einsi s'en escbape,

Dès or gart bien cbascun sa chape *.

Dans un récit de ce genre il est impossible qu'il n'y ait pas des passages et des mots assez scabreux; mais ils se trouvent toujours employés

* Poursuivront.

* Possible.

' Progéniture du diable vivant.

* Cape , manteau.

franchement, ingénument et sans recherche ni aflectation. C'est peut-être la branche la mieux racontée de toutes. Le récit des faits est assez rapide et précis ; les conversations et les discussions, quoiqu'un peu longues, sont piquantes et spirituelles ; les raisonnements et les portraits sont bien faits. Les animaux sont présentés chacun avec leur caractère particulier : le lion, qui fait le roi, est hautain, se fâche, menace, veut pourtant bien contenter tout le monde et se décharger sur les autres des devoirs et des décisions pénibles; la lionne est vaine et orgueilleuse, sensible à la flatterie et à Tamour, etc.; le cerf est grand-juge^ légiste, discoureur ; le sanglier fait le secrétaire du roi. Quand il s'agit d'aller vite, les animaux sont tous censés être à cheval ou à mule et presser leur monture à coups d'éperons, ce qui est une empreinte des mœurs chevaleresques du temps où la composition a été faite.

L'adultère de Renart avec la louve, et les autrès affronts qu'il a faits à Ysengrin forment toujours la grande question d'où naissent les aventures incidentes. Les vers du commencement, cités ci-dessus, rapportent cette branche à la dix-neuvième, et l'y rattachent presque comme une suite, quoique du reste elles soient

bien distinctes et qu'elles appartiennent à deux auteurij différents. Le trouvère, en prétendant que Pierre de Saint-Gloud a négligé le meilleur de la matière, oflre une curieuse analogie avec Fauteur flamand du Reinaert^ qui se réjouit également de ce que son prédécesseur lui a laissé de quoi composer encore sur Renart.

La première partie de cette branche a beaucoup de conformité avec le commencement du Reinaert et du Reineke (liv. I, chap. 1-23; Goethe, chants 1-4), encore que les détails diffèrent essentiellement. Ces différences consistent, par exemple , en ce que le taureau et d'autres pensent avec le lion qu'il ne vaut guère la peine de s'occuper de la plainte d'Ysengrin, que Renart a fait -bien d'autres tours pareils, qu'on doit arranger ces affaires-là soi-même, que Hersent ne vaut guère mieux que Renart ; en ce que Tours offre de son propre gré d'aller chercher Renart ; que Hersent prétend être pure depuis son mariage, il y a dix ans, et ne permettre la plainte d'Ysengrin que parce que celui-ci est toujours jaloux, etc. Dans le Reineke se trouve ensuite (liv. I, chap. 24-31 ; Goethe, chant S) le conte mensonger du trésor du roi Emery à Husterlo et à Krekelborn, en Flandre, qui est absolument étranger au Roman de Renart^ et de-

puis le vers 1 1 169 la nan*ation française s'écarte entièrement du flamand et de l'allemand, lesquels n'ont nulle-part rien de ce que contient la seconde partie de cette branche. A la vérité, l'arrivée de Hermeline avec une forte somme (v. 1180S), moyennant laquelle le roi est adouci et Renart racheté de la potence, rappelle l'idée générale d'un trésor qui influe sur la résolution du souverain ; mais il y a fort lom de là au trésor imaginaire de Reineke.

Il n'est pas impossible que la conformité dont nous venons de parler puisse fournir quelque renseignement sur la prétention de Henri d'Alcmar d'avoir traduit du français.

Les variantes sont assez nombreuses pour cette branche, mais non pas très importantes.

C'est si conme Renart fu Tainturier. (V. 11969-

Li Rois a fet son ban crier, V. 11960. Par tôt plew et afier

Que qui porra Renart tenir, Que ne le face à Gort venir,

' Branche 17* chez Giimm,

Ne roi ne conte n'i atende, Mes eFroment le prengne et pende.

De ce fu moult pou à Renart, Fuiant s'en ya en un essart

Renarl, évitant d'être aperçu d'aucune autre bête , adresse effrontément une prière à" Dieu,

y. 11976. Qui de tans perilz m*a geté *

Et m*as soufert tans malz à fere Que je ne déusse pas fere,. . .

et lui demande de le garder désormais et de le rendre méconnaissable aux yeux des autres animaux ; puis il s'incline vers l'orient, se frappe un coup sur la poitrine, se signe et continue sa marche. Il arrive auprès de la maison d'un teinturier occupé à auner le drap qu'il va teindre en jaune, et qui a laissé sa fenêtre ouverte. Renart saute par la fenêtre et tombe dans la «uve pleine de couleur jaime. Le vilain l'ayant en- ' tendu, Renart lui fait accroire qu'il est du métier, demande à être retiré de la cuve, et promet d'instruire le teinturier dans le fin du métier. Echappé du danger, il avoue au vilain qu'il n'entend rien à la teinture, qu'il a. été sur le point de se noyer, mais que Dieu l'a sauvé. La couleur est bonne ; elle a bien pris sur lui et le

• Retiré.

déguisera suffisamment. Il s'enfuit charmé de ce résultat.

Renart rencontre Yseugrin qui ne le reconnaît pas. Pour mieux soutenir l'incognito, Renart estropie son jargon, prétend être de Bretagne, parler anglais, être jongleur et avoir été dépouillé et privé de son instrument. Il salue Ysengrin du mot de Godehelp, se donne le nom de Galopins, et dit :

V. 121^9. Je fot savoir bon lai breton Et de Merlin et de Foucon, Dd roi Ârtu et de Tristan, Del Ghievre-foil, de Saint Brandan.

Et sez-tu le lai Dam Iset?

la, ia, dist-3, godistonet, Je fot sayer, dist-il, trestouz.

Ysengrin demande s'il ne peut lui donner des nouvelles du traître qui, l'autre jour, s'est joué de la reine et du roi, et qui a tant de torts envers Ysengrin. Renart fait l'ignorant* Ysengrin l'invite à se rendre à la cour du roi en sa qualité de jongleur ; il s'excuse sur ce qu'il n'a point de vielle. Ysengrin s'offre à lui en faire avoir une chez un certain vilain. Ysengrin entre par la fenêtre, qu'on a laissée ouverte, prend la vielle et la présente à Renart ; celui-ci fait aussitôt clore la fenêtre et enferme Ysengrin. Le vilain s'éveille;

henart. I 79

Ysengrin le mord aux fesses ; mais à son tour un matin saisit Ysengrin aux testicules et les lui arrache. Quand d'autres personnes viennent au secours du vilain et que la porte s'ouvre» Ysengrin se sauve en renversant le vilain dans une mare fangeuse, dont on a de la peine à le retirer. Ysengrin» désolé d'avoir perdu sa chose, revient enfin chez lui. Sa femme Hersent Taccueille bien d'abord, mais lorsqu'elle s'aperçoit qu'il ne peut plus la chose fere et qu'il a perdu la coitte, elle est désolée et devient furieuse. Ysengrin cherche à lui faire accroire qu'il a prêté la coille à une Nonein (religieuse), mais elle ne se laisse pas apaiser, et finit même par abandonner son époux sans qu'il ose en murmurer. La branche finit par les vers suivants :

V. 12501. Dame Hersent est noble et fiere, Et toz jors a esté legiere, Cointe et plaine de grant orgoil.

Des quatre piez feri le soîl Et a torné le cal an Tant; A Deu, fet-ele, vos conmant, Drece sa poe, si se seigne, Vet s'en, conment que li plet pregne.

Ailleurs la dame Hersent n'est guère noble et fière de naturel ni de conduite. Malgré les traits

de ressemblance évidents et incontestables entre cette branche et la précédente, sans doute elles sont dues à divers auteurs. Le caractère général y diffère ; le récit est moins piquant, moins varié, plus plat ici que dans la vingtième branche. Celle-ci parait ancienne ; elle ne se trouve ni dans Reinardus^ ni dans Reinaert, ni dans Reineke.

Si corme Renart fu Jugléeur. (V. 12S09-12986;

Or vos dirai de l'aatre part V. 12510. La contenance de Renart

Qui Ysengrin engingnié a

Par son anglois que il parla,

Et s*en ala par le boscage

Qant Ysengrin laissa en gage.

Moult s'esbaudist, moult se conforte / Por la vide qu'il enporte ;

Va s'en à tote la vide,

D'Ysengrin n'o! plus novde.

Tant fist Renart denz quinze dis V. 12520. Fn bien de la vide apris;

Sages en fu et escolez,

One ne fu tex barat tro?ez.

Einsi s'ed va par la contrée

Tant qu'il a sa famé trovée;

O lui menoit un jovencei Que prendre voloit dejiovel :

Gosin Grinbert le Tesson fu.

Un peu plus bas, Renaît appelle le jeune taisson Poncel et Poinciax. Tout le monde a dit Renart mort. Tvbgrt le chat prétend l'avoir vu pendu aux fouitnes. Hermeline n'est donc pas si blâmable de vouloir épouser son cousin ; mais on apprend, à cette même occasion, qu'ils se sont déjà aimés long-temps à l'insu de Renârt; ce ^i n'est dit ni supposé nulle part ailleurs. Renart dissimule; les fiancés ne le reconnaissent pas et l'invitent à leurs noces ; il accepte et dit :

V. 12621. Fotre merci, dist-il, bel sir, Moi saura fere ton plesir, Moi saver bon cbançon d'Ogier, Et de Rolant et d'Olivier, Et de Gharlon le ber chanu ', Dont vos est-il bien avenu. Entre ses denz dist li maufez ', Et vos estes mal asenez ".

Quand ils sont arrivés à la tanière, tous les autres animaux , Tybert , Brun , Hersent , etc. , y viennent pour la noce. Après avoir bien mangé,

' Charles le seigneur aux cheveux blancs. ' Méchant , mauvais diable.

' Adressé , enseigné.

182 RElfART.

tous s'en vont, excepté Hersent, qui prépare le lit nuptial, et Renart. Celui-ci sait qu'à une lieue de là est la tombe d'une martire dont vos nCavez bien oi dire, de Coupe qui là gisait, qui opère des miracles \ et où l'on a tendu des lacs et un broyon ; il fait accroire à Poincet que s'il veut y aller en pèlerinage il engendrera un fils le lendemain. Poincet y consent, se laisse guider et prendre au piège ; d'abord Renart se moque de lui, puis il est assailli, meurtri, déchiré par un vUain, uns anemis frère Guillain et quatre gaignons. De retour auprès de Hermeline, Renart se fait connaître, la gronde, l'injurie, la maulit, la frappe; il n'épargne guère Hersent non plus, et finit par les chasser l'une et l'autre. Les deux femelles en viennent à s'avouer et à se reprocher mutuellement leurs adultères, et bientôt elles se battent en furieuses. Un pèlerin, sains homs et prêtre, survient; il les apaise, leur fait demander pardon à leurs mâles et les réconcilie tous. Dès lors Renart raconte à Hermeline les aven-

' C'est bien de la poule PinU, de la 20* branche, qu'il s'agiu Le vos m'avez bien ot dire semblerait à la vérité signaler le même auteur pour les deux branches ; mais d'autres considérations ne permettent pas de le supposer, et eu reste Tauleur de la 22* branche a pu chanter cela ailleurs , et non pas dans la 20* branche précisément.

turcs qu*il a eues , comment il tomba dans la cuve, se joua d'Ysengrin , etc. , et séjourne ensuite long-temps chez lui.

V. 12983. Ci faut Renaît li Teinturiers Qui tant sot de rnavès mestiers, Et la tençon * de Hermeline Et de Hersent qu'est sa voisine.

L'un des manuscrits (196 B) est terminé par ces mots : Explicit de Renart con il fu teinz en jaune.

Cette branche est étroitement liée à la précédente, la vingt et unième. Plusieurs passages, ainsi que la fin, fournissent même des raisons assez fortes de n'en faire qu'une seule. Les deux branches paraissent également anciennes ; celleci est aussi plus plate et plus traînante que la vingtième. Ce qui a été remarqué sur le ton, le récit et l'auteur de la vingt et unième s'applique encore à la vingt-deuxième. Si Ton osait regarder la vingtième branche, telle que nous la connaissons aujourd'hui, comme un remaniement plus récent et plus spirituel d'un original antérieur, on pourrait supposer que les branches

' Querelle.

yiugt et une et vingt-deux ont eu une conformité et une liaison plus complètes avec cet ancien original de la vingtième.

Renart se divertit pendant quinze jours avec la vielle qui lui a été donnée. Il y a en cela quelque chose de poétique, mais aussi d'assez contraire au naturel de Renart, tel qu'il est caractérisé par le reste.

Plusieurs considérations portent à faire regarder la vingtième branche, Comment le renard trompa tours du miel, comme la principale de toutes les rapsodies sur le sujet durenard, comme le noyau du cycle, pour ainsi dire. La dix-neuvième s'y lie souvent ; la vingt et unième et la vingt-deuxième, marchant inséparablement ensemble, s'y rattachent plus fréquemment encore. Du moins nous ne connaissons aucun manuscrit où les branches vingt, vingt et une et vingtdeux ne se suivent pas immédiatement. Le plus souvent aussi * ces trois branches sont placées à la tête des recueils qui forment le Roman de Renart. Cet arrangement mérite sans doute d'attirer l'attention, mais il fait naître des embarras^ des anachronismes et des invraisemblances dans le reste du récit. Quelques copistes ou quelques

* Dans les cinq manoscrits des sept qui seront mentionné» plus loin.

collecteurs, et Méon avec eux, ont voulu remédier à cet iuconvénient en établissant un autre oinlre des branches entre elles.

Cl commence le Pèlerinage Renarty si con il al a à Rome. (V. 12987-13464; 478 v.)

Renart, en paix à Malpertuis, se dit las de ses exploits, odieux aux hommes et aux bêtes, et disposé à quitter son métier. Il vante cependant un peu ses tours contre les poules et les poussins, et nous ramène aux aventures de la branche vingt :

V. 13029. Mainte en ocis en tel manière, Une en fis-ge porter en bière Devant Dant Noble le Lion, Que je ocis en traison ; Mes icele me fu tolue, S'en dut ma gole estre pendue.

Il u eut jamais rien que le bien d*autrui, et prie Dieu de l'avoir en merci :

V. 13035. One vaillant Télé d'un pinçon N'oi-je voir se de Tautrui non :

Ce poise moi, or m'en repent,

' Branche 18* chez Grimm.

Biax sîre Diex omnipotent, Aiez merci de cest chaitif, Ce poise moi que je tant vif.

Cependant Renart rencontre un vilain qui lui demande pourquoi il pleure. Le voyant disposé à la confession et à la pénitence, le vilain le conduit chez un saint ermite. Renart se confesse à celui-ci d'avoir dévoré des poulçts en glouton, d'avoir juré foi à Ysengrin et lui avoir donné Hersent, puis de l'avoir joué en le faisant moine et sonneur de cloches, et en le faisant presque assommer, de l'avoir conduit à la pêche et de l'avoir fait rosser, de l'avoir fait prendre en un piège, où il resta trois jours et perdit un piedi d'avoir lié Hersent à la queue d'une jument, et de l'avoir livrée à la honte \ etc. L'ermite lui enjoint de faire le pèlerinage de Rome, et de se confesser au pape même.

Renart désire avoir de la compagnie pendant son pèlerinage^ et n'ose suivre le grand chemin, parce qu'il craint pour sa peau. Il trouve un troupeau de brebis et persuade à Dan Belin le Moton d'aller aussi à Rome en pèlerinage pour

* Dans la branche 25*, vers 17132 et vers 17277, Hermeline se lie à la queue d'un âne ; mais nulle part il n'est question d'attacher Hersent à la queue d'un cheval.

sauver sa toison et sa vie ; il cite la Bible à Tappui de ses argumeots :

V. 13231. £n lor chemin en sont entré, Mes il n*orent gueres erré Quant troTent Bernait TArche-prestre En un fossé les chardons pestre.

En promettant à l'âne beaucoup à manger et sans peine, Renart le décide égalepient. Pendant qu^ils traversent' un bois ils aperçoivent grant plenté de Cers, de Bisses et de Deins. Vers le soir, Belin et Bernart regrettent leur gîte et leur toit. Renart les conduit alors à Yostel Primaut *. Ils s'y restaurent, boivent de la bière (cervoise) et se mettent à chanter. Attiré par le bruit, le loup arrive avec Hersent, qui Texcite en particulier à se venger de la perte de son pied. Grande frayeur chez les pèlerins. Renart ferme cependant la porte, place l'âne tout contre^ laisse passer seulement la tête d'Ysengrin et la fait écraser à coups de cornes par le mouton. Hersent va chercher du secours, et en attendant les trois pèlerins s'éloignent ; les loups les suivent à la piste. Afin de les fourvoyer, et pressés par

' Excepté les branches 9* et 10*, c'est ici le seul endroit où revienne le nom de Primaul; aussi un peu plus bas le loup est indifféremment appelé Ysengrin , comme à Pordinaire.

le danger, Renart, Belin et Bernart grimpent à grand' peine dans un arbre touffu. Leurs efforts réussissent» mais Belin et Bernart ne tardent pas à se repentir de leur entreprise et à regretter leurs brebis et leur étable ; ils résolvent de s'en retourner. Voulant descendre de Tarbi-e, ils tombent à terre, et dans leur chute Belin écrase deux loups et Bernart quatre ; les autres loups s'en effraient et prennent la fuite. Renart s'écrie après eux et descend en triomphe. Belin et Bernart étant décidés à revenir chez eux, Renart renonce de même à son projet :

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